Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Dixième Prophétie – 3 : Surmonter la Peur.

James Redfield – La Dixième Prophétie – 3 : Surmonter la Peur.

Chassant ma sensation de vertige, je me rendis compte que je me trouvais sur le site des trois cascades. De l’autre côté, sur un rocher qui me surplombait, j’aperçus mon sac à dos, exactement à l’endroit où je l’avais posé auparavant. Je regardai autour de moi : aucun signe de Wil. Que s’était-il passé ? Pourquoi avait-il disparu ?

D’après ma montre, moins d’une heure s’était écoulée depuis que Wil et moi étions entrés dans l’autre dimension. Je réfléchis à l’expérience que je venais de vivre : je me sentais rempli d’amour, de tranquillité, et n’avais éprouvé jusqu’alors que très peu d’angoisse Les couleurs autour de moi me parurent ternes et sourdes.

Non sans une certaine lassitude j’allai chercher mon sac à dos, et alors je sentis la Peur monter en moi. J’étais trop à découvert parmi les rochers et décidai de retourner vers les collines au sud ; ensuite je prendrais une décision. Je franchissais le premier monticule et commençais à redescendre quand je repérai un petit homme roux, âgé peut-être d’une cinquantaine d’années, qui marchait sur ma gauche. Son visage était orné d’une barbiche et il portait des vêtements de randonnée. Je tentai de me cacher, mais il m’avait déjà vu et se dirigea droit vers moi.

– Je tourne en rond depuis un moment, dit-il en souriant avec circonspection quand il arriva devant moi. Pouvez-vous m’indiquer comment rejoindre la ville ?

– Prenez vers le sud jusqu’à la source, puis suivez la rivière principale à l’ouest jusqu’au poste des gardes forestiers, lui répondis-je.

Il sembla soulagé.

– Tout à l’heure, un peu à l’est d’ici, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a expliqué comment revenir en arrière, mais j’ai dû mal suivre ses indications. Allez-vous vers la ville vous aussi ?

J’examinai attentivement son visage et devinai que son esprit était partagé entre la tristesse et la colère.

– Non, répondis-je. Je cherche une amie qui se balade dans le coin. À quoi ressemblait la personne que vous avez rencontrée ?

– C’était une femme blonde aux yeux clairs, répondit-il. Elle parlait très vite. Je n’ai pas réussi à saisir son nom. Comment s’appelle votre amie ?

– Charlène Billings. Vous souvenez-vous d’un autre détail à propos d’elle ?

– Elle m’a raconté quelque chose à propos de la forêt domaniale ; je crois qu’elle doit être un de ces chercheurs qui traînent dans le coin. Mais il s’agit juste d’une hypothèse. Après m’avoir conseillé de quitter la vallée, elle m’a dit qu’elle allait reprendre ses affaires et partir elle aussi. Elle pense qu’il se prépare quelque chose de bizarre, qui menace tout le monde. Ses propos m’ont paru très mystérieux. Franchement je n’ai rien compris à ses mises en garde.

Aussi amicalement que possible, je hasardai :

– Il s’agit peut-être de mon amie. Où l’avez-vous rencontrée exactement ?

– À environ sept cents mètres d’ici, répondit-il en pointant la direction du sud. Elle se promenait toute seule et se dirigeait vers le sud-est.

– Je vais vous accompagner jusqu’à la source, proposai-je.

Je ramassai mon sac à dos et, tandis que nous descendions le coteau, il me demanda :

– Savez-vous où allait votre amie ?

– Non.

– À la recherche d’un espace mystique ? Du pays de l’Utopie ? lança-t-il avec un sourire cynique.

Je me rendis compte qu’il voulait me provoquer.

– Je l’ignore, répondis-je. Vous ne croyez pas que l’Utopie puisse devenir réalité ?

– Non, bien sûr que non. On n’est plus aussi naïf qu’au Moyen-Âge.

Je lui jetai un coup d’oeil, la fatigue m’envahissait. Je devais mettre un terme à cette conversation.

– Apparemment nous n’avons pas les mêmes idées.

Il rit.

– Il ne s’agit pas d’une divergence d’opinions mais d’un fait. Aucune utopie ne se réalisera jamais. La situation ne s’améliore pas, elle empire chaque jour. L’économie échappe à tout contrôle et finira par exploser.

– Pourquoi dites-vous cela ?

– Simple question démographique. Pendant de longues années, il a existé dans les pays occidentaux une importante classe moyenne, une classe qui a promu l’ordre et la raison, persuadée que le système économique capitaliste pouvait apporter des bienfaits à tous.

« Mais cette conviction s’écroule maintenant. Vous pouvez le constater partout. Chaque jour, de moins en moins de gens croient dans ce système ou respectent ses règles. Et tout cela parce que la classe moyenne se réduit à toute vitesse. Le développement technologique ôte toute valeur au travail et divise la société en deux groupes : les possédants et les déshérités ; d’un côté, ceux qui ont des capitaux dans les multinationales ; de l’autre, ceux qui n’ont droit qu’à des emplois de service, subalternes. Ajoutez-y la faillite de l’enseignement et vous aurez une idée de la gravité du problème.

– Vous tenez des propos terriblement pessimistes, dis-je.

– Je suis réaliste. J’énonce des faits. La plupart des gens se démènent de plus en plus, uniquement pour survivre. Avez-vous vu les derniers sondages sur le stress ? Les tensions psychologiques prennent une ampleur démesurée. Plus personne ne se sent en sécurité, et le pire est devant nous, non derrière. La population croît à une vitesse exponentielle ; plus les techniques se développent, plus l’écart augmente entre ceux qui ont reçu une formation et ceux qui n’en ont pas. Les possédants vont contrôler de plus en plus l’économie internationale, tandis que la drogue et la criminalité continueront à frapper sans cesse davantage les déshérités.

« Et, selon vous, continua-t-il, que va-t-il se passer dans les pays sous-développés ? Déjà une grande partie du Moyen-Orient et de l’Afrique se trouve sous la coupe de fondamentalistes religieux qui souhaitent détruire notre civilisation. À leurs yeux, l’Occident représente un empire satanique et ils veulent le remplacer par une espèce de théocratie dévoyée. Dans ce système les dirigeants religieux occuperont tous les postes de responsabilité ; ils auront le pouvoir et l’autorité de condamner à mort ceux qu’ils considèrent comme des hérétiques, où qu’ils se trouvent.

