Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Prophétie des Andes – 2 : Dans une vaste perspective.

James Redfield – La Prophétie des Andes – 2 : Dans une vaste perspective.

Après la hâte pour faire mes bagages puis la course sur l’autoroute, j’arrivai à l’aéroport juste à temps pour prendre mon billet et embarquer pour Lima. En réinstallant à l’arrière près d’un hublot, je sentis la fatigue m’envahir.

J’étais tenté de faire un petit somme, mais j’eus beau fermer les yeux et me détendre, rien n’y fit. Je commençais à me laisser gagner par le doute et l’inquiétude au sujet de ce voyage. N’était-ce pas pure folie de partir ainsi sans avoir rien préparé ? Où irais-je à mon arrivée ? Que ferais-je à Lima ?

La vague de confiance en moi que j’avais ressentie près du lac faisait place à toutes ces questions… L’idée de transformation culturelle et le contenu de la première révélation me paraissaient irréalistes et fous. Et la seconde révélation me paraissait soudainement plus folle encore. En quoi une interprétation plus juste de l’histoire pourrait-elle nous aider à percevoir ces coïncidences ? Je m’étirai encore et pris une grande inspiration. Peut-être serait-ce un voyage inutile, conclus-je, un simple aller et retour, un gaspillage d’argent, mais il n’y avait pas de mal à ça.

L’avion bondit en avant et roula vers la piste d’envol. Je fermai les yeux et ressentis un vague vertige lorsqu’il atteignit la vitesse de décollage et s’envola vers une épaisse couverture nuageuse. À l’altitude de croisière, je me détendis et finis par m’endormir. Une trentaine de minutes plus tard, je fus réveillé par des turbulences et décidai d’aller aux toilettes. En descendant le couloir, je remarquai un homme de haute taille avec des lunettes rondes qui parlait avec le steward. Il me jeta un bref coup d’oeil et reprit sa conversation. Il avait des cheveux brun foncé et paraissait environ quarante-cinq ans. Je crus d’abord le reconnaître, mais, après l’avoir bien observé, je conclus que je ne l’avais jamais vu. En passant près de lui, je glanai quelques bribes de conversation.

« Merci en tout cas, disait l’homme ; j’avais pensé, comme vous faites très souvent cette ligne, que vous aviez entendu parler du Manuscrit. »

Il fit demi-tour et se dirigea vers l’avant de l’appareil.

J’étais stupéfait. Parlait-il du même Manuscrit ? J’entrai dans les toilettes et me demandai comment réagir. Devais-je oublier ce que j’avais entendu ? Il parlait sûrement d’autre chose, d’un autre livre.

Je regagnai mon siège et fermai de nouveau les yeux, heureux d’oublier cet incident. J’avais été bien inspiré de ne pas demander à cet homme de quoi il parlait. Cependant, sur mon siège, je repensai à l’enthousiasme ressenti près du lac. Et si cet homme avait vraiment des informations sur le Manuscrit ? Qu’arriverait-il alors ? Si je ne lui demandais rien, je n’aurais jamais la réponse.

J’hésitai encore un peu puis me levai et pris la direction de l’avant, où je le découvris à mi-hauteur de l’allée. Derrière lui se trouvait un siège vacant. Je fis demi-tour et informai un steward de mon envie de changer de siège, rassemblai mes affaires et m’installai. Quelques minutes plus tard, je donnai à l’homme une petite tape sur l’épaule.

« Pardonnez-moi, dis-je, je vous ai entendu mentionner un Manuscrit. Parliez-vous de celui qui a été découvert au Pérou ? »

D’abord surpris, puis méfiant, il dit :

« Oui. »

Je me présentai et lui expliquai qu’une amie avait récemment visité le Pérou et m’avait informé de l’existence de ce Manuscrit. Il se détendit et se présenta sous le nom de Wayne Dobson, professeur d’histoire à l’université de New York.

Tandis que nous parlions, je remarquai que mon voisin immédiat paraissait très irrité. Il s’était laissé aller en arrière et tentait de dormir.

« Avez-vous vu le Manuscrit ? demandai-je au professeur.

– Seulement des passages. Et vous ?

– Non, mais mon amie m’a expliqué la première révélation. »

Mon voisin changea de position. Dobson le regarda et dit :

« Pardonnez-nous, monsieur, nous vous dérangeons. Voulez-vous changer de siège avec moi ?

– Cela serait mieux, en effet », acquiesça l’homme.

Nous nous sommes levés et Dobson s’est installé à côté de moi.

« Dites-moi ce que vous avez entendu sur la première révélation », interrogea Dobson.

Je tentai de rassembler mes idées.

« Je crois que la première révélation est la conscience des coïncidences mystérieuses qui changent nos vies, le sentiment qu’un autre processus se déroule. »

Je me sentis idiot en parlant ainsi.

Dobson s’en aperçut et avança, comme pour m’aider : « Et que pensez-vous de cette révélation ?

– Je n’en sais rien.

– Elle ne cadre guère avec notre bon sens quotidien, n’est-ce pas ? Est-ce que vous ne préféreriez pas oublier tout ça et vous occuper de choses plus matérielles ? »

Je ris et approuvai d’un signe de tête.

« Eh bien, c’est notre tendance à tous. Nous avons beau avoir parfois la révélation fugitive de choses inconnues qui affectent nos vies, nous préférons juger cela dérisoire et oublier même que nous en avons eu conscience. C’est pourquoi la seconde révélation est nécessaire. Une fois que nous situons cette prise de conscience dans sa perspective historique, cela semble plus plausible. »

J’approuvai.

