Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Dixième Prophétie – 7 : Vaincre l’enfer intérieur.

James Redfield – La Dixième Prophétie – 7 : Vaincre l’enfer intérieur.

Un frisson me parcourut quand j’examinai l’environnement gris dans lequel je me trouvais. Le sentiment pénible que j’éprouvais auparavant se transforma en une sensation d’aliénation et de désespoir.

– Es-tu venu ici auparavant ? demandai-je à Wil.

– Seulement jusqu’au bord, répondit-il. Jamais à l’intérieur. Sens-tu combien c’est froid ?

Je hochai la tête quand un mouvement attira mon attention.

– Qu’est-ce que c’est ?

Wil secoua la tête.

– Je ne sais trop.

Une masse d’énergie tourbillonnante semblait bouger dans notre direction.

– Cela doit être un autre groupe d’âmes, dis-je. Tandis qu’elles s’approchaient, j’essayai de me concentrer sur leurs pensées, et ma sensation d’aliénation et même de colère s’accrut. J’essayai de m’en débarrasser et de m’ouvrir davantage.

J’entendis vaguement Wil m’avertir : « Attends, tu n’es pas assez solide », mais il était trop tard. Je fus brusquement projeté dans une obscurité intense, et ensuite je me retrouvai dans une sorte de grande ville. Terrifié, je regardai autour de moi, luttant pour rester attentif ; d’après le style de l’architecture, j’étais transporté au XIXe siècle. Je me tenais au coin d’une rue où se promenaient des passants et au loin s’élevait le dôme d’un bâtiment en forme de capitole. Au départ, je pensai qu’il s’agissait du XIXe siècle, mais plusieurs aspects de la réalité ne correspondaient pas : l’horizon disparaissait en un étrange fondu gris, et le ciel était d’un vert olivâtre, comme le ciel au-dessus du bâtiment que Williams avait imaginé quand il ne voulait pas admettre sa mort.

Ensuite je me rendis compte que quatre hommes m’observaient de l’autre côté de la rue. Un sentiment de froid glacial m’envahit. Tous étaient fort élégants. L’un d’entre eux inclina la tête et tira une bouffée de son gros cigare. Un autre regarda sa montre et la replaça dans son gousset. Leur aspect était raffiné mais menaçant.

– Toute personne qui provoque leur courroux est un de mes amis, dit soudain quelqu’un à voix basse derrière moi.

Je me retournai et me trouvai face à un homme grand et rond comme une barrique, bien habillé, qui s’approchait de moi. Il portait un chapeau de feutre à large bord. Son visage me semblait familier. Je l’avais déjà vu. Mais où ?

– Ne faites pas attention à eux, ajouta-t-il. Ce n’est d’ailleurs pas très difficile de se montrer plus malin que ces types-là.

J’examinai sa grande taille, son dos voûté et ses yeux constamment mobiles, puis me rappelai qui il était. Dans mes visions des guerres contre les Indiens au XIXe siècle, il avait commandé les troupes fédérales : après avoir refusé de rencontrer Maya, il avait ordonné de lancer l’offensive contre les Indiens. D’après moi, cette ville était une construction imaginaire. Il devait avoir recréé le cadre de sa vie précédente pour éviter d’admettre son décès.

– Tout cela n’est pas réel, balbutiai-je. Vous êtes… euh… mort.

Il sembla ignorer mes propos.

– Alors qu’avez-vous fait pour dégoûter cette bande de chacals ?

– Rien du tout.

– Oh si ! vous avez certainement fait quelque chose. Je connais ce regard qu’ils vous lancent. Ils s’imaginent être les maîtres de cette ville, vous savez. En fait, ils croient qu’ils peuvent diriger le monde entier. (Il secoua la tête.) Ces gens n’ont jamais confiance dans le destin et ils veillent à ce que l’avenir se déroule exactement selon leurs plans. Tout. Le développement économique, les gouvernements, les flux monétaires, même la valeur relative des monnaies internationales. En fait, ils n’ont pas tort. Dieu sait que le monde est rempli de bouseux et d’imbéciles, qui causeraient notre perte à tous si on leur laissait prendre des initiatives. Les hommes doivent être dirigés et surveillés autant que possible, et si l’on peut gagner un peu d’argent au passage, pourquoi pas ?

« Mais ces cinglés ont essayé de me rouler. Bien sûr, je suis plus malin qu’eux. Je l’ai toujours été. Alors qu’avez-vous fait ?

– Écoutez, dis-je. Essayez de comprendre. Rien de tout cela n’est réel.

– Hé, répliqua-t-il, je vous conseille de me mettre dans la confidence. S’ils sont contre vous, je serai votre seul ami.

Je détournai le regard, mais je sentais qu’il se méfiait de moi.

– Ce sont des individus perfides, continua-t-il. Ils ne vous pardonneront jamais. Prenez mon cas, par exemple. Ils voulaient seulement utiliser mon expérience militaire pour écraser les Indiens et s’approprier leurs terres. Mais je les avais à l’oeil. Je savais qu’on ne pouvait pas leur faire confiance, que je devais être prudent. (Il me lança un regard ironique et désabusé.) Si vous êtes un héros de guerre, il leur est plus difficile de vous utiliser et de vous balancer ensuite, pas vrai ? Après la victoire, j’ai réussi à gagner la sympathie de l’opinion. Alors, ces types ont dû me laisser entrer dans leur jeu. Mais laissez-moi vous avertir : ne les sous-estimez jamais. Ils sont capables de tout.

Il recula un peu, comme s’il réfléchissait à mon aspect extérieur.

– En fait, ajouta-t-il, ils vous ont peut-être envoyé pour m’espionner.