« Comment ces gens peuvent-ils prêcher ce genre de boucherie au nom de la spiritualité ? Et pourtant le nombre de leurs adeptes augmente chaque jour. La Chine continue à tuer les nouveau-nés de sexe féminin, par exemple. Pouvez-vous croire une chose pareille ?

« Je vous le dis : la loi et l’ordre, le respect pour la vie humaine sont en train de disparaître. Le monde plonge en pleine dégénérescence, des charlatans rusés en prennent la tête et diffusent massivement des valeurs mafieuses comme la convoitise et l’esprit de revanche. Et il est probablement trop tard pour stopper ce processus. En plus, tout le monde s’en fiche. Les politiciens ne feront rien. Ils ne s’intéressent qu’à leurs avantages personnels et aux façons de les conserver. Le monde change trop vite. Personne ne peut en suivre l’évolution ; résultat, la société est comme un immense supermarché où chaque client chercherait uniquement à passer le premier à la caisse après avoir raflé tout ce qu’il peut avant qu’il soit trop tard. Ce type de comportement se généralise dans toutes les cultures et dans toutes les professions.

Il reprit son souffle et me regarda. Je m’étais arrêté sur la crête d’une des buttes pour admirer le coucher de soleil. Nos regards se croisèrent. Il sembla se rendre compte qu’il avait été emporté trop loin par sa longue tirade et à ce moment j’eus l’impression de l’avoir déjà rencontré. Je lui dis mon nom et il se présenta : « Joël Lipscomb. » Nous nous dévisageâmes pendant un long moment mais il ne me dit pas s’il me connaissait ou non. Pourquoi le croisais-je dans cette vallée ?

Dès que je formulai cette question dans mon esprit, j’en connus la réponse. Joël exprimait la Peur que Williams avait mentionnée. Je frissonnai. Je devais surmonter cette épreuve.

Je le regardai d’un air grave.

– Pensez-vous vraiment que la situation soit aussi désespérée ?

– Oui, bien sûr, répondit-il. Je suis journaliste, et cette attitude devient commune dans la profession. Autrefois nous essayions au moins de faire notre boulot avec une certaine intégrité. Plus maintenant. Ce qui prime, c’est la médiatisation outrancière et le goût du sensationnel. Plus personne ne recherche la vérité ou n’essaie de présenter honnêtement les problèmes. Les journalistes font la chasse au scoop, aux scandales – ils creusent pour déterrer les moindres parcelles de fange qu’ils peuvent dénicher.

« Même lorsque certaines personnes sont innocentes, on les dénonce car les articles calomnieux font augmenter le tirage et la diffusion. Dans un monde de citoyens apathiques et désorientés, seul l’incroyable se vend bien. Et malheureusement ce type de pratique plonge la profession dans un véritable cercle vicieux. Un journaliste qui débute et constate cette situation pense que, pour survivre dans ce marigot, il doit faire comme les crocodiles. Sinon, il se dit qu’il n’aura aucun avenir et restera un marginal : il se met donc, comme ses collègues, à falsifier intentionnellement de prétendus reportages d’investigation. Cela se produit tout le temps.

Nous avancions en direction du sud et descendions une pente particulièrement rocailleuse.

– D’autres professions connaissent les mêmes problèmes, continua Joël. Bon sang, regardez les avocats. Peut-être que, à une certaine époque, le métier d’homme de robe avait encore une signification et que tous les acteurs d’un procès partageaient le même respect pour la vérité, la justice. Plus maintenant. Voyez les procès de célébrités couverts par la télévision. À présent, les avocats déploient tous leurs efforts pour corrompre la justice ; ils essaient de convaincre les jurés d’hypothèses fantaisistes et mensongères, qui ne reposent sur aucune preuve, uniquement pour éviter à leurs clients d’être condamnés. Et d’autres hommes de loi commentent ces techniques comme si elles étaient normales et justifiées dans notre système juridique actuel, ce qui est faux.

« En principe, dans nos sociétés, tout individu a droit à un procès équitable. Les avocats ont pour fonction d’assurer l’impartialité et la civilité, non de déformer la vérité et de saper la justice pour sauver leur client à n’importe quel prix. La télévision montre au grand jour ces pratiques corrompues et leurs causes : les avocats cherchent à accroître leur réputation par tous les moyens pour obtenir des honoraires plus élevés à chaque nouvelle affaire qu’ils plaident. Ils ne se dissimulent même plus parce qu’ils pensent que tout le monde s’en fout, ce qui est effectivement le cas. Les autres professions agissent de la même façon.

« Les industriels cherchent à faire des économies, à maximiser les profits à court terme au lieu de planifier à long terme. Nous nous comportons ainsi parce que nous savons, consciemment ou non, que notre succès sera éphémère. Et nous le faisons quitte à piétiner la confiance que les autres nous accordent et à défendre nos propres intérêts à leur détriment.

« Bientôt tous les consensus subtils et les idées qui permettent à la civilisation de tenir debout seront totalement ébranlés. Pensez à ce qui se passera quand le chômage atteindra un certain niveau dans les quartiers défavorisés. Déjà on ne contrôle plus la criminalité. Les policiers ne vont pas continuer à risquer leur vie pour une population qui ne reconnaît même pas leurs efforts. Pourquoi se feraient-ils malmener à la barre des témoins, deux fois par semaine, par des avocats qui de toute façon ne cherchent pas à découvrir la vérité ? Pourquoi se tordraient-ils de douleur, perdraient-ils leur sang dans des ruelles obscures, si tout le monde s’en moque ? Mieux vaut faire semblant de ne rien voir, passer leurs vingt années de service aussi tranquillement que possible, et même ramasser au passage quelques pots-de-vin. Et la situation empire chaque jour. Qui va arrêter cette évolution ?

Il marqua une pause et je jetai un coup d’oeil vers lui pendant que nous marchions.

– Vous pensez sans doute qu’une renaissance spirituelle va changer tout cela ? me demanda-t-il.

– Bien sûr.

Pour rester à ma hauteur, il enjamba avec une certaine difficulté un tronc abattu.

– Écoutez, me dit-il, j’ai cru pendant un temps à ces trucs spirituels, aux buts cachés, à la destinée et aux neuf révélations. Je pouvais même observer des coïncidences intéressantes se manifester dans ma propre vie. Mais j’ai décidé que tout ça était bidon. L’esprit humain peut inventer toutes sortes d’idées idiotes ; nous ne nous en rendons même pas compte quand nous les fabriquons. Si vous analysez le fond de ces théories, tout ce baratin sur la spiritualité n’est que pure rhétorique.

