Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Prophétie des Andes – 1 : Une masse décisive.

James Redfield – La Prophétie des Andes  – 1 : Une masse décisive.

J’ai roulé jusqu’au restaurant, je me suis garé et je suis resté un moment au volant pour réfléchir. Je n’ignorais pas que Charlène était déjà à l’intérieur et qu’elle m’attendait pour discuter. Mais de quoi ? Je n’avais pas eu de nouvelles d’elle depuis six ans au moins. Pourquoi fallait-il qu’elle se manifeste maintenant, au moment même où je m’étais mis au vert pour une semaine ?

Je suis descendu du 4×4 et j’ai marché vers le restaurant ; derrière moi, les dernières lueurs du couchant projetaient des rayons ambrés sur le parking encore luisant de pluie. Un court orage avait tout détrempé une heure plus tôt, rendant l’air frais et transparent, presque irréel dans cette lumière évanescente. Une demi-lune venait d’apparaître.

Tandis que je marchais, des images anciennes de Charlène me revenaient en mémoire. Était-elle toujours aussi belle ? aussi passionnée ? Le temps l’aurait-il transformée ? Et que fallait-il penser de ce manuscrit qu’elle avait mentionné, de ce vieux texte déniché en Amérique du Sud dont elle voulait me parler sans délai ? « J’ai deux heures d’attente à l’aéroport, m’avait-elle dit au téléphone, pouvons-nous dîner ensemble ? Je suis sûre que tu aimeras beaucoup ce manuscrit… c’est le genre de mystère que tu adores ! »

Le genre de mystère que j’adore ? Que voulait-elle dire par là ?

Le restaurant était bondé. Plusieurs couples attendaient qu’une table se libère. L’hôtesse me dit que Charlène s’était déjà installée et me dirigea vers une mezzanine dominant la salle principale.

Alors que je montais l’escalier, mon regard fut attiré par un petit groupe de gens qui entouraient l’une des tables. Parmi eux je distinguai deux agents de police. Ils pivotèrent brusquement et foncèrent dans l’escalier, manquant me renverser au passage. Quand le groupe se dispersa, je reconnus la personne qui avait été au centre de l’intérêt des autres, une femme, restée assise à sa place… Charlène ! Je courus jusqu’à elle.

« Charlène ! Qu’est-ce qui se passe ? Tu as des ennuis ? »

Elle redressa la tête, feignant l’exaspération, et se leva, me révélant un sourire que je connaissais bien. Sa coiffure avait peut-être changé, mais son visage était resté tel que dans ma mémoire : des traits fins et délicats, une bouche généreuse, de très grands yeux bleus.

« Tu ne vas pas me croire, me dit-elle en me donnant un baiser amical, je suis allée aux toilettes il y a quelques minutes, et pendant mon absence quelqu’un a volé mon porte-documents.

– Que contenait-il ?

– Oh, rien d’important, des journaux et des revues que j’avais achetés pour l’avion. C’est complètement idiot. Selon les voisins de table, un type est arrivé, a pris le porte-documents et il est sorti avec ; ils ont fait son portrait aux flics qui sont partis fouiller le secteur.

– Tu veux que j’aille les aider ?

– Non, non, n’y pensons plus. Je n’ai pas beaucoup de temps et je voudrais te parler. »

J’acquiesçai, et Charlène me proposa de m’asseoir. Un garçon nous a apporté la carte et nous avons passé notre commande. Une dizaine de minutes s’écoulèrent en conversation générale ; j’essayais de ne pas donner d’importance au relatif isolement que je m’étais imposé à la campagne, mais Charlène ne fut pas dupe. Elle se pencha vers moi en me gratifiant à nouveau de son fameux sourire.

« Alors ? Qu’est-ce qui t’arrive vraiment ? »

Je contemplai ses yeux et remarquai l’intensité de son regard.

« Tu veux vraiment tout savoir ?

– Comme toujours.

– Eh bien, la vérité, c’est que j’ai pris quelques jours pour moi tout seul et que je les passe près du lac. Je viens de vivre une période de travail très dure et je veux réfléchir à mon avenir.

– Je me souviens que tu parlais souvent de ce lac. Je croyais que ta soeur et toi aviez été obligés de le vendre.

– Ce n’est pas encore fait… Le problème, c’est la taxe foncière. Comme la propriété est proche de la ville, les impôts grimpent tous les ans. »

Elle acquiesça.