Ne sachant que faire, je commençai à m’éloigner de lui.

– Salaud ! cria-t-il. J’avais raison.

Je le vis plonger la main dans sa poche et en extraire un poignard. D’abord pétrifié par la peur, je me ressaisis, descendis la rue en courant et pénétrai dans une ruelle, tandis que j’entendais le bruit de ses pas derrière moi. À droite j’aperçus une porte entrebâillée. Je m’y engouffrai, la claquai derrière moi et poussai le verrou. Je sentis une forte odeur d’opium. Autour de moi se trouvaient des dizaines de gens, dont certains me fixaient d’un air absent.

Étaient-ils réels, me demandai-je, ou faisaient-ils partie d’une illusion ? Très rapidement ils retournèrent à leurs conversations muettes et à leurs narguilés, aussi commençai-je à me frayer un chemin au milieu des matelas sales et des canapés pour atteindre une autre porte.

– Je te connais, dit une femme d’une voix peu assurée.

Elle s’appuyait contre le mur, à côté de la porte, sa tête penchait en avant comme si elle était trop lourde pour son cou.

– Nous étions dans la même classe.

Troublé, je la regardai un court instant et me souvins alors d’une jeune lycéenne qui souffrait régulièrement de crises de dépression et consommait de la drogue. Refusant tout traitement, elle avait succombé à une overdose.

– Sharon, c’est toi ?

Elle réussit à sourire, et je jetai un coup d’oeil à la porte d’entrée, craignant que le général n’ait réussi à entrer.

– Tout va bien, dit-elle. Tu peux rester avec nous. Tu seras en sécurité ici. Personne ne te fera de mal.

Je m’approchai d’elle et lui dis aussi gentiment que possible :

– Je ne veux pas rester. Tout ce qui nous entoure est une illusion.

Lorsque je prononçai ces mots, trois ou quatre personnes se tournèrent vers moi et me lancèrent un regard furieux.

– S’il te plaît, Sharon, murmurai-je, viens avec moi.

Deux des individus les plus proches de nous se levèrent et se placèrent de chaque côté de la jeune fille.

– Partez d’ici, me dit l’un. Laissez-la tranquille.

– Ne l’écoute pas, dit l’autre à Sharon. Il est fou. Nous avons besoin les uns des autres.

Je baissai légèrement la tête de façon à regarder mon amie droit dans les yeux.

– Sharon, rien de tout cela n’est réel. Tu es morte. Nous devons trouver un moyen de sortir d’ici.

– La ferme ! cria quelqu’un.

Quatre ou cinq autres personnes marchèrent vers moi, avec un regard haineux.

– Fous-nous la paix !

Je commençai à reculer vers la porte ; les inconnus se dirigeaient vers moi. À travers les silhouettes, je vis Sharon reprendre son narguilé. Je me retournai et franchis une porte en courant mais je m’aperçus qu’elle ne donnait pas sur la rue. Je me trouvais dans une sorte de bureau avec des ordinateurs, des classeurs, une table de conférence, des meubles et du matériel modernes, du XXe siècle.

– Hé là, vous n’avez pas le droit d’entrer ici ! me lança quelqu’un.

Je me tournai et me trouvai face à un homme d’une quarantaine d’années qui me regardait au-dessus de ses lunettes.

– Où est ma secrétaire ? Je n’ai pas une minute à vous consacrer. Que voulez-vous ?

– Quelqu’un me poursuit. J’essaie de me cacher.

– Mon Dieu ! Eh bien, ne restez pas ici. Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas de temps à perdre. Vous n’avez pas idée de tout ce que je dois faire aujourd’hui. Regardez ces dossiers. Qui les traitera si ce n’est moi ?

Il paraissait terrifié en évoquant cette perspective. Je secouai la tête et cherchai la sortie.

– Ne savez-vous pas que vous êtes mort ? Tout cela est imaginaire.

Son expression passa de l’angoisse à la colère et, après quelques secondes de silence, il me demanda:

– Comment êtes-vous entré ici ? Êtes-vous un criminel ?

Je trouvai une porte qui menait au-dehors et m’enfuis. Les rues étaient maintenant complètement vides, à part une voiture à cheval. Elle s’arrêta devant un hôtel sur l’autre trottoir et une très jolie femme, vêtue d’une robe du soir, en descendit. Elle me jeta un bref regard et me sourit. Son attitude était chaleureuse et bienveillante. Je traversai la rue en courant, et elle s’arrêta pour me regarder approcher ; elle m’adressa alors un sourire engageant, plein de coquetterie.

– Puisque vous êtes seul, me proposa-t-elle, pourquoi ne m’accompagnez-vous pas ?

– Où allez-vous ? demandai-je non sans hésitation.

– À une soirée.

– Qui va y participer ?

– Je n’en ai aucune idée.

Elle ouvrit la porte de l’hôtel et me fit signe d’entrer. Je la suivis sans but précis, essayant de penser à ce que je devais faire. Nous pénétrâmes dans l’ascenseur et elle appuya sur le bouton du quatrième étage. Tandis que l’ascenseur montait, la sensation de chaleur et de tendresse augmentait à chaque étage. Du coin de l’oeil, je vis que la belle inconnue fixait mes mains. Quand je la regardai, elle sourit et me déclara que je l’avais prise sur le fait.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et elle me conduisit le long d’un couloir jusqu’à une porte où elle frappa deux fois. Bientôt un homme ouvrit et son visage s’éclaira à la vue de mon guide.

– Entrez ! dit-il. Entrez !