Je voulus riposter à ses arguments mais je changeai d’avis. Mon intuition me dictait de l’écouter d’abord développer son raisonnement.

– Oui, dis-je. Certaines personnes ont parfois cette impression.

– Prenez, par exemple, la légende de cette vallée, continua-t-il. Autrefois j’accordais crédit à ce genre de fable absurde. Il s’agit seulement d’un lieu couvert d’arbres et de buissons comme des milliers d’autres. (Il posa sa main sur un grand chêne lorsque nous passâmes devant.) Vous croyez que cette forêt domaniale va survivre ? N’y comptez pas. Vu la façon dont les hommes polluent les océans, saturent l’écosystème avec des substances cancérigènes qu’ils fabriquent eux-mêmes, gaspillent du papier et d’autres produits dérivés des arbres, cet endroit deviendra une poubelle, comme le reste de la planète. En fait, de nos jours, personne ne s’intéresse plus au sort de la nature. Comment le gouvernement s’en tire-t-il ? Il fait construire ici des routes aux frais des contribuables et ensuite vend le bois en dessous de sa valeur marchande. Ou alors il troque les sites les plus beaux contre des terres stériles, uniquement pour contenter les promoteurs.

« Vous pensez probablement que cette vallée a des propriétés spirituelles. Pourquoi pas ? Nous aimerions tous qu’un miracle se produise, spécialement quand on considère à quel point la qualité de notre vie se dégrade. Mais en fait rien d’ésotérique ne se produit. Nous ne sommes que des animaux, des êtres suffisamment intelligents et malchanceux pour avoir compris que nous vivons et mourons sans jamais connaître le but de notre existence. Nous pouvons prétendre et souhaiter tout ce que nous voulons, mais dans le fond nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir.

Je le regardai de nouveau.

– Vous ne croyez en aucune forme de spiritualité ?

Il rit.

– Si un Dieu existe, ce doit être un monstre sacrement cruel. Comment peut-on imaginer que la moindre spiritualité se manifeste dans ce monde ? Où diable se cacherait-elle ? Regardez la réalité quotidienne. Quelle sorte de Dieu aurait pu créer un univers où les enfants meurent dans d’horribles tremblements de terre, où des crimes absurdes se commettent à chaque instant, où la faim sévit partout, alors que les restaurants jettent des tonnes de nourriture tous les jours ?

« D’un autre côté, serait-ce la volonté de Dieu ? Ceux qui prédisent la fin du monde auraient-ils raison ? Selon eux, nous ne sommes sur terre que pour mettre notre foi à l’épreuve, vérifier qui obtiendra le salut et qui en sera indigne. Dieu a-t-il imaginé de détruire la civilisation pour séparer les élus des damnés ?

Il esquissa un sourire qui disparut rapidement quand il reprit le cours de ses pensées. Il accéléra le pas parce que je marchais vite. Nous pénétrâmes dans le champ de sauge et j’aperçus l’arbre aux corbeaux à environ un kilomètre de là.

– Savez-vous ce que pensent de la situation actuelle les millénaristes et les adventistes, ceux qui annoncent la fin du monde ? demanda-t-il. J’ai réalisé une enquête vraiment passionnante sur eux, il y a plusieurs années.

– Non, dis-je pour l’encourager à continuer.

– Ils étudient les prophéties cachées dans la Bible, spécialement le Livre de l’Apocalypse. D’après eux, nous vivons ce qu’ils appellent les derniers jours, l’époque où toutes les prédictions se vérifieront. Les conditions historiques sont mûres : le Christ va revenir et créer un royaume céleste sur terre. Mais, avant que cela ne se produise, la planète subira une série de guerres, de catastrophes naturelles et de cataclysmes annoncés dans les Ecritures. Ils connaissent toutes ces prédictions et passent leur temps à observer très attentivement les événements mondiaux, dans l’attente du prochain événement programmé.

– Quel sera-t-il ? demandai-je.

– Un traité de paix au Moyen-Orient permettra de reconstruire le Temple à Jérusalem. Ensuite, les vrais croyants tomberont dans une gigantesque extase collective et quitteront la surface de la terre pour le Paradis.

Je m’arrêtai et le regardai:

– Ils croient vraiment que les élus vont commencer à disparaître ?

– Oui, la Bible l’affirme. Ensuite viendra une période de tourments de sept années durant laquelle tous les maux s’abattront sur les hommes restés sur notre planète. Apparemment tout est destiné à s’écrouler : de gigantesques tremblements de terre provoqueront la ruine de l’économie mondiale ; le niveau des mers et des océans s’élèvera et de nombreuses villes seront englouties ; le pillage et la criminalité se déchaîneront, etc. Alors apparaîtra un démagogue, probablement en Europe, qui proposera un plan pour tout remettre d’aplomb, à condition bien sûr d’avoir les pleins pouvoirs. Il instituera une économie électroniquement centralisée qui coordonnera les échanges dans l’immense majorité des zones du globe. Mais pour profiter des avantages de l’automatisation, il faudra jurer allégeance à ce dirigeant et se faire greffer une puce dans la main, qui enregistrera toutes les interactions financières.

« Cet Antéchrist protégera d’abord Israël et facilitera la conclusion du traité de paix, puis il attaquera les autres pays, déclenchant un conflit mondial qui inclura les nations islamiques, la Russie et finalement la Chine. Suivant les prophéties, juste au moment où Israël sera sur le point de succomber, les anges de Dieu descendront du Ciel et gagneront la guerre, instaurant une utopie spirituelle qui durera mille ans.

Il s’éclaircit la gorge et me regarda.

– Entrez dans une librairie spécialisée dans ce genre de documentation et regardez. Vous verrez énormément d’essais et de romans sur ces prophéties, et il en sort de nouveaux constamment.

– Pensez-vous que ces prophètes de la fin du monde ont raison ?

Il secoua la tête.

– Non, sauf sur un point : nous vivons à une époque où l’avidité et la corruption se déchaînent sur cette terre. Si un dictateur apparaît un jour et prend le pouvoir, ce sera parce qu’il aura trouvé un moyen de tirer profit du chaos.

– Pensez-vous que cela arrivera ?