« Donc, en tant qu’historien, vous jugez exacte cette prédiction d’une transformation globale faite dans le Manuscrit ?

– Oui.

– En tant qu’historien ?

– Oui, mais il faut regarder l’histoire correctement. »

Il aspira une grande bouffée d’air.

« Croyez-moi, je dis cela en homme qui a passé des années à étudier et à enseigner l’histoire à l’envers ! Je m’intéressais seulement aux réalisations technologiques des civilisations, et aux grands hommes.

– Qu’y a-t-il de mal dans cette façon de voir ?

– Rien, en soi. Mais ce qui compte en réalité c’est la vision que chaque période donne d’elle-même, de ce que les gens faisaient et ressentaient. Il m’a fallu du temps pour comprendre cette vérité simple. L’histoire doit fournir une connaissance du contexte qui entoure la période que nous vivons. Elle ne peut se résumer à l’évolution des techniques. Elle est l’évolution de la pensée. En comprenant la réalité des gens qui nous ont précédés, nous comprenons notre vision actuelle du monde, et comment nous pouvons contribuer au progrès futur. Nous pouvons savoir, pour ainsi dire, quel rôle nous avons à jouer dans l’évolution des civilisations. »

Il s’interrompit avant d’ajouter :

« L’effet de la seconde révélation est d’apporter justement cette sorte de perspective historique, du moins du point de vue de la pensée occidentale. Elle place les prédictions du Manuscrit dans un contexte plus vaste qui les rend non seulement plausibles, mais inévitables. »

Je demandai à Dobson combien de révélations il avait pu lire, et ce n’étaient que les deux premières. Il les avait découvertes, dit-il, après qu’une rumeur sur le Manuscrit l’avait poussé à faire un voyage au Pérou il y avait trois semaines.

« Une fois arrivé, ajouta-t-il, j’ai rencontré deux personnes qui m’ont confirmé l’existence du Manuscrit, mais semblaient effrayées d’en parler. On m’a dit que le gouvernement était devenu un peu parano à ce sujet et menaçait physiquement quiconque en avait des copies ou le faisait connaître. »

Il se fit grave.

« Cela m’a rendu nerveux. Plus tard, un garçon d’étage de l’hôtel m’a indiqué qu’un prêtre qu’il connaissait parlait souvent du Manuscrit. Le prêtre luttait contre la volonté du gouvernement de faire disparaître le Manuscrit. Je n’ai pas pu résister à l’envie de me rendre dans une maison où ce prêtre était censé passer le plus clair de son temps. »

Je dus montrer ma surprise, car il demanda :

« Qu’y a-t-il ?

– Mon amie, celle qui m’a parlé du Manuscrit, ne le connaissait que par un prêtre. Il n’a pas voulu lui dire son nom, mais elle a parlé de la première révélation avec lui. Elle avait un second rendez-vous, mais il ne s’est pas présenté et elle ne l’a plus revu.

– C’est peut-être le même homme, dit Dobson, car je ne l’ai pas trouvé non plus. La maison était fermée à clé et semblait abandonnée.

– Vous ne l’avez pas vu ?

– Non, mais j’ai décidé de jeter un oeil. Il y avait un vieux hangar derrière la maison, et je suis entré voir ce qu’il contenait. Derrière de vieux cartons, sous une planche mal arrimée de la cloison, j’ai trouvé des traductions de la première et de la seconde révélation. »

Il me regarda d’un air sage.

« Vous les avez trouvées par hasard ?

– Oui.

– Avez-vous apporté ces textes ? »

Il secoua la tête. « Non, j’ai préféré les étudier attentivement et les donner à quelques collègues.

– Pourriez-vous me résumer la seconde révélation ? »

Il y eut un long silence et Dobson reprit : « Je crois que c’est pour cela que nous sommes ici.

« La seconde révélation place notre conscience dans une perspective historique. Au terme des années quatre-vingt-dix, non seulement nous aurons fini le XXe siècle, mais aussi un millénaire. Nous aurons liquidé le second millénaire. Mais, avant que nous autres Occidentaux ayons compris où nous en sommes, où nous allons, il nous faudra comprendre ce qui s’est vraiment passé pendant ces mille ans.

– Que dit le Manuscrit à ce sujet ?

– Qu’à la fin du second millénaire, c’est-à-dire maintenant, nous pourrons voir d’un seul coup d’oeil cette période entière et que nous pourrons reconnaître une préoccupation qui s’est développée dans la dernière moitié de ce millénaire, celle qu’on appelle les Temps modernes. La conscience des coïncidences que nous ressentons aujourd’hui représente la fin de cette préoccupation.

– Et quelle est cette préoccupation ? »

Il me sourit avec malice. « Êtes-vous prêt à revivre ce millénaire ?

– Bien sûr, dites-moi tout.

– Cela ne suffira pas. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit ; pour comprendre l’histoire, vous devez comprendre comment votre vision du quotidien s’est formée, comment elle a été façonnée par la réalité de vos prédécesseurs. Il a fallu mille ans pour fabriquer une vision moderne ; aussi, pour savoir où vous en êtes aujourd’hui, il faut reculer de mille ans, et retraverser mentalement tout ce millénaire comme si vous aviez vécu une vie tout entière de mille ans.

– Et je fais ça comment ?

– Je vous servirai de guide. »

J’hésitai un instant, contemplant les terres visibles par le hublot. Le temps n’avait déjà plus la même valeur.

« J’essaierai, déclarai-je enfin.

