Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Dixième Prophétie – 8 : Pardonner.

James Redfield – La Dixième Prophétie – 8 : Pardonner.

Tandis que mes idées se remettaient en place, je réalisai que quelque chose de froid et humide effleurait ma joue droite. J’ouvris lentement les yeux, tandis que le reste de mon corps se figeait tout à coup. Un jeune loup me regardait. La queue hérissée, il me renifla bruyamment pendant un moment, puis il s’enfuit dans les bois tandis que je reculais en catastrophe et me redressais.

Fatigué, hébété, je récupérai mon sac à dos dans le crépuscule et marchai vers l’intérieur de la forêt, là où se trouvaient les arbres les plus anciens, puis je montai ma tente. Après quoi je m’effondrai littéralement dans mon sac de couchage. Je luttai malgré tout pour rester éveillé, intrigué par mon étrange rencontre avec Charlène. Pourquoi se trouvait-elle dans l’autre dimension ? Qu’est-ce qui nous y avait attirés au même moment ?

Le lendemain matin, je me réveillai tôt et me fis du gruau, l’engloutis en vitesse, puis retournai avec mille précautions jusqu’au petit ruisseau que j’avais traversé avant de me diriger vers la crête. Je fis un brin de toilette et remplis ma gourde. Je me sentais encore fatigué mais j’étais également impatient de retrouver Curtis.

Soudain je fus secoué par le bruit d’une explosion à l’est. Ce doit être Curtis, pensai-je, tandis que je courais vers ma tente. Une vague de peur me submergea tandis que je rassemblais en toute hâte mes affaires, et je partis dans la direction d’où provenait le bruit.

Au bout d’environ un kilomètre, la forêt s’arrêtait brusquement au bord d’un pâturage apparemment abandonné. Plusieurs morceaux de fil de fer barbelé et rouillé pendaient entre les arbres et me barraient le chemin. J’examinai le pré, la lisière du bois et les buissons denses qui se trouvaient à une centaine de mètres devant moi. À ce moment des branches s’écartèrent et je vis Curtis se mettre à courir à toute allure. Je lui fis un signe de la main, il me reconnut aussitôt et ralentit un peu le pas. Quand il arriva à ma hauteur, il escalada prudemment le fil de fer barbelé et, essoufflé, s’effondra contre un arbre.

– Que s’est-il passé ? demandai-je. Qu’avez-vous fait sauter ?

Il secoua la tête.

– Je n’ai pas pu faire grand-chose. Leurs expériences se déroulent sous terre. Je manquais d’explosifs et je… je ne voulais pas blesser les gens à l’intérieur. J’ai seulement pu détruire une antenne parabolique, en espérant que cela les retarderait.

– Comment avez-vous réussi à vous approcher de leur camp ?

– J’ai installé les charges dans la nuit d’hier. Ils ne devaient pas s’attendre à de la visite, car ils n’ont que très peu de gardes à l’extérieur.

Il se tut un moment et nous entendîmes des camions au loin.

– Nous devons quitter cette vallée, continua-t-il, et trouver de l’aide. Nous n’avons plus d’autre solution maintenant. Ils vont arriver d’un moment à l’autre.

– Attendez une minute, dis-je. Nous avons une chance de les arrêter si nous retrouvons Maya et Charlène.

Il écarquilla les yeux.

– Vous parlez de Charlène Billings ?

– Oui.

– Je la connais. De temps en temps, elle menait des recherches pour le compte de Deltech. Je ne l’avais pas revue depuis des années, quand hier soir je l’ai aperçue qui pénétrait dans le bunker souterrain. Elle marchait en compagnie de plusieurs hommes, tous lourdement armés.

– Était-elle leur prisonnière ?

– Je ne sais pas, répondit distraitement Curtis. (Il prêtait attention au bruit des camions qui se rapprochaient de plus en plus.) Nous devons déguerpir sans tarder. Je connais un endroit où nous pourrons nous cacher jusqu’à la nuit, mais nous devons nous dépêcher. (Il regarda vers l’est.) J’ai essayé de brouiller mes traces mais cela ne les trompera pas longtemps.

– Je dois vous raconter ce qui s’est passé, dis-je. J’ai revu Wil encore une fois.

– D’accord, vous m’expliquerez tout cela en route, déclara-t-il en se mettant à marcher à vive allure. Nous ne pouvons pas nous attarder ici.

Je regardai vers l’entrée de la grotte et j’aperçus la gorge profonde qui nous séparait de la colline d’en face. Malgré toute mon attention, je ne décelai aucun mouvement et n’entendis rien. Nous avions progressé vers le nord-est en parcourant environ un kilomètre et demi. Pendant ce temps, aussi succinctement que possible, j’avais raconté à Curtis mes voyages dans l’autre dimension, en soulignant l’importance des propos de Williams. Selon lui, nous ne stopperions ces expériences que si nous trouvions les autres membres du groupe et nous souvenions de la Vision du Monde.

Je sentais la réticence de Curtis. Il m’écouta un moment puis évoqua sa collaboration passée avec Charlène. J’étais déçu car j’aurais voulu comprendre le rapport entre mon amie et ces expériences, et il ne pouvait me l’expliquer. Il me raconta aussi comment il avait connu David. Ils étaient devenus amis, m’expliqua-t-il, après avoir découvert, lors d’une rencontre fortuite, qu’à l’armée ils avaient eu beaucoup d’expériences semblables.

– Il y a quand même un élément révélateur, remarquai-je. Vous et moi connaissons à la fois David et Charlène.

– Je n’en saisis pas la signification, dit-il, l’esprit ailleurs.

Je n’insistai pas mais j’y voyais une preuve supplémentaire que nous étions tous venus dans cette vallée pour une raison précise. Ensuite nous marchâmes en silence tandis que Curtis cherchait sa grotte. Une fois qu’il l’eut trouvée, il revint sur ses pas et effaça nos traces avec des branches de pin. Puis il attendit un moment dehors pour s’assurer que nous n’avions pas été suivis.

– La soupe est prête, annonça Curtis derrière moi.

J’avais utilisé mon réchaud et de l’eau pour préparer mon dernier potage en sachet. J’allai chercher deux bols que je remplis et me rassis à l’entrée de la grotte, pour regarder au-dehors.

– Comment pensez-vous que ce groupe pourra accumuler suffisamment d’énergie pour influencer ces types ? demanda-t-il.

– Je n’en ai aucune idée, répondis-je. Nous devons y réfléchir.

Il secoua la tête.

– Cela me paraît impossible. Probablement n’ai-je fait que les énerver avec ma petite charge d’explosifs et les alerter encore plus. Ils feront venir davantage de gardes, mais je ne crois pas qu’ils changeront d’idée. Ils ont sans doute une antenne en réserve, pas loin. Peut-être aurais-je dû faire sauter la porte. C’était vraiment facile, mais je ne pouvais pas m’y résoudre. Charlène se trouvait à l’intérieur avec je ne sais combien d’autres personnes. J’aurais dû programmer un délai plus court sur le mécanisme d’horlogerie, de sorte qu’ils m’auraient pris sur le fait… mais cela n’aurait servi à rien.

– Non, je ne pense pas, dis-je. Nous allons trouver une autre solution.

– Laquelle ?

– Elle nous viendra à l’esprit.

Nous entendîmes encore une fois le faible roulement des camions, et en même temps je remarquai un mouvement sur le versant de notre colline.

– Quelqu’un vient, dis-je.

Nous nous accroupîmes et observâmes attentivement. Une silhouette bougea de nouveau, partiellement cachée par les broussailles.

– C’est Maya ! m’exclamai-je sur un ton incrédule.

Curtis et moi nous regardâmes pendant un moment, puis je me relevai.

– Je vais aller la chercher, dis-je.

Il me saisit le bras.

– Restez plié en deux, et si les camions sont trop près, laissez tomber et revenez ici. Ne prenez pas le risque de vous faire repérer.

J’approuvai de la tête et descendis la colline en courant mais avec prudence. Quand je fus suffisamment près de Maya, je m’arrêtai pour écouter. Les camions se rapprochaient. Je l’appelai à voix basse. Elle s’immobilisa un instant, puis me reconnut et grimpa une petite pente rocheuse pour me rejoindre.

– Je n’arrive pas à croire que je vous ai retrouvé, affirma-t-elle en me serrant dans ses bras.

Je la conduisis jusqu’à la grotte et lui indiquai comment y entrer à quatre pattes. Elle semblait épuisée, ses bras étaient couverts d’égratignures dont certaines saignaient encore.

– Que s’est-il passé ? demanda-t-elle. J’ai entendu une explosion et ensuite ces camions sont arrivés de partout.

– Avez-vous été suivie ? lui demanda Curtis sur un ton irrité.

Il se tenait debout et regardait au-dehors.

– Je ne pense pas, déclara-t-elle. J’ai pris soin de me cacher.

Je les présentai l’un à l’autre. Curtis hocha la tête et dit :

– Je vais surveiller les environs.

Il se glissa à travers l’ouverture et disparut. J’ouvris mon sac à dos et en sortis ma trousse de secours.

– Avez-vous rencontré votre ami qui travaille au bureau du shérif?

– Non, je ne suis même pas retournée en ville. Il y avait des gardes forestiers placés tout au long des chemins. J’ai rencontré une femme que je connaissais et lui ai remis un mot pour mon ami. Je n’ai rien pu faire d’autre.

J’appliquai un antiseptique sur une longue estafilade qui lui traversait le genou.

– Pourquoi n’êtes-vous pas partie avec votre amie ? Pourquoi avoir changé d’avis et être revenue ici ?

Elle prit le flacon d’antiseptique et commença à l’étendre elle-même.

– Je ne sais pas, répondit-elle après un long silence. Peut-être parce que des souvenirs me revenaient sans cesse à l’esprit. (Elle leva les yeux vers moi.) Je voudrais comprendre ce qui se passe ici.

Je m’assis en face d’elle et lui résumai ce que j’avais appris depuis notre dernière rencontre, en particulier la façon dont le groupe de sept personnes nous aiderait à liquider nos ressentiments passés pour que nous puissions capter la Vision du Monde.

Elle semblait un peu déroutée mais apparemment accepta son rôle.

– Votre cheville n’a plus l’air de vous gêner…

– Oui, elle s’est sans doute guérie quand je me suis souvenu d’où venait le problème.

Elle me regarda fixement pendant un moment, puis déclara :

– Nous ne sommes que trois pour le moment. Williams et Feyman pensent que le groupe doit rassembler sept personnes, non ?

– Je ne sais pas, répondis-je. Je suis très content que vous soyez là. C’est vous qui maîtrisez le mieux les questions de la foi et de la visualisation.

Une expression angoissée traversa son visage.

Quelques instants plus tard, Curtis rentra dans la grotte et nous annonça qu’il n’avait rien aperçu de suspect, puis s’assit loin de nous pour finir son repas. Je tendis le bras, pris une assiette et servis à manger à Maya.

Curtis se pencha et lui tendit une gourde.

– Vous savez, dit-il, vous avez pris de sacrés risques en vous baladant à découvert comme ça. Vous auriez pu les amener jusqu’ici.

Maya me jeta un coup d’oeil puis se défendit :

– Je ne pensais qu’à fuir ! Et je ne savais pas que vous étiez dans le coin. Je n’aurais pas pris cette direction si les oiseaux n’avaient pas…

– Eh bien, vous savez maintenant quels risques nous courons, l’interrompit Curtis. Nous n’avons pas encore réussi à arrêter ces expériences.

Il se leva, sortit de nouveau et s’assit derrière un rocher à côté de l’entrée de la grotte.

– Pourquoi est-il si agressif envers moi ? me demanda Maya.

– Je crois pouvoir vous l’expliquer. Mais d’abord parlez-moi de vos souvenirs, Maya. De quoi s’agit-il ?

– Je ne sais pas… Cela remonte sans doute à une autre époque, je suppose, quand j’essayais d’arrêter une autre violence. Tout cela m’angoisse !

– Avez-vous l’impression d’avoir déjà rencontré Curtis dans une vie précédente ?

Elle réfléchit intensément.

– Peut-être. Je ne sais pas. Pourquoi ?

– Vous vous souvenez que je vous ai parlé de ma vision sur les guerres contre les Indiens ? Eh bien, nous étions tous là. Vous avez été tuée ; celui qui vous accompagnait et vous faisait confiance a été tué lui aussi. Je pense qu’il s’agissait de Curtis.

– Il me tiendrait pour responsable de sa mort ? Mon Dieu, je comprends qu’il me déteste !

– Maya, vous rappelez-vous pourquoi vous étiez en sa compagnie ?

Elle ferma les yeux et essaya de réfléchir. Soudain elle me regarda.

– Y avait-il un Indien avec nous ? Un chaman ?

– Oui, dis-je, il a été tué, lui aussi.

– Nous pensions à quelque chose… (Elle me regarda droit dans les yeux.) Nous faisions un exercice de visualisation. Nous voulions arrêter la guerre… C’est tout ce dont je me souviens…

– Vous devez parler à Curtis et l’aider à surmonter sa colère. Cela fait partie du processus du souvenir.

– Vous plaisantez ? Parler à cet enragé ?

– Je vais d’abord lui en toucher un mot, dis-je en me levant.

Elle hocha légèrement la tête et détourna les yeux. Je me dirigeai vers l’entrée de la grotte, sortis en rampant et m’assis à côté de Curtis.

– À quoi pensez-vous ? demandai-je. Il me regarda, l’air un peu gêné.

– Quelque chose chez votre amie me rend dingue.

– Que ressentez-vous exactement ?

– Je ne sais pas. Je me suis senti furieux dès que je l’ai aperçue là en bas. J’ai eu l’impression qu’elle pouvait commettre une énorme bourde, nous faire repérer ou capturer.

– Et peut-être même nous faire tuer ?

– Oui, peut-être même tuer !

La force de sa voix nous surprit tous les deux. Il inspira longuement et haussa les épaules.

– Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur les visions que j’ai eues à propos des guerres contre les Indiens au XIXe siècle ?

– Vaguement, grommela-t-il.

– Eh bien, je ne vous ai pas mentionné ce détail, mais je pense vous avoir vus ensemble, vous et Maya. À l’époque, vous avez tous deux été tués par les soldats.

Il regarda en direction de la grotte.

– Et vous pensez que cela explique ma colère contre elle ?

Je souris.

À ce moment une légère dissonance fit vibrer l’air et nous entendîmes tous deux le bourdonnement.

– Nom de Dieu ! dit-il. Ils essaient de nouveau. Je saisis son bras.

– Curtis, nous devons apprendre ce que vous et Maya essayiez de faire à l’époque, pourquoi vous avez échoué, et comment vous aviez l’intention de procéder cette fois-ci.

Il secoua la tête.

– Votre histoire ne m’a pas convaincu, et de toute façon je ne saurais vraiment pas par où commencer.

– Si vous alliez lui parler, quelque chose vous reviendrait peut-être.

Il me regarda.

– Voulez-vous essayer ? insistai-je.

Finalement il acquiesça d’un signe de tête et nous rampâmes dans la grotte. Maya sourit, un peu embarrassée.

– Veuillez me pardonner mon agressivité, commença Curtis. Selon notre ami, notre différend remonte à très longtemps.

– Ne vous excusez pas, dit-elle. J’aimerais tellement me rappeler ce que nous étions en train de faire dans cette autre vie.

Curtis regarda intensément Maya.

– Nous cherchions à traiter, à guérir quelque chose. (Il se tourna vers moi.) M’en avez-vous déjà parlé ?

– Je ne crois pas, répondis-je, mais c’est vrai.

– Je suis médecin, dit Maya. Dans mon travail, j’utilise la visualisation positive et la foi.

– La foi ? Vous soignez les gens dans une perspective religieuse ?

– Eh bien, seulement dans un sens très général. Par foi, j’entends l’énergie provenant des espérances humaines. Je travaille dans une clinique qui considère la foi comme un processus mental, une manière de créer l’avenir.

– Et depuis combien de temps menez-vous ces recherches ?

– Toute ma vie m’a préparée à explorer les techniques de guérison.

Elle raconta brièvement à Curtis sa vie passée, comme elle l’avait fait pour moi, et mentionna la peur du cancer qui obsédait sa mère. Curtis et moi lui posâmes plusieurs questions. Tandis que nous l’écoutions et lui donnions de l’énergie, la fatigue qui s’exprimait sur son visage disparut progressivement, ses yeux se mirent à briller et elle se redressa.

Curtis demanda :

– Vous croyez que les craintes de votre mère et sa vision négative de l’avenir ont affecté sa santé ?

– Oui, nous attirons dans notre vie deux types d’événements particuliers : ceux auxquels nous croyons et ceux que nous craignons. Mais nous le faisons inconsciemment. En tant que médecin, je pense que l’on peut progresser beaucoup en rendant ce processus conscient. Curtis acquiesça.

– Mais comment fait-on ?

Maya ne répondit pas. Elle se leva brusquement et regarda droit devant elle, l’air effrayé.

– Que se passe-t-il ?

– J’étais en train de… Je… vois ce qui s’est passé durant les guerres contre les Indiens.

– Qu’est-il arrivé ? demanda Curtis.

Elle le regarda.

– Nous nous trouvions là dans les bois. Je vois les soldats, les canons…

Soudain plongé dans un profond recueillement, Curtis se souvint aussi.

– J’étais là, moi aussi, murmura-t-il. Mais pourquoi ? (Il regarda Maya.) Vous m’avez emmené là-bas ! Je ne savais rien ; j’étais seulement un observateur du Congrès. Vous m’avez affirmé que nous pouvions arrêter les combats !

Elle se détourna, luttant pour comprendre.

– Je pensais que nous pourrions… Il y a une façon… Attendez une minute, nous n’étions pas seuls. (Elle se tourna vers moi et me dévisagea avec colère.) Vous étiez là, vous aussi, mais vous nous avez laissé tomber. Pourquoi ?

Ses propos éveillèrent le souvenir que j’avais fait revenir à la surface auparavant et je leur décrivis les autres participants : les anciens de plusieurs tribus, moi-même, Charlène. J’expliquai qu’un des anciens avait fermement soutenu les efforts de Maya, mais croyait que les temps n’étaient pas encore venus ; selon lui, les tribus n’avaient pas réussi à trouver la vision appropriée. Et un autre chef avait explosé de rage devant les atrocités perpétrées par les soldats blancs.

– Je ne pouvais pas rester, conclus-je en décrivant mon souvenir de l’expérience avec les franciscains. Je n’arrivais pas à maîtriser mon désir de m’enfuir. Je devais me sauver. Je le regrette.

Maya semblait perdue dans ses pensées. C’est pourquoi je touchai son bras et lui dis :

– Les anciens savaient que cela échouerait et Charlène a confirmé que nous n’avions pu nous rappeler le savoir des ancêtres.

– Alors pourquoi l’un des chefs est-il resté avec nous ? demanda-t-elle.

– Parce qu’il ne voulait pas que vous mouriez tout seuls.

– Je ne voulais pas mourir du tout ! protesta Curtis en regardant Maya. Vous m’avez induit en erreur.

– Je suis désolée, dit-elle. Je n’arrive pas à me souvenir de ce qui a échoué.

– Je le sais, affirma-t-il. Vous pensiez arrêter cette guerre par la seule force de votre volonté.

Elle lui jeta un long regard puis se tourna vers moi.

– Il a raison. Nous visualisions que les soldats stoppaient leur offensive mais nous n’avions pas d’idée claire sur la façon dont cela pouvait se passer. Cela n’a pas marché parce que nous ne possédions pas toutes les informations. Chacun visualisait à partir de sa peur, non de sa foi. Le même problème se pose quand nous voulons soigner notre corps. Si nous nous rappelons notre objectif existentiel, nous pouvons rétablir notre santé. Quand nous nous souviendrons de tout ce que l’humanité est appelée à faire, à commencer par maintenant, en ce moment même, nous pourrons guérir le monde.

– Apparemment, dis-je, notre Vision de Naissance contient non seulement nos projets fondamentaux mais aussi une vision plus large de ce que les hommes ont essayé d’accomplir à travers l’histoire, les détails du chemin que nous allons suivre à partir d’ici et comment nous y rendre. Nous devons d’abord amplifier notre énergie et nous communiquer nos Projets de Naissance, et ensuite nous pourrons nous souvenir.

Avant qu’elle pût répondre, Curtis sauta sur ses pieds et se dirigea vers l’entrée de la grotte.

– J’ai entendu quelque chose, dit-il. Il y a quelqu’un dehors.

Maya et moi nous postâmes derrière lui et essayâmes de voir. Rien ne bougeait mais j’entendis un faible bruit de pas.

– Je vais voir ce que c’est, annonça Curtis en se dirigeant vers l’entrée de la grotte.

Je jetai un coup d’oeil à Maya.

– Je vais l’accompagner.

– Je viens avec vous, dit-elle.

Nous suivîmes Curtis et descendîmes jusqu’à une plate-forme rocheuse d’où nous pûmes observer la gorge entre les deux collines. Un homme et une femme, partiellement cachés par les sous-bois, traversaient les rochers en dessous de nous, en direction de l’ouest.

– Cette personne a des ennuis, affirma Maya.

– Comment le savez-vous ? demandai-je.

– Je le sais, c’est tout. Il me semble l’avoir déjà rencontrée.

La femme se retourna et l’homme la poussa en la menaçant d’un pistolet qu’il brandissait dans sa main droite.

Maya se pencha en avant et nous regarda.

– Vous avez vu ? Nous devons intervenir.

J’observai attentivement. La femme avait des cheveux blonds et portait un sweat-shirt et un pantalon de treillis vert garni de poches. Elle se retourna, fit une réflexion à son gardien, puis jeta un coup d’oeil dans notre direction et je pus distinguer son visage.

– C’est Charlène ! m’exclamai-je. Où l’emmène-t-il ?

– Aucune idée, répondit Curtis. Écoutez, je pense pouvoir l’aider mais à une condition : je dois y aller seul. Promettez-moi de ne pas intervenir.

Je protestai mais cédai devant son insistance. Nous le vîmes revenir en arrière sur la gauche puis descendre en traversant une zone boisée. Ensuite il rampa tranquillement jusqu’à une plate-forme rocheuse qui se trouvait à trois mètres au-dessus du fond de la gorge.

– Ils vont passer en dessous de lui, dis-je à Maya. Nous suivîmes la scène avec anxiété tandis que Charlène et le garde s’approchaient. Au moment précis où ils passèrent devant lui, Curtis sauta et tomba sur l’homme. Ils roulèrent par terre. Curtis serra la gorge de son adversaire jusqu’à ce que celui-ci s’évanouisse. Effrayée, Charlène recula et elle s’apprêtait à s’enfuir en courant lorsqu’elle entendit crier :

– Attends, Charlène, c’est moi, Curtis Webber. Elle s’arrêta et fit un pas vers lui en hésitant.

– Nous avons travaillé ensemble chez Deltech, tu te souviens ? Je suis venu t’aider.

Elle le reconnut et se rapprocha encore. Maya et moi descendîmes prudemment la colline. Quand Charlène me vit, elle s’immobilisa puis accourut pour se jeter dans mes bras. Curtis lança :

– Baissez-vous, on pourrait nous voir.

Je l’aidai à ficeler le garde avec un rouleau de corde que nous trouvâmes dans sa poche et nous le portâmes jusqu’à la forêt.

– Que lui as-tu fait ? demanda Charlène. Curtis était en train d’inspecter ses poches.

– Il s’en tirera, ne t’inquiète pas. Maya se pencha pour vérifier son pouls. Charlène se tourna vers moi et me prit la main.

– Comment es-tu venu jusqu’ici ? demanda-t-elle.

J’inspirai profondément puis lui racontai comment son collègue de bureau m’avait appelé, comment il m’avait télécopié un schéma de la vallée et comment j’étais venu dans la région pour la retrouver.

Elle sourit.

– J’ai fait ce dessin avec l’intention de t’appeler et de l’envoyer, mais je suis partie si brusquement que je n’ai pas eu le temps… (Sa voix s’estompa tandis qu’elle me regardait au fond des yeux.) Je pense que je t’ai vu hier, dans l’autre dimension.

Je l’attirai vers le côté, à l’écart des autres.

– Je t’ai vue moi aussi, mais je ne pouvais pas communiquer avec toi.

Tandis que nous nous dévorions du regard, je sentis que mon corps devenait plus léger. Une vague d’amour, aussi forte qu’un orgasme, m’envahit. Elle n’était pas centrée dans ma région pelvienne mais déferlait autour de moi, en dehors de ma peau. Simultanément j’eus l’impression de tomber dans les yeux de Charlène. Son sourire s’élargit et je compris qu’elle éprouvait sans doute les mêmes impressions que moi.

Un mouvement de Curtis brisa le charme et je me rendis compte que lui et Maya nous observaient avec étonnement.

Je regardai Charlène.

– Il faut que tu saches ce qui se passe, dis-je. (Et je lui racontai mes rencontres avec Wil, ce que j’avais appris sur la polarisation de la Peur, le retour du groupe des sept et la Vision du Monde.) Charlène, comment es-tu entrée dans la dimension de l’Après-Vie ?

Son visage se décomposa.

– Tout cela est arrivé par ma faute. Je ne connaissais pas le danger jusqu’à hier. C’est moi qui ai parlé à Feyman de la Prophétie. Peu après avoir reçu ta lettre, j’ai rencontré un autre groupe qui connaissait les neuf révélations et j’ai étudié très intensément avec ses membres. J’ai fait à peu près les mêmes expériences que toi. Plus tard je suis venue avec un ami dans cette vallée parce que nous avions entendu dire que les emplacements sacrés ici avaient un rapport avec la dixième révélation. Mon ami n’a pas ressenti grand-chose, mais moi si, alors je suis restée pour explorer les environs. À ce moment-là, j’ai rencontré Feyman qui m’a embauchée pour que je lui apprenne ce que je savais. À partir de ce jour il ne m’a plus quittée d’une semelle. Il a insisté pour que je n’appelle pas mon bureau, pour des raisons de sécurité ; alors j’ai écrit pour reporter tous mes rendez-vous, mais je pense qu’il a dû intercepter mes lettres. C’est pourquoi tout le monde a cru que j’avais disparu.

« Avec Feyman j’ai exploré la plupart des tourbillons d’énergie, en particulier ceux de Codder’s Knoll et des trois cascades. Lui, il ne pouvait pas sentir l’énergie, mais j’ai découvert plus tard qu’il nous faisait suivre avec un appareil électronique pour contrôler mon profil énergétique quand nous tombions sur les endroits sacrés. Après cela il pouvait revenir sur les lieux et trouver l’emplacement exact du tourbillon grâce à son appareil.

Je jetai un coup d’oeil à Curtis et il hocha la tête d’un air entendu.

Les yeux de Charlène se remplirent de larmes.

– Il m’a complètement menée en bateau. Il prétendait se livrer à des recherches sur une source d’énergie très peu coûteuse qui libérerait l’humanité. Durant la plupart des expériences, il m’a envoyée dans des coins reculés de la forêt. Ce n’est que bien plus tard, quand je lui ai posé des questions, qu’il a admis les dangers de ses tentatives.

Curtis se tourna pour faire face à Charlène.

– Feyman était ingénieur en chef chez Deltech, tu ne te souviens pas ?

– Non, dit-elle, mais ici il contrôle totalement ce projet. Une autre société est maintenant dans le coup et elle a amené tous ces gardes armés. Feyman les appelle ses « collaborateurs » ! Je l’ai finalement informé que je voulais partir, alors il m’a placée sous surveillance. Quand je l’ai averti que les autorités l’arrêteraient, il a seulement éclaté de rire. Il s’est vanté d’avoir soudoyé un des responsables de l’Office des Eaux et Forêts.

– Où t’envoyait-il avec ce garde ? demanda Curtis.

Charlène secoua la tête.

– Aucune idée.

– Il n’avait pas l’intention de te laisser en vie, affirma Curtis. Pas après t’avoir tout raconté.

Un silence angoissé s’abattit sur notre groupe.

– Ce que je ne comprends pas, dit Charlène, c’est pourquoi Feyman se trouve ici, dans cette forêt. Que veut-il faire de ces emplacements d’énergie ?

Curtis et moi nous regardâmes à nouveau puis il expliqua :

– Il essaie de centraliser la source d’énergie qu’il a trouvée en se concentrant sur les chemins dimensionnels à partir de cette vallée. Son projet est très dangereux.

Je me rendis compte que Charlène observait Maya et lui souriait. Maya la regarda à son tour avec chaleur.

– Quand j’étais aux trois cascades, raconta Charlène, je suis passée dans l’autre dimension et tous ces souvenirs ont envahi mon esprit. Après cela, j’ai pu y retourner plusieurs fois, même quand on me surveillait, hier. (Elle se tourna vers moi.) C’est alors que je t’ai vu.

Charlène marqua une pause et s’adressa à Curtis et à Maya :

– J’ai vu que nous arriverions à stopper ces expériences, si nous nous souvenions de tout.

Maya ne la quittait pas des yeux.

– Au XIXe siècle, vous avez compris ce que nous voulions faire pendant la bataille avec les soldats, et vous nous avez soutenus, dit-elle. Tout en sachant que nous courions à l’échec.

Le sourire de Charlène m’indiqua qu’elle s’en souvenait.

– Nous nous sommes remémoré la plupart des événements passés, dis-je. Mais jusqu’ici nous n’avons pas pu nous rappeler comment nous avions l’intention de procéder cette fois-ci. T’en souviens-tu ?

Charlène secoua la tête.

– Seulement en partie. Je sais que nous devons découvrir nos sentiments inconscients les uns envers les autres avant de pouvoir poursuivre. (Elle me regarda droit dans les yeux et marqua une pause.) Tout cela fait partie de la dixième révélation… seulement cela n’a été écrit nulle part jusqu’à maintenant. Cela nous parvient de façon intuitive.

J’acquiesçai.

– Oui, nous le savons.

– Une partie de la dixième révélation prolonge la huitième. Seul un groupe qui maîtrise complètement la huitième révélation peut procéder à cet examen de conscience.

– Je ne te suis pas, dit Curtis.

– La huitième révélation nous apprend à élever l’énergie d’autres personnes, continua-t-elle, à envoyer de l’énergie en se concentrant sur la beauté et la sagesse du moi supérieur de notre interlocuteur. Cette technique peut élever le niveau d’énergie et la créativité d’un groupe de façon exponentielle. Malheureusement, beaucoup de groupes ont du mal à élever réciproquement leur énergie, même si les individus concernés sont capables de le faire en d’autres circonstances. C’est particulièrement vrai s’il s’agit de collègues de travail ou de gens qui s’associent pour réaliser un projet quelconque. En effet, souvent ces sujets ont déjà été réunis dans le passé ; de vieilles émotions d’une vie antérieure refont surface et bloquent leur travail.

« Nous sommes soudainement présentés à quelqu’un avec qui nous devons travailler et nous le prenons en grippe spontanément, sans vraiment savoir pourquoi. Ou nous faisons l’expérience inverse : l’autre ne nous aime pas pour des raisons que nous ne comprenons pas. Différentes émotions se manifestent : la jalousie, l’irritation, l’envie, la rancune, l’amertume, la culpabilisation, etc. J’ai eu très clairement l’intuition qu’aucun groupe ne pourra atteindre son potentiel maximal tant que ses participants n’auront pas compris et éliminé ces émotions négatives.

Maya se pencha en avant.

– C’est exactement ce que nous avons fait jusqu’à présent : repérer les émotions qui apparaissaient, balayer les ressentiments qui provenaient de nos rencontres passées.

– As-tu vu ta Vision de Naissance ? demandai-je à Charlène.

– Oui, répondit-elle. Mais je n’ai pas pu aller plus loin. Je n’avais pas assez d’énergie. J’ai seulement vu que des groupes se formaient et que j’étais censée me trouver dans cette vallée et faire partie d’un groupe de sept personnes.

Le bruit d’un véhicule en provenance du nord attira notre attention.