– Je ne sais pas, mais je peux vous dire une chose. Si l’effondrement de la classe moyenne se poursuit, si les pauvres s’appauvrissent davantage, si la criminalité augmente dans les quartiers populaires et s’étend aux quartiers favorisés, si, pour couronner le tout, une série de grandes catastrophes naturelles et de krachs économiques se produisent, alors des bandes de maraudeurs affamés se livreront au pillage généralisé et nous vivrons dans la terreur permanente. Devant le déchaînement de cette violence, si un politicien apparaît et propose un moyen de nous sauver, de rétablir l’ordre en échange de nos libertés civiques, je suis convaincu que nous n’hésiterons pas à lui accorder les pleins pouvoirs.

Nous nous arrêtâmes pour boire un peu d’eau de ma gourde. Nous ne nous trouvions plus qu’à une cinquantaine de mètres de l’arbre aux corbeaux.

Je me sentis revigoré mais au loin je perçus à nouveau la faible discordance du bourdonnement.

Joël plissa les yeux pour m’observer attentivement.

– Vous entendez quelque chose ?

Je me tournai vers lui.

– Un bruit étrange, un bourdonnement que je perçois par intermittence. J’ai l’impression que l’on pratique certaines expériences dans cette vallée.

– Quel genre d’expériences ? Qui les dirige ? Pourquoi n’ai-je rien entendu ?

J’allais le lui expliquer quand nous fûmes interrompus par un autre bruit. Nous écoutâmes attentivement.

– Une voiture arrive, dis-je.

Venant de l’ouest, deux Jeep grises approchaient. Nous courûmes nous cacher derrière un bouquet de hauts églantiers. Elles passèrent à une centaine de mètres de nous sans s’arrêter et continuèrent vers le sud-est, en suivant le même chemin qu’avait suivi la Jeep précédente.

– Je n’aime pas ça, déclara Joël. Qui cela peut-il être ?

– Eh bien, ce ne sont pas les gardes forestiers, et aucune autre voiture n’est censée pénétrer dans cette zone. À mon avis il s’agit des types qui mènent ces expériences.

Son visage prit une expression horrifiée.

– Si vous le désirez, lui proposai-je, vous pouvez retourner en ville par un chemin plus direct. Continuez en direction du sud-ouest jusqu’à cette crête là-bas. Au bout d’un kilomètre, vous tomberez sur une rivière et vous la suivrez en direction de l’ouest jusqu’à la ville. Avec un peu de chance, vous arriverez avant la nuit.

– Vous ne rentrez pas avec moi ?

– Pas maintenant. Je vais prendre la direction du sud, rejoindre la rivière et voir si je rencontre mon amie.

Il plissa le front.

– Ils ne peuvent pas mener des expériences sans qu’au moins certains responsables de l’Office des Eaux et Forêts soient au courant.

– Je sais.

– Vous n’avez pas l’intention d’entreprendre une action contre eux, j’espère ? Cette affaire vous dépasse.

Je ne répondis pas ; une pointe d’anxiété me traversa.

Il écouta un instant pour s’assurer que personne ne venait et ensuite s’éloigna rapidement. Il se retourna une fois et me fit un signe de tête.

Je l’observai jusqu’au moment où il traversa la clairière et disparut dans la forêt de l’autre côté, puis me dirigeai rapidement vers le sud, en pensant à Charlène. Que faisait-elle ici ? Où se rendait-elle ? Je n’avais toujours aucun indice.

En marchant vite je rejoignis la rivière au bout d’une trentaine de minutes. À l’ouest, un groupe de nuages cachaient complètement le soleil, et le crépuscule projetait des tons gris sinistres sur les bois. Me sentant sale et fatigué, je savais que la conversation de Joël et la vision des Jeep avaient sérieusement miné mon moral. Détenais-je maintenant assez de preuves pour aller trouver les autorités ? Etait-ce la meilleure façon d’aider Charlène ? Plusieurs options dansaient dans ma tête, et toutes me poussaient à retourner en ville.

Les bois n’étant pas très touffus aux abords immédiats de la rivière, je décidai de traverser à gué et de pénétrer dans la forêt plus épaisse de l’autre côté, tout en sachant qu’il s’agissait d’une propriété privée.

Une fois sur l’autre rive, je m’arrêtai brusquement en entendant de nouveau une Jeep puis me mis à courir. À cinquante mètres devant moi, le terrain s’élevait vers un monticule couvert de pierres et haut de six mètres environ. Je le gravis rapidement, atteignis le sommet, continuai à courir et sautai sur un amas de rochers. J’avais l’intention de les escalader en vitesse pour me cacher de l’autre côté. Quand mon pied atteignit le bloc le plus élevé, une pierre se détacha et roula, provoquant un début d’éboulement. Mon pied se déroba sous moi, je tombai, rebondis sur ma hanche et atterris dans une petite ravine tandis que les blocs de pierre s’ébranlaient dans ma direction. Certains d’entre eux, gros comme d’énormes potirons, risquaient de s’écraser sur ma poitrine. J’eus le temps de rouler sur la gauche et de lever les bras pour me protéger, mais je savais que je ne réussirais pas à les éviter complètement.

Du coin de l’oeil, je vis alors une fine forme blanche s’interposer entre moi et les rochers : aussitôt j’eus l’étrange certitude qu’ils ne m’atteindraient pas. Je fermai les yeux et les entendis s’écraser autour de moi. Je rouvris finalement les paupières et tentai de voir à travers la poussière, tout en essuyant la terre et les débris qui couvraient mon visage. Les rochers s’étaient immobilisés de chaque côté de mon corps. Comment était-ce possible ? Quelle était cette forme blanche que j’avais aperçue ?

Pendant un moment j’observai les alentours et décelai un léger mouvement derrière l’un des rochers. Un jeune lynx s’approcha doucement et me regarda droit dans les yeux. Je savais qu’il était assez grand pour pouvoir s’enfuir, pourtant il restait là à m’observer.

Le vrombissement du véhicule qui se rapprochait fit finalement fuir le petit lynx vers les bois. Je me redressai et courus quelques mètres avant d’atterrir maladroitement sur un autre rocher. Une douleur fulgurante parcourut ma jambe quand mon pied gauche se déroba de nouveau. Je tombai par terre et parcourus les deux derniers mètres jusqu’aux arbres en rampant. Je me réfugiai derrière un chêne gigantesque tandis que la voiture s’arrêtait au bord de la rivière, repartait en roulant lentement pendant quelques minutes, puis fonçait en direction du sud-est.

Le coeur battant, je m’assis et enlevai ma botte pour examiner ma cheville qui commençait déjà à enfler. Pourquoi suis-je tombé ? pensai-je. Tandis que j’allongeais ma jambe, j’aperçus une femme qui m’observait attentivement à une dizaine de mètres de là. Lorsqu’elle se mit à marcher vers moi, je me sentis paralysé.

– Rien de cassé ? me demanda-t-elle.

C’était une femme grande, d’environ quarante ans, qui portait un survêtement ample et des chaussures de tennis. Des mèches de cheveux noirs dépassaient de sa queue-de-cheval et dansaient dans la brise au-dessus de ses tempes. Elle tenait un petit sac à dos vert dans sa main droite.

– J’étais assise là-bas et je vous ai vu tomber, dit-elle. Je suis médecin : me permettez-vous de vous examiner sommairement ?

Elle semblait s’intéresser à mon sort, mais le ton de sa voix exprimait une certaine réserve.

– Ce serait gentil, dis-je, un peu étourdi, ne pouvant croire à la coïncidence.

Elle s’agenouilla à côté de moi. Tout en palpant doucement ma jambe et mon pied, elle observait les alentours du ruisseau.

– Vous vous baladez seul ?

– Oui, je suis ici à la recherche de quelqu’un, Charlène Billings, expliquai-je, et je lui donnai son signalement mais sans lui fournir d’autres détails.

– Je m’appelle Maya Ponder, déclara-t-elle, et je n’ai rencontré personne qui ressemble à votre amie.

Je décidai de lui accorder ma confiance, lui dis mon nom et où j’habitais.

– Je suis née à Asheville, continua-t-elle, mais j’ai monté récemment une clinique avec un associé, à quelques kilomètres au sud d’ici. Nous avons acheté seize hectares dans la vallée, juste à côté de la forêt domaniale, et aussi seize hectares au sud de cette crête.

J’ouvris une poche de mon sac à dos et en sortis ma gourde.

– Voulez-vous un peu d’eau ? proposai-je.

– Non, merci.

Elle fouilla dans son propre sac, en sortit une gourde et l’ouvrit. Mais, au lieu de boire, elle humecta une petite serviette et enveloppa mon pied, ce qui me fit grimacer de douleur.

Elle me regarda droit dans les yeux et dit:

– Vous vous êtes fait une entorse.

– C’est grave ? demandai-je.

Elle hésita.

– Qu’en pensez-vous ?

– Je ne sais pas. Je vais essayer de me lever. Je voulus me mettre debout mais elle m’arrêta.

– Attendez une minute, dit-elle. Avant de tenter de marcher, analysez votre attitude. Quelle est selon vous la gravité de votre foulure ?

– Que voulez-vous dire ?

– La rapidité de votre rétablissement dépend de votre façon de penser, non de mon diagnostic. t

Je regardai ma cheville. y

– Elle est sans doute en très mauvais état. Dans-ce cas, je serai obligé de retourner en ville, d’une façon ou d’une autre.

– Et alors ?

– Je ne sais pas. Si je ne peux pas marcher, quelqu’un d’autre devra chercher Charlène à ma place.

– Savez-vous pourquoi cet accident s’est produit à ce moment précis ?

– Non, je n’en ai aucune idée. Et je me demande pourquoi cela vous semble important.

– Parce que, je vous le répète, votre attitude devant les causes d’un accident ou d’une maladie influence fréquemment votre guérison.

Je l’examinai avec attention, parfaitement conscient que je repoussais ses explications. Une partie de moi estimait que je n’avais pas de temps à perdre avec des discussions de ce genre. « Je ne vais pas me poser autant de questions pour une broutille », pensai-je. Bien que le bourdonnement eût cessé, je savais que les expériences continuaient. J’étais environné de menaces, la nuit allait bientôt tomber… et Charlène courait peut-être un danger.

Je me sentais coupable vis-à-vis de Maya. Pourquoi ? J’essayai de chasser cette impression.

– Quel genre de médecin êtes-vous ? demandai-je en buvant un peu d’eau de ma gourde.

Elle sourit, et pour la première fois je vis son énergie s’élever. Elle avait décidé, elle aussi, de me faire confiance.

– Je vais vous l’expliquer, commença-t-elle. La médecine évolue très rapidement de nos jours. Nous ne considérons plus le corps comme une machine dont les pièces usées pourraient être réparées ou remplacées. Notre santé est déterminée par nos processus mentaux, ce que nous pensons de la vie et spécialement de nous-mêmes, à la fois consciemment et inconsciemment.

« Cette découverte représente un tournant fondamental. Autrefois, le médecin incarnait à la fois l’expert et le guérisseur ; quant au patient, il adoptait une attitude passive et espérait que le médecin aurait toutes les réponses. Mais nous savons maintenant que le psychisme du sujet joue un rôle crucial. La peur et le stress sont des facteurs clés, ainsi que la façon dont nous les affrontons. Parfois nous sommes conscients de notre peur, mais souvent nous la refoulons totalement.

« C’est le comportement bravache, macho par excellence : nous nions le problème, l’écartons et jouons les héros, mais la peur continue à nous dévorer inconsciemment. Il est très important d’adopter une attitude positive si l’on veut rester en bonne santé, mais pour que cette attitude soit vraiment efficace, il faut agir consciemment, en ayant recours à l’amour et non à des conduites macho. Nos peurs inexprimées créent des blocages, des obstacles dans le flux d’énergie qui parcourt notre corps, et ces blocages finissent par créer des problèmes. Nos peurs continuent à se manifester de façon toujours plus intense jusqu’à ce que nous décidions de les affronter. Les problèmes physiques viennent en dernier. L’idéal serait de traiter ces blocages bien plus tôt, de façon préventive, avant que la maladie ne se développe.

– Alors vous pensez qu’on peut prévenir ou guérir tous les maux ?

– Oui, la durée de vie de chacun restera toujours variable, et c’est probablement la volonté du Créateur, mais le plus souvent ni les maladies ni les accidents ne sont inéluctables.

– Votre théorie s’applique donc à un accident comme ma foulure aussi bien qu’à des maladies plus graves ?

Elle sourit.

– Oui, dans de nombreux cas. J’étais troublé.

– Écoutez, je n’ai guère le temps de discuter de tout cela maintenant. Je suis vraiment inquiet pour mon amie et je dois faire quelque chose.

– Je sais, mais cette conversation ne vous retardera pas beaucoup. Si vous partez immédiatement, le sens d’une coïncidence importante risque de vous échapper.

Elle me regarda droit dans les yeux pour voir si j’avais saisi son allusion au Manuscrit.

– Vous connaissez les neuf révélations ? demandai-je.

Elle hocha la tête.

– Que dois-je faire, selon vous ?