Elle m’invita à passer devant elle et quand je fus à l’intérieur une jeune femme attrapa mon bras. Elle portait une robe sans bretelles et marchait pieds nus.

– Oh ! vous vous êtes perdu, dit-elle. Pauvre chéri. Avec nous vous serez en sécurité.

J’aperçus alors un homme torse nu.

– Oh, regardez-moi ces cuisses ! commenta-t-il en détaillant mon corps.

– Il a des mains parfaites, dit un autre.

Saisi, je me rendis compte que la pièce était remplie de gens plus ou moins déshabillés en train de faire l’amour.

– Non, attendez ! dis-je. Je ne peux pas rester.

La femme qui me tenait le bras protesta :

– Vous voulez repartir ? Vous ne trouverez jamais un groupe comme le nôtre. Sentez l’énergie qu’il y a ici. Rien à voir avec la peur de la solitude, n’est-ce pas ?

Elle passa sa main sur ma poitrine. Soudain j’entendis le bruit d’une bagarre de l’autre côté de la pièce.

– Non, laissez-moi tranquille ! cria un jeune homme qui avait à peine dix-huit ans. Je ne veux pas rester ici.

Il écarta plusieurs personnes et franchit la porte en courant. Je profitai de cette diversion pour le suivre. Il n’attendit pas l’ascenseur et se mit à descendre les escaliers en dévalant les marches à toute allure. Je fis de même et, quand j’arrivai dans la rue, il se trouvait déjà sur l’autre trottoir.

J’allais l’appeler quand je le vis paralysé par la terreur. Un peu plus loin sur la chaussée se tenait le général, toujours son poignard à la main, mais cette fois il faisait face au groupe d’hommes qui m’avaient dévisagé un peu plus tôt. Ils parlaient tous en même temps d’un air furieux. Brusquement, l’un d’entre eux sortit un revolver et le général se précipita sur lui avec son couteau. Des coups de feu retentirent, le chapeau du général et son poignard tombèrent à terre tandis qu’une balle lui transperçait le front. Il s’écroula sur le sol et les autres hommes s’arrêtèrent au milieu de leurs mouvements, leurs silhouettes devinrent floues puis se volatilisèrent complètement ainsi que le cadavre du général.

De l’autre côté de la rue, le jeune homme s’assit d’un air las sur le bord du trottoir et plongea sa tête entre ses mains. Je me précipitai vers lui, tandis que mes genoux s’entrechoquaient.

– Tout va bien, dis-je. Ils sont partis.

– Non, ils sont toujours là, dit-il, contrarié. Regardez là-bas.

Je me retournai et vis les quatre hommes qui avaient disparu : ils se tenaient maintenant sur l’autre trottoir, devant l’hôtel. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ils avaient exactement la même attitude qu’à mon arrivée dans cette ville insolite. L’un tirait une bouffée de son cigare tandis que l’autre regardait sa montre.

Mon coeur commença à battre quand je remarquai le général, qui se tenait lui aussi devant l’hôtel et les regardait d’un air menaçant.

– Ici, les mêmes événements se répètent sans cesse, dit le jeune homme. Je n’en peux plus. Quelqu’un doit m’aider.

Avant que je puisse lui répondre, deux formes se matérialisèrent à sa droite, mais restèrent floues.

Le jeune homme les fixa un long moment, puis une expression d’enthousiasme se peignit sur son visage et il s’exclama :

– Roy, est-ce toi ?

Tandis que je les observais, les deux ombres se rapprochèrent de lui jusqu’à ce que leurs formes entrelacées me le cachent entièrement. Au bout de quelques minutes, il avait complètement disparu ainsi que les deux âmes.

Mes yeux étaient rivés sur le bout de trottoir vide où il s’était assis, et je sentis les dernières ondes d’une vibration supérieure. Dans mon esprit je vis de nouveau mon groupe d’âmes et fus submergé par leur affection et leur amour. Me concentrant sur ce sentiment, je parvins à chasser l’angoisse qui m’enveloppait et à amplifier considérablement mon énergie jusqu’à ce qu’enfin je parvienne à m’ouvrir à l’intérieur. Immédiatement l’environnement changea, la ville s’estompa et je me trouvai dans un décor dont les tons gris étaient plus légers. Tandis que mon énergie augmentait, je réussis à visualiser le visage de Wil et aussitôt il se trouva à mon côté.

– Tu vas bien ? me demanda-t-il en me prenant dans ses bras.

Il semblait extrêmement soulagé.

– Ces illusions étaient très fortes et tu t’es précipité droit dedans.

– Je sais, je n’arrivais pas à réfléchir, je ne pouvais pas me rappeler ce que je devais faire.

– Tu es parti un long moment, nous voulions t’aider, mais notre seule ressource était de t’envoyer de l’énergie.

– Qu’entends-tu par « nous » ?

– Toutes ces âmes, dit Wil en montrant d’un grand geste les alentours.

J’observai attentivement et vis des centaines d’âmes s’étendant aussi loin que je pouvais voir. Certaines regardaient droit vers nous, mais la plupart semblaient être focalisées dans une autre direction. Je suivis leur regard et aperçus plusieurs grands tourbillons d’énergie au loin. En me concentrant, je me rendis compte que l’un de ces tourbillons était en fait la ville dont je venais de m’échapper.

– Que représentent ces endroits ? demandai-je à Wil.

– Des constructions mentales, répondit-il, élaborées par des âmes qui durant leur vie ont connu des mécanismes de domination très restrictifs et n’ont pas pu se réveiller après leur mort. Il en existe des milliers dans ce cas, là-bas.

– Pouvais-tu voir ce qui se passait pendant que je me trouvais dans la ville imaginaire ?