« Alors, qu’est-ce que tu veux faire maintenant ?

– Je ne sais pas encore. Quelque chose de nouveau. »

Elle me regarda d’un air mystérieux.  » On dirait que tu ne tiens pas plus en place que le reste des gens.

– Sans doute. Pourquoi me dis-tu tout ça ?

– Il y a un rapport avec le Manuscrit. »

Le silence s’installa un bref instant tandis que je lui rendais son regard. « Parle-moi de ce Manuscrit. »

Elle se laissa aller en arrière sur sa chaise, comme pour mieux rassembler ses idées, puis me regarda intensément.

« Je crois t’avoir dit au téléphone que j’avais quitté le journal, il y a quelques années, pour une société d’études ; elle est spécialisée dans l’analyse des transformations sociales et culturelles, et travaille pour les Nations unies. Ma dernière mission s’est déroulée au Pérou.

« Pendant mon séjour là-bas, à l’université de Lima, je n’ai pas cessé d’entendre des rumeurs concernant la découverte d’un manuscrit très ancien ; mais personne ne pouvait m’en apprendre plus, même pas les archéologues ou les anthropologues. Dans les cabinets gouvernementaux, on a nié être au courant de quoi que ce soit.

« Quelqu’un m’a appris que le gouvernement souhaitait faire disparaître le document, sans pouvoir me dire pourquoi. Mais cette personne-là n’avait pas non plus de source sûre.

« Tu me connais, poursuivit-elle, j’ai toujours été curieuse. Après la fin de ma mission, j’ai décidé de rester quelques jours de plus pour voir si je pourrais dénicher quelque chose. Au début, toutes les pistes se sont révélées des impasses. Mais, un jour où je prenais mon déjeuner dans un restaurant de Lima, j’ai remarqué qu’un prêtre m’observait. Au bout d’un moment, il s’est approché et m’a confié qu’il avait appris que j’enquêtais à propos du Manuscrit. Il a refusé de me dire son nom, mais il a accepté de répondre à toutes mes questions. »

Elle hésita encore un peu, sans cesser de me regarder intensément, avant de reprendre.

« Il m’a indiqué que l’écriture du Manuscrit remontait à environ 600 ans avant Jésus-Christ et que le texte prédisait une transformation radicale de la société.

– Qui devrait commencer quand ?

– Dans les dernières décennies du XXe siècle.

– Donc maintenant ?

– Oui, maintenant.

– Et de quelle transformation s’agit-il ? »

Elle parut gênée quelques instants et finit par déclarer avec force :

« Le prêtre m’a affirmé que ce serait une sorte de renaissance de la conscience, une renaissance qui s’opérerait sur une certaine durée. Elle ne serait pas d’essence religieuse, mais spirituelle. Nous sommes en train de découvrir quelque chose de neuf sur la vie humaine, sur le sens de notre existence, et, selon le prêtre, cette découverte va changer profondément notre culture. »

Elle s’interrompit avant d’ajouter :

« Le prêtre m’a dit que le Manuscrit était découpé en sections ou chapitres. Chacun d’eux est consacré à une révélation particulière sur la vie. Le Manuscrit déclare que, pendant la période qui s’ouvre, les êtres humains vont commencer à bénéficier de ces révélations l’une après l’autre, et que, de la culture actuelle, nous passerons à une culture entièrement spirituelle. »

Je secouai la tête et levai les sourcils d’un air cynique.

« Tu prends vraiment tout ça pour argent comptant ?

– Eh bien… je pense que…

– Regarde, dis-je en montrant du doigt les gens qui étaient attablés sous la mezzanine du restaurant, le monde réel, c’est ça. Tu as vu des changements là-dedans récemment ? »

J’avais à peine prononcé ces mots qu’une remarque furieuse se fit entendre d’une table située près du mur ; je ne parvins pas à la comprendre, mais la voix avait été assez forte pour que toute conversation cesse dans le restaurant. Je crus d’abord qu’il s’agissait d’un autre vol, mais je m’aperçus que ce n’était qu’une dispute. Une femme âgée d’une trentaine d’années s’était levée et regardait avec colère un homme assis en face d’elle.

« Non, s’écria-t-elle, le problème, c’est que notre relation ne se passe pas comme je le voudrais ! Est-ce que tu comprends ce que je dis ? Ça ne marche pas ! » Elle se reprit, jeta sa serviette sur la table et quitta la salle.

Charlène et moi nous sommes regardés, surpris que cet éclat fût survenu au moment même où nous parlions des gens de la salle du bas. Charlène finit par indiquer d’un signe de tête l’homme qui était resté seul à la table et dit :

« Le monde réel est en train de changer, tu vois.

– Comment ça ? dis-je, pas encore remis de ma surprise.

– La transformation commence avec la première révélation, et, selon le prêtre, cette révélation fait toujours surface de manière inconsciente ; au début elle se manifeste par une inquiétude.

– Une inquiétude ?

– Exactement.

– Et qu’est-ce que nous recherchons ?

– Justement. Au début, nous n’en sommes pas trop sûrs. Selon le Manuscrit, nous vivons d’abord une sorte d’expérience alternative… des instants de notre vie nous paraissent différents, plus intenses, mais nous ne pouvons pas identifier ce sentiment ni le faire durer ; lorsqu’il disparaît, nous sommes insatisfaits, inquiets face à une vie redevenue commune et ordinaire.

– Tu penses que la colère de cette femme était due à ce genre d’inquiétude ?

– Oui, elle est comme nous tous. Nous cherchons à nous réaliser davantage, et nous nous révoltons contre tout ce qui nous en empêche. Cette quête anxieuse explique l’incroyable égocentrisme qui a caractérisé les années récentes ; elle touche tout le monde, les grands de ce monde comme l’homme de la rue.

« Et, lorsqu’il s’agit de relations humaines, nous sommes tellement exigeants que nous les rendons presque impossibles », dit-elle en me regardant intensément.

Sa remarque me remit en mémoire mes deux dernières expériences sentimentales. Toutes deux avaient commencé merveilleusement et n’avaient pas passé le cap de la première année. Je regardai Charlène ; elle attendait patiemment la suite.

« Dis-moi, qu’est-ce qui arrive donc à nos relations amoureuses ?

– J’ai parlé au prêtre très longuement de ça. Il m’a expliqué que, lorsque les deux partenaires sont trop exigeants, lorsque chacun des deux s’attend à ce que l’autre partage son monde et participe à chacune de ses activités, un combat s’engage fatalement entre deux égoïsmes. »

Son discours me frappa. Mes deux dernières aventures s’étaient en effet achevées sur des luttes de pouvoir. Nous nous étions trouvés à chaque fois devant un conflit d’emploi du temps ! Tout avait été trop rapide. Nous avions eu trop peu de temps pour nous mettre d’accord sur ce que nous aimions vraiment, nos loisirs, etc. À la fin, décider de l’organisation de la journée s’était révélé impossible.

« À cause de cette lutte de pouvoir, poursuivit Charlène, le Manuscrit dit qu’il nous sera toujours difficile de rester durablement avec la même personne.

– Tout ça ne me paraît pas tellement « spirituel », dis-je.

– C’est exactement ce que j’ai dit au prêtre, répliqua-t-elle, et il m’a répondu que, si la plupart des maux dont souffre la société trouvaient leur source dans cette inquiétude, ce n’était qu’un problème temporaire. Nous finirons par prendre conscience de ce que nous recherchons réellement, de la vraie nature de cette autre expérience, différente et plus enrichissante. Lorsque nous aurons vraiment pris conscience de cela, nous aurons accédé à la première révélation. »

On a servi notre repas, et nous nous sommes arrêtés de parler quelques instants pendant que le garçon versait le vin ; puis nous avons goûté nos plats. En prenant un petit morceau de saumon dans mon assiette, Charlène plissa le nez et se mit à rire. Je m’aperçus que sa présence me faisait du bien.

« D’accord, dis-je, quelle est donc cette expérience que nous recherchons ? Qu’est-ce que c’est que la première révélation ? »

Elle hésita, ne sachant visiblement par où commencer.

« C’est difficile à dire, mais voici ce que le prêtre m’a expliqué. Il a précisé qu’on avait la première révélation lorsque l’on prenait conscience des coïncidences dans nos vies. »

Elle se pencha vers moi.

« As-tu déjà eu l’intuition de quelque chose dont tu avais vraiment envie? D’une direction que tu voulais donner à ta vie ? Est-ce que tu t’es jamais demandé comment faire pour que cela arrive ? Et puis, après avoir à moitié oublié, t’es-tu trouvé nez à nez avec quelqu’un, ou bien as-tu lu quelque chose ou encore es-tu allé dans un endroit qui t’a justement apporté cette chance que tu attendais ?