– Eh bien, ma méthode donne souvent de bons résultats. Essayez d’abord de vous rappeler la nature de vos pensées juste avant votre problème de santé, dans ce cas, votre foulure. Qu’est-ce qui vous préoccupait ? Et quelle est la peur que votre accident a mise au jour ?

Je réfléchis un moment, puis lui répondis :

– J’étais effrayé, j’éprouvais des sentiments ambivalents. La situation dans cette vallée se révélait beaucoup plus inquiétante que je ne le pensais. Je m’estimais incapable d’y faire face. D’un autre côté, je savais que Charlène avait besoin d’aide. J’étais désorienté et partagé sur la décision à prendre.

– Alors vous vous êtes foulé la cheville ?

Je me penchai vers elle.

– Suggérez-vous que je serais tombé volontairement pour ne pas avoir à prendre de décision ? N’est-ce pas une explication un peu simpliste ?

– Vous seul le savez. Mais parfois l’explication d’un accident n’est effectivement pas très compliquée. De plus, ne perdez pas votre temps à vous défendre ou à me prouver quelque chose. Jouez le jeu. Essayez de vous rappeler les origines de votre accident. Cherchez en vous-même.

– Comment dois-je procéder ?

– Rétablissez le calme dans votre esprit et recevez cette information.

– De façon intuitive ?

– En utilisant votre intuition, en priant, de la façon qui vous semble la plus adéquate.

Je lui résistai de nouveau, car je ne savais pas si j’arriverais à me détendre et à vider mon cerveau. Finalement je fermai les yeux et, pendant un moment, mes pensées cessèrent de se bousculer dans ma tête ; puis une série de souvenirs concernant Wil et les événements de la journée affluèrent. Je les laissai défiler puis fis de nouveau le vide dans mon esprit. Aussitôt après je me vis à l’âge de dix ans : je m’éloignais en boitant d’un terrain de football, parfaitement conscient que je simulais une contusion. Dans le mille ! pensai-je. Je feignais de m’être fait une entorse quand je voulais éviter d’agir sous pression. Je l’avais complètement oublié ! Je me rendis compte qu’au cours de ma vie je m’étais fréquemment foulé la cheville, dans toutes sortes de situations. Tandis que j’analysais ce souvenir, un autre flash surgit dans mon esprit, une scène brumeuse, se déroulant des siècles auparavant : me croyant sûr de moi et irrésistible, j’étais en fait très arrogant ; je travaillais dans une pièce obscure, éclairée par une chandelle, puis on enfonçait la porte et on me traînait dehors, terrorisé. J’ouvris les yeux et regardai Maya.

– J’ai peut-être trouvé quelque chose.

Je lui racontai mon souvenir d’enfance, mais l’autre vision me semblait trop vague pour que je puisse la décrire, aussi la gardai-je pour moi.

– Qu’en pensez-vous ? me demanda ensuite Maya.

– Je ne sais pas : au départ ma foulure semblait tout à fait fortuite. J’ai du mal à imaginer que mon accident ait été provoqué par ma volonté d’éviter certains problèmes. De plus, je me suis trouvé dans des situations bien pires, à de nombreuses reprises, et je ne me suis pas foulé la cheville. Pourquoi l’aurais-je fait aujourd’hui ?

Elle réfléchit.

– Qui sait ? Peut-être allez-vous enfin débusquer vous-même cette habitude que vous avez prise. Les accidents, la maladie, la guérison sont tous des phénomènes plus mystérieux que nous ne le croyons. Nous pouvons influer sur ce qui nous arrivera à l’avenir, y compris notre santé, même si, je le répète, ce pouvoir doit rester entre les mains du sujet lui-même. Cette capacité est restée jusqu’ici inexplorée.

« J’avais une bonne raison de ne pas vous donner mon opinion sur la gravité de votre état. J’ai appris à communiquer mes diagnostics avec beaucoup de prudence à mes patients. Aujourd’hui ceux-ci éprouvent presque de la vénération pour les praticiens ; quand l’un d’eux émet une opinion, ils ont tendance à le croire aveuglément. Il y a une centaine d’années, les médecins de campagne connaissaient bien ce phénomène et affectaient toujours d’être extrêmement optimistes. Si le médecin disait que le patient allait se rétablir, très souvent ce dernier faisait sienne cette idée et déployait tous ses efforts pour recouvrer la santé. Au cours des dernières années, cependant, pour des raisons éthiques, le corps médical a décidé de ne plus déformer la vérité et de présenter aux patients la description scientifique la plus précise et la plus neutre possible de leur état.

« Malheureusement, cela a eu des effets pervers : parfois des malades mouraient peu après nous avoir entendus leur expliquer qu’ils se trouvaient en phase terminale. Le pouvoir de notre esprit nous oblige à nous montrer très prudents. Nous voulons l’orienter dans un sens positif. Le corps peut se régénérer de façon miraculeuse. Dans le passé on considérait les membres comme des masses solides : aujourd’hui on les voit comme des systèmes d’énergie capables de se transformer du jour au lendemain. Connaissez-vous les dernières recherches scientifiques sur les effets de la prière ? Elles prouvent que la visualisation spirituelle fonctionne et elles remettent complètement en cause l’ancien modèle de la guérison purement physique. Nous devons imaginer maintenant un nouveau modèle.

Elle marqua une pause et versa un peu d’eau sur la serviette autour de ma cheville puis continua :

– Il faut d’abord repérer la peur liée au problème physique, puis dénouer le blocage d’énergie afin d’ouvrir la voie à la guérison consciente. Ensuite il faut faire entrer le maximum d’énergie et la concentrer sur le point de blocage exact.

J’allais lui demander comment procéder, mais elle m’arrêta.

– Allez-y, élevez au maximum votre niveau d’énergie.

J’acceptai de suivre ses conseils. Je commençai à observer la beauté de la nature qui m’entourait et à rechercher une connexion spirituelle à l’intérieur de moi-même, en évoquant une intense sensation d’amour. Progressivement les couleurs devinrent plus vives et ma sensibilité s’aiguisa. Je sentis que Maya élevait sa propre énergie en même temps que moi.

Quand ma vibration eut atteint un niveau maximal, je la regardai. Elle me sourit.

– Bien, maintenant concentrez votre énergie sur votre blocage.

– Comment ?

– Utilisez la douleur. Elle est là pour vous aider à focaliser votre énergie.

– Quoi ? Ne dois-je pas plutôt m’en débarrasser ?

– Malheureusement nous l’avons toujours cru, mais en fait la douleur est un signal lumineux.

