Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Prophétie des Andes – 3 : Une question d’énergie.

James Redfield – La Prophétie des Andes – 3 : Une question d’énergie.

Nous nous sommes levés de bonne heure et avons roulé vers l’est toute la matinée sans pratiquement échanger une parole. Wil m’avait dit que nous traverserions les Andes vers une région appelée la Haute Forêt, un secteur de piémont couvert d’une végétation touffue, mais il n’en avait pas dit plus.

Je lui avais posé plusieurs fois des questions sur ses origines et sur notre destination, mais il m’avait poliment éconduit en indiquant qu’il voulait rester très attentif en conduisant. J’avais fini par me taire et regarder le paysage. Le spectacle naturel des pics montagneux était superbe.

Vers midi, alors que nous avions atteint la dernière crête, nous nous sommes arrêtés sur une aire de stationnement dominant les vallées pour manger quelque chose sans descendre de la Jeep et contempler le paysage un peu désolé. De l’autre côté de la vallée on voyait des collines plus basses, couvertes de végétation très dense. Wil me dit que nous passerions la nuit à la résidence Viciente, une ancienne demeure du XIXe siècle, autrefois bien de l’Église catholique. Un de ses amis en était aujourd’hui le propriétaire, m’expliqua-t-il ; il l’avait transformée en centre de conférences et de réunions d’affaires.

Après cette mince explication, nous avons démarré de nouveau en silence. Une heure plus tard, nous sommes arrivés à Viciente et avons pénétré dans la propriété par un imposant portail de pierre barré par une grille de métal, avant de nous engager sur une allée gravillonnée très étroite. Je posai de nouveau quelques questions précises à Wil sur Viciente et les raisons de notre visite ici, mais Wil les écarta de la même manière que le matin, non sans suggérer cependant que je contemple le paysage.

La beauté des lieux me frappa instantanément. Nous étions entourés de prairies et de vergers colorés, et l’herbe y paraissait inhabituellement verte et vigoureuse. Elle poussait même jusque sous les chênes géants qui se dressaient tous les trente ou quarante mètres dans les prés. Quelque chose me paraissait extraordinaire dans ces arbres, mais j’étais incapable de dire quoi.

Deux kilomètres plus loin, la route tournait vers l’est et commençait à monter. Au sommet se trouvait la résidence Viciente, une énorme bâtisse de style colonial espagnol construite en pierre grise et bois teinté. Elle pouvait bien avoir cinquante chambres ; une vaste galerie couverte longeait le mur sud dans son entier. Tout autour de la maison, des chênes géants dominaient des plates-bandes de plantes exotiques et des allées soignées, bordées de fougères et de fleurs. Des groupes de gens discutaient tranquillement sous la galerie et au milieu des arbres.

En sortant de la voiture, Wil s’attarda un moment pour admirer la vue. Au-delà de la maison, vers l’est, la colline s’abaissait graduellement jusqu’à devenir une petite plaine couverte de prairies et de forêts. Une nouvelle ligne de collines bleutées apparaissait au loin.

« Je vais aller vérifier qu’il y a bien des chambres pour nous, m’informa Wil. Faites donc un petit tour. Ça va vous plaire.

– Il faudrait être difficile. »

En s’éloignant, il se retourna et me recommanda :

« Surtout ne manquez pas les jardins botaniques. Je vous retrouverai au dîner. »

Wil avait manifestement une raison pour me laisser seul, mais cela m’était égal. Je me sentais très bien, et pas du tout anxieux. Il m’avait dit que le gouvernement ne faisait pas surveiller Viciente bien que le Manuscrit y fût souvent discuté, parce que le domaine rapportait beaucoup de dollars à l’État.

Plusieurs grands arbres et une allée se dirigeant vers le sud m’attirèrent. Les arbres cachaient une petite porte métallique, suivie d’un escalier de pierre conduisant à une prairie pleine de fleurs. Au loin se trouvaient un verger et une forêt. À la porte, je m’arrêtai pour admirer le spectacle.

« C’est merveilleux, non ? » dit une voix derrière moi.