– Nous ne pouvons pas rester ici, dit Curtis. Nous sommes trop exposés. Retournons à la grotte.

Charlène mangea nos dernières provisions et me tendit son assiette. N’ayant plus d’eau, je la rangeai dans mon sac sans la laver et me rassis. Curtis se glissa près de l’entrée de la grotte et s’installa à côté de Maya qui lui sourit vaguement. Charlène se trouvait à ma gauche. Nous avions laissé le garde, ficelé et bâillonné, non loin de la grotte.

– Rien de suspect dehors ? demanda Charlène à Curtis qui semblait nerveux.

– Je ne crois pas, mais j’ai entendu quelques bruits au nord. Mieux vaut rester ici jusqu’à la tombée de la nuit.

Pendant un moment nous nous observâmes sans dire mot, chacun d’entre nous essayant d’élever notre énergie collective.

Je regardai mes compagnons et leur parlai de la façon dont le groupe d’âmes de Feyman procédait pour atteindre la Vision du Monde. Quand je terminai, je fixai Charlène et lui demandai :

– As-tu reçu d’autres informations sur ce processus de clarification ?

– Je sais seulement que nous ne pourrons commencer que si nous revenons à un état d’amour total.

– Facile à dire, remarqua Curtis. Mais comment y arriver ?

Nous nous regardâmes de nouveau et nous rendîmes compte que l’énergie se déplaçait vers Maya.

– Il faut d’abord reconnaître nos émotions, devenir pleinement conscients de nos sentiments, puis nous les communiquer honnêtement, sans avoir peur d’être discourtois. Une fois les émotions introduites dans notre conscience présente, nous pouvons alors les reléguer dans le passé auquel elles appartiennent. Nous devons passer par un long processus : avouer nos sentiments et ressentiments, en discuter, mettre cartes sur table. Ce processus nous éclaire et nous permettra ensuite de retourner à un état d’amour, qui est l’état le plus élevé.

– Attends, une minute, dis-je. Qu’en est-il de Charlène ? Il existe peut-être des émotions résiduelles envers elle. (Je regardai Maya.) Je sais que tu as senti quelque chose.

– Oui, répondit Maya. Mais seulement des sentiments positifs, de la gratitude. Autrefois elle est restée et a essayé de nous aider. (Maya marqua une pause et étudia le visage de Charlène.) Tu as tenté de nous expliquer quelque chose à propos des ancêtres, mais nous ne t’avons pas écoutée.

Je me penchai vers Charlène.

– Es-tu morte pendant la bataille, toi aussi ?

Maya répondit à sa place.

– Non, elle est partie pour essayer de fléchir encore une fois les soldats.

– Oui, dit Charlène, mais ils avaient déjà levé le camp.

– Qui éprouve quelque chose envers Charlène ? demanda Maya.

– Moi, rien du tout, déclara Curtis.

– Et toi, Charlène, demandai-je. Que ressens-tu pour nous ?

Son regard effleura chaque membre du groupe.

– Je n’ai pas de sentiments résiduels envers Curtis, affirma-t-elle. Et tout est positif envers Maya. (Ses yeux se posèrent sur moi.) Envers toi j’éprouve un peu de rancune.

– Pourquoi ? demandai-je.

– Parce que tu te montrais toujours si terre à terre et indifférent ! Tu jouais à l’homme indépendant qui ne se mouille que s’il ne court aucun risque.

– Charlène, expliquai-je, j’avais déjà donné ma vie pour ces révélations quand j’étais moine, au XIIIe siècle. Je pensais que cela ne servirait à rien de courir de nouveaux dangers.

Ma protestation l’agaça et elle détourna les yeux.

Maya tendit le bras jusqu’à me toucher.

– Ne soyez pas sur la défensive et ne prenez pas ce ton. Quand vous répondez à Charlène de cette façon, elle a l’impression que vous ne l’avez pas écoutée. L’émotion qu’elle ressent subsiste ensuite dans son esprit, parce qu’elle continue à réfléchir à un moyen de vous faire comprendre, de vous convaincre. Ou bien elle passe dans l’inconscient et alors la rancune sape l’énergie entre vous deux. Dans un cas comme dans l’autre, l’émotion reste un problème et fait obstruction. Je vous suggère d’admettre sa réaction.

Je regardai Charlène.

– Oh, je l’admets parfaitement. J’aurais aimé l’aider autrefois. Peut-être aurais-je pu intervenir, si j’en avais eu le courage.

Charlène acquiesça et sourit.

– Et en ce qui vous concerne ? demanda Maya en me regardant. Que ressentez-vous pour Charlène ?

– Une certaine culpabilité, dis-je. Pas à propos de la bataille contre les Indiens, mais de la situation actuelle. Je me suis retiré dans ma coquille pendant plusieurs mois. Si j’avais rencontré Charlène plus tôt, immédiatement après mon retour du Pérou, peut-être aurions-nous pu stopper les expériences et rien de tout cela ne serait arrivé.

Personne ne fit de commentaire.

– Reste-t-il d’autres sentiments en suspens ? demanda Maya.

Nous nous regardâmes.

À ce moment, sous la direction de Maya, chacun d’entre nous se concentra pour obtenir une connexion intérieure et accumuler le maximum d’énergie. Tandis que je me concentrais sur la beauté autour de moi, une vague d’amour m’envahit. La couleur terne des parois de la grotte et du sol devint lumineuse, chatoyante. Le visage de chacun se remplit d’énergie. Un frisson parcourut ma colonne vertébrale.

– Maintenant, dit Maya, nous sommes prêts à nous rappeler ce que nous avions l’intention de faire cette fois-ci. (Elle réfléchit intensément.) Je… je savais que cela allait se produire. C’était inscrit dans ma Vision de Naissance. Je devais diriger le processus d’amplification de l’énergie. Nous ignorions comment procéder quand nous avons essayé d’arrêter la guerre contre les Indiens.

Tandis qu’elle parlait, je décelai un changement derrière elle, sur la paroi de la grotte. D’abord, je pensai qu’il s’agissait d’un reflet, mais ensuite je remarquai une couleur d’un vert intense, identique à celle du groupe d’âmes de Maya. Tandis que je m’efforçais de me concentrer sur ce carré de lumière de trente centimètres de côté, il grossit et se transforma en une scène holographique complète, se fondant dans la paroi elle-même et animée par de vagues formes humaines. Je jetai un coup d’oeil à mes compagnons : aucun ne voyait cette image.

Il s’agissait du groupe d’âmes de Maya et, dès que je le compris, je reçus un flot d’informations intuitives. Je pus revoir sa Vision de Naissance, son projet spirituel de naître dans une famille particulière, la maladie de sa mère, son intérêt pour la médecine et particulièrement la relation entre le corps et l’esprit, et maintenant notre réunion. J’entendis distinctement : « Aucun groupe ne peut atteindre sa puissance créatrice complète tant qu’il n’a pas clarifié sa conscience et amplifié son énergie. »

– Une fois qu’un groupe s’est libéré de ses émotions, expliqua Maya, il lui est plus facile de dépasser les anciennes luttes de pouvoir et les vieux mécanismes de domination et d’atteindre sa pleine créativité. Mais nous devons procéder consciemment en découvrant une expression du moi supérieur dans chaque visage.

Curtis parut déconcerté, mais Maya poursuivit :

– La huitième révélation nous enseigne que, si nous observons attentivement le visage de quelqu’un, nous pouvons percer toutes les façades, les défenses de l’ego qu’il a pu mettre en place, et trouver l’essence authentique de cette personne, son moi réel. Habituellement, nous ne savons pas sur quoi nous concentrer quand nous parlons à quelqu’un. Sur ses yeux ? Mais alors il est difficile de fixer à la fois l’ensemble de la physionomie et les yeux. Alors sur quoi ? Sur le trait le plus saillant, le nez ou la bouche ?

« En vérité, nous devons nous concentrer sur l’ensemble du visage : la lumière, les ombres et l’agencement des traits de chacun sont tellement uniques qu’ils ressemblent à un test de Rorschach. Mais dans cet ensemble de lignes, nous devons déceler une expression authentique, le rayonnement de l’âme. Quand nous nous focalisons sur l’amour, nous envoyons de l’énergie vers le moi supérieur ; notre interlocuteur paraîtra alors changer d’aspect sous nos yeux au fur et à mesure que ses capacités spirituelles se mettront en place.