– En grande partie. Quand je me focalisais sur les âmes les plus proches, je pouvais capter leur vision de ce qui t’arrivait. Ce cercle d’âmes est constamment en train d’envoyer des rayons d’énergie à l’intérieur des créations imaginaires en espérant que quelqu’un répondra.

– As-tu vu le jeune homme ? Il a réussi à se réveiller. Mais les autres ne se rendaient compte de rien.

Wil tourna son visage vers moi.

– Te souviens-tu de ce que nous avons découvert durant la Revue de Vie de Williams ? D’abord il refusait d’accepter ce qui se passait et il niait sa mort au point qu’il a créé une construction mentale de son bureau.

– Oui, j’ai pensé à cela quand j’étais là-bas.

– Eh bien, cela fonctionne de la même façon pour tout le monde. Si, durant notre existence, nous nous plongeons totalement dans notre mécanisme de domination et notre routine quotidienne pour ignorer le mystère et l’insécurité de la vie, alors nous sommes incapables de nous réveiller après la mort et nous créons ces illusions, ces états seconds, afin de pouvoir continuer à nous sentir en sécurité dans le monde de l’Après-Vie. Si le groupe d’âmes de Williams ne l’avait pas contacté, il serait entré dans un de ces endroits infernaux où tu te trouvais. Tout cela est une réaction contre la Peur. Là-bas les gens seraient paralysés par la Peur s’ils ne trouvaient pas une façon de la contourner, de la refouler dans l’inconscient. Ils ne font que répéter les mêmes scénarios existentiels, les mêmes astuces pour s’en sortir que celles qu’ils ont utilisées durant leur vie, et ils ne peuvent pas s’arrêter.

– Alors ces réalités illusoires ne sont que des mécanismes de domination poussés à leur limite ?

– Oui, elles appartiennent toutes aux principales catégories de mécanismes de domination, sauf qu’elles sont plus intenses et non réfléchies. Par exemple, l’homme avec le poignard, le général, était certainement un Intimidateur qui dérobait de l’énergie aux autres. Et il justifiait sa conduite en prétendant que tout le monde voulait le rouler ; bien sûr, au cours de sa vie sur terre il a attiré exactement ce genre d’individus, et sa vision mentale s’est réalisée. Après sa mort, il a seulement créé des personnages imaginaires qui le poursuivent, afin de pouvoir reproduire la même situation.

« S’il ne pouvait plus intimider les autres et si son énergie diminuait, l’anxiété envahirait sa conscience et il devrait l’affronter. Alors il joue constamment le rôle de l’Intimidateur. Il doit entretenir ce genre de rapports, conserver cette attitude apprise il y a longtemps, car il sait qu’elle occupera suffisamment son esprit pour dompter la peur. C’est ce comportement lui-même, sa nature compulsive, dramatique, ses poussées d’adrénaline, qui fait reculer l’angoisse à l’arrière-plan, de sorte qu’il peut l’oublier, la nier, et se sentir à moitié à l’aise dans son existence, au moins pendant un court moment.

– Et qu’en est-il des toxicomanes ? demandai-je.

– Dans ce cas, ils prennent une attitude passive, celle de la « Victime », et la poussent à l’extrême en ne voyant que désespoir et cruauté dans le monde entier pour justifier leur besoin d’évasion. La quête obsessionnelle de drogues occupe leur esprit et leur permet de refouler leur angoisse, même dans l’Après-Vie.

« Dans la dimension terrestre, la drogue produit souvent une euphorie très semblable à celle qu’engendre l’amour. Le problème avec cette euphorie factice, cependant, est que l’organisme résiste aux produits chimiques et réagit contre eux ; à mesure que le temps passe, on a donc besoin d’en consommer des quantités de plus en plus importantes pour obtenir le même effet, ce qui finit par détruire le corps.

Je pensai de nouveau au général.

– Quelque chose de vraiment bizarre s’est produit là-bas. L’homme qui me pourchassait a été tué et, ensuite, il a semblé revenir à la vie et recommencer le scénario depuis le début.

– C’est ainsi que cela fonctionne dans cet enfer que l’on s’impose à soi-même. Toutes ces illusions s’épuisent et finissent toujours par exploser. Si tu t’étais trouvé en compagnie de quelqu’un qui refuse de s’interroger sur le mystère de la vie mais compense son angoisse en mangeant de grandes quantités de matières grasses, un arrêt cardiaque aurait pu mettre fin à son existence. Les toxicomanes finissent par détruire leur propre corps, le général n’arrête pas de mourir, et ainsi de suite.

« Et cela fonctionne de même dans la dimension matérielle : un mécanisme de domination compulsif échoue toujours, tôt ou tard. Habituellement cela se passe durant les épreuves et les défis de la vie ; la routine se brise et l’angoisse nous envahit. On appelle cela « toucher le fond ». C’est le moment de se réveiller et d’affronter la Peur autrement : mais celui qui n’y arrive pas retombe dans le même cercle vicieux. Et s’il ne se réveille pas sur terre, il aura sans doute de grosses difficultés à se réveiller dans l’autre dimension.

« Ces comportements compulsifs expliquent tous les actes horribles commis dans notre monde. Ils sont la cause psychologique de tous les actes foncièrement mauvais, la motivation de ceux qui commettent des crimes inconcevables comme de battre ou violer des enfants, le mobile des sadiques et des tueurs en série. Ils ne font que répéter sans cesse le même comportement, car ils savent qu’il va embrumer leur cerveau et atténuer l’angoisse qu’ils éprouvent de se sentir perdus.