– D’accord, approuva-t-il. Alors imaginez-vous vivant en l’an mil, ce que nous appelons le Moyen-Âge. Ce sont les hommes forts de l’Eglise chrétienne qui décident de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas. Ils ont, par leur situation, une énorme influence sur la populace. Le monde qu’ils décrivent comme le monde réel est en fait un monde spirituel. Ils recréent une réalité qui met l’idée d’un regard divin sur l’homme au centre de la vie.

« Voyez bien ceci, poursuivit-il. Vous êtes de la classe sociale de votre père, paysan ou aristocrate, et vous savez que vous y resterez toujours. Mais, quelle que soit la classe sociale, à laquelle vous appartenez, cela est secondaire, car la réalité spirituelle de la vie définie par l’Église est ce qui compte.

« La vie est une sorte de test spirituel. Les hommes d’Église expliquent que Dieu a placé l’humanité au centre de cet univers, entouré du cosmos tout entier, et cela dans un seul but : pour qu’il gagne ou perde son salut. Et dans cette épreuve, on a le choix entre deux forces opposées : Dieu et la tentation du Démon.

« Mais sachez que vous n’êtes pas seul dans cette épreuve. En tant qu’individu, vous n’êtes pas qualifié pour définir votre situation dans cette affaire. C’est le domaine des hommes d’Église : ils sont là pour interpréter les Écritures et vous dire à chaque pas si vous êtes en accord avec Dieu ou trompé par Satan. Si vous les écoutez, vous êtes assuré d’une vie de récompense dans l’au-delà ; sinon, vous encourez l’excommunication et une damnation certaine. »

Dobson me regarda intensément.

« Le Manuscrit affirme que l’essentiel est de comprendre que tout le Moyen-Âge est défini en termes d’au-delà. Tous les phénomènes naturels, tremblements de terre, orages, récoltes, mort d’un être cher procèdent soit de la volonté de Dieu soit de la méchanceté du Diable. Il n’y a ni temps, ni géologie, ni science horticole, ni maladie. Tout cela viendra plus tard ; pour l’instant, vous vous contentez de croire l’Église. »

Il s’interrompit et me regarda :

« Vous suivez ?

– Oui, je crois que je vois cette réalité que vous décrivez.

– Eh bien, imaginez-la maintenant en train de commencer à se désagréger.

– Comment cela ?

– La vision médiévale du monde, la vôtre, commence à se défaire aux XIVe et XVe siècles. Les hommes d’Église eux-mêmes ne sont plus les mêmes : ils violent secrètement leur voeu de chasteté, ou ils acceptent de l’argent ou du pouvoir pour fermer les yeux quand les hommes d’État violent les Écritures.

« Cette attitude vous inquiète, car ces hommes se disent être le seul lien entre Dieu et vous. Ils sont les seuls interprètes de l’Écriture et les seuls arbitres du salut.

« Vous voilà en plein milieu d’une vraie rébellion. Un groupe conduit par Martin Luther veut rompre complètement avec la papauté ; les hommes d’Église sont corrompus, dit-il, et leur règne sur les esprits doit s’achever. De nouvelles Églises se constituent sur l’idée que chaque individu doit avoir un accès direct à l’Écriture divine et l’interpréter selon sa conscience, sans intermédiaire.

« Vous observez tout cela avec stupeur, mais la rébellion l’emporte. Pendant des siècles ces hommes ont défini la réalité, et voilà que sous vos yeux ils perdent leur crédibilité. Donc le monde entier est mis en cause. Le consensus ancien sur la nature de l’univers et le but de l’humanité s’effondre, vous laissant, vous Occidentaux, dans une situation précaire.

« Vous avez été habitué, n’est-ce pas, à laisser une autorité extérieure définir pour vous la réalité, et sans elle vous vous sentez perdu. S’ils ont tort, alors qu’est-ce qui est vrai ? »

Il s’interrompit puis ajouta :

« Voyez-vous clairement l’influence de cet effondrement sur les gens qui vivent aujourd’hui ?

– Je pense que cela a dû créer un grand déséquilibre.

– C’est le moins qu’on puisse dire. Il y a eu un vrai tremblement de terre ! L’ancienne vision du monde était attaquée de toutes parts. En fait, vers 1600, les astronomes avaient prouvé sans erreur possible que le soleil et les étoiles ne tournaient pas autour de la terre comme l’affirmait l’Église. La terre n’était qu’une planète en orbite autour d’un petit soleil dans une galaxie qui contenait des milliards d’étoiles semblables. »

Il se pencha vers moi.

« Cela est capital. L’humanité a perdu sa place centrale dans l’univers de Dieu. Vous imaginez l’impact de cette nouvelle ? Lorsque vous voyez quelqu’un mourir, ou une plante pousser, ou un orage, vous n’éprouvez plus qu’une grande perplexité. Autrefois, c’était la faute du Diable ou grâce à Dieu… Cette certitude disparaît avec le Moyen-Âge. Tout ce que vous preniez pour ailant de soi doit être redéfini, surtout la nature de Dieu et votre relation à Lui.

« C’est avec cette conscience que commence l’époque moderne. Il y a un esprit démocratique grandissant et une méfiance massive à l’égard du pape et du roi. Les définitions du monde fondées sur la spéculation ou la foi dans les Écritures ne sont plus reçues comme allant de soi. Cependant, malgré la fuite des certitudes, nous refusons de prendre le risque qu’un nouveau groupe d’hommes forts remplace les gens d’Église. Si vous aviez été là, vous auriez participé à la création d’un nouveau mandat pour la science.

– Un quoi ? »

Il rit.

« Vous auriez fait comme les autres, vous auriez regardé l’univers environnant et vous auriez considéré, comme les penseurs de l’époque, que vous aviez besoin d’un nouveau système consensuel pour expliquer le monde, d’une méthode d’exploration de l’univers. Et vous auriez baptisé cette méthode la méthode scientifique, qui n’est rien d’autre que la mise à l’épreuve d’une idée sur le fonctionnement de l’univers, une idée qui amène à une conclusion. Une conclusion que l’on propose à la communauté scientifique pour avoir son aval.

« Puis, reprit-il, vous auriez préparé des explorateurs à la conquête du monde, avec pour arme la méthode scientifique, et vous leur auriez donné une mission historique : explorer le monde et comprendre comment il fonctionne, pour déterminer quel est le sens de notre vie sur terre.

« Vous saviez que vous aviez perdu vos certitudes sur un univers régi par Dieu, et peut-être même vos certitudes sur l’existence de Dieu Lui-même. Mais vous pensiez avoir trouvé une méthode pour établir un nouveau consensus, une méthode permettant même d’arriver à découvrir la nature des choses et de Dieu et le but de l’existence. Vous avez donc envoyé ces explorateurs et attendu leur rapport. »

Il s’interrompit et me regarda.

« Le Manuscrit dit que c’est à ce moment-là que nous nous sommes mis à éprouver la préoccupation dont nous commençons tout juste à nous défaire aujourd’hui. Nous avons envoyé ces explorateurs, mais l’univers était si complexe qu’ils n’ont pas pu revenir tout de suite.

– Quelle était la nature de cette préoccupation ?

– Reportez-vous en pensée à cette époque. La méthode scientifique ne pouvant apporter une explication concernant Dieu et l’objet de la vie humaine, il s’ensuivit un grand vide dans la culture occidentale. Nous avions besoin d’une nouvelle initiative. Et alors s’est présentée la solution la plus logique. Puisque nos explorateurs ne nous ont pas encore indiqué quelle est notre véritable situation spirituelle, pourquoi ne pas faire en attendant un pacte avec ce monde tel qu’il est ? Nous apprenons tout de même suffisamment de choses sur lui tous les jours pour le modifier à notre profit. Alors améliorons notre niveau de vie et notre sécurité ! »

Il me regarda et rit.

« Et c’est ce qui s’est passé. Il y a quatre siècles ! Nous nous sommes débarrassés de notre sentiment d’incompréhension en prenant ce monde à bras-le-corps, en conquérant la terre, en utilisant ses ressources pour améliorer notre situation. C’est seulement aujourd’hui, à la fin de ce millénaire, que nous comprenons ce qui s’est passé. Notre simple intérêt de départ s’est transformé en véritable préoccupation ; il nous a fallu la sécurité économique et la sécurité physique pour remplacer la sécurité spirituelle perdue. La question de la raison de notre existence a été graduellement réprimée et a disparu. »

Il me regarda intensément et poursuivit :

« Oeuvrer pour instaurer un mode de vie plus confortable est devenu une raison de vivre en soi et nous avons graduellement oublié la question originelle : nous ne savons toujours pas pourquoi nous survivons. »

Par le hublot je vis une grande ville sous les ailes de l’avion. À en juger par la direction suivie, je pensai que c’était Orlando en Floride. J’étais frappé par le plan géométrique des rues, l’organisation méthodique que les hommes avaient élaborée. Je jetai un coup d’oeil vers Dobson. Les yeux fermés, il paraissait dormir. Il m’avait parlé encore pendant une heure de la seconde révélation, puis le plateau-repas avait été servi et je lui avais raconté mes retrouvailles avec Charlène et la raison de mon voyage. Ensuite, j’ai voulu rester silencieux pour regarder les nuages et réfléchir à ce qu’il m’avait dit.

« Alors, intervint-il soudain, me regardant d’un air encore endormi, avez-vous réfléchi ? Avez-vous bien compris la seconde révélation ?

– Je n’en suis pas sûr. »

Il indiqua d’un geste les autres passagers.

« Pensez-vous avoir maintenant une vision plus claire du monde des hommes ? Voyez-vous ce qui nous a tous préoccupés ? Cela explique beaucoup de choses. Combien de gens connaissez-vous qui sont obsédés par leur travail, victimes de maladies psychosomatiques, stressés en permanence et qui n’arrivent pas à ralentir leur rythme. Ils ne le peuvent pas parce que leur train-train quotidien, qui réduit l’existence à des considérations pratiques, est une sorte de distraction. Et la distraction permet d’oublier que nous sommes ignorants de nos fins dernières.

« La seconde révélation éclaire notre conscience de l’histoire et du temps historique. Elle nous montre comment observer la culture au-delà de notre époque, sur tout un millénaire. Elle nous révèle la nature de notre préoccupation et donc nous élève au-dessus d’elle. Vous venez d’expérimenter cette histoire plus vaste, vous vivez donc dans un présent plus vaste ; lorsque vous observerez le monde maintenant, vous verrez clairement son obsession absolue du progrès économique.

– Qu’est-ce qu’il y a de mal à cela ? N’est-ce pas ce qui a rendu le monde occidental si fort ? »

Il rit bruyamment.

« Bien sûr, vous avez raison. Personne ne dit que c’était une erreur. Le Manuscrit dit au contraire que c’était une préoccupation nécessaire, une étape dans l’évolution humaine. Maintenant, cependant, nous avons passé assez de temps à prendre possession de ce monde. Il est temps de se réveiller, d’oublier le quotidien et de nous retourner vers la question originelle. Qu’y a-t-il derrière la vie ? Pourquoi sommes-nous là ? »

Je le regardai longuement et dis :

« Pensez-vous que les autres révélations répondent à cette question ? »

Dobson inclina la tête.