« Eh bien, dit-elle, selon le prêtre, ces coïncidences se produisent de plus en plus fréquemment et, lorsqu’elles surviennent, elles semblent représenter beaucoup plus que de la chance pure. Elles semblent prédestinées, comme si notre vie était guidée par une force inconnue. Cette expérience apporte une part de mystère, et grâce à elle nous nous sentons plus vivants.

« Selon le prêtre, voilà l’expérience que nous avons entraperçue et que nous voudrions vivre sans interruption. De plus en plus de gens sont convaincus de la réalité de ce phénomène, et qu’il se passe quelque chose sous la surface de la vie quotidienne. Cette conscience-là, c’est la première révélation. »

Elle me regarda avec l’air d’attendre une réponse, mais je restai muet.

« Tu ne vois donc pas ? dit-elle. La première révélation nous amène à reconsidérer ce mystère qui entoure la vie de chacun d’entre nous sur la terre. Nous vivons ces coïncidences mystérieuses, et, même sans les comprendre, nous savons qu’elles signifient quelque chose. Nous recommençons à sentir, comme dans notre enfance, qu’il y a un autre côté de la vie à découvrir, un autre processus qui se déroule en coulisse. »

Charlène se penchait vers moi et faisait de grands gestes.

« Tu es vraiment plongée là-dedans, n’est-ce pas ? demandai-je.

– Je me souviens d’une époque, dit-elle sévèrement, où tu parlais toi aussi de ce genre d’expériences. »

Sa remarque me fit sursauter. Elle avait raison. Il y avait eu, en effet, une époque dans ma vie où j’avais vécu ces expériences-là et où j’avais tenté de leur donner une explication psychologique. En cours de route, j’avais changé d’avis. J’avais fini par mettre ces expériences au compte de l’immaturité et de l’irréalisme, et j’avais même cessé de m’y intéresser.

Je fis face à Charlène et lui rétorquai sur la défensive :

« C’est sans doute qu’à l’époque je lisais la philosophie orientale ou les mystiques chrétiens. Tu dois te souvenir de ça. En tout cas, Charlène, on a déjà beaucoup écrit sur ce que tu appelles la première révélation. Qu’est-ce qu’il y a de neuf aujourd’hui à son sujet ? En quoi la perception de coïncidences mystérieuses peut-elle conduire à une transformation culturelle ? »

Charlène regarda la table un instant et se tourna vers moi.

« Ne te méprends pas. Bien sûr, ces expériences ont déjà été décrites. En fait, le prêtre a spécialement insisté là-dessus. Les individus ont ressenti de telles coïncidences tout au long de l’histoire, et ce fait même a été la base de beaucoup d’oeuvres philosophiques ou religieuses. Mais ce qu’il y a de nouveau, ce sont les chiffres ! Selon le prêtre, la transformation survient à cause du grand nombre d’individus qui vivent cette expérience en même temps.

– Qu’est-ce qu’il a voulu dire exactement ?

– D’après lui, le Manuscrit annonce que le nombre de gens conscients de ces coïncidences doit croître énormément au cours de la sixième décennie du XXe siècle et cette croissance doit se poursuivre jusqu’au début du siècle suivant. Alors nous arriverons à un nombre précis d’individus, un nombre que je qualifierais de masse décisive.

« Le Manuscrit prédit que, lorsque nous aurons atteint cette masse décisive on commencera à reconnaître, d’un point de vue culturel, ces coïncidences et à les traiter sérieusement. Nous nous mettrons à nous demander, non plus individuellement, mais globalement, quel est le sens caché de la vie humaine. Et c’est cette question, posée par suffisamment de gens en même temps, qui amènera la découverte des autres révélations puisque le Manuscrit affirme qu’il suffit qu’assez de gens s’interrogent pour que nous commencions à obtenir des réponses. Les autres révélations nous seront données… l’une après l’autre. »

Elle s’interrompit pour avaler une bouchée.

« Quand nous aurons connaissance des autres révélations, notre culture changera ? demandai-je.

– C’est ce qu’a dit le prêtre. »

Je la regardai sans rien dire, tout en réfléchissant à cette idée nouvelle de masse décisive, et je lui dis :

« Tout ça me paraît bien sophistiqué pour un Manuscrit écrit en l’an 600 avant J.-C.

– Je sais, je me suis fait la même réflexion. Mais le prêtre m’a dit que les érudits qui ont traduit le Manuscrit étaient absolument certains de son authenticité. Avant tout parce qu’il est rédigé en araméen, la langue même, pour l’essentiel, de l’Ancien Testament.

– De l’araméen en Amérique du Sud ? Mais comment a-t-il pu arriver là à cette époque ?

– Le prêtre n’en savait rien.

– Est-ce que son Église reconnaît l’authenticité du Manuscrit ?

– Non, il a même dit qu’une très large majorité du clergé souhaitait la disparition du Manuscrit ; c’est pour cela qu’il n’a pas voulu dire son nom. Rien que de parler du Manuscrit pouvait être très dangereux pour lui.

– Est-ce qu’il t’a expliqué pourquoi tant de dignitaires de l’Église voulaient le faire disparaître ?

– Oui, parce qu’il apporte un défi au caractère universel de leur religion.

– Comment cela ?

– Je ne sais pas… il n’a pas voulu en parler en détail ; mais j’ai compris que les autres révélations poussaient très loin certaines des conceptions traditionnelles de l’Église d’une manière qui fait peur aux prêtres les plus âgés, qui trouvent que les choses sont bien comme elles sont.

– Je vois.

– Le prêtre pense que les affirmations du Manuscrit ne vont pas à l’encontre des grands principes de l’Église. Qu’il apporte tout au plus des clarifications à certaines vérités spirituelles. Il est persuadé que les chefs de l’Église n’auraient aucune peine à voir les choses sous cet angle s’ils voulaient seulement bien considérer que la vie est un mystère avant de prendre connaissance des autres révélations.

– Sais-tu combien de révélations il y a ?

– Non, mais il m’a parlé de la seconde. C’est une interprétation plus juste de l’histoire récente, qui explique mieux la transformation de notre culture.

– Il n’a rien dit d’autre ?

– Non, faute de temps. Il était pressé d’aller régler une affaire… Nous sommes tombés d’accord pour que je le retrouve chez lui l’après-midi même, mais il n’y était pas lorsque je suis arrivée. Trois heures plus tard, il n’était toujours pas là, et j’ai dû filer prendre mon avion.

– Donc, tu n’as pas pu lui parler depuis ce matin-là ?

– Absolument, je ne l’ai jamais revu.

– Et le gouvernement ne t’a jamais donné confirmation de l’existence du Manuscrit ?

– Jamais.

– Tout ça remonte à quand ?

– Environ un mois et demi. »

Nous avons mangé en silence plusieurs minutes. Enfin Charlène s’est tournée vers moi et a dit : « Alors, que penses-tu de tout ça ?

– Je ne sais pas encore. »

D’un côté mon esprit résistait à l’idée que les êtres humains puissent réellement changer. Mais d’un autre côté j’étais fasciné à l’idée qu’un tel Manuscrit existe.

« Est-ce qu’il t’a montré un exemplaire du texte ?

– Non, je n’ai rien d’autre que les notes que j’ai prises. »

Nous sommes restés silencieux.

« Tu sais, reprit-elle, je croyais que ces idées allaient te mettre en transe ! »

Je la regardai.

« Pour cela il me faudrait une preuve de la véracité de ce qu’avance ce Manuscrit. »

Elle me fit un large sourire.

« Qu’est-ce qu’il y a ? lui demandai-je.

– C’est exactement ce que j’ai dit moi aussi.

– À qui ? Au prêtre ?

– Oui.

– Et quelle a été sa réponse ?

– Il a répondu que la preuve se ferait par l’expérience.

– Ce qui veut dire ?

– Que notre expérience confirme les affirmations du Manuscrit. Lorsque nous analysons vraiment nos sentiments, le cours réel de notre vie au moment précis de l’histoire que nous sommes en train de vivre, nous comprenons que les idées du Manuscrit sont pleines de bon sens, qu’elles sont vraies. »

Elle hésita.

« Tu me comprends ? »

Je réfléchis quelques instants. Tout cela avait-il un sens ? Chacun était-il aussi « inquiet » que moi, et, si c’était le cas, cette inquiétude venait-elle de la simple intuition, une intuition appuyée sur trente ans d’expérience dans mon cas, qu’il y avait un sens caché à la vie ?

« Je ne sais pas, dis-je finalement, je crois qu’il me faut un peu de temps pour mettre de l’ordre dans mes idées. »

Je sortis dans le jardin du restaurant et restai debout derrière un banc de cèdre qui faisait face à la montagne. Je voyais, à ma droite, les lumières clignotantes de l’aéroport et j’entendais le rugissement des réacteurs d’un jet prêt au décollage.