– D’après toi, intervins-je, il n’y a pas de conspiration du mal en ce monde, il n’existe pas de complot satanique dont nous serions victimes ?

– Non. Il y a seulement la peur des hommes et les façons bizarres qu’ils ont de la conjurer.

– Pourquoi alors les Écritures et les textes sacrés font-ils si souvent référence à Satan ?

– Il s’agit d’une métaphore, d’une façon symbolique d’inciter les hommes à se tourner vers Dieu s’ils veulent se sentir en sécurité, au lieu de satisfaire leurs tragiques penchants et habitudes personnels. Attribuer à une force extérieure tous les maux de la terre était peut-être utile à un certain stade du développement de l’humanité. Mais maintenant cela camoufle la vérité : nous évitons commodément toute responsabilité lorsque, pour nos actes répréhensibles, nous blâmons des forces qui nous sont extérieures. Nous avons tendance à utiliser l’idée de Satan afin de projeter notre souhait que certaines personnes soient intrinsèquement mauvaises ; ainsi nous pouvons diaboliser ceux avec lesquels nous sommes en désaccord et les éliminer. Il est temps de comprendre la vraie nature du mal d’une façon plus raffinée et de l’affronter.

– S’il n’y a pas de complot satanique, dis-je, alors la « possession » n’existe pas ?

– C’est plus compliqué, répondit Wil d’un ton catégorique. La « possession » psychologique existe. Elle ne provient pas d’une conspiration du mal, il s’agit seulement d’un phénomène d’énergie. Ceux qui ont peur veulent contrôler les autres. C’est pourquoi certains groupements essaient de t’attirer dans leurs filets, de te convaincre de les suivre et de te soumettre à leur autorité. Et ils te combattent férocement si tu essaies de les quitter.

– Lorsque j’ai été attiré dans cette ville illusoire, j’ai pensé que j’avais été possédé par une force démoniaque.

– Non, tu as été attiré là-bas parce que tu as commis la même erreur que précédemment : tu ne t’es pas ouvert à ces âmes et tu ne les as pas écoutées ; tu t’es livré à elles, comme si elles détenaient automatiquement toutes les réponses, sans vérifier si elles étaient connectées à l’amour et motivées par lui. Et contrairement aux âmes qui sont reliées à Dieu, elles ne t’ont pas abandonné. Elles t’ont fait pénétrer dans leur monde, exactement comme un groupe ou une secte de cinglés peut le faire dans la dimension matérielle, si tu n’utilises pas ton esprit critique.

Wil se tut un moment pour réfléchir puis il continua :

– Nous avons découvert de nouveaux aspects de la dixième révélation ; c’est pourquoi nous avons pu voir ces scènes. Plus la communication entre les deux dimensions augmentera, plus nous rencontrerons fréquemment des âmes dans l’Après-Vie. Il nous faut apprendre à distinguer les âmes qui sont éveillées et connectées à l’esprit de l’amour d’avec celles qui ont peur et sont coincées dans un mécanisme obsessionnel. Mais nous devons le faire sans pour autant rejeter ceux qui sont prisonniers de la Peur en les qualifiant de démons ou de diables. Ce sont des âmes engagées dans un processus de croissance, exactement comme nous. En fait, dans la dimension terrestre, ceux qui sont coincés dans des mécanismes dont ils ne peuvent s’échapper sont souvent ceux qui avaient les Visions de Naissance les plus optimistes.

Je secouai la tête car je ne suivais pas son raisonnement.

– Ils choisissent de naître, continua-t-il, dans des situations difficiles, effrayantes, qui nécessitent des mécanismes de défense irrationnels, très intenses.

– Tu veux parler des familles dysfonctionnelles et de celles où les enfants sont maltraités ou violés ?

– Oui. Les mécanismes de domination intenses, qu’ils soient violents, pervers, ou qu’ils sous-tendent des penchants bizarres, proviennent de milieux où la vie est terriblement déstabilisante, où l’on étouffe et subit des mauvais traitements, et où le niveau de la Peur est si élevé qu’ils reproduisent la même rage, la même colère ou la même perversion génération après génération. Ceux qui naissent dans de telles situations choisissent de le faire volontairement, c’est très clair.

L’idée me semblait absurde.

– Comment quelqu’un peut-il vouloir naître dans ce genre de milieu ?

– Ils sont persuadés qu’ils auront assez de force pour briser, terminer le cycle, « guérir » le système familial dans lequel ils naîtront. Ils sont convaincus qu’ils se réveilleront et surmonteront le ressentiment et la colère qu’ils éprouveront devant ces terribles circonstances ; il s’agit pour eux de se préparer à leur mission, habituellement aider d’autres personnes à sortir de situations similaires. Même s’ils sont violents, nous devons considérer qu’ils ont la possibilité de se libérer de leurs mécanismes de domination.

– Alors les théories des gens de gauche sur la criminalité et la violence sont fondées ? Toute personne peut changer et se réhabiliter ? L’analyse des conservateurs n’a absolument aucun mérite ?

Wil sourit.

– Pas exactement. Les gens de gauche ont raison sur un point : ceux qui ont été maltraités et opprimés pendant leur enfance sont conditionnés par leur milieu social ; et les conservateurs ont tort quand ils prétendent que, pour stopper le crime ou le chômage, il suffit aux individus de faire le bon choix.

« Mais l’approche de la gauche a aussi des côtés superficiels : selon elle, les gens changeront si on leur offre une aide financière ou une meilleure éducation, par exemple. Habituellement les programmes d’intervention enseignent seulement à prendre des décisions plus judicieuses et à faire des choix économiques. Dans le cas de délinquants violents, la réhabilitation se résume au mieux à une thérapie superficielle, au pis à un discours compréhensif, indulgent, qui a des effets catastrophiques. On ne peut se contenter d’une mise en garde, d’une condamnation à une peine symbolique. Sinon ceux dont les mécanismes de domination sont perturbés pensent qu’ils n’ont pas commis d’actes graves et récidivent.

– Alors que faut-il faire ? demandai-je.

Wil vibrait d’enthousiasme:

– Intervenir sur le plan spirituel ! Leur faire prendre conscience de tout le processus, comme le font ces âmes pour ceux qui sont coincés dans le monde des illusions.

Wil fixa les âmes dans le cercle, puis il me regarda et secoua la tête.

– Toutes les informations que je viens de te communiquer m’ont été fournies par ces âmes, mais je ne réussis pas à voir clairement la Vision du Monde. Nous n’avons pas encore appris comment accumuler suffisamment d’énergie.

Je me concentrai sur les âmes dans le cercle. Il m’apparaissait clairement que ces groupes détenaient d’autres connaissances et les projetaient vers les constructions mentales provoquées par la Peur, mais je ne captai rien de plus que Wil.

– Au moins, nous avons assimilé un élément supplémentaire de la dixième révélation, affirma Wil. Nous devons nous souvenir que, même si les autres ont une attitude néfaste, ce sont seulement des âmes qui essaient de se réveiller, comme nous.

Je sursautai et reculai soudain en entendant un bruit horriblement dissonant, et un tourbillon de couleurs s’empara de mon esprit. Wil tendit vivement le bras et me rattrapa au dernier moment, m’attirant vers son énergie en me tenant fermement par les épaules. Pendant un moment je tremblai violemment, puis le son discordant cessa.

– Ils ont recommencé leurs expériences, dit Wil. Je chassai mon vertige et le regardai.

– Cela signifie que Curtis va probablement essayer d’utiliser la force pour les arrêter. Selon lui, il n’existe pas d’autre moyen.

Tandis que je prononçais ces mots, dans mon esprit passa une image claire de Feyman, l’homme dont David Lone Eagle pensait qu’il jouait un rôle dans les expériences. Il inspectait la vallée. Je jetai un coup d’oeil à Wil et me rendis compte qu’il avait vu la même image. Il hocha la tête en signe d’approbation et nous commençâmes alors à nous déplacer.

Quand nous nous arrêtâmes, Wil et moi nous faisions face. Autour de nous le décor était plus gris. Un autre son puissant, discordant, secoua le silence et le visage de mon ami devint flou. Wil me retint fermement et, au bout de quelques minutes, le bruit cessa.

– Ces explosions sont de plus en plus fréquentes, déclara-t-il. Le temps nous presse.

Je hochai la tête, luttant contre une sensation de vertige.

– Observons les alentours attentivement, proposa Wil.

Dès que nous nous concentrâmes sur les environs, nous aperçûmes une masse d’énergie à quelques centaines de mètres de nous. Elle se rapprocha immédiatement et s’arrêta non loin.

– Sois prudent, m’avertit Wil. Ne t’identifie pas complètement à eux. Ecoute et essaie de savoir de qui il s’agit.

Je me concentrai prudemment et bientôt je vis des âmes en mouvement et une image de la ville dont je m’étais échappé.

Je reculai de peur, ce qui les incita en fait à se rapprocher.

– Reste centré sur l’amour, me conseilla Wil. Elles ne peuvent pas nous attirer vers elles, à moins que nous ne leur demandions de venir à notre secours. Essaie de leur envoyer de l’amour et de l’énergie. Ou bien cela les aidera, ou bien cela les fera fuir.

Me rendant compte que ces âmes avaient plus peur que moi, je trouvai mon centre d’énergie et leur envoyai de l’amour. Immédiatement elles reculèrent.

– Pourquoi ne peuvent-elles pas accepter l’amour et se réveiller ? demandai-je à Wil.

– Parce que, lorsqu’elles sentent l’énergie, cela élève leur conscience d’un degré, leur inquiétude s’accentue et cela ne diminue pas leur angoisse de la solitude. Prendre conscience d’un mécanisme de domination et s’en libérer augmente toujours l’angoisse, dans un premier temps, parce que la compulsion s’aggrave avant que l’on puisse trouver la solution intérieure au désarroi. C’est pourquoi « la nuit obscure de l’âme » précède parfois une augmentation de la prise de conscience et une euphorie spirituelle.

Un mouvement sur la droite attira notre attention. Quand je me concentrai, je me rendis compte que d’autres âmes se trouvaient aux alentours ; elles se rapprochaient’ et les premières âmes s’éloignaient. Je fis un effort pour capter ce que faisait le deuxième groupe.

– Pourquoi penses-tu que ce groupe est arrivé ? demandai-je à Wil.

Il haussa les épaules.

– Elles doivent avoir un rapport avec ce type, Feyman.

Dans l’espace qui les entourait j’aperçus une image floue. Quand elle devint plus claire, je me rendis compte qu’il s’agissait d’une énorme usine quelque part sur terre, avec de grands bâtiments métalliques, des rangées de transformateurs, des tuyaux et des kilomètres de fil électrique reliés entre eux. Au milieu du complexe, au sommet d’un des plus hauts bâtiments, se trouvait un centre de commande entièrement en verre. À l’intérieur, j’aperçus une profusion d’ordinateurs et de manomètres de toutes sortes. J’interrogeai Wil du regard.

– Je le vois, dit-il.