– Un signal lumineux ?

– Oui, affirma-t-elle en appuyant à plusieurs endroits sur mon pied. Quelle est l’intensité de la douleur maintenant ?

– Lancinante mais supportable.

Elle enleva la serviette.

– Concentrez votre attention sur la douleur et essayez de la sentir au maximum. Déterminez son emplacement exact.

– Pas la peine, je sais qu’elle se trouve dans la cheville.

– Oui, mais où exactement ?

J’étudiai ma douleur. Je croyais qu’elle englobait toute la cheville. Mais alors que j’allongeais ma jambe en pointant mes doigts de pied vers le ciel, je découvris le foyer précis du mal : dans la partie supérieure gauche de l’articulation, à environ trois centimètres sous la peau. Maya avait raison.

– Ça y est, dis-je, je l’ai repérée.

– Maintenant concentrez-vous sur cette zone spécifique. Investissez-vous au maximum.

Pendant quelques minutes, je restai silencieux. Je me recueillis de façon intense et explorai complètement ce point dans ma cheville. Je remarquai que toutes les autres perceptions de mon corps, ma respiration, la position de mes mains et de mes bras, la sueur poisseuse derrière mon cou, disparaissaient très loin à l’arrière-plan.

– Sentez totalement la douleur, me rappela-t-elle.

– D’accord, dis-je. J’y suis.

– Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

– Je la sens encore, mais sa nature a changé. Elle devient plus chaude, moins gênante, et ressemble plus à un picotement.

Tandis que je parlais, j’eus de nouveau mal comme avant.

– Que s’est-il passé ? demandai-je.

– La douleur ne sert pas seulement à nous informer que quelque chose ne va pas. Elle indique aussi où se trouve exactement la difficulté ; ainsi nous pouvons la suivre dans notre corps comme un signal lumineux puis concentrer notre attention et notre énergie exactement au bon endroit. Apparemment, douleur et attention concentrée ne peuvent coexister dans le même espace. Bien sûr, quand la douleur est aiguë et la concentration impossible, nous devons utiliser des analgésiques pour diminuer son intensité. Cependant, à mon avis, mieux vaut ne pas l’éliminer totalement afin d’utiliser l’effet signal lumineux.

Elle marqua une pause et me regarda.

– Et maintenant ? demandai-je.

– Il faut ensuite envoyer consciemment de l’énergie spirituelle sur l’endroit exact indiqué par la douleur ; l’amour transmis régénérera les cellules concernées et leur permettra de fonctionner de nouveau parfaitement.

J’écarquillai les yeux.

– Allez-y, dit-elle. Reconnectez-vous complètement. Je vais vous guider pendant cette partie de l’expérience.

Je lui fis signe dès que je fus prêt.

– Sentez la douleur avec tout votre être, commença-t-elle, et maintenant visualisez le trajet de votre énergie pleine d’amour jusqu’au coeur de la douleur : elle doit porter à une vibration supérieure cet endroit précis de votre corps, y compris ses cellules. Voyez comme les particules effectuent un bond quantique vers un modèle d’énergie pure qui est leur état optimal. Sentez littéralement une sensation de picotement à cet endroit tandis que la vibration s’accélère.

Elle se tut pendant une bonne minute, puis reprit:

– Maintenant, tout en continuant à rester concentré sur votre point douloureux, sentez votre énergie, le picotement, qui monte le long de vos jambes… passe par vos hanches… parcourt votre abdomen et votre poitrine… et finalement rejoint votre cou et votre tête. Sentez dans tout votre corps le picotement qui se mêle à la vibration spirituelle. Voyez comment chaque organe fonctionne avec une efficacité maximale.

Je suivis exactement ses instructions et, au bout d’un certain temps, tout mon corps se sentit plus léger, plus rempli d’énergie. Je maintins cet état durant environ dix minutes, puis j’ouvris les yeux et regardai Maya.

S’aidant d’une lampe de poche pour s’éclairer dans l’obscurité, elle était en train d’installer ma tente sur un bout de terrain plat entre deux pins. Elle me regarda et me demanda :

– Ça va mieux ?

J’approuvai d’un signe de tête.

– Avez-vous compris les différentes étapes du processus jusqu’ici ?

– Je crois. J’ai envoyé de l’énergie à l’intérieur de la douleur.

– Oui, mais l’exercice antérieur était tout aussi important. Vous devez commencer par examiner la signification de la blessure ou de la maladie, ce qu’elle révèle à propos d’une de vos peurs qui vous bloque et se manifeste dans votre corps. Ainsi vous pourrez dénouer le blocage causé par la peur et permettre à la visualisation d’agir.

« Une fois que le blocage disparaît, vous pouvez utiliser la douleur comme un signal lumineux, élever la vibration dans cette zone de votre organisme puis dans le corps entier. Mais il est vital de commencer par détecter l’origine de votre peur. Quand elle est ancienne, il faut souvent avoir recours à l’hypnose ou à l’intervention d’un thérapeute.

Je lui parlai alors de la vision que j’avais eue de moi, dans un temps reculé, au Moyen-Âge peut-être, et dans laquelle plusieurs personnes avaient enfoncé ma porte et m’avaient violemment entraîné à l’extérieur d’une pièce.

Elle réfléchit.

– Parfois la racine du blocage remonte très loin dans le passé. Mais plus vous l’explorerez, plus vous commencerez à travailler sur la peur qui vous handicape, mieux vous comprendrez qui vous êtes, quel est l’objectif de votre vie présente sur terre. Et alors vous pourrez passer à la dernière étape du processus de la guérison, la plus importante, je crois. Vous devez vous rappeler vos objectifs existentiels. La véritable guérison se produit quand nous pouvons visualiser un nouvel avenir enthousiasmant. Seule l’inspiration nous maintient en bonne santé.

Je la regardai pendant un moment, puis je dis :

– Tout à l’heure vous avez affirmé que la prière fonctionne aussi. Quelle est la meilleure façon de prier pour quelqu’un qui est mal en point ?

– Nous essayons de le découvrir. Cela a sans doute un rapport avec la huitième révélation : il faut envoyer vers cette personne l’énergie et l’amour qui coulent en nous et proviennent de la source divine ; en même temps il faut visualiser l’individu concerné en train de se souvenir de son véritable but dans la vie. Bien sûr, parfois la personne pense seulement qu’il est temps pour elle de passer dans l’autre dimension. Quand cela arrive, nous devons l’accepter.