« Je crois qu’elles valent la peine d’être lues. J’espère que personne ne détruira le reste du Manuscrit avant que nous n’ayons eu la chance de le lire.

– Comment le gouvernement péruvien a-t-il pu croire qu’il pouvait détruire un document si important et s’en tirer sans dommage ?

– Oh, il le ferait en douce, le discours officiel étant tout simplement de nier l’existence du Manuscrit.

– La communauté scientifique ne prendrait-elle pas les armes ? »

Il me regarda d’un air résolu.

« C’est ce qui est en train de se passer. C’est pour cela que je retourne au Pérou. Je représente dix savants connus qui exigent la publication du Manuscrit original. J’ai écrit aux chefs des départements ministériels concernés à Lima pour annoncer mon arrivée et demander leur coopération.

– Je vois, je suis curieux de connaître leur réponse.

– Il y aura sans doute des dénégations, mais au moins, ce sera un commencement de démarche officielle. »

Il se détourna, perdu dans ses pensées, et je regardai par le hublot. Je me dis que l’avion qui nous hébergeait représentait quatre siècles de progrès ; nous avions beaucoup appris sur la manipulation des ressources terrestres. Combien de gens, combien de générations fallait-il pour créer la matière et l’intelligence nécessaires à l’existence de cet appareil ? Et combien passaient leur vie entière sur un seul menu détail technique, sans jamais lever la tête ?

À cet instant, la période historique que j’avais évoquée avec Dobson me sembla s’intégrer pleinement à ma conscience. Je pouvais voir clairement le millénaire comme s’il faisait partie de ma propre histoire. Un millier d’années plus tôt, nous vivions dans un monde où Dieu et la spiritualité humaine étaient définis clairement. Et nous l’avions perdu ou, mieux encore, nous ne nous étions pas satisfaits de cette explication. Nous avions envoyé nos explorateurs et, parce qu’ils étaient restés longtemps absents, nous nous étions laissé gagner par une préoccupation bien séculière, l’obsession du confort. Et le confort, nous l’avions ! Nous avions découvert des minerais qu’on pouvait allier entre eux et qui produisaient des tas de gadgets. Nous avions inventé des sources d’énergie, d’abord la vapeur, puis le gaz, l’électricité et la fission atomique. Nous avions industrialisé la production agricole, la fabrication des produits manufacturés et nous pouvions ainsi fabriquer des quantités considérables de biens matériels, rendant nécessaire l’existence d’énormes réseaux de distribution.

Le besoin de progrès était le moteur de toutes ces découvertes ; l’individu recherchait la sécurité, en attendant de connaître la vérité. Nous avions décidé de créer les conditions d’une vie plus agréable pour nous et nos enfants, et en moins de quatre cents ans nos préoccupations matérielles avaient permis de créer un monde où le confort pouvait être produit. Le problème était que notre folle quête du confort avait laissé les systèmes naturels de notre planète pollués et au bord de l’effondrement. Il fallait absolument arrêter tout ça.

Dobson avait raison. La seconde révélation rendait inévitable notre prise de conscience. Nous atteignions un pic dans notre culture. Nous comprenions ce que des générations avaient collectivement voulu faire, mais le fait de l’avoir compris nous laissait vides et ouverts à autre chose. Je pouvais presque apercevoir la fin de l’époque moderne à mesure que s’approchait la fin du millénaire. Une obsession vieille de quatre cents ans avait été satisfaite. Nous avions créé les conditions de la sécurité matérielle, et voilà que nous étions pour ainsi dire arrêtés dans notre élan et que nous nous demandions pourquoi nous l’avions recherchée.

Sur le visage des passagers qui m’entouraient, je pouvais lire encore les signes de la préoccupation matérielle, mais je détectais déjà des signes différents. Combien d’entre eux, me demandai-je, avaient déjà remarqué les coïncidences ?

L’avion piqua du nez et commença sa descente. On annonça l’atterrissage à Lima. J’indiquai à Dobson le nom de mon hôtel et lui demandai le nom du sien. Ils n’étaient pas très éloignés l’un de l’autre.

« Quels sont vos plans ? demandai-je.

– J’y ai bien réfléchi, répondit-il : en premier lieu, j’irai à l’ambassade américaine pour leur indiquer les motifs de ma visite ; comme ça il y aura une trace.

– Excellente idée !

– Ensuite je rencontrerai le plus de scientifiques péruviens que je pourrai trouver. Ceux de l’université de Lima m’ont déjà dit qu’ils ne savaient rien au sujet de ce Manuscrit, mais il doit y en avoir d’autres qui travaillent sur des fouilles et qui accepteront peut-être de parler. Et vous ? Qu’allez-vous faire ?

– Je n’en sais rien. Cela vous ennuierait-il, m’enquis-je, si je vous accompagnais ?

– Pas du tout, j’allais vous le proposer. »

Ayant pris nos bagages après l’atterrissage, nous sommes convenus de nous retrouver plus tard à l’hôtel de Dobson. Je sortis de l’aérogare et hélai un taxi dans la lumière faiblissante du crépuscule. L’air était sec et le vent vif.

Mon taxi était à peine parti que je remarquai qu’un autre avait quitté sa file pour nous suivre à distance. Il tourna aux mêmes croisements que nous et je pus distinguer une silhouette solitaire à l’arrière. Une sourde inquiétude m’envahit. Je demandai au chauffeur, qui comprenait l’anglais, de ne pas se rendre directement à l’hôtel, mais de rouler sans but précis un moment. Je lui dis que je m’intéressais aux monuments. Il obéit sans commentaire. L’autre taxi nous suivit. Qu’allait-il se passer ?

Lorsque nous fûmes arrivés à mon hôtel, je demandai au chauffeur de rester dans la voiture ; j’ouvris la portière et fis semblant de le payer. Le taxi suiveur s’était arrêté à quelque distance ; le passager était descendu et s’était dirigé lentement vers l’entrée de l’hôtel. Je remontai dans le taxi et refermai la portière en lui disant de démarrer. Comme nous nous éloignions, l’homme sortit dans la rue et nous regarda jusqu’à ce que nous ayons disparu. Je pouvais distinguer les traits du chauffeur dans le rétroviseur. Il me regardait attentivement, l’air tendu.

« Désolé, dis-je, j’ai décidé de changer d’hôtel. »

Je m’efforçai de sourire et lui indiquai l’hôtel de Dobson ; mais mon esprit se débattait devant l’autre choix possible : rentrer à l’aéroport et prendre le premier avion pour les États-Unis.

Un pâté de maisons avant l’hôtel, je fis arrêter la voiture.

« Attendez-moi ici, je reviens tout de suite. »

Les rues étaient pleines de gens, surtout de Péruviens. Mais je remarquai quelques Américains et Européens. La vue des touristes me rassura. À cinquante mètres de l’hôtel, je m’arrêtai. Quelque chose était en train de se passer. Soudain, des coups de feu éclatèrent et des cris se firent entendre. Les gens devant moi se jetèrent au sol, recouvrant tout le trottoir jusqu’à l’hôtel. Dobson courait vers moi, l’air égaré, emporté par la panique. Des gens s’élançaient derrière lui. L’un d’eux tira en l’air et donna à Dobson l’ordre de s’arrêter. En s’approchant de moi, il me reconnut, et cria : « Courez, courez, pour l’amour du ciel. » Je me retournai et fonçai dans une ruelle, pris de panique moi aussi. Au bout, se dressait une clôture de bois, haute d’environ deux mètres, qui fermait le passage. En l’atteignant, je bondis aussi haut que possible, réussis à m’agripper et à passer le genou par-dessus la clôture. Au moment de sauter de l’autre côté, je vis, dans la ruelle, Dobson qui s’enfuyait. Des coups de feu éclatèrent. Il trébucha et tomba. Je poursuivis ma course folle, sautant par-dessus des tas d’immondices et de vieux cartons. Je crus entendre des pas derrière moi, mais n’osai pas me retourner. Plus loin, la ruelle rejoignait une rue elle aussi pleine de gens qui ne semblaient pas du tout apeurés. En y parvenant, je jetai un coup d’oeil en arrière, le coeur battant à tout rompre. Il n’y avait personne. Je filai en marchant très vite pour me fondre dans la foule. Pourquoi Dobson s’était-il enfui à toutes jambes ? me demandai-je. Avait-il été tué ? « Une seconde, une seconde », me dit quelqu’un dans une sorte de murmure derrière moi. Je recommençai à courir, mais il m’attrapa le bras et le bloqua. « Attendez une minute, dit-il, j’ai vu ce qui s’est passé, je cherche seulement à vous aider.

– Qui êtes-vous ? dis-je en tremblant.

– Wilson James, je vous expliquerai tout plus tard. Ce qui est urgent pour le moment, c’est de ne pas rester dans la rue. »

Son attitude calme et résolue m’inspira confiance et je décidai de le suivre. Nous remontâmes la rue et pénétrâmes dans un magasin d’articles en cuir. Il fit un signe à un homme qui se tenait derrière le comptoir et qui nous dirigea vers une arrière-salle qui sentait le moisi. Il ferma la porte et tira les rideaux.

C’était un homme d’une soixantaine d’années, mais qui en paraissait beaucoup moins. Une lueur de jeunesse brillait dans son regard. Il avait la peau très brune et les cheveux noirs. Il semblait d’origine péruvienne, mais parlait l’anglais avec un accent presque américain. Il portait un T-shirt bleu vif et une paire de jeans.

« Vous serez en sécurité ici un moment, dit-il. Pourquoi vous pourchassaient-ils ? »

Je ne répondis pas.

« Vous êtes venu pour le Manuscrit, n’est-ce pas ?

– Comment le savez-vous ?

– Je suppose que l’homme qui était avec vous est ici pour la même raison, non ?

– Oui, il s’appelle Dobson, mais comment savez-vous que nous étions deux ?

– J’ai une chambre qui donne sur la ruelle. Je regardais par la fenêtre au moment où ils vous poursuivaient.

– Est-ce qu’ils ont tué Dobson ? demandai-je, terrifié à l’idée d’une réponse peut-être positive.

– Je ne le sais pas, dit-il, je n’ai pas pu voir. Quand j’ai constaté que vous aviez réussi à vous enfuir, j’ai filé dans l’escalier pour vous précéder. Je pensais pouvoir vous être utile.

– Pourquoi ? » Il sembla hésiter sur la réponse à donner. Puis il se fit chaleureux.

« Vous ne pouvez pas comprendre… j’étais là à la fenêtre et je repensai à un vieil ami… mort aujourd’hui… mort parce qu’il pensait que le Manuscrit devait être porté à la connaissance du public. Quand j’ai vu ce qui se passait, j’ai pensé que vous aviez besoin d’aide. »

Il avait raison, je ne comprenais rien à son explication, mais je le croyais sincère ; j’allais lui poser une autre question quand il dit :

« Nous pourrons continuer notre conversation plus tard, il vaut mieux chercher un endroit plus sûr.

– Attendez, Wilson, je veux seulement retourner aux États-Unis. Comment puis-je faire ?

– Appelez-moi Wil, dit-il. Je crois qu’il vous faut absolument éviter l’aéroport, en tout cas pendant un moment. S’ils continuent à vous rechercher, ils sont sûrs de vous y trouver. J’ai des amis à la campagne, ils vous cacheront. Il y a d’autres moyens de quitter le Pérou que l’avion. Quand vous le voudrez, ils vous diront comment faire. »

Il ouvrit la porte et scruta l’intérieur du magasin, puis sortit dans la rue pour s’assurer qu’il n’y avait aucun danger. Il revint et me fit signe de le suivre. Nous avons marché en direction d’une Jeep bleue qu’il m’avait indiquée ; en y montant, je vis, sur le siège arrière, de la nourriture, des tentes et des sacs bien préparés comme pour un long voyage.

Nous avons roulé en silence, et je me suis détendu sur mon siège pour réfléchir. J’avais l’estomac noué. Tout cela était trop inattendu… Et si j’avais été arrêté et jeté dans une geôle péruvienne ou tué de sang-froid ? Il fallait que j’analyse la situation. Je n’avais pas de vêtements de rechange, mais j’avais conservé une carte de crédit et de l’argent, et je faisais toujours confiance à Wil, sans raison précise.

« Qu’est-ce que vous et… comment s’appelle-t-il… Qu’est-ce que vous aviez donc fait pour que ces gens vous poursuivent ? demanda soudain Wil.

– Rien que je sache, répondis-je. J’ai fait la connaissance de Dobson dans l’avion, c’est un historien qui venait ici en mission officielle pour faire des recherches sur le Manuscrit ; il représente un groupe de scientifiques. »

Wil parut surpris.

« Le gouvernement était informé de sa visite ?

– Oui, il avait écrit à plusieurs ministères pour demander leur collaboration. Je ne peux pas croire qu’ils aient voulu l’arrêter. Il n’avait même pas sur lui de copie du texte.

– Il a une copie du Manuscrit ?

– Une copie des deux premières révélations.

– J’ignorais qu’il y avait des copies aux États-Unis. D’où les tient-il ?

– Au cours d’un voyage précédent, quelqu’un lui a parlé d’un prêtre qui connaissait le Manuscrit. Il n’a pas pu rencontrer le prêtre, mais il a trouvé les textes cachés derrière sa maison. »

Wil se rembrunit.

« José, dit-il.

– Qui ?

– C’est l’ami dont je vous ai parlé, celui qui a été tué. Il voulait faire connaître le Manuscrit dans le monde entier.

– Que lui est-il arrivé ?

– Il a été assassiné. On ne sait pas par qui. Son cadavre a été retrouvé dans une forêt à des kilomètres de chez lui. Mais je suis obligé de croire que ses meurtriers étaient ses ennemis.

– Le gouvernement ?

– Certaines personnes des milieux officiels de l’État et de l’Église.

– L’Église prendrait de tels risques ?

– Peut-être. L’Église est secrètement opposée au Manuscrit. Quelques prêtres isolés le comprennent et propagent ses idées. Mais ils doivent être prudents ! José en parlait sans précautions à tous ceux qui posaient des questions. Je lui ai répété bien des fois d’être plus nuancé, de ne plus donner de copies à n’importe qui. Il me répondait qu’il ne faisait que son devoir.

– Quand le Manuscrit a-t-il été découvert ?

– Il a été traduit pour la première fois voilà trois ans. Mais personne ne sait quand il a été découvert. L’original a traîné plusieurs années chez les Indiens, je pense, jusqu’à ce que José le découvre. Il l’a fait traduire en cachette. Bien sûr, quand l’Église a découvert son contenu, elle a tout fait pour le faire disparaître. Nous n’en avons plus que des copies. Nous croyons qu’ils ont détruit l’original. »

Wil s’était dirigé vers l’est de la ville, et nous traversions une zone d’irrigation sur une chaussée à deux voies très étroite ; nous sommes passés devant plusieurs cabanes en bois puis sommes arrivés devant une grande prairie entourée de clôtures de belle qualité.

« Est-ce que Dobson vous a parlé des deux premières révélations ?

– De la seconde. Une amie m’avait parlé de la première. Elle avait rencontré un prêtre, José sans doute.

– Et vous comprenez ces deux révélations ?

– Oui, je crois.

– Comprenez-vous que les rencontres fortuites ont un sens caché?

– On dirait que tout ce voyage que je viens de faire n’a été qu’une suite de coïncidences.

– C’est ce qui arrive quand vous êtes éveillé et que vous vous reliez à l’Énergie.

– Quand je me relie ? »

Wil sourit.

« C’est expliqué plus loin dans le Manuscrit.

– Je voudrais en savoir plus.

– Plus tard », fit-il en m’indiquant d’un hochement de tête une allée de gravier.

Trente mètres plus loin se dressait une modeste maison de bois. Wil arrêta la voiture sous un grand arbre à droite de la maison et stoppa le moteur.

« Mon ami travaille pour le compte d’une grande propriété agricole qui possède l’essentiel de la terre par ici, et il loge dans cette maison. Il est très puissant, et il est à fond pour le Manuscrit. Vous serez en parfaite sécurité chez lui. »

Une lumière s’alluma sous le porche, et un homme assez courtaud, visiblement un Péruvien, se précipita vers nous avec un large sourire, en criant quelque chose en espagnol d’un air enthousiaste. Il donna une petite tape affectueuse dans le dos de Wil à travers la vitre baissée de la voiture et me lança un coup d’oeil amical. Wil lui demanda de s’exprimer en anglais et me présenta.

« Il a besoin d’un peu d’aide, lui dit-il, il veut rentrer aux États-Unis, mais il lui faut se montrer très prudent. Je crois que je vais vous le confier. »

L’homme regarda Wil.

« Vous allez repartir à la chasse de la neuvième révélation, n’est-ce pas ?

– Oui », acquiesça Wil, sautant à bas de la Jeep.

J’ouvris la portière et suivis Wil et son ami qui se dirigeaient vers la maison en se disant des choses que je ne pouvais pas entendre. Lorsque je les rejoignis, l’homme déclarait :

« Je vais mettre en train les préparatifs », puis il s’éloigna. Wil se tourna vers moi.

« Que voulait-il dire quand il vous a parlé de la neuvième révélation ? lui demandai-je.

– Il existe une partie du Manuscrit qu’on n’a pas retrouvée. Il y a huit révélations dans l’original, mais on y mentionne une neuvième. Bien des gens l’ont recherchée en vain.

– Savez-vous où elle se trouve ?

– Non, pas vraiment.

– Alors, comment comptez-vous vous y prendre ? »

Wil sourit.

« De la même manière que José s’y est pris pour trouver les huit premières. Comme vous pour trouver les deux premières avant de me rencontrer. Si on peut relier et fabriquer assez d’énergie, des coïncidences se produisent de plus en plus souvent.

– Dites-moi comment faire… De quelle révélation s’agit-il ? »

Wil me regarda comme pour évaluer mon niveau de compréhension.

« Pour se relier à l’énergie, il ne suffit pas d’une révélation, il les faut toutes. Souvenez-vous, dans la seconde, de la description des explorateurs envoyés dans le monde pour découvrir le sens de la vie avec une méthode scientifique : ils ne revenaient pas tout de suite, n’est-ce pas ?

– Non.

– Eh bien, les autres révélations représentent les réponses qui finissent par revenir. Mais elles ne procèdent pas seulement de la science institutionnelle. Elles surgissent de nombreux points de vue très différents. Les découvertes de la physique, de la psychologie, du mysticisme et de la religion se fondent les unes aux autres pour former une synthèse nouvelle basée sur la perception des coïncidences.

« Nous approfondissons le sens de ces coïncidences, comprenons leur mode de fonctionnement, et ainsi nous reconstruisons morceau par morceau une vision nouvelle de la vie, révélation par révélation.

– Alors je veux apprendre tout de chaque révélation ; pouvez-vous me les expliquer avant de partir ?

– Non, je me suis aperçu que ce n’est pas comme cela que ça marche. Vous devez découvrir chacune d’elles de manière différente.

– Comment ?

– Tout simplement, ça se produit… Il ne servirait à rien de vous le dire. Vous pourriez bien posséder toute l’information nécessaire sur chacune d’elles sans avoir les révélations. Il vous faut les découvrir au cours de votre propre vie. »

Nous nous sommes regardés en silence, et Wil a souri. Parler avec lui me donnait une incroyable énergie.

« Pourquoi partir maintenant à la recherche de la neuvième ?

– Parce que c’est le moment. J’ai été guide ici, je connais bien le terrain et je comprends les huit premières. Avant de vous voir courir dans la ruelle, en pensant à José, j’avais déjà pris la décision de retourner dans le Nord. C’est là que je trouverai la neuvième révélation. J’en suis sûr. Et je ne rajeunis pas tous les jours… D’ailleurs, je me suis vu en songe la découvrant et accomplissant son message ; je sais que c’est la plus importante, qu’elle met toutes les autres en perspective et qu’elle nous révèle le vrai sens de la vie. »

Il s’interrompit, l’air grave.

« Une demi-heure plus tôt, je serais parti avec le sentiment diffus d’avoir oublié quelque chose. C’est justement à cet instant que vous êtes apparu dans la ruelle. »

Nous nous sommes regardés longuement sans rien dire.

« Pensez-vous que je doive vous suivre ?

– Et vous ?

– Je ne sais pas », fis-je en hésitant.

J’étais en proie à des sentiments confus : mon voyage à Lima, Charlène, Dobson, Wil, tout cela se bousculait dans ma tête. J’étais venu ici pour satisfaire une vague curiosité, et voilà que j’étais obligé de vivre caché comme un fugitif involontaire qui ne connaissait même pas l’identité de ses poursuivants. Et le plus étrange, c’est qu’à cet instant, au lieu de me sentir terrifié, j’étais plutôt excité et tendu vers l’avenir. J’aurais dû logiquement rassembler toute mon énergie pour rentrer chez moi, mais j’avais très envie d’accompagner Wil vers ce qui ne pouvait être qu’un danger plus grand encore.

Plus je réfléchissais aux solutions qui s’offraient à moi et plus je voyais qu’il n’y avait en réalité pas d’alternative. La seconde révélation avait mis un terme à la possibilité pour moi de revenir à mes préoccupations anciennes. Si je voulais rester en éveil, il fallait aller de l’avant.

« Je vais passer la nuit ici, dit Wil, comme ça vous avez jusqu’à demain matin pour vous décider.

– Ma décision est déjà prise. Je vous suis. »

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