Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Dixième Prophétie – 1 : Visualiser le chemin.

James Redfield – La Dixième Prophétie – 1 : Visualiser le chemin.

Je me dirigeai vers le bord de la falaise de granit et regardai vers le nord, à mes pieds. Un spectacle d’une beauté frappante se révéla sous mes yeux. Creusée dans le massif des Appalaches, s’étendait une grande vallée d’environ dix kilomètres de long et huit de large. Un cours d’eau sinueux la coupait, serpentant à travers des prairies et de vieilles forêts denses, aux couleurs éclatantes, dont les arbres atteignaient plusieurs dizaines de mètres de haut.

Je jetai un coup d’oeil sur la carte rudimentaire que je tenais dans la main. Tous les détails de la vallée coïncidaient exactement avec le dessin : la corniche escarpée sur laquelle je me tenais, la route qui descendait, la description du paysage et de la rivière, les contreforts vallonnés un peu plus loin. C’était sûrement le site que Charlène avait dessiné sur le morceau de papier qu’on avait trouvé dans son bureau. Pourquoi avait-elle esquissé ce paysage ? Et pourquoi avait-elle disparu ?

Cela faisait maintenant plus d’un mois que Charlène n’avait donné aucun signe de vie au centre de recherches qui l’employait et lorsque Frank Simons, l’un de ses camarades de travail, m’avait appelé, le ton de sa voix trahissait une certaine inquiétude.

– Elle disparaît souvent, m’expliqua-t-il, mais jamais aussi longtemps, et jamais lorsqu’elle a fixé des rendez-vous à de vieux clients. Quelque chose ne va pas.

– Comment avez-vous eu mon numéro ? demandai-je.

Dans le bureau de Charlène il avait trouvé une lettre que je lui avais écrite quelques mois auparavant et où je décrivais mon voyage et mes expériences au Pérou. À côté de ma missive, sur un bout de papier, étaient griffonnés mon nom et mon numéro de téléphone.

– Je suis en train d’appeler toutes ses relations, ajouta-t-il. Jusqu’à présent personne n’a la moindre idée au sujet de sa disparition. Vous sembliez être un de ses amis. J’espérais qu’elle vous aurait contacté.

– Désolé, lui répondis-je, je ne lui ai pas parlé depuis quatre mois.

Tout en prononçant ces mots, je réalisai que le temps avait passé à une vitesse incroyable. Peu après avoir reçu ma lettre, Charlène avait laissé un long message sur mon répondeur ; elle était enthousiasmée par les révélations et par la rapidité avec laquelle leurs enseignements se diffusaient. Je me souvins d’avoir écouté son message plusieurs fois, mais je ne l’avais pas rappelée sur-le-champ. Ne me sentant pas prêt à parler avec elle, j’avais décidé de lui téléphoner un peu plus tard. Sinon, j’aurais dû me remémorer tous les détails du Manuscrit et lui fournir des explications. Or, j’avais besoin d’un peu de temps pour réfléchir à ce qui m’était arrivé et en assimiler les leçons.

En vérité, le sens de certaines parties de la Prophétie m’échappait encore. Certes, j’avais appris à me connecter avec mon énergie spirituelle intérieure, ce qui m’avait été d’un grand secours, car mes projets avec Marjorie avaient échoué, et je passais maintenant beaucoup de temps seul. Et j’étais plus attentif que jamais aux pensées intuitives et aux rêves, à la luminosité d’une pièce ou d’un paysage. Mais, en même temps, la nature trop sporadique des coïncidences me décevait.

Par exemple, je me remplissais d’énergie en essayant de discerner les questions primordiales dans mon existence, et habituellement j’avais une intuition assez claire de ce que je devais faire pour obtenir la réponse, pourtant, après ces préliminaires, fréquemment, aucun événement important ne se produisait. Je ne recevais aucun message, n’observais aucune coïncidence.

C’était particulièrement vrai quand mon intuition me suggérait d’aller voir quelqu’un que je connaissais depuis peu, ou une vieille relation, ou quelqu’un avec qui je travaillais régulièrement. Parfois cette personne et moi nous nous trouvions un nouveau centre d’intérêt commun, mais fréquemment mon initiative n’aboutissait à rien. Malgré tous mes efforts pour projeter de l’énergie, l’autre me repoussait ou, pis encore, la rencontre commençait de façon prometteuse, puis la situation devenait incontrôlable et finalement j’en ressortais extrêmement irrité et troublé.

De tels échecs ne m’avaient pas découragé, mais je me rendais compte que quelque chose me manquait quand j’essayais d’appliquer les révélations au long terme. Au Pérou, j’avais été emporté dans une dynamique collective et j’avais souvent agi de façon spontanée, mû par une sorte de foi que m’inspirait le désespoir. De retour chez moi, dans mon environnement normal, entouré de personnes souvent très sceptiques, j’avais, semble-t-il, perdu l’espoir, ou la conviction absolue, que mes intuitions allaient me mener quelque part. Apparemment j’avais oublié certaines connaissances essentielles… ou peut-être même les ignorais-je totalement.

– Je ne sais pas très bien quoi faire maintenant, me dit le collègue de Charlène. Je crois qu’elle a une soeur à New York mais j’ignore son adresse. Vous ne sauriez pas comment la contacter, par hasard ? Elle, ou bien toute autre personne qui pourrait me dire où se trouve Charlène ?