« Les grands professeurs ont toujours dispensé ce type d’énergie à leurs élèves, et c’est ce qui faisait leur valeur. Mais l’impact augmente encore avec des groupes qui interagissent ainsi avec chaque membre. Chacun envoie de l’énergie aux autres, et tous s’élèvent à un nouveau niveau de sagesse qui dispose de plus d’énergie. Cette énergie accrue est alors répercutée sur chaque participant, ce qui provoque un effet d’amplification.

J’observai Maya en tentant de trouver l’expression de son moi supérieur. Toute fatigue, toute réticence semblait avoir disparu. Au contraire, ses traits révélaient une certitude et un génie qu’ils n’exprimaient pas auparavant. Je jetai un coup d’oeil aux autres et vis qu’ils étaient également focalisés sur Maya. Quand je la regardai de nouveau, je remarquai qu’elle semblait s’imprégner de la tonalité verte de son groupe d’âmes. Non seulement elle captait leur savoir, mais elle entrait dans une relation harmonieuse avec elles.

Maya avait fini de parler et elle inspira profondément. Je sentis que l’énergie s’éloignait d’elle.

– J’ai toujours entendu dire que les groupes pouvaient acquérir un niveau supérieur de fonctionnement, déclara Curtis, spécialement dans un cadre professionnel. Mais je n’ai jamais pu en faire l’expérience jusqu’ici… Je sais que je suis venu sur terre pour contribuer à transformer l’économie et changer notre conception de la créativité dans ce domaine. Ainsi nous finirons par utiliser correctement les nouvelles sources d’énergie et réaliserons l’automation de la production qu’annonce la neuvième révélation.

Il s’arrêta pour réfléchir, puis continua :

– On associe souvent l’économie à des méthodes malhonnêtes, incontrôlables, amorales. C’était vrai autrefois. Mais la gestion, elle aussi, évolue maintenant vers une prise de conscience spirituelle, et nous avons besoin d’une nouvelle éthique économique.

À ce moment j’aperçus une autre tache de lumière, exactement derrière Curtis. Au bout de quelques secondes, j’assistai à la formation de son groupe d’âmes. Comme avec Maya, en me concentrant sur son image, je pus de nouveau capter des informations. Curtis était né à l’apogée de la révolution industrielle survenue après la Seconde Guerre mondiale. L’invention de la bombe atomique avait marqué à la fois le triomphe final et l’horreur de la conception matérialiste du monde. Curtis était arrivé sur terre avec l’idée que le progrès technique pouvait être maîtrisé pour le bien de l’humanité.

– Désormais, expliqua Curtis, nous pouvons faire évoluer consciemment l’économie et les nouvelles techniques qui en découlent ; toutes les mesures sont maintenant en place. Ce n’est pas un hasard si l’une des catégories statistiques les plus importantes de la science économique est l’indice de productivité : les données sur la quantité de marchandises et de services produits par chaque individu dans notre société. La productivité a régulièrement augmenté à cause des découvertes techniques qui permettent d’utiliser de plus en plus les ressources naturelles et l’énergie. L’individu crée à une échelle sans cesse plus importante.

Tandis qu’il parlait, une idée me vint à l’esprit. Je pensais d’abord la garder pour moi, mais tout le monde me regardait.

– Les dégâts écologiques provoqués par l’industrie ne déterminent-ils pas une sorte de limite économique naturelle ? Nous ne pouvons pas continuer comme par le passé, sinon l’environnement sera détruit. Beaucoup de poissons dans les océans sont déjà tellement pollués qu’ils deviennent impropres à la consommation. Les taux de cancer croissent de façon exponentielle. Même l’Association des médecins américains recommande aux femmes enceintes et aux enfants de ne pas manger les légumes vendus dans le commerce à cause des résidus de pesticides. Si cela continue à empirer, pouvez-vous imaginer quel monde nous allons léguer à nos enfants ?

Dès que j’eus prononcé ces mots, je me souvins de la longue tirade de Joël sur la destruction de l’environnement. Mon énergie décrut tandis que j’éprouvais la même Peur que lui.

Alors que mes trois compagnons me fixaient en tentant de retrouver mon expression authentique, je fus soudain revigoré par une explosion d’énergie. Je rétablis rapidement ma connexion interne.

– Vous avez raison, continua Curtis, mais notre réponse à ce problème est déjà en voie d’application. Nous avons fait progresser la technique sans réfléchir, avec des oeillères, en oubliant que nous vivions sur une planète organique, remplie d’énergie. Mais l’un des secteurs d’activité les plus créatifs aujourd’hui est celui du contrôle de la pollution.

« Nous avons toujours compté sur l’État pour mettre au pas ceux qui abîment la nature. La pollution est illégale depuis longtemps, mais les règlements, aussi nombreux soient-ils, ne suffiront jamais à supprimer les décharges clandestines de déchets chimiques ou l’évacuation nocturne de fumées nocives. La pollution de la biosphère ne s’arrêtera complètement que lorsque des citoyens conscients se chargeront eux-mêmes d’attraper ces criminels sur le fait. Dans un sens, l’industrie et les salariés de l’industrie doivent se discipliner eux-mêmes. Maya se pencha en avant.

– Je vois un autre problème dans la façon dont l’économie évolue. Qu’en est-il de tous ces ouvriers qui perdent leur travail au fur et à mesure que progresse l’automatisation ? Comment peuvent-ils trouver de quoi subsister ? Jusqu’ici il existait une importante classe moyenne et maintenant elle diminue rapidement.

Curtis sourit et ses yeux s’éclairèrent. Derrière lui, la taille de son groupe d’âmes augmenta.

– Ils s’en tireront s’ils apprennent à vivre de façon intuitive et synchronistique, expliqua-t-il. Nous devons tous comprendre que l’industrie ne reviendra pas en arrière. Nous vivons déjà à l’âge de l’informatique. Chacun devra se former lui-même le mieux possible, devenir un expert dans son domaine, afin d’être là où il faut pour conseiller les autres ou exécuter un autre service. Plus l’automatisation se développe, plus le monde change rapidement, plus nous avons besoin d’informations provenant des personnes adéquates qui surgiront dans notre vie au moment adéquat. Pour cela l’enseignement classique n’est pas nécessaire ; nous trouverons nous-mêmes notre voie en nous éduquant tout seuls.

« Cependant pour que ce flot d’informations s’écoule de façon optimale dans toutes les activités, le niveau des objectifs fixés à l’économie doit s’élever et cela passe par une prise de conscience spirituelle. Nos intuitions directrices deviennent parfaitement claires si nous envisageons l’économie dans une perspective évolutive. Nous devons nous poser des questions différentes. Au lieu de nous demander « Quel produit ou quel service puis-je créer pour gagner plus d’argent ? », nous devons nous poser la question : « Que puis-je produire qui libère les hommes, informe et rende le monde plus agréable à vivre, tout en préservant le délicat équilibre écologique ?

« Un nouveau code moral va s’ajouter à l’équation de la libre entreprise. Où que nous soyons, nous devons rester vigilants et nous interroger : « Que sommes-nous en train de créer ? Servons-nous consciemment l’objectif global pour lequel la technologie a été créée au départ : assurer le pain quotidien de chaque homme, afin que l’orientation dominante de sa vie puisse passer de la simple subsistance et du confort matériel à l’échange d’informations spirituelles ? » Chacun d’entre nous a un rôle à jouer dans la réduction progressive des coûts, jusqu’à ce que les principaux besoins humains soient satisfaits de façon quasiment gratuite.

« Nous évoluerons vers un capitalisme véritablement éclairé si, au lieu de fixer les prix les plus élevés que le marché puisse absorber, nous suivons une nouvelle éthique économique fondée sur une baisse contrôlée qui témoignera de l’orientation consciente que nous entendons donner à l’économie. Ce sera l’équivalent économique de la dîme dans la neuvième révélation.