« Que ces fleurs sont belles », dit Charlène derrière moi. Je me retournai pour la regarder s’avancer dans l’allée tout en admirant les rangées de pétunias et de bégonias qui entouraient le banc. Elle vint à mes côtés et je passai mes bras autour d’elle. Des souvenirs envahissaient mon esprit. Des années auparavant lorsque nous vivions l’un et l’autre en Virginie, à Charlottesville, nous passions régulièrement des soirées entières à discuter. Le plus souvent, nous ne parlions que de théories intellectuelles et de psychologie. La conversation et la personnalité de l’autre nous fascinaient. Mais notre relation était restée étonnamment platonique.

« Je ne peux pas te dire à quel point c’est bon de te revoir, confia-t-elle.

– Bien sûr, répondis-je, te revoir fait resurgir tant de souvenirs.

– Je me demande pourquoi nous ne sommes pas restés en contact », poursuivit-elle.

Sa question me ramena en arrière. Je me souvenais de notre dernière rencontre. Elle me disait au revoir à la portière de ma voiture. À l’époque, j’étais tendu vers l’avenir et revenais dans ma ville natale pour m’occuper d’enfants traumatisés. Je croyais savoir comment ces enfants pourraient surmonter les réactions primitives, les obsessions suicidaires, qui les empêchaient de vivre. Mais, au fur et à mesure, je devais découvrir que ma méthode ne fonctionnait pas. Je dus admettre mon ignorance. Comment les humains pouvaient se libérer de leur passé restait à ce jour une énigme pour moi.

À la réflexion, je pensais pourtant que ces six années avaient constitué une expérience intéressante. Pourtant, je ressentais maintenant le besoin d’autre chose. Mais où ? mais quoi ? J’avais pensé de temps en temps à Charlène depuis l’époque où elle m’avait aidé à mettre en ordre mes idées sur les traumatismes de l’enfance, et voilà qu’elle faisait de nouveau irruption dans ma vie. Le plaisir de nos conversations resurgissait, intact.

« Je crois que je me suis laissé complètement absorber par mon travail, dis-je.

– Moi aussi. Au journal, c’était un papier après l’autre. Pas le temps de réfléchir… J’oubliais tout le reste. »

Je lui pressai le bras.

« Tu sais, Charlène, j’avais oublié comme il est agréable de parler avec toi. Tout est si naturel, si spontané entre nous deux. »

Son sourire et son regard confirmèrent mon impression.

« Oui, nos conversations me donnent de l’énergie. »

J’allais poursuivre quand je vis Charlène regarder fixement l’entrée du restaurant et pâlir.

« Qu’y a-t-il ? » demandai-je en regardant dans cette direction. Plusieurs personnes se dirigeaient vers le parking, en parlant avec naturel, mais rien ne me parut bizarre. Je regardai de nouveau Charlène, elle était toujours tendue et inquiète.

« Qu’est-ce que tu as vu ? interrogeai-je.

– Là-bas, après la première rangée de voitures, tu as remarqué cet homme à la chemise grise ? »

Je regardai dans la direction indiquée. Un autre groupe de gens sortaient du restaurant. « Quel homme ?

– Je crois qu’il n’est plus là », dit-elle. Elle me regarda fixement.

« Mes voisins de table ont décrit le voleur de mon porte-documents comme un homme avec une barbe, des cheveux clairsemés et une chemise grise. Je crois que c’est lui que j’ai vu, qui nous regardait. »

Une sourde inquiétude m’envahit. Je dis à Charlène que j’allais revenir tout de suite et je filai vers le parking, attentif à ne pas trop m’éloigner. Personne ne correspondait à la description.

Revenu vers le banc, j’entendis Charlène me dire :

« Tu crois que cette personne pense que je détiens le Manuscrit ? Qu’il a volé mon porte-documents pour cela, le récupérer ?

– Je ne sais pas, mais je vais appeler de nouveau la police et leur raconter ce que tu as vu. Je vais aussi leur demander de vérifier la liste des passagers de ton vol. »

Nous avons appelé la police. Les policiers passèrent une vingtaine de minutes à vérifier les voitures du parking, et me dirent qu’ils ne pouvaient pas faire plus. Mais ils allaient vérifier la liste des passagers.

Après leur départ, Charlène et moi nous sommes retrouvés au même endroit près du banc.

« Et que disions-nous, demanda-t-elle, avant que je n’aperçoive ce type ?

– Nous parlions de nous. Charlène, pourquoi est-ce moi que tu as appelé pour me raconter cette histoire ? »

Elle me regarda avec perplexité. « Quand j’étais au Pérou en train de parler avec le prêtre, tu ne cessais de m’apparaître.

– Vraiment ?

– Je n’y ai pas prêté attention sur le moment, mais après mon retour en Virginie, chaque fois que je pensais au Manuscrit, je pensais à toi. J’ai voulu plusieurs fois t’appeler, mais j’ai oublié. Puis le journal m’a donné cette mission à Miami où je me rends aujourd’hui, et j’ai découvert, après le décollage, qu’il y avait une escale ici ; après l’atterrissage, j’ai cherché ton numéro et, malgré le disque sur ton répondeur qui conseillait de ne t’appeler au lac qu’en cas d’urgence, j’ai décidé de te joindre. »

Je la regardai un instant, ne sachant trop quoi penser :

« Je suis heureux que tu l’aies fait. »

Elle consulta sa montre.

« Il se fait tard, il faut que je file à l’aéroport.

– Je te conduis. »

Nous avons roulé vers le terminal principal, et nous sommes dirigés vers la zone d’embarquement. J’observais les alentours à la recherche de n’importe quel signe inhabituel. L’embarquement avait déjà commencé et l’un des policiers que nous avions rencontrés examinait attentivement chaque passager. Il nous expliqua qu’il avait scruté chacun des passagers enregistrés et qu’aucun ne correspondait à la description que nous lui avions communiquée. Nous l’avons remercié et, après son départ, Charlène s’est tournée vers moi en souriant.

« Je crois qu’il faut que j’y aille, dit-elle en se penchant pour me prendre par le cou. Voici les numéros où tu peux me joindre. J’espère que cette fois on ne se perdra pas de vue.

– Écoute, je veux que tu sois très prudente ; si tu remarques quelque chose d’anormal, appelle la police !

– Ne t’inquiète pas pour moi, ça ira. »

Nous nous sommes regardés un instant, les yeux dans les yeux.

« Qu’est-ce que tu vas faire à propos de ce Manuscrit ? demandai-je.

– Je ne sais pas encore. Pour commencer, je vais lire les dépêches d’agence.

– Et si on le fait disparaître ? »

Après un nouveau grand sourire, elle répondit :

« Je m’en étais doutée ! Te voilà pris au jeu ! Je t’avais prévenu. Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ? »

Je haussai les épaules.

« Sans doute voir si je peux en apprendre plus, je suppose.

– Bon. Si tu trouves quoi que ce soit, appelle-moi. »

Nous nous sommes dit de nouveau au revoir, et elle s’en est allée; je l’ai vue disparaître après m’avoir fait un petit signe. J’ai filé vers mon 4×4 et suis reparti vers le lac, ne m’arrêtant que pour prendre de l’essence.

Une fois arrivé, je me suis assis sur une chaise à bascule sous la véranda. L’air bruissait de criquets et de grenouilles, et au loin j’entendais chanter un merle. De l’autre côté du lac, la lune s’était encore inclinée davantage vers l’ouest, et un léger friselis de clarté réfléchie sur la surface de l’eau semblait se diriger vers moi.

La soirée avait été passionnante, mais je demeurais sceptique quant à la possibilité d’une transformation culturelle radicale. Comme beaucoup de mes contemporains, je m’étais laissé prendre par l’idéalisme social des années soixante et soixante-dix et même par la curiosité spirituelle des années quatre-vingts. Il était difficile de juger de ce qui se passait vraiment sous nos yeux. Quel type d’information nouvelle pouvait bien suffire à transformer le monde ? Cela paraissait idéaliste et un peu délirant. Après tout les hommes vivaient sur cette terre depuis bien longtemps. Pourquoi aurions-nous eu soudain accès à une vision nouvelle de l’existence à cet âge avancé de l’histoire de l’humanité ? Je contemplai encore le lac quelques instants avant d’éteindre les lampes de la véranda pour aller lire dans ma chambre.

Le lendemain matin, je m’éveillai brusquement, un rêve encore très présent à l’esprit. Je fixai le plafond pendant une ou deux minutes, me le rappelant parfaitement. Je marchais dans la forêt, cherchant quelque chose. La forêt était vaste et remarquablement belle.