– Je suis désolé, je ne vois pas comment vous aider. Charlène et moi venions de renouer une vieille amitié. Je ne connais ni sa famille ni ses amis actuels.

– Bon, je crois que je vais demander à la police de la rechercher, à moins que vous n’ayez une meilleure idée.

– Non, vous avez raison. Possédez-vous un indice quelconque ?

– Seulement un dessin étrange qui représente peut-être un lieu précis. Je ne sais pas.

Un peu plus tard dans la journée, il me télécopia les notes qu’il avait trouvées dans le bureau de Charlène, y compris un schéma grossier où s’entrecroisaient des lignes et des chiffres et qui comportait de vagues signes dans la marge. Assis dans mon bureau, je comparai les données inscrites sur le dessin de mon amie avec les numéros des routes dans mon Atlas des États-Unis ; j’y découvris l’endroit en question, exactement où j’en avais soupçonné l’emplacement. Une image extrêmement précise de Charlène me vint à l’esprit, la même image qu’au Pérou lorsque j’avais entendu parler de l’existence d’une dixième révélation. La disparition de mon amie était-elle liée, d’une façon ou d’une autre, au Manuscrit ?

Une légère brise effleura mon visage et j’examinai la vallée à mes pieds. À l’extrême gauche, tout à fait à l’ouest, j’aperçus une rangée de toits. Il devait s’agir de la petite ville que Charlène avait signalée sur la carte. Je remis le papier dans la poche de ma veste et retournai sur la route.

Il s’agissait d’un petit bourg de deux mille habitants, selon le panneau planté à côté de l’unique feu rouge. Des magasins bordaient les deux côtés de l’unique rue, parallèle à la rivière et bien éclairée. Je repérai un motel près de l’entrée de la forêt domaniale et me garai sur un parking devant un café-restaurant. Au même moment, plusieurs personnes entraient dans l’établissement, je remarquai en particulier un homme très grand, basané, aux cheveux noir de jais, qui portait un sac volumineux. Il se rendit compte que je le regardais et à son tour scruta mon visage.

Je sortis de ma voiture dont je fermai les portières, puis, mû par un pressentiment, décidai d’entrer dans le restaurant avant de réserver une chambre au motel. La salle était presque vide, quelques excursionnistes consommaient au bar et je retrouvai le petit groupe de gens qui m’avaient précédé. La plupart ne me prêtèrent aucune attention, mais mes yeux continuèrent à faire le tour de la salle. Je croisai de nouveau le regard du grand type que j’avais vu auparavant ; il se dirigeait vers le fond du restaurant. Il sourit légèrement, resta en contact visuel avec moi quelques instants et disparut par une porte donnant sur les champs.

Je le suivis. Il se tenait à quelques mètres de moi, penché sur son sac. Vêtu d’un jeans, d’une chemise western et de bottes assorties, il semblait âgé d’une cinquantaine d’années. Derrière lui le soleil vespéral projetait des ombres allongées sur les grands arbres et les prés ; non loin, la rivière coulait, continuant son voyage à travers la vallée.

Il leva les yeux vers moi et me sourit sans grande conviction.

– Vous êtes aussi un pèlerin ? me demanda-t-il.

– Je cherche une amie, répondis-je. J’ai eu l’intuition que vous pourriez m’aider.

Il hocha la tête, examinant les contours de mon corps très attentivement, puis se rapprocha de moi et se présenta :

– David Lone Eagle, je suis un descendant des premiers Indiens qui ont habité cette vallée.

Son entrée en matière me parut superflue – je l’avais deviné. Je remarquai sur son visage une fine cicatrice qui partait de son sourcil gauche jusqu’au menton, mais l’oeil avait apparemment été épargné.

– Vous voulez du café ? me demanda-t-il. On sert de l’excellent Perrier au bar là-bas, mais leur café laisse à désirer.

Il me désigna du menton un emplacement près de la rivière où une petite tente se dressait au milieu de trois peupliers élancés. Des dizaines de gens circulaient, certains d’entre eux le long d’un sentier qui traversait le pont et conduisait à la forêt domaniale. L’endroit ne semblait présenter aucun danger.

– Avec plaisir, répondis-je. Je vous remercie.

Il alluma un petit réchaud à butane, remplit une casserole d’eau et la plaça sur la flamme.

– Comment s’appelle votre amie ? me demanda-t-il finalement.

– Charlène Billings.

Il marqua une pause et me fixa droit dans les yeux. Nous nous observâmes mutuellement. Une image très claire de lui, à une autre époque, me vint à l’esprit. Assis devant un feu, il était plus jeune et portait un pantalon en daim. Des peintures de guerre ornaient son visage. Plusieurs personnes l’entouraient, surtout des Indiens, mais aussi deux Blancs, une femme et un homme très grand. La discussion s’échauffait de plus en plus. Certains prônaient la guerre, d’autres la réconciliation. David intervint et ridiculisa ceux qui envisageaient de conclure la paix. Comment pouvaient-ils être aussi naïfs, leur dit-il, après avoir connu autant de trahisons ?

La femme blanche semblait le comprendre mais le suppliait de l’écouter jusqu’au bout. On pouvait éviter de se battre, soutenait-elle, et la vallée serait efficacement protégée, si l’on mobilisait toutes les ressources de la médecine spirituelle. Il repoussa violemment sa proposition ; réprimandant ses compagnons, il monta sur son cheval et s’éloigna. La plupart des Indiens le suivirent.

– Votre intuition ne vous a pas trompé, déclara David, interrompant brusquement ma vision.

Il étendit une couverture entre nous et me proposa de m’y asseoir.

– Je l’ai aperçue, affirma-t-il en me lançant un regard interrogateur.

– Je suis inquiet, expliquai-je. Personne n’a eu de ses nouvelles. Je veux savoir si elle va bien et je dois absolument lui parler.

– À propos de la dixième révélation ? demanda-t-il en souriant.

– Comment l’avez-vous deviné ?

– Ce n’était qu’une supposition. Dans cette vallée la plupart des visiteurs ne s’intéressent pas seulement à la beauté de la forêt. Ils sont venus ici pour parler de la Prophétie des Andes et s’imaginent qu’ils vont trouver la dixième révélation quelque part dans le coin. Certains prétendent même la connaître.

Il se détourna et plaça dans l’eau bouillante une boule à infusion remplie de café. À son ton de voix, j’eus l’impression qu’il me testait pour savoir qui j’étais vraiment.

– Où est Charlène ? demandai-je. Il pointa le doigt vers l’est.

– Dans la forêt. Je ne lui ai jamais parlé, mais j’ai entendu son nom au restaurant, l’autre soir, lorsqu’on l’a présentée à quelqu’un et, depuis, je l’ai croisée à plusieurs reprises. La dernière fois, il y a quelques jours. Elle partait pour faire une excursion toute seule dans la vallée. Vu son équipement, je pense qu’elle s’y trouve sans doute encore.

Je regardai dans la direction que l’Indien m’avait indiquée. Là où je me trouvais maintenant, la vallée me semblait immense, s’étendant presque à l’infini.

– Où a-t-elle pu aller, d’après vous ? demandai-je.

Il me fixa quelques instants.

– Probablement vers Sipsey Canyon. C’est là que se trouve l’une des ouvertures, affirma-t-il en guettant ma réaction.

– Quelles ouvertures ?

Il eut un sourire mystérieux.

– Les ouvertures dimensionnelles.

Je me penchai vers lui, me rappelant mon expérience dans les ruines de Celestine.

– Qui est au courant ?

– Très peu de gens. Pour le moment il ne s’agit que d’une rumeur, des petits bouts d’information, des intuitions. Personne n’a effectivement vu le Manuscrit. La plupart de ceux qui viennent ici chercher la dixième révélation ont le sentiment d’être guidés de façon synchronistique ; ils essaient sincèrement de mettre en pratique dans leur vie les neuf révélations, mais ils se plaignent que les coïncidences les poussent dans une certaine direction pendant quelque temps, puis tout à coup s’interrompent. (Il gloussa brièvement.) Nous en sommes tous là, pas vrai ? La dixième révélation doit nous mener à une prise de conscience globale, la perception des coïncidences mystérieuses, le développement de la spiritualité sur terre, les disparitions de la neuvième révélation, tout cela à partir d’une perspective plus élevée, selon une autre dimension, afin que nous puissions comprendre les raisons de cette transformation et y participer plus activement.

– Comment le savez-vous ? demandai-je.

Dans les yeux perçants de mon interlocuteur brilla soudain une étincelle de colère.

– Je le sais !

Un instant, son visage garda une expression sévère puis redevint chaleureux. Il se pencha vers la casserole, versa du café dans deux tasses et m’en tendit une.

– Mes ancêtres ont vécu autour de cette vallée pendant des milliers d’années, continua-t-il. Pour eux cette forêt représentait un lieu sacré, situé à mi-chemin entre le monde supérieur et le monde intermédiaire, la terre, où nous vivons. Ils jeûnaient et venaient ici en quête de visions, afin de découvrir leurs dons particuliers, de comprendre la médecine des âmes, de trouver leur chemin de vie.

« Mon grand-père m’a parlé d’un chaman qui venait d’une tribu lointaine et a appris à notre peuple comment atteindre ce qu’il appelait un certain « état de pureté ». Il a conseillé à mes aïeux de partir d’ici même, munis seulement d’un poignard, et de marcher jusqu’à ce qu’ils reçoivent des signes d’un ou de plusieurs animaux ; ensuite de continuer à avancer jusqu’à ce qu’ils appelaient l’ouverture sacrée du monde supérieur. S’ils en étaient dignes, s’ils avaient éliminé toutes les émotions du monde inférieur, ils seraient peut-être autorisés à pénétrer par l’entrée sacrée et à rencontrer directement leurs ancêtres ; et alors ils se rappelleraient non seulement leur propre vision mais aussi celle du monde entier.

« Bien entendu, tout cela a pris fin à l’arrivée de l’homme blanc. Mon grand-père ne se rappelait plus comment procéder, et je ne le sais pas non plus. Il faut que nous le devinions, comme tout le monde.

– Vous cherchez la dixième révélation, vous aussi ? demandai-je.

– Bien sûr… évidemment ! Mais jusqu’à maintenant, j’ai l’impression de faire pénitence pour être pardonné. (Le ton de sa voix redevint acerbe et il sembla soudain s’adresser plus à lui-même qu’à moi.) Chaque fois que j’essaie d’avancer, une partie de moi ne peut oublier la rancune, la fureur contre les massacres et les spoliations dont mon peuple a été victime. Et cela ne s’améliore pas. Comment a-t-on pu ainsi voler notre terre, bouleverser, détruire notre mode de vie ? Pourquoi a-t-on permis une chose pareille ?

– Je le regrette profondément, dis-je.

Il baissa les yeux vers le sol et eut de nouveau un petit rire.

– Je vous crois. Mais cela ne change rien, la rage m’envahit chaque fois que je pense à la façon dont cette vallée est dénaturée. Vous voyez cette cicatrice ? ajouta-t-il en montrant son visage. Je n’étais pas obligé de me battre ce jour-là. Des cow-boys du Texas, complètement soûls, m’ont provoqué. J’aurais pu les laisser dire, mais la colère me consumait.

– Cette vallée n’est-elle pas en grande partie protégée ? demandai-je. Elle appartient pourtant à l’État.

– Seulement la moitié, au nord de la rivière, mais les politiciens menacent régulièrement de la vendre ou d’y réaliser des projets d’urbanisation ou de développement.

– Et l’autre moitié ? Qui la possède ?

– Pendant longtemps, elle appartenait à des particuliers, mais maintenant une multinationale, dont le siège se trouve à l’étranger, essaie de racheter toutes les parcelles de terrain. Nous ne savons pas qui se cache derrière cette société, mais elle a proposé des sommes considérables pour appâter les propriétaires actuels.

Il détourna les yeux quelques instants puis ajouta :

– Un problème me tourmente : je voudrais que l’histoire des trois siècles passés fût différente. Je n’admets pas que les Européens aient commencé à coloniser ce continent en ignorant complètement les peuples qui y vivaient avant leur arrivée. Ils se sont comportés comme des criminels. J’aurais aimé que l’histoire ait suivi un cours différent, comme si je pouvais d’une façon ou d’une autre changer le passé. Notre mode de vie avait une valeur. Nous apprenions l’importance du souvenir. Tel était le grand message que les Européens auraient pu recevoir de mon peuple s’ils s’étaient donné la peine de l’écouter.

Tandis qu’il parlait, je fis de nouveau un rêve éveillé. Deux personnes, un autre Indien et la même femme blanche, parlaient au bord d’une petite rivière, à la lisière d’une épaisse forêt. Au bout d’un moment, plusieurs Indiens se rassemblèrent autour d’eux pour suivre leur conversation.

– Nous pouvons traiter, guérir ce mal ! affirmait la femme.

– Je crois que nous n’en savons pas encore assez, répondit l’Indien. (Son visage exprimait un profond respect pour la femme.) La plupart des chefs sont déjà partis.

– Pourquoi ? Pense aux discussions que nous avons eues. Toi-même, tu disais qu’avec une foi suffisamment forte nous pourrions guérir ce mal.

– Oui, répondit-il. Mais la foi est une certitude, une perception claire de la façon dont les choses devraient être. Nos ancêtres le savaient, mais parmi nous trop peu ont atteint cette connaissance.

– Peut-être pouvons-nous atteindre cette connaissance maintenant. Nous devons essayer ! supplia la femme.

Mes pensées furent interrompues par la vue de plusieurs responsables de l’Office des Eaux et Forêts qui s’approchaient d’un vieil homme sur le pont. Ses cheveux gris étaient soigneusement coupés et il portait un pantalon de frac et une chemise amidonnée. Il se déplaçait en boitant légèrement.

– Vous voyez l’homme avec les gardes ? demanda David.

– Oui, répondis-je. Qu’a-t-il de spécial ?

– Je l’ai aperçu dans les parages, ces deux dernières semaines. Son prénom est Feyman, je crois. Je ne connais pas son nom de famille. (David se pencha vers moi ; pour la première fois il semblait me faire entièrement confiance.) Écoutez, il se passe quelque chose de bizarre ici. Depuis plusieurs semaines les gardes forestiers semblent contrôler tous les promeneurs qui pénètrent dans la vallée. Ils n’ont jamais fait cela auparavant, et hier quelqu’un m’a dit qu’ils ont complètement fermé l’entrée orientale. Dans cette zone sauvage certains endroits se trouvent à seize kilomètres de l’autoroute la plus proche. Seul un nombre infime de personnes ose s’aventurer aussi loin, et pourtant… Certains d’entre eux ont commencé à entendre des bruits étranges en provenance de cette direction…

– Quel genre de bruits ?

– Des sons discordants. La plupart des gens ne peuvent les percevoir.

Soudain il se remit debout et commença à replier sa tente rapidement.

– Que faites-vous ? demandai-je.

– Impossible de rester ici, répondit-il. Je dois aller dans la vallée.

Au bout de quelques minutes, il interrompit sa tâche et me regarda de nouveau.

– Écoutez, dit-il, il y a quelque chose que vous devez savoir. Cet homme, Feyman, je l’ai vu en compagnie de votre amie à plusieurs reprises.

– Quel genre de relation avaient-ils ?

– Ils parlaient tranquillement, mais je pense que quelque chose de louche se mijote ici.

Il se pencha de nouveau sur ses bagages.

Je l’observai en silence pendant quelques instants, me demandant quelle décision prendre, mais j’eus l’impression qu’il avait raison à propos de Charlène : elle devait se trouver quelque part dans la vallée.

– Je vais aller chercher mon sac à dos, dis-je. Puis-je partir avec vous ?

– Non, répondit-il rapidement. Chacun de nous doit découvrir la vallée tout seul. Je ne peux pas vous aider maintenant. Je dois trouver ma propre vision.

Il avait l’air peiné.

– Pouvez-vous me dire exactement où se trouve ce canyon ?

– Suivez la rivière sur environ trois kilomètres. Vous arriverez à un petit ruisseau qui débouche du nord. Longez-le sur un kilomètre et demi. Il vous conduira jusqu’à l’entrée du Sipsey Canyon.

Je hochai la tête et m’apprêtais à m’éloigner quand il me saisit le bras.

– Écoutez, dit-il. Vous ne trouverez votre amie que si vous élevez votre énergie à un niveau supérieur. Certains endroits précis dans la vallée vous y aideront.

– Les ouvertures dimensionnelles ? demandai-je.

– Oui, vous y découvrirez peut-être le contenu de la dixième révélation, mais pour trouver ces endroits vous devez comprendre la véritable nature de vos intuitions et savoir conserver ces images mentales. Observez les animaux et vous commencerez à vous souvenir de ce que vous êtes venu faire dans cette vallée… de la raison pour laquelle nous sommes tous ici. Mais soyez très prudent. Personne ne doit vous voir entrer dans la forêt. (Il réfléchit un moment.) Un ami à moi, Curtis Webber, a déjà pénétré dans la vallée. Si vous le rencontrez, dites-lui que vous m’avez parlé et que je le retrouverai là-bas.

Il sourit vaguement et se remit à plier sa tente.

Je voulais lui demander de préciser ses propos sur l’intuition et les signes qu’émettaient les animaux, mais il évita mon regard et resta concentré sur ses préparatifs de départ.

– Merci, dis-je.

Il me fit un signe d’adieu de la main.

Je fermai doucement la porte de ma chambre et m’éloignai à pas lents du motel, sous le clair de lune. L’air vif et la tension que j’éprouvais me firent frissonner. Pourquoi me suis-je embarqué dans cette aventure ? me demandai-je. Je n’avais aucune preuve que Charlène se trouvât encore dans cette vallée ni que les soupçons de David fussent fondés. Pourtant mon instinct m’avertissait qu’il se passait quelque chose d’étrange. J’avais longuement réfléchi : n’aurais-je pas dû contacter le shérif local ? Mais que lui aurais-je dit ? « Une de mes amies a disparu ; évidemment, personne ne l’a forcée à se promener dans la forêt, mais elle est peut-être en danger ? » Tout ça sur la base d’un vague croquis trouvé dans son bureau à des centaines de kilomètres de là ? Pour explorer cette vaste étendue sauvage, il faudrait mobiliser des centaines de personnes, et je savais que les autorités ne monteraient jamais une telle opération sans des informations plus précises.

Je m’arrêtai et regardai la lune aux trois quarts pleine qui s’élevait au-dessus des arbres. J’avais prévu de franchir la rivière le plus loin possible à l’est du poste des gardes forestiers et de suivre ensuite le principal chemin qui pénétrait dans la vallée. Je comptais sur la lune pour m’éclairer, mais je n’avais pas prévu qu’elle brillerait autant. J’étais visible à au moins cent mètres à la ronde.

Je passai derrière le café-restaurant et me dirigeai vers l’ancien campement de David. L’emplacement avait été minutieusement nettoyé. Il avait même répandu des feuilles et des aiguilles de pin pour éliminer toute trace de sa présence. Avant de parvenir à l’endroit que j’avais repéré, je devais parcourir une cinquantaine de mètres à découvert, non loin de la cabane des gardes forestiers, que je distinguais clairement. À travers la vitre latérale du poste j’aperçus deux responsables en pleine conversation. L’un d’eux se leva de sa chaise et décrocha le téléphone.

Je m’accroupis, mis mon sac sur mes épaules et marchai plié en deux vers la berge sablonneuse qui bordait la rivière ; je pénétrai finalement dans l’eau, foulant des galets lisses et enjambant des rondins d’arbre qui se désagrégeaient. Une symphonie de rainettes et de grillons se fit entendre autour de moi. Je jetai un oeil vers les gardes forestiers : apparemment, ils continuaient à parler et ne m’avaient pas repéré. La rivière n’était pas très large. À l’endroit le plus profond, le courant me sembla relativement rapide et l’eau atteignait le haut de mes cuisses, mais en quelques secondes je me trouvai sur la berge opposée, au milieu d’un bosquet de pins.

J’avançai prudemment afin de trouver le chemin de randonnée qui me permettrait d’entrer dans la vallée. À l’est, le sentier disparaissait dans les ténèbres ; tandis que je regardais fixement dans cette direction, de nouveaux doutes envahirent mon esprit. Quels étaient ces bruits mystérieux qui préoccupaient David ? Quelles surprises me réserveraient ces lieux plongés dans l’obscurité totale ?

Je chassai ma peur. Je savais que je devais poursuivre ma route, mais par prudence je marchai seulement quelques minutes sur le sentier avant de le quitter et de pénétrer dans une zone boisée. J’y installai ma tente et m’étendis pour y passer le reste de la nuit. Mieux valait continuer mon expédition en plein jour. J’enlevai mes bottes mouillées pour les faire sécher et m’endormis.

Le lendemain matin, je me réveillai à l’aube en pensant à la remarque sibylline de David me conseillant d’être attentif à mes intuitions et de les conserver. Étendu dans mon sac de couchage, je me remémorai la septième révélation qui insistait notamment sur la logique sous-jacente de la synchronicité. En effet, chacun d’entre nous, une fois qu’il a compris ses mécanismes de domination (les scénarios de son passé), peut repérer les questions centrales de l’étape actuelle de sa vie – des problèmes liés à sa carrière, à ses amis, à l’endroit où il devrait vivre, aux décisions qu’il devrait prendre. Si nous restons vigilants, notre instinct, notre intuition nous indiqueront alors la direction et les décisions souhaitables, les personnes à qui nous devons nous adresser pour trouver des réponses.

Ensuite, bien sûr, une coïncidence est censée se produire : elle révélera pourquoi nous étions poussés à suivre une telle voie, fournira de nouvelles informations utiles et nous permettra de progresser dans notre existence. Mais comment le fait de conserver mon intuition pourrait-il m’aider ?

Me glissant hors de mon sac de couchage, j’écartai le rabat de ma tente et regardai au-dehors. N’apercevant rien d’anormal, je sortis ; saisi par l’air frais du matin, je redescendis vers la rivière, où je me débarbouillai dans l’eau froide. Ensuite je rassemblai mes affaires et pris la direction de l’est, grignotant une barre de muesli et me dissimulant le plus possible derrière les grands arbres qui bordaient la rivière. Après avoir parcouru environ cinq kilomètres, une vague de peur et de nervosité s’abattit sur moi. Je me sentis brusquement fatigué, m’assis et m’appuyai contre un arbre, essayant de me concentrer sur ce qui m’entourait et d’augmenter mon énergie intérieure. Le ciel était totalement dégagé et les rayons du soleil matinal dansaient à travers les arbres et sur le sol autour de moi. Je remarquai une petite plante verte avec des fleurs jaunes à quelques mètres et me pénétrai de sa beauté. Déjà baignée par la lumière éclatante du soleil, elle m’apparut tout à coup encore plus éblouissante, et le vert de ses feuilles encore plus somptueux. Une bouffée de parfum atteignit mes narines ainsi que l’odeur de moisi de l’humus noir et des feuilles jonchant le sol.

Simultanément, j’entendis l’appel de plusieurs corbeaux perchés sur des arbres. La diversité de leurs cris me stupéfia, mais curieusement je ne pus distinguer d’où ils provenaient exactement. Tandis que je mobilisais toute mon attention pour mieux écouter, je devins pleinement conscient des dizaines de sons différents qui composaient ce choeur matinal : les chants d’oiseaux dans les arbres au-dessus de moi, le ronflement d’un bourdon parmi les pâquerettes sauvages au bord de la rivière, l’eau qui clapotait autour des rochers et des branches cassées… et ensuite un autre bruit, à peine perceptible, un faible bourdonnement discordant. Je me levai et regardai autour de moi. D’où venait ce bruit ?

Je ramassai mon sac à dos et pris la direction de l’est. Les feuilles qui tapissaient le sol crissaient sous mes pieds ; je devais donc m’arrêter régulièrement pour tendre l’oreille afin de continuer à entendre le bourdonnement. Mais il ne cessait pas. J’arrivai à la lisière de la forêt, puis je pénétrai dans un champ tapissé de sauge et de fleurs sauvages de toutes les couleurs qui parvenaient jusqu’à mes genoux. La brise griffait les sommités des plantes et y traçait des sillons. Quand je fus presque arrivé au bout du pré, j’aperçus des buissons de mûres sauvages auprès d’un arbre déraciné. Leur beauté me frappa et je m’en approchai pour les examiner de plus près : ils étaient chargés de fruits.

J’eus alors une sensation aiguë de déjà-vu. La scène me parut soudain familière, comme si j’étais déjà venu dans cette vallée et y avais mangé des mûres. Comment était-ce possible ? Je m’assis sur le tronc d’arbre et dégustai lentement les baies sauvages. À ce moment l’image d’un étang, dont l’eau m’apparut aussi claire que le cristal, me vint à l’esprit ; plusieurs cascades en gradins se trouvaient à l’arrière-plan et le site me sembla, lui aussi, familier. L’angoisse m’étreignit à nouveau.

Soudain, un animal s’échappa bruyamment des ronces, et je sursautai. Il prit la direction du nord puis s’arrêta brusquement. La sauge le cachait à ma vue ; j’ignorais de quelle espèce d’animal il s’agissait, mais je pouvais suivre sa trace dans l’herbe. Au bout de quelques minutes, il revint sur ses pas à toute allure, resta immobile un instant et fonça en direction du nord pour s’arrêter de nouveau au bout de plusieurs mètres. Je supposai qu’il s’agissait d’un lièvre, bien que son comportement me parût très bizarre.

Pendant cinq ou six minutes j’observai l’endroit où je l’avais entrevu pour la dernière fois, puis j’avançai lentement dans cette direction. Lorsque j’arrivai à quelques pas de lui, il détala à toute vitesse vers le nord. Avant qu’il eût disparu au loin, je réussis à apercevoir brièvement la queue blanche et les pattes de derrière d’un lièvre.

Je souris et continuai à marcher en direction de l’est, le long du sentier ; arrivé au bout de la clairière, je pénétrai dans une épaisse forêt. Je remarquai un petit ruisseau, que j’aurais pu facilement enjamber ; il venait de la gauche et se jetait dans la rivière. Il s’agissait certainement du point de repère que m’avait indiqué David. Je devais maintenant me diriger vers le nord. Malheureusement il n’y avait pas de sentier dans cette direction ; de plus, le long du ruisseau, de jeunes arbres touffus et des ronces épineuses s’entremêlaient pour former une barrière impénétrable. Je ne pouvais passer par là ; je devais retourner sur mes pas jusqu’au pré que je venais de traverser pour découvrir une zone moins hostile et contourner l’obstacle.