Charlène tourna son visage lumineux vers Curtis :

– Je comprends. Si toutes les entreprises réduisent leurs marges, disons, de dix pour cent, alors tous les coûts, y compris ceux des matières premières et des fournitures des usines, baisseront.

– Exactement, même si certains prix augmentent temporairement, car on devra tenir compte du coût élevé de la lutte contre la pollution et de la préservation de l’environnement. En fin de compte, cependant, les prix baisseront systématiquement.

– Les forces du marché ne provoquent-elles pas souvent ce genre de phénomène ? demandai-je.

– Bien sûr, mais nous l’accélérerons consciemment ; en outre, comme la neuvième révélation le prédit, ce processus sera grandement renforcé par la découverte d’une source d’énergie peu coûteuse. Feyman l’a apparemment trouvée. Mais elle doit être disponible au prix le plus bas possible pour avoir un effet libérateur maximal.

Tandis qu’il parlait, il semblait de plus en plus inspiré. Il se tourna vers moi et me regarda droit dans les yeux :

– Tel est l’idéal que je suis venu défendre sur terre, déclara-t-il. Je ne l’ai jamais visualisé de façon aussi claire. C’est pourquoi je voulais suivre le parcours que j’ai eu dans ma vie pour être préparé à délivrer ce message.

– Pensez-vous réellement qu’un nombre suffisant d’industriels accepteront de baisser les prix pour que cela change radicalement la situation ? demanda Maya. Surtout si cela aboutit à prendre l’argent dans leurs propres poches ? Cela semble en contradiction avec la nature humaine.

Au lieu de répondre, Curtis me regarda comme si je détenais la réponse. Pendant un moment, je demeurai silencieux, puis je sentis le déplacement d’énergie.

– Curtis a raison, déclarai-je finalement. Les hommes y parviendront de toute façon, même s’ils doivent à court terme renoncer à un certain profit personnel. Tout cela n’a de sens que si nous assimilons bien les enseignements de la neuvième et de la dixième révélations. Si nous croyons que notre vie se résume à subsister dans un monde absurde et hostile, alors il est parfaitement normal que nous consacrions toute notre énergie à obtenir un confort matériel maximal et à nous assurer que nos enfants auront les mêmes possibilités. Mais si nous comprenons le sens des neuf premières révélations et considérons la vie comme une évolution spirituelle, si nous acceptons nos responsabilités supérieures, alors notre vision change complètement.

« Une fois assimilée la dixième révélation, nous verrons le processus de notre naissance dans la perspective de l’Après-Vie. Nous sommes tous ici pour mettre la dimension supérieure en harmonie avec la sphère terrestre. La chance et le succès sont des processus mystérieux, et si notre économie est orientée dans le sens du plan général de la vie, nous rencontrerons de façon synchronistique ceux qui agissent comme nous. Alors nous atteindrons la prospérité.

« Nous le ferons, continuai-je, parce que l’intuition et les coïncidences nous y mèneront chacun à notre tour. Nous nous souviendrons mieux de nos Visions de Naissance et de la contribution que nous voulions apporter au monde. Si nous ne suivons pas notre intuition, les coïncidences magiques et notre sentiment d’être inspirés, pleins de vie, disparaîtront. Et plus tard, au cours de notre Revue de Vie, nous serons obligés d’affronter nos actions et nos échecs.

Je m’arrêtai brusquement, notant que Charlène et Maya écarquillaient les yeux en observant l’espace derrière moi. Je ne pus m’empêcher de me retourner et je distinguai les contours flous de mon groupe d’âmes, des dizaines de silhouettes qui s’évanouissaient au loin, comme si les parois de la grotte avaient disparu.

– Que regardez-vous ? demanda Curtis.

– Son groupe d’âmes, expliqua Charlène. J’ai vu d’autres groupes quand je me trouvais près des trois cascades.

– J’ai aperçu ceux de Maya et de Curtis, déclarai-je.

Maya se retourna et examina l’espace derrière elle. Ses âmes vacillèrent, puis redevinrent parfaitement visibles.

– Je ne vois rien, dit Curtis. Où sont-elles ?

Maya continuait à ouvrir les yeux tout grands.

Apparemment elle voyait maintenant les groupes de chacun d’entre nous.

– Elles nous aident, n’est-ce pas ? Elles peuvent nous donner la vision que nous cherchons.

Dès qu’elle eut achevé ce commentaire, tous les groupes s’éloignèrent de façon spectaculaire et devinrent flous.

– Que s’est-il passé ? demanda Maya.

– Elles ont réagi à ta réflexion, expliquai-je. Si nous les regardons pour leur soutirer de l’énergie au lieu de nous brancher intérieurement sur la source divine, elles s’en vont. Elles ne nous permettent aucune dépendance. Il m’est arrivé la même chose.

Charlène approuva d’un signe de tête.

– À moi aussi. Elles représentent une sorte de famille. Nous sommes reliés à elles par la pensée, mais nous devons maintenir notre connexion avec la source divine sans leur aide ; ensuite seulement, nous pouvons nous relier à elles et capter leur savoir, notre mémoire supérieure.

– Elles conservent nos souvenirs ? demanda Maya.

– Oui, répondit Charlène en me regardant bien en face.

Elle commença à parler, puis s’arrêta, et ses pensées semblèrent prendre un autre cours. Puis elle ajouta:

– Je commence à comprendre ce que j’ai vu dans l’autre dimension. Dans l’Après-Vie, chacun de nous est issu d’un groupe d’âmes particulier, et ces groupes ont chacun un point de vue ou une vérité particulière à offrir au reste de l’humanité. (Elle me jeta un coup d’oeil.) Toi, par exemple, tu appartiens à un groupe de passeurs d’informations. Le savais-tu ? Ce sont des âmes qui nous permettent de comprendre philosophiquement notre objectif existentiel. Les membres de ce groupe d’âmes cherchent constamment la meilleure façon, la plus complète, de décrire la réalité spirituelle. Vous manipulez des informations complexes, et parce que vous aimez aller au fond des problèmes, vous insistez et explorez sans relâche jusqu’à ce que vous trouviez une façon de l’exprimer clairement.

Je lui jetai un coup d’oeil soupçonneux, ce qui la fit éclater de rire.

– C’est un don que tu as, affirma-t-elle, je ne plaisante pas.

Se tournant vers Maya, elle ajouta :

– Quant à vous, votre groupe d’âmes est orienté vers la santé et le bien-être. Elles veulent consolider la dimension matérielle, aider nos cellules à être remplies d’énergie et à fonctionner de façon optimale ; elles repèrent et dénouent les blocages émotionnels avant qu’ils ne se manifestent sous forme de maladie.

« Le groupe de Curtis vise à transformer l’utilisation de la technique ainsi que notre compréhension globale de l’économie. Il s’efforce depuis des siècles de donner une dimension spirituelle à des notions comme l’argent et le capitalisme.

Elle marqua une pause et aussitôt je vis une image trembloter légèrement derrière elle.

– Et toi, Charlène ? demandai-je. Que fait ton groupe ?

– Nous sommes des journalistes, répondit-elle, des chercheurs qui aident les hommes à s’apprécier et à apprendre des autres. Nous devons analyser en profondeur la vie et les convictions des individus et des organisations que nous étudions, leur véritable substance, l’expression de leur moi supérieur, exactement comme nous le faisons maintenant en nous observant mutuellement.

Je me souvins à nouveau de ma conversation avec Joël, en particulier de son cynisme blasé.

– Les journalistes agissent rarement ainsi, remarquai-je.

– Non, répondit-elle. Pas encore. Mais tel est l’idéal vers lequel tend notre profession, notre véritable destinée. Nous deviendrons plus sûrs de nous et romprons avec la vieille conception du monde : nous n’aurons plus besoin de toujours « gagner » ni d’attirer vers nous l’énergie et le prestige.

« Je sais pourquoi j’ai voulu naître avec des parents ayant une grande curiosité intellectuelle. J’ai capté leur soif permanente, leur besoin d’information. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai travaillé comme journaliste pendant si longtemps, et ensuite rejoint mon centre de recherches. Je voulais contribuer à développer l’éthique du journalisme puis rassembler tout… (Ses pensées dérivèrent de nouveau. Elle fixa le sol de la grotte, puis écarquilla les yeux et continua 🙂 Je sais comment introduire la Vision du Monde sur terre : il faut commencer par nous souvenir de nos Visions de Naissance et les intégrer toutes ensemble dans le cadre de notre groupe ; puis fusionner le pouvoir de nos groupes d’âmes respectifs dans l’autre dimension. Cela stimulera nos souvenirs et ainsi nous arriverons finalement à la Vision globale du Monde.

Perplexes, nous la fixâmes tous des yeux.

– Imaginez le tableau d’ensemble, expliqua-t-elle. Chaque personne sur terre appartient à un groupe d’âmes, et ces groupes d’âmes représentent les différentes professions existant sur la planète : les professions médicales, les avocats, les comptables, les informaticiens, les agriculteurs, tous les domaines d’activité. Quand les individus trouvent le métier adéquat, qui leur convient vraiment, alors ils travaillent avec des membres de leur groupe d’âmes.

« Plus chacun de nous prend conscience et se souvient de sa Vision de Naissance, pourquoi nous sommes sur terre, plus nos professions s’harmonisent avec nos groupes d’âmes dans l’autre dimension. Chaque profession progresse alors vers son véritable but spirituel, son rôle au service de la société.

Nous étions captivés.

– C’est comme avec nous, les journalistes, continua-t-elle. À travers l’histoire, nous avons toujours fait preuve d’une insatiable curiosité pour les activités des autres. Il y a deux siècles, nous sommes devenus suffisamment conscients de nous-mêmes pour former une profession définie. Depuis lors, nous nous efforçons d’utiliser de plus en plus de moyens de communication, d’atteindre un public de plus en plus vaste, etc. Mais comme nos congénères, nous souffrons d’un sentiment d’insécurité. Nous sentons que, pour obtenir l’attention et l’énergie du reste de l’humanité, nous devons faire de plus en plus appel au sensationnel, au pessimisme ambiant et à la violence pour vendre.

« Mais notre véritable rôle, notre fonction supérieure, est d’approfondir notre perception spirituelle d’autrui. De voir, puis de décrire ce que font les différents groupes d’âmes et ce qu’exprime chaque membre de ces groupes. D’aider chacun à connaître la vérité communiquée par son prochain.

« Il en est ainsi pour chaque profession ; nous sommes tous en train de découvrir nos messages et objectifs véritables. Et plus cela se généralisera, plus nous progresserons. Nous formerons d’étroites associations spirituelles avec des hommes et des femmes n’appartenant pas à notre groupe d’âmes particulier, comme nous le faisons ici. Nous avons partagé nos Visions de Naissance et élevé nos vibrations ensemble ; cela transforme non seulement la société humaine mais également les rapports dans l’Après-Vie.

« D’abord nos groupes d’âmes se rapprochent et nous échangeons nos vibrations. Les deux dimensions s’ouvrent l’une à l’autre et s’interpénètrent. Grâce à ce rapprochement, elles commencent à communiquer entre elles. Nous voyons des âmes dans l’Après-Vie et captons plus facilement leur savoir et leur mémoire. Cela se passe de plus en plus fréquemment sur terre.

Tandis que Charlène parlait, je remarquai que les groupes d’âmes derrière chacun de nous prenaient de l’ampleur et s’élargissaient jusqu’à se toucher, formant un cercle continu autour de nous. Leur convergence sembla me projeter dans un état de conscience encore plus élevé.

Charlène parut le sentir elle aussi. Elle inspira profondément et voulut préciser sa pensée :

– Un autre phénomène se produit dans l’Après-Vie : les groupes eux-mêmes se rapprochent et entrent mutuellement en résonance. La Terre représente le centre d’attention des âmes dans le Ciel. Elles ne peuvent pas s’unir toutes seules. Là-bas, les groupes d’âmes sont fragmentés et n’ont aucune résonance entre eux ; ils vivent dans un monde imaginaire, idéal, qui se manifeste un instant et disparaît aussi rapidement, aussi la réalité y est-elle toujours arbitraire. Il n’y a ni monde naturel ni structure atomique qui, comme ici, jouent le rôle d’une plateforme stable, d’une scène, d’un arrière-plan communs. Nous influençons ce qui se passe sur cette scène, mais les idées, elles, se manifestent beaucoup plus lentement et nous devons parvenir à un accord sur ce que nous voulons réaliser dans l’avenir. Cet accord, ce consensus, cette unité de vision sur la terre rassemblent aussi les groupes d’âmes dans l’Après-Vie. La dimension terrestre, matérielle, joue un rôle capital car elle est le lieu où se réalise l’unification véritable des âmes !

« Cette unification justifie le long voyage historique que les hommes ont entrepris. Les groupes d’âmes dans l’Après-Vie comprennent la Vision du Monde, ils comprennent comment le monde physique peut évoluer et comment les dimensions peuvent se rapprocher. Mais cela ne peut être accompli que par des individus nés dans le monde physique, agissant l’un après l’autre, et qui espèrent orienter dans cette direction le consensus de la réalité matérielle. L’arène terrestre est le théâtre de l’évolution pour les deux dimensions ; maintenant nous faisons coïncider tout cela au fur et à mesure que nous nous rappelons consciemment ce qui se passe.

Elle pointa son doigt vers nous en balayant l’espace.

– Pendant que nous sommes en train de nous souvenir ensemble de nos visions, en ce moment précis, d’autres groupes, exactement comme nous, se souviennent, tout autour de la planète. Nous avons tous un fragment de la Vision complète et quand nous partagerons ce que nous savons, et unifierons nos groupes d’âmes, alors nous serons prêts à introduire dans la conscience universelle la Vision dans sa totalité.

Soudain Charlène fut interrompue par un léger tremblement qui agita le sol de la grotte. Des grains de poussière tombèrent du plafond. Simultanément nous entendîmes à nouveau le bourdonnement, mais cette fois la dissonance avait disparu ; le bruit semblait plus harmonieux.

– Mon Dieu ! dit Curtis, ils sont arrivés à déterminer les bons étalonnages. Nous devons absolument retourner au bunker.

Lorsqu’il fit un mouvement pour se lever, le niveau d’énergie du groupe baissa en flèche.

– Attendez, dis-je. Qu’allons-nous faire là-bas ? Nous avions décidé d’attendre dans la grotte jusqu’à la nuit ; il nous faut patienter encore quelques heures. Restons ici. Nous avons atteint un niveau élevé d’énergie, mais ne connaissons pas encore le reste du processus. Nous avons éliminé nos émotions résiduelles, amplifié notre énergie et partagé nos Visions de Naissance, mais la Vision du Monde nous est encore inconnue. Nous pouvons avancer encore si nous restons dans un endroit sûr et essayons de progresser.

Tandis que je parlais, je vis une image de notre groupe dans la vallée, au milieu de la nuit.

– C’est trop tard, déclara Curtis. Ils vont procéder à l’ultime expérience. Nous devons nous rendre là-bas et entreprendre quelque chose immédiatement.

Je le regardai intensément.

– Vous avez affirmé qu’ils avaient probablement l’intention de tuer Charlène. Si nous sommes capturés, ils nous réserveront le même sort.

Maya se prit la tête dans les mains. Curtis détourna le regard en essayant de dompter sa peur.

– Eh bien, je vais y aller, annonça-t-il.

– Je pense que nous devrions rester tous ensemble, déclara Charlène en se penchant en avant.

Pendant un instant je la vis portant des vêtements indiens, comme dans la forêt au XIXe siècle, puis l’image s’évanouit.

Maya se leva.

– Charlène a raison, affirma-t-elle. Ne nous séparons pas. Ensemble nous nous aiderons mutuellement si nous réussissons à découvrir ce qu’ils font.

Je jetai un coup d’oeil sur l’entrée de la grotte, tandis que je sentais monter en moi une réticence installée depuis longtemps, au plus profond de mon corps.

– Qu’allons-nous faire du… garde… là-dehors ?

– Nous allons l’amener à l’intérieur et le laisser ici, déclara Curtis. Nous enverrons quelqu’un le chercher demain matin, si nous le pouvons.

Mes yeux croisèrent ceux de Charlène et j’acquiesçai d’un signe de tête.

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