Maya avait fini d’installer la tente et elle ajouta :

– N’oubliez pas que ces techniques doivent être combinées avec celles de la médecine traditionnelle. Si nous étions à proximité de ma clinique, je vous ferais passer un examen complet, mais ce soir, à moins que vous ne soyez d’un autre avis, je vous suggère de rester ici. Mieux vaut que vous bougiez le moins possible.

Elle sortit mon réchaud, l’alluma et plaça sur le feu une casserole contenant de l’eau et de la soupe en sachet.

– Je rentre en ville. J’ai besoin d’une attelle pour votre cheville et de quelques médicaments qui nous seront peut-être utiles. Je reviendrai demain vous examiner. J’apporterai un poste radio émetteur, au cas où nous devrions appeler des secours.

J’approuvai de la tête.

Elle versa le contenu de sa gourde dans la mienne et me regarda. Derrière elle, la dernière écharpe de lumière disparaissait à l’ouest.

– Votre clinique se trouve-t-elle près d’ici ? demandai-je.

– Oui, seulement à six kilomètres au sud, après la crête, mais il est impossible de s’y rendre directement, expliqua-t-elle. Il faut prendre la route principale qui passe au sud de la ville.

– Pourquoi vous promeniez-vous par ici ?

Elle sourit et eut l’air un peu embarrassée.

– C’est bizarre. J’ai rêvé la nuit dernière que je faisais une randonnée dans la vallée. Ce matin j’ai donc décidé de venir ici. J’ai travaillé très dur dernièrement et je suppose que j’avais besoin de réfléchir à mes activités à la clinique. Mon associé et moi possédons une grande expérience en ce qui concerne les médecines parallèles, la médecine chinoise, les plantes, etc. Et en même temps nos ordinateurs nous fournissent les données les plus pointues de la médecine traditionnelle. Je rêvais d’avoir ce genre de centre de santé depuis des années.

Elle marqua une pause pendant un moment, puis reprit :

– Avant que vous arriviez, je me trouvais assise là-bas et mon énergie est montée à un niveau extraordinaire. J’ai pu voir le film de ma vie, toutes mes expériences depuis ma plus tendre enfance jusqu’à aujourd’hui. Mon existence se déroulait devant moi, de façon tout à fait claire. Jamais je n’avais réussi à mettre en pratique aussi efficacement la sixième révélation.

« Ce que j’ai vécu m’a préparée à l’étape actuelle. Ma mère a souffert toute sa vie d’une maladie chronique ; mais elle refusait de participer à sa guérison. À l’époque, les médecins ne savaient pas grand-chose à ce sujet, mais durant mon enfance son refus d’explorer ses propres peurs me mettait en colère. Je notais les données nouvelles que je pouvais trouver sur les régimes, les vitamines, les niveaux de stress, la méditation, et leur rôle dans la santé ; je les lui communiquais en espérant qu’elle se départirait un jour de son attitude passive. Durant mon adolescence j’étais déchirée entre le désir de devenir pasteur et celui d’étudier la médecine. Je ne sais pas, quelque chose me poussait à imaginer comment utiliser la réflexion, la foi, pour changer l’avenir, pour guérir.

« Quant à mon père, continua-t-elle, c’était un sacré numéro. Il travaillait dans un laboratoire de biologie mais n’exposait jamais les résultats de ses découvertes, sinon dans des articles spécialisés ou des rapports scientifiques. Il prétendait faire de la « recherche pure ». Ses collaborateurs le vénéraient comme un dieu. Personne ne pouvait l’approcher, il incarnait l’autorité suprême. J’avais atteint l’âge adulte et il était déjà mort d’un cancer quand j’ai découvert sa véritable passion – le système immunitaire, et particulièrement la façon dont la responsabilité de l’individu et la passion pour la vie fortifient nos défenses.

« Il a été le premier à pressentir cette relation, et toutes les recherches actuelles confirment son intuition. Mais je n’en ai jamais parlé avec lui. D’abord je me suis demandé pourquoi j’étais née dans cette famille et pourquoi mon père se comportait de cette façon. Mais j’ai fini par accepter le fait : mes parents possédaient exactement la combinaison de traits de caractère et de centres d’intérêt qui ont influencé ma propre évolution. C’est pourquoi, quand j’étais jeune, j’appréciais tellement leur compagnie. En observant ma mère, j’ai appris que chacun d’entre nous doit assumer la responsabilité de sa propre guérison. Nous ne pouvons pas nous contenter de nous en décharger sur les autres. La guérison consiste fondamentalement à surmonter les peurs qui dominent notre vie, que nous ne voulons pas affronter, et à trouver notre propre source d’inspiration, notre vision de l’avenir, à la création duquel nous contribuerons.

« Auprès de mon père, j’ai appris que les médecins doivent descendre de leur tour d’ivoire, se montrer plus attentifs à l’intuition et aux visions de leurs patients. La combinaison de ces deux apports, maternel et paternel, m’a poussée à imaginer un nouveau paradigme médical, fondé sur la capacité des patients à contrôler leur vie et à trouver le bon chemin. Tel est mon message, je crois : au fond de nous-mêmes nous savons comment participer à notre propre guérison, que ce soit sur le plan physique ou psychologique. Nous pouvons devenir inspirés et désirer façonner un avenir supérieur, idéal, et dans ce cas des miracles se produisent.

Elle se leva, jeta un bref coup d’oeil sur ma cheville puis me regarda.

– Je dois partir, me dit-elle. Essayez de ne pas prendre appui sur votre pied. Vous avez besoin de vous reposer. Je reviendrai demain matin.

Je devais avoir l’air un peu angoissé, parce qu’elle s’agenouilla à nouveau devant moi et posa ses deux mains sur ma cheville :

– Ne vous inquiétez pas, affirma-t-elle. Avec suffisamment d’énergie on peut tout guérir, tout résoudre, la haine… la guerre. Il faut seulement que plusieurs personnes se rassemblent avec la vision correcte. (Elle tapota doucement mon pied.) Nous pouvons tout guérir ! Nous pouvons tout !

Elle sourit puis se releva et s’éloigna.

J’eus soudain envie de la rappeler et de lui raconter comment j’avais fait un voyage dans l’autre dimension et appris certaines choses sur la Peur et sur les sept personnes qui devaient se regrouper. Mais je me calmai, laissai la fatigue m’envahir et la regardai disparaître dans la forêt sans éprouver la moindre inquiétude. « Il ne sera pas trop tard demain », pensai-je… parce que je soupçonnais déjà qui elle était.

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