Je foulai l’herbe de nouveau et marchai à la lisière des arbres, à la recherche d’une brèche dans ces sous-bois très denses. À ma grande surprise, je tombai sur la piste que le lièvre avait tracée dans la sauge et la suivis jusqu’au moment où je retrouvai le petit ruisseau. Ici les sous-bois étaient moins touffus et je pus me frayer un passage jusqu’à une zone plantée d’arbres plus massifs et plus anciens, tout en suivant le ruisseau, droit vers le nord.

Au bout d’environ un kilomètre et demi, j’aperçus une rangée de contreforts qui se dressaient un peu plus loin, encadrant le ruisseau. Je continuai à avancer et me rendis compte que ces escarpements formaient comme les parois d’un canyon et qu’il n’y avait apparemment qu’une seule voie d’accès.

Quand j’y parvins, je m’assis à côté d’un grand hickory et examinai attentivement les environs. À cent mètres devant moi, de chaque côté du ruisseau, se dressaient deux murailles de calcaire abruptes, hautes comme des maisons ; un peu plus loin, elles s’inclinaient vers l’extérieur pour former un énorme canyon en forme de bol, d’environ trois kilomètres de large et d’au moins six de long. Je repensai au bourdonnement et tendis l’oreille pendant cinq ou dix minutes, mais il semblait avoir cessé.

Finalement je fouillai dans mon sac, en retirai un petit réchaud à butane et allumai le brûleur. Je remplis une casserole avec de l’eau de mon bidon, y vidai le contenu d’un sachet de légumes lyophilisés et plaçai le tout sur le feu. Pendant quelques minutes je regardai les volutes de la vapeur s’élever dans le ciel et disparaître dans la brise. Pendant ma rêverie je vis encore l’étang et les cascades, mais cette fois j’étais intégré à la scène, j’allais à la rencontre de quelqu’un. J’effaçai l’image de mon esprit. Que se passait-il ? Ces images devenaient de plus en plus précises. D’abord David à une autre époque ; maintenant ces cascades.

Percevant un mouvement dans le canyon, je jetai un coup d’oeil au ruisseau et ensuite au-delà, vers un arbre qui se trouvait à quelque distance et avait déjà perdu la totalité de ses feuilles. Il était maintenant couvert de corbeaux ; plusieurs descendirent en volant jusqu’au sol. J’eus l’impression qu’il s’agissait des mêmes corbeaux que j’avais aperçus auparavant. Pendant que je les observais, ils s’envolèrent tous brusquement et effectuèrent plusieurs rondes spectaculaires au-dessus de l’arbre. Au même moment, j’entendis de nouveau leur croassement, mais, comme tout à l’heure, la puissance de leurs cris ne correspondait pas à la distance ; ils semblaient maintenant beaucoup plus près.

L’eau qui bouillait en faisant jaillir de petites gouttes et la vapeur qui sifflait attirèrent de nouveau mon attention sur le réchaud de camping. Ma potée débordait. D’une main je saisis la casserole en me munissant d’une serviette et de l’autre je baissai la flamme. Quand l’ébullition cessa, je remis la casserole sur le feu et regardai l’arbre au loin. Les corbeaux étaient partis.

J’avalai rapidement ma potée, nettoyai la vaisselle, empaquetai mes affaires et me dirigeai vers le canyon. Dès que j’eus dépassé les murailles de calcaire escarpées, les couleurs devinrent plus vives. Une prairie de sauge avait pris un ton mordoré, assez étonnant, et je remarquai qu’elle était parsemée de centaines de fleurs sauvages, jaunes, blanches et orange. Soufflant depuis les collines à l’est, la brise apportait le parfum d’azalées sauvages.

Tout en continuant à suivre le ruisseau qui se dirigeait vers le nord, je ne perdais pas de vue le grand arbre à ma gauche au-dessus duquel les corbeaux avaient tournoyé. Quand il se trouva nettement derrière moi, je remarquai que le ruisseau s’élargissait brusquement. Je me frayai un chemin à travers des saules et des roseaux, et me rendis compte que j’étais arrivé devant un étang qui alimentait non seulement le ruisseau que je suivais, mais un second qui se séparait du premier et se dirigeait vers le sud-est. Ce bassin était-il celui de ma vision ? me demandai-je. Non, car il n’y avait pas de cascades.

Une autre surprise m’attendait : au bout de l’étang, le ruisseau avait complètement disparu. D’où venait donc cette eau ? Je découvris soudain que le bassin et le ruisseau que j’avais suivi étaient tous deux alimentés par une énorme source souterraine qui surgissait à cet endroit précis.

À ma gauche, à une quinzaine de mètres devant moi, je remarquai un monticule sur lequel se dressaient trois sycomores, au fût déjà développé, un endroit parfait pour méditer un moment. Je m’approchai et m’assis entre eux en m’appuyant contre un de leurs troncs. Les deux autres sycomores se trouvaient à quelques pas de moi, et je pouvais apercevoir à la fois l’arbre aux corbeaux à ma gauche et la source à ma droite. Quelle direction devais-je prendre maintenant ? Je risquais d’errer pendant des jours sans rencontrer Charlène. Et quelles indications m’apporteraient mes images mentales ?