Tandis que nous continuions à examiner le complexe, notre perspective s’élargit et nous pûmes survoler l’usine. De ce point d’observation nous constatâmes que ces kilomètres de fil électrique alimentaient d’immenses tours contenant des rayons laser, et ces rayons projetaient de l’énergie vers d’autres stations locales.

– Sais-tu ce que c’est ? demandai-je à Wil.

Il hocha la tête.

– Une centrale qui produit de l’énergie.

Un mouvement à une extrémité du complexe attira notre attention. Des ambulances et des camions de pompiers se dirigeaient vers l’un des grands bâtiments. Une lueur menaçante provenait des fenêtres du troisième étage. À un moment elle devint fulgurante, et le sol sembla craquer sous le bâtiment. Dans une explosion de poussière et de débris, le bâtiment fut ébranlé puis s’écroula lentement. À droite, un autre édifice prit feu.

La scène se passait ensuite au centre de commande, à l’intérieur duquel des techniciens s’agitaient frénétiquement. À droite, une porte s’ouvrit et un homme entra, les bras chargés de graphiques et de plans. Il les posa sur une table et se mit à travailler, d’un air confiant et déterminé. Boitillant vers l’un des murs, il commença à manipuler des boutons et des cadrans. Progressivement, la terre cessa de trembler et les incendies furent maîtrisés. Il continua à tripoter des manettes avec diligence et à donner des instructions aux autres techniciens.

Je le regardai plus attentivement et me tournai ensuite vers Wil.

– C’est Feyman !

Avant que mon ami puisse me répondre, ma vision progressa à une vitesse accélérée puis s’arrêta. Devant nos yeux, l’usine était sauvée, puis, rapidement, les ouvriers démontaient tous les bâtiments, l’un après l’autre. En même temps, sur un site voisin, on construisait une nouvelle installation moins vaste pour fabriquer des générateurs plus compacts. Finalement le terrain du complexe revenait à son état naturel, se couvrait d’arbres, et la nouvelle centrale faisait fonctionner des petites unités placées derrière chaque maison et chaque entreprise au milieu des champs.

Brusquement notre vision nous ramena en arrière jusqu’à ce que nous apercevions un homme tout seul, au premier plan, qui observait la même scène que nous : Feyman, avant sa naissance, contemplait ce qu’il pourrait réaliser au cours de sa vie.

Wil et moi nous nous regardâmes.

– C’est une partie de sa Vision de Naissance, n’est-ce pas ? demandai-je.

Wil hocha la tête.

– Ce doit être son groupe d’âmes. Allons voir ce que nous pouvons découvrir à son sujet.

Nous nous concentrâmes sur le groupe d’âmes, et une nouvelle image apparut : celle d’un camp militaire, au XIXe siècle, avec la tente du quartier général. Feyman et Williams étaient les deux aides de camp du général, l’homme que j’avais rencontré dans la ville fictive.

Tandis que nous observions leurs échanges, nous apprîmes l’histoire de leur association. Feyman était un brillant tacticien, chargé du génie et du matériel. Avant de lancer son attaque, le général avait ordonné que l’on vende clandestinement aux Indiens des couvertures contaminées par la variole. Feyman s’était violemment opposé à cette mesure, non qu’il condamnât ses effets sur les indigènes mais parce qu’il jugeait cette mesure politiquement indéfendable.

Par la suite, alors que, à Washington, l’on saluait le succès de la bataille, la presse découvrit le subterfuge de la variole et une enquête fut ouverte. Le général et ses complices dans la capitale organisèrent un coup monté contre Feyman. Celui-ci joua le rôle du bouc émissaire, ce qui ruina définitivement sa réputation. Plus tard, le général entama une glorieuse carrière politique et devint une figure nationale, avant d’être à son tour doublé et trahi par les mêmes politiciens de Washington.

Feyman, pour sa part, ne remonta jamais la pente et ses ambitions politiques furent totalement anéanties. Les années passant, il devint de plus en plus amer et plein de ressentiment ; il essaya désespérément de mobiliser l’opinion publique pour rétablir la vérité. Pendant un certain temps, plusieurs journalistes avaient enquêté sur l’affaire, mais l’opinion avait fini par s’en désintéresser complètement et Feyman était tombé dans une disgrâce définitive. Vers la fin de sa vie, se rendant compte qu’il n’atteindrait jamais ses objectifs politiques, il se mit à dépérir ; comme il estimait que le général était responsable de son humiliation, il tenta de l’assassiner au cours d’un dîner officiel mais fut abattu par les gardes du corps de son adversaire.

Parce que Feyman s’était coupé de sa source intérieure de sécurité et d’amour, il ne parvint pas à se réveiller complètement après sa mort. Pendant des années il crut avoir survécu à sa tentative malheureuse d’assassiner le général et vécut dans des constructions illusoires, se cramponnant à sa haine. Il était condamné à organiser et à commettre toujours le même attentat, puis à être tué chaque fois.

Tandis que je regardais cette vision, je me rendis compte que Feyman aurait pu rester prisonnier de ses illusions bien plus longtemps, sans les efforts déterminés d’un autre homme qui s’était trouvé au camp militaire avec Feyman. Je voyais son visage et reconnus son expression.

– C’est Joël, le journaliste que j’ai rencontré, expliquai-je à Wil tout en restant concentré sur l’image.

Mon ami hocha la tête.

Après sa mort, Joël avait intégré le cercle extérieur d’âmes de Feyman et avait consacré tous ses efforts à le réveiller. De son vivant il avait voulu dénoncer la cruauté et la trahison des militaires envers les Indiens, mais, quand il avait appris l’histoire des couvertures contaminées, on l’avait réduit au silence en combinant menaces et pots-de-vin. Après sa mort, il avait été catastrophé en voyant sa Revue de Vie ; il avait pris conscience de ses actes et fait le voeu d’aider Feyman, car il se sentait en partie responsable de sa déchéance.