Pendant ma recherche, je me trouvais successivement placé dans des situations où j’étais complètement perdu et stupéfait, incapable de prendre la moindre décision. Chose étrange, à chaque fois une personne sortait de nulle part pour m’indiquer le bon choix. Je ne parvins jamais à identifier l’objet de la quête, mais je me réveillai plein de confiance en moi.

Je m’assis et remarquai un rai de soleil qui passait par la fenêtre et traversait la pièce. Des particules de poussière brillaient dans le rayon. Je me levai pour aller tirer les rideaux. La journée commençait bien avec un grand soleil et un ciel bleu. Une brise légère faisait se balancer doucement le feuillage des arbres. Le lac devait être brillant de lumière et le vent frais sur la peau d’un nageur.

Quittant la maison, je plongeai dans le lac et nageai jusqu’au milieu, me retournant pour contempler mes montagnes favorites. Le lac était niché au creux d’une vallée profonde où convergeaient trois chaînons montagneux ; c’est mon grand-père qui avait découvert le site dans son enfance.

Il y avait maintenant un siècle qu’il avait arpenté ces crêtes : enfant explorateur prodige, il avait grandi dans un monde où vivaient encore les couguars, les sangliers et les Indiens Creeks qui habitaient des cabanes primitives sur la crête nord. Il s’était juré de vivre un jour dans cette vallée parfaite avec ses arbres millénaires et ses sept sources, et il avait tenu parole, barrant la vallée pour créer le lac, édifiant une maison… J’avais fait avec lui des centaines de promenades dans ce lieu béni. Je n’avais jamais entièrement compris ce qui fascinait mon grand-père dans cette vallée, mais j’avais tout mis en oeuvre pour la préserver, même lorsque la civilisation s’en était rapprochée jusqu’à l’encercler.

Depuis le milieu du lac, je voyais un rocher qui se détachait de la crête nord. La veille, respectant les traditions familiales, j’avais grimpé la crête jusqu’à ce rocher pour trouver un peu de paix dans la vue, les parfums et le bruit du vent qui agitait la cime des arbres. Et là, assis à regarder le lac et les frondaisons denses de la vallée sous-jacente, je m’étais senti progressivement mieux, comme si la perspective offerte parvenait à décomposer quelque bloc coincé dans mon cerveau. Quelques heures plus tard, je retrouvais Charlène et nous parlions du Manuscrit.

Je revins à la nage jusqu’à la rive, et me hissai sur la jetée de bois devant la maison. Je savais que tout cela était incroyable. J’étais là, caché dans cette vallée, me sentant en total désaccord avec ma vie, lorsque, sortie de nulle part, Charlène était apparue, m’avait expliqué les causes de mon inquiétude. Et m’avait parlé d’un Manuscrit qui promettait la révélation du secret de la vie humaine…

Je savais aussi que l’arrivée de Charlène était justement l’une des coïncidences dont parlait le Manuscrit, une coïncidence trop parfaite pour être accidentelle. Ce vieux grimoire pouvait-il dire vrai ? Le monde avait-il su, malgré ses faiblesses et son cynisme, produire une vraie « masse décisive » de gens conscients de ces coïncidences ? Les humains étaient-ils maintenant capables de comprendre le vrai but de la vie ? Et que serait le grand secret ? Les révélations encore à découvrir dans le Manuscrit nous le livreraient-elles ?

J’étais placé devant un choix. À cause du Manuscrit, je sentais qu’une nouvelle direction s’ouvrait à moi. Mais que faire ? Je pouvais en rester là ou chercher un moyen d’aller plus loin. La question du danger se posa à moi. Qui avait volé le porte-documents de Charlène ? Quelqu’un cherchait-il à supprimer le Manuscrit ? Comment le savoir ? Je réfléchis longuement aux risques possibles. Mais mon optimisme l’emporta. Je décidai de ne pas m’inquiéter. Je serais prudent et je prendrais mon temps. Je rentrai dans la maison et téléphonai à l’agence de voyages, qui faisait paraître l’annonce la plus importante dans les pages jaunes de l’annuaire. Je pouvais obtenir un billet pour le Pérou. Il y avait même par hasard une annulation dont je pouvais profiter, et le billet comportait des réservations d’hôtel à Lima ! Je pouvais en plus bénéficier d’un prix intéressant… mais il fallait partir dans trois heures ! trois heures…

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Une Réponse

  1. alba

    Merci 🙂

    18 août 2013 à 22:59

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