Je fermai les yeux et tentai de faire revenir la vision antérieure du bassin et des cascades, mais j’avais beau déployer tous mes efforts, je ne pouvais revoir les détails exacts. Je finis par abandonner et contemplai de nouveau l’herbe et les fleurs sauvages, puis les deux sycomores devant moi. Leurs troncs ressemblaient à un collage écailleux : une écorce gris et blanc, rayée par des coups de pinceau ocre avec de multiples taches d’ambre. Tandis que je me concentrais sur la beauté de cette scène, ces couleurs s’intensifièrent et devinrent irisées. J’inspirai profondément et regardai de nouveau le pré et les fleurs. L’arbre aux corbeaux s’illumina.

Je ramassai mon sac et marchai vers l’arbre. Immédiatement l’image du bassin et des chutes d’eau me traversa l’esprit. Cette fois-ci j’essayai de me souvenir de toute la scène. L’étang couvrait une grande surface et l’eau qui s’y déversait descendait en cascatelles une série de degrés escarpés. Si les deux plus petites cascades coulaient d’une hauteur d’environ cinq mètres, la dernière tombait d’une hauteur double. De nouveau, dans cette image qui se projetait dans mon esprit, je marchais à la rencontre de quelqu’un.

Le son d’un véhicule sur ma gauche m’arrêta net. Je m’agenouillai pour me cacher derrière des buissons. De la forêt surgit une Jeep grise qui traversa la clairière en direction du sud-est. Je savais que les gardes forestiers interdisaient aux véhicules privés de pénétrer dans cette zone, aussi m’attendais-je à voir la portière de la voiture ornée d’un écusson de l’Office des Eaux et Forêts. Mais, à ma grande surprise, elle en était dépourvue. Quand la Jeep se trouva à une cinquantaine de mètres, elle s’arrêta. À travers le feuillage, je distinguai un homme seul au volant ; il inspectait les environs avec des jumelles, aussi dus-je m’aplatir sur le sol pour me dissimuler complètement à sa vue. Qui cela pouvait-il être ?

Le véhicule redémarra et disparut rapidement dans la forêt. Je m’assis, tentant de percevoir de nouveau le bourdonnement. Toujours rien. Devais-je retourner en ville ? Chercher un autre moyen de retrouver Charlène ? J’hésitais mais tout au fond de moi je connaissais la réponse : je n’avais pas le choix. Je fermai les yeux, pensai de nouveau à David me conseillant de garder présentes à l’esprit mes intuitions, et finalement l’image complète du bassin et des cascades se reforma comme sur un écran. Je me levai et me dirigeai à nouveau vers l’arbre aux corbeaux tout en essayant de conserver en mémoire tous les détails de la scène.

Soudain j’entendis le cri perçant d’un autre oiseau, cette fois un faucon qui s’envolait à toute allure vers le nord. Comme il passait derrière l’arbre, je ne réussis pas à me rendre compte de sa taille. J’accélérai le pas en essayant de le suivre des yeux le plus longtemps possible.

Cette apparition augmenta mon énergie et même après que le rapace eut disparu à l’horizon, je continuai à me déplacer dans la direction qu’il avait prise, marchant pendant près d’une demi-heure sur une série d’éminences rocailleuses. Au sommet du troisième coteau, je m’arrêtai brusquement en entendant, au loin, un clapotis : une rivière ? Non, une chute d’eau.

Prudemment je descendis la pente et traversai une gorge profonde qui évoqua en moi de nouveau une sensation de déjà-vu. J’escaladai le monticule suivant et, une fois sur la crête, j’aperçus alors l’étang et les cascades, exactement tels que je les avais imaginés, en fait l’endroit était beaucoup plus grand et plus beau que dans ma vision. Le bassin lui-même s’étendait sur près d’un hectare et il était niché dans un berceau d’énormes rochers et d’affleurements ; le ciel de l’après-midi, d’un bleu éclatant, se reflétait dans son eau claire comme le cristal. À droite et à gauche du bassin se dressaient plusieurs hauts chênes, eux-mêmes entourés par tout un ensemble de jeunes érables, de gommiers et de saules montrant toutes les nuances de vert et de pourpre.

Au bout du bassin je distinguai un fin rideau de brume et des gouttelettes qui jaillissaient dans tous les sens ; l’eau bouillonnante des deux plus petites chutes, situées un peu plus haut sur la corniche, dégageait encore plus d’écume. L’eau s’écoulait directement dans le sol et circulait silencieusement sous la terre pour alimenter la source près de l’arbre aux corbeaux.

Pendant que j’admirais la beauté de ce paysage, mon impression de déjà-vu se renforça. Les sons, les couleurs, le paysage du haut de la colline, tout cela me semblait extrêmement familier. J’étais déjà venu ici. Mais quand ?

Je descendis vers l’étang et explorai les alentours. Je m’approchai du bord pour goûter la saveur de l’eau, puis des cascades pour sentir les gouttelettes m’éclabousser ; je montai sur les rochers pour palper les troncs d’arbres. Je voulais me fondre dans la beauté de cet endroit. Finalement je m’étendis sur un rocher plat qui surplombait le bassin, regardai le soleil puis fermai les yeux ; les rayons caressaient mon visage lorsqu’une autre impression familière me traversa, une chaleur humaine et une qualité d’attention particulières que je n’avais pas éprouvées depuis des mois. En fait, jusqu’à cet instant, j’avais oublié cette sensation exacte et sa nature, bien qu’elle fût maintenant parfaitement reconnaissable. J’ouvris les yeux et me tournai brusquement : je savais maintenant qui j’allais rencontrer.

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