Au bout de quelques années, Feyman avait finalement réagi et vu sa Revue de Vie, épreuve longue et pénible. Au départ, il était né au XIXe siècle pour devenir ingénieur des travaux publics et se consacrer au développement pacifique de certaines techniques. Mais il avait été séduit par la perspective de devenir un héros de guerre, comme le général, et de développer de nouvelles stratégies et de nouvelles armes destructrices.

Dans l’intervalle entre ses deux dernières vies, il se consacra à aider les hommes sur terre à utiliser correctement la technologie. Puis, un jour, il reçut la vision d’une autre vie qui s’approchait. Il sut que l’on inventerait bientôt des appareils produisant une grande masse énergétique et qui pourraient contribuer à libérer l’humanité, mais aussi se révéler extrêmement dangereux.

Quand il se sentit sur le point de naître, il comprit qu’il venait sur terre pour travailler dans cette branche d’industrie et que, pour réussir, il devrait de nouveau affronter ses divers besoins de pouvoir, de reconnaissance sociale et de prestige. Cependant il bénéficierait de l’aide de six autres personnes. En visualisant la vallée, il se surprit en train de travailler avec ses compagnons quelque part dans l’obscurité, à proximité des trois cascades, pour introduire sur terre la Vision du Monde.

Alors qu’il commençait à disparaître de ma vue, je captai plusieurs informations. Le groupe des sept commencerait d’abord par se souvenir des relations établies dans le passé entre ses membres et travaillerait à éliminer les sentiments négatifs résiduels. Ensuite le groupe accroîtrait consciemment son énergie en utilisant les méthodes de la huitième révélation et chacun exprimerait sa Vision de Naissance particulière. Finalement la vibration augmenterait et unifierait les groupes d’âmes des sept individus. Des connaissances qu’ils acquerraient ainsi surgirait la mémoire complète de l’avenir que nous avions projeté, la Vision du Monde, la vision de la route à suivre et de ce que nous devions faire pour accomplir notre destin.

Soudain la scène disparut avec le groupe d’âmes de Feyman. Wil et moi nous retrouvâmes face à face. Les yeux de mon ami brillaient d’excitation.

– As-tu vu ce qui se passait ? demanda-t-il. À l’origine, Feyman voulait perfectionner et décentraliser la technologie sur laquelle il travaillait. S’il s’en rend compte, il va arrêter lui-même les expériences.

– Nous devons absolument le joindre, dis-je.

– Non, répondit Wil qui se mit à réfléchir avant de poursuivre : Cela ne servira à rien, pas maintenant. Nous devons trouver les six autres membres du groupe des sept ; pour introduire sur terre le souvenir de la Vision du Monde, il nous faut combiner l’énergie du groupe tout entier.

– Je n’ai pas bien compris ce qui concernait les sentiments négatifs résiduels.

Wil s’approcha de moi.

– Tu te souviens des images mentales que tu as eues ? Des souvenirs d’autres endroits, d’autres époques ?

– Oui.

– Le groupe qui doit se former pour affronter ces expériences s’est déjà réuni dans le passé. Il y a certainement des sentiments résiduels négatifs entre ses membres et chacun d’entre eux doit s’en débarrasser.

Wil détourna le regard pendant un moment, puis il dit :

– Je crois comprendre un autre aspect de la dixième révélation. Ce n’est pas un groupe de sept personnes qui va se former mais des milliers. Nous devrons tous apprendre à balayer ces ressentiments.

Tandis qu’il parlait, je réfléchis à tous les cercles auxquels j’avais participé, où certains s’appréciaient au premier coup d’oeil, tandis que d’autres s’affrontaient d’emblée, sans raison apparente. Je me demandai : l’humanité est-elle prête maintenant à percevoir l’origine lointaine de ces réactions inconscientes ?

Ensuite, sans avertissement, un autre bruit strident me traversa le corps. Wil m’attrapa et m’attira vers lui ; nos visages se touchaient presque.

– Si tu tombes encore une fois, je ne sais pas si tu pourras revenir pendant que les expériences se poursuivent ! cria-t-il. Tu dois retrouver les autres.

Une deuxième explosion nous sépara et je fus entraîné dans un tourbillon de couleurs familier, sachant que je retournais, comme auparavant, dans la dimension terrestre. Mais, cette fois, au lieu de tomber rapidement dans le monde physique, je restai momentanément suspendu ; quelque chose tirait sur mon plexus solaire et me déplaçait latéralement. Je m’efforçai de me concentrer, l’environnement houleux se calma et peu à peu je sentis la présence d’une autre personne, sans véritablement distinguer une forme précise. Je connaissais la nature de cette sensation. Qui me produisait une telle impression ?

Finalement je discernai une silhouette vague, à moins de dix mètres, qui lentement se rapprochait de moi. Je la reconnus. Charlène ! Elle se rapprocha encore et je me détendis complètement. Un champ d’énergie d’un rouge rosâtre encercla d’abord mon amie, puis, quelques secondes plus tard, à ma grande surprise, un champ similaire m’entoura également. Quand nous ne fûmes plus qu’à deux mètres l’un de l’autre, mon corps complètement détendu fut envahi par une vague de sensualité, d’amour, puis de plaisir orgasmique. Je devins soudain incapable de réfléchir. Que se passait-il ?

Juste au moment où nos champs d’énergie allaient se toucher, le bruit discordant résonna. Je fus rejeté en arrière et, impuissant, je repartis en tourbillonnant.

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