Je me retournai prestement. Une femme proche de la quarantaine, portant un sac à dos, me regardait.

« Oui, je n’ai jamais rien vu de pareil. »

Nous avons contemplé un moment les terrasses, les plantes tropicales et les champs, et je lui ai demandé :

« Sauriez-vous par hasard où sont les jardins botaniques ?

– Bien sûr, c’est là que je vais, suivez-moi. »

Nous nous sommes présentés l’un à l’autre, avons descendu l’escalier et suivi le sentier manifestement très utilisé. Elle s’appelait Sarah Lorner, avait les cheveux couleur sable, les yeux bleus, et on aurait pu la trouver un peu gamine d’aspect si elle n’avait pas eu l’air si sérieux. Nous avons marché plusieurs minutes en silence.

« Est-ce votre première visite ici ? me demandât-elle.

– Oui, je ne connais presque rien de cet endroit.

– Moi, j’y suis venue plusieurs fois depuis un an, donc je peux vous éclairer. Il y a environ vingt ans, la résidence est devenue célèbre pour ses rencontres scientifiques internationales. Surtout des associations de physiciens et de biologistes. Et il y a quelques années… »

Elle hésita un peu, me regarda, et continua : « Avez-vous entendu parler du Manuscrit trouvé au Pérou ?

– Oui, et aussi des deux premières révélations. »

J’avais envie de lui confier mon engouement, mais je me retins, n’étant pas sûr de pouvoir lui faire entièrement confiance.

« C’est ce que je pensais, dit-elle, il me semblait que vous étiez en train de puiser de l’énergie ici. »

Nous avons traversé un pont de bois qui franchissait un torrent.

« Quelle énergie ? » demandai-je.

Elle s’arrêta, et s’appuyant sur la rambarde de bois, précisa :

« Savez-vous quelque chose de la troisième révélation ?

– Rien.

– Elle décrit une compréhension nouvelle du monde physique. Elle dit que les humains vont apprendre à percevoir une forme d’énergie autrefois invisible. La résidence Viciente est devenue le point de rencontre des scientifiques qui s’intéressent à l’étude de ce phénomène.

– Donc les savants croient à la réalité de cette énergie. »

Elle se retournait pour traverser le pont.

« Certains seulement, dit-elle, et nous prenons des coups pour ça !

– Alors vous êtes scientifique ?

– J’enseigne la physique dans une petite université du Maine.

– Alors pourquoi certains scientifiques ne sont-ils pas d’accord avec vous ? »

Elle se tut quelques instants, perdue dans ses pensées.

« Il faudrait que vous connaissiez l’histoire de la science », répondit-elle en me jetant un coup d’oeil latéral pour voir si je voulais poursuivre sur ce sujet. J’approuvai d’un signe de tête.

« Pensez à la seconde révélation quelques instants. Après la chute du monde médiéval, nous, les Occidentaux, avons compris que nous vivions dans un monde inconnu. En cherchant à comprendre la nature de l’univers, nous savions qu’il fallait séparer les faits des superstitions. Nous, les scientifiques, avons dû adopter une attitude particulière connue sous le nom de doute scientifique, qui exige une preuve indubitable pour toute affirmation sur le monde physique. Toute théorie indémontrable était écartée.

« Dieu sait, reprit-elle, que cette attitude nous a réussi avec tout ce qui est physique, les rochers, les corps solides, les arbres, tout ce que tout un chacun peut percevoir, même s’il doute. Nous sommes allés à la découverte et avons baptisé chaque chose, cherchant à comprendre comment tout s’emboîtait. Nous avons fini par conclure que tout était régi par une loi naturelle, que tout avait une cause physique directe. »

Elle me sourit.

« Vous voyez, les savants n’ont pas été différents des autres… Nous avons décidé comme tous les autres de chercher à dominer le monde où nous vivions. L’idée était de parvenir à une compréhension du monde qui le rendrait plus sûr, le doute nous maintenant concentrés sur des problèmes concrets. »

Nous avions suivi le sentier sinueux qui menait du pont à une petite prairie et vers une zone de bosquets.

« Grâce à cette attitude, la science a éliminé progressivement le doute et le bizarre de ce monde. Comme Newton, nous avons pensé que le monde était une énorme machine fonctionnant de manière prévisible. Parce que c’était tout ce que nous pouvions prouver. Des événements survenant concomitamment avec d’autres mais sans lien causal direct avec eux étaient réputés survenir par pur hasard.

« C’est alors que se placent deux séries de recherches qui allaient ouvrir nos yeux à de nouveaux mystères de l’univers. On a beaucoup écrit depuis deux décennies sur la révolution en physique, mais les vrais changements sont dus aux découvertes de la mécanique quantique et à Albert Einstein.

« Toute la vie d’Einstein a été consacrée à montrer que ce que nous percevons comme de la matière dure n’est pour l’essentiel que de l’espace vide traversé par un courant d’énergie. Cela est valable pour nos propres corps. Et la physique quantique, quant à elle, a découvert que, si nous considérons ces courants d’énergie à des échelles de plus en plus petites, des résultats spectaculaires s’ensuivent. Des expériences ont montré que si l’on découpe des petits « fragments » d’énergie, ceux qu’on appelle des particules élémentaires, et qu’on les observe, le fait de les observer suffit à modifier le résultat de l’observation, comme si ces particules subissaient l’influence du résultat attendu par l’expérimentateur. Cela est vrai même si des particules apparaissent dans des endroits où elles ne devraient pas se trouver, selon les lois de l’univers telles que nous les connaissons : en deux endroits en même temps, en avant ou en arrière dans le temps, etc. »

Elle s’arrêta pour m’observer.

« En d’autres termes, le fond même de l’univers, à sa source, ressemble à une sorte d’énergie pure, malléable selon les intentions humaines, d’une manière qui pose un défi à notre vieille explication mécaniste du monde, comme si notre intention, notre attente, faisaient que l’énergie coule dans le monde et affecte d’autres systèmes d’énergie. Ce qui est exactement ce que la troisième révélation nous amène à croire. »

Elle hocha la tête.

« Malheureusement, la plupart des scientifiques ne prennent pas cette théorie au sérieux. Ils restent sceptiques et attendent que nous la démontrions.

– Hé, Sarah ! Nous sommes là « , héla une voix lointaine.

À droite, à cinquante mètres entre les arbres, une silhouette apparut. Sarah me regarda.

« Il faut que j’aille discuter avec ces types quelques minutes. J’ai une traduction de la troisième révélation sur moi. Si vous voulez, installez-vous quelque part et lisez-en un peu avant que je ne revienne.

– Avec plaisir. »

Elle tira un dossier de son sac à dos, me le tendit et s’éloigna.

Je cherchai des yeux un endroit pour m’installer. Le sol forestier était épais, couvert de buissons et un peu spongieux. Mais à l’est le sol se redressait vers une petite éminence. Je me dirigeai dans cette direction.

Au sommet du tertre, je fus frappé de stupeur. C’était un nouveau spectacle d’une beauté indescriptible. Les chênes étaient espacés d’une quinzaine de mètres et leurs branches étaient entrelacées au sommet des arbres, de sorte que l’on marchait sous un dôme continu. Sur le sol poussaient des plantes tropicales aux feuilles immenses, de plus d’un mètre de hauteur. Ces plantes étaient parsemées de fougères et de buissons splendides couverts de fleurs blanches. Je trouvai un endroit sec et m’assis, humant l’odeur du sol et le parfum des fleurs.

J’ouvris le dossier et commençai la lecture de la traduction. Une brève introduction expliquait comment la troisième révélation apportait une vue nouvelle de l’univers physique. C’était ce que m’avait exposé Sarah. Vers la fin du second millénaire, prédisait le texte, les hommes découvriraient une énergie nouvelle, qui était à la base de toutes choses, nous compris, et qui en émanait.

Je réfléchis à cette idée quelques instants avant de tomber sur un passage qui me fascina : le Manuscrit disait que la perception humaine de cette énergie commence par une sensation augmentée de la beauté. Pendant que j’y pensais, le bruit de pas sur le sentier attira mon attention, et je vis Sarah à l’instant même où elle levait les yeux vers le tertre et me repérait.

« C’est formidable ici, dit-elle en me rejoignant. Êtes-vous arrivé au passage sur la beauté ?

– Oui, mais je ne suis pas certain d’avoir bien compris.

– Plus loin dans le texte, il y a des détails complémentaires. Mais je vous dis juste ceci : la perception de la beauté est une sorte de baromètre qui annonce à chacun de nous s’il est prêt ou non à percevoir l’énergie. C’est clair, parce que, si vous observez cette énergie, vous verrez qu’elle fait partie du même continuum que la beauté.

– On dirait que vous la voyez », dis-je.

Elle me regarda sans la moindre trace d’embarras.

« Oui, je la vois… mais le bénéfice le plus immédiat pour moi a été une appréciation beaucoup plus profonde de la beauté.

– Comment cela marche-t-il ? La beauté n’est-elle pas toute relative ? »

Elle secoua la tête.

« Les choses que nous jugeons belles peuvent être de nature différente, mais les caractéristiques que nous attribuons aux beaux objets sont semblables. Réfléchissez-y. Lorsque quelque chose nous semble beau, sa couleur, son volume, sa présence se trouvent amplifiés, non ? Ça se détache, ça brille, ça irradie presque à côté de la tristesse des autres objets. »

J’approuvai d’un signe.

« Regardez cet endroit, poursuivit-elle, je sais qu’il vous emballe, parce qu’il nous emballe tous. Ce coin frappe la vue ! Les couleurs et les formes semblent magnifiées. Eh bien, au stade immédiatement suivant de la perception, vous verrez un champ d’énergie planer sur chaque chose. »

J’ai dû paraître stupéfait, car elle ajouta :

« Je crois que nous devrions marcher vers les jardins ; ils sont à moins d’un kilomètre vers le sud. Je pense qu’ils vous intéresseront. »

Je la remerciai d’avoir pris la peine de m’expliquer le Manuscrit, à moi qu’elle n’avait jamais vu, et de me guider à travers Viciente. Elle haussa les épaules.

« Vous me paraissez avoir de l’intérêt pour ce que nous essayons de faire ici, expliqua-t-elle, et nous savons tous que nous sommes engagés ici dans un vaste effort d’information. Pour que ces recherches se poursuivent, il faut que les États-Unis et le reste du monde en entendent parler. Les autorités locales ne nous ont pas en odeur de sainteté. »

Une voix s’exclama derrière nous : « S’il vous plaît ! »

Nous nous retournâmes pour apercevoir trois hommes qui se dirigeaient rapidement vers nous sur le sentier. Ils paraissaient avoir tous trois la quarantaine bien sonnée et étaient vêtus avec recherche.

« L’un de vous pourrait-il me dire où sont les jardins botaniques ? demanda le plus grand des trois.

– Et pourriez-vous me dire ce que vous faites ici ? dit Sarah en retour.

– Mes collègues et moi sommes autorisés par le propriétaire des lieux à visiter les jardins et à parler avec qui voudra bien des prétendues recherches qui sont pratiquées ici. Nous appartenons à l’université du Pérou.

– On dirait que vous êtes en désaccord avec nos découvertes, dit Sarah en souriant, cherchant visiblement à détendre l’atmosphère.

– Absolument ! dit l’un des trois. Nous pensons qu’il est stupide de prétendre qu’on peut soudainement observer une mystérieuse énergie là où personne ne l’a jamais vue auparavant.

– Et avez-vous fait l’essai vous-même ? » interrogea Sarah.

L’homme feignit de n’avoir pas entendu et demanda de nouveau :

« Pouvez-vous nous indiquer la direction des jardins ?

– Bien sûr. À une centaine de mètres, vous verrez un sentier qui va vers l’est, suivez-le et, environ cinq cents mètres plus loin, vous y serez.

– Merci, dit le plus grand alors qu’ils reprenaient leur marche à toute vitesse.

– Vous les avez envoyés dans la mauvaise direction.

– Pas vraiment, il y a d’autres jardins aussi dans ce secteur-là, et les gens qui s’y trouvent sont mieux préparés à discuter avec des sceptiques de leur espèce. Nous voyons des gens comme ça de temps à autre ici, pas seulement des scientifiques, mais de simples curieux, qui ne comprennent pas le premier mot de ce que nous faisons… ce qui en dit long sur la difficulté que nous avons à nous comprendre entre scientifiques !

– Que voulez-vous dire ?

– La vieille attitude sceptique, comme je vous l’ai expliqué, avait des avantages quand on explorait les phénomènes visibles de l’univers, ou les arbres, les orages, etc. Mais il existe un autre groupe de phénomènes observables, plus subtils, et impossibles à étudier si on refuse de suspendre ou de mettre entre parenthèses son scepticisme pour rechercher tous les moyens imaginables de les observer. Une fois que ces phénomènes sont perçus, il n’y a plus qu’à retourner à sa rigueur scientifique.

– Très intéressant », conclus-je.

Devant nous, la forêt s’interrompait, et j’aperçus des dizaines de lopins cultivés, voués chacun à la culture d’une plante différente. La plupart paraissaient être des plantes alimentaires, de la banane à l’épinard. Sur la bordure est de chaque parcelle une large allée de gravier s’allongeait vers le nord en direction de ce qui semblait être une route ouverte au public. Trois petits hangars métalliques étaient disposés le long de l’allée et quatre ou cinq personnes travaillaient près de chacun d’entre eux.

« Je vois là quelques amis, dit Sarah en montrant du doigt le hangar le plus proche. Allons-y, je voudrais vous les présenter. »

Sarah me présenta à trois hommes et une femme, tous impliqués dans les recherches. Les hommes ne s’éternisèrent pas et s’excusèrent pour aller reprendre leur travail. La femme, une biologiste prénommée Marjorie, semblait avoir du temps pour bavarder. Je me tournai vers elle. « Quelles recherches faites-vous exactement ici ? » Elle parut un instant surprise, puis se reprit et dit en souriant :

« Pas facile de savoir par où commencer. Connaissez-vous le Manuscrit ?

– Le début seulement. Je viens de commencer la troisième révélation.

– Eh bien, c’est justement la raison de notre présence ici. Venez, suivez-moi. »

Nous avons contourné le hangar pour nous rendre près d’un parc de haricots, que je trouvai particulièrement vigoureux, sans trace aucune de maladie ni présence d’insectes. Les plants poussaient dans une sorte d’humus très léger, chacun étant assez éloigné de ses voisins pour que les feuilles ne se touchent pas. Elle indiqua d’un geste le plant le plus proche.

« Nous avons considéré chacun de ces plants comme un système énergétique complet et avons analysé tout ce qu’il lui fallait pour grandir : le sol, les composants, la lumière, l’eau. Nous avons découvert que l’écosystème total de chaque plant ne formait qu’un seul et même organisme, et que l’atteinte d’un seul de ses éléments avait un impact sur l’ensemble. »

Elle hésita avant d’ajouter :

« L’essentiel, c’est qu’une fois cette approche sur les relations énergétiques entreprise, nous avons constaté des résultats extraordinaires. Les plants dans notre échantillon n’étaient pas remarquablement plus grands mais, selon les critères nutritionnels classiques, ils étaient beaucoup plus riches.

– Comment avez-vous pu mesurer cela ?

– Ils contenaient plus de protéines, d’hydrates de carbone, de vitamines et de sels minéraux. »

Elle me regarda d’un air enthousiaste.

« Mais là n’a pas résidé la plus spectaculaire de nos découvertes. Nous avons trouvé que c’étaient les plants dont un humain s’occupait le plus qui étaient les plus forts.

– Que voulez-vous dire par s’occupait le plus ?

– Eh bien, vous savez, remuer le sol chaque jour, les vérifier, etc. Nous avons fait une expérience avec un segment de contrôle, une partie des plants étant laissés à eux-mêmes. Le résultat a été confirmé. Et en plus, nous avons engagé un chercheur à qui nous avons demandé non seulement de s’occuper des plants, mais de leur enjoindre mentalement de grandir. Il s’asseyait parmi eux, les regardait intensément et pensait avec force à leur croissance.

– Et le résultat… ?

– Ils ont grandi significativement plus vite et ils étaient plus forts.

– Mais c’est incroyable !

– Oui… »

Elle s’interrompit pour observer un vieil homme, la soixantaine dépassée, qui s’approchait de nous.

« Ce monsieur est un micronutritionniste, dit-elle à voix basse, il est venu pour la première fois ici il y a un an et a aussitôt demandé un congé sabbatique à l’université de l’État de Washington. C’est le professeur Hains, il est l’auteur d’études très connues. »

Je lui fus présenté. C’était un homme de haute taille, aux cheveux noirs, grisonnant aux tempes. À la demande de Marjorie, le professeur nous donna un résumé de ses recherches. Il s’intéressait au fonctionnement des organes du corps humain, mesuré par des tests de laboratoire très pointus, et tout particulièrement à l’influence de la qualité de la nourriture consommée.

Ce qui le fascinait le plus était le résultat d’une étude en particulier, qui montrait que, si les plantes très riches en éléments nutritifs qui croissaient à Viciente augmentaient fortement l’efficacité du corps humain, l’augmentation était très supérieure à ce que la somme des nutriments pouvait produire sur le corps humain. Un facteur inhérent à la structure de la plante elle-même induisait cette conséquence toujours inexpliquée.

Je regardai Marjorie, et dis :

« Donc, le fait de s’intéresser à ces plantes leur a donné quelque chose qui fortifie l’homme en retour ? Est-ce cela l’énergie mentionnée dans le Manuscrit ? »

Marjorie regarda le professeur. Avec un demi-sourire, il répondit :

« Je ne le sais pas encore. »

Je l’interrogeai sur ses futures recherches, et il me répondit qu’il voulait créer une réplique des jardins botaniques de Viciente dans l’État de Washington aux États-Unis. Son objectif était d’instaurer des recherches à long terme pour voir si les consommateurs de ces légumes et fruits auraient globalement plus d’énergie et une meilleure santé sur une longue période. Pendant qu’il parlait, je ne pouvais m’empêcher de jeter de temps en temps un coup d’oeil à Marjorie. Soudain, je la trouvai incroyablement belle ; son corps me parut plus long et plus mince, malgré ses jeans et son T-shirt fatigués. Elle avait les yeux marron foncé et la peau bronzée, et ses boucles retombaient sur son visage.

Je ressentis un grand attrait pour elle, et à cet instant même elle se tourna vers moi, me fixa dans les yeux et recula d’un pas.

« Je dois rencontrer quelqu’un, dit-elle, je vous reverrai peut-être plus tard. » Elle salua Hains, me lança un timide sourire, contourna le hangar et s’engagea dans le sentier.

Après quelques minutes de conversation avec le professeur, je pris congé et me dirigeai vers l’endroit où se tenait Sarah. Animée par une intensité manifeste, elle parlait toujours avec l’un des chercheurs, mais elle ne me quitta pas des yeux tandis que je m’avançais. Son interlocuteur sourit, remit de l’ordre dans ses papiers et pénétra dans le bâtiment.

« Alors, vous avez fait des découvertes ? me dit Sarah.

– Oui, répondis-je d’un ton distrait, on dirait que ces chercheurs font vraiment des choses intéressantes. »

Je regardais le sol lorsqu’elle dit : « Quand Marjorie vous a-t-elle quitté ? » En la regardant, je vis un petit sourire amusé sur son visage. « Elle m’a dit qu’elle avait quelqu’un à voir.

– L’avez-vous poussée à partir ? » dit-elle en souriant franchement.

Je ris.

« Sans doute, sans doute. Mais je ne lui ai rien dit.

– Ce n’était pas la peine, dit-elle. Marjorie a détecté un changement dans votre champ. C’était évident. Je m’en rendais compte même d’ici.

– Un changement dans mon quoi ?

– Dans le champ énergétique qui entoure votre corps. La plupart d’entre nous ici avons appris à les distinguer, en tout cas dans certains contextes. Lorsqu’une personne a une pulsion sexuelle, son champ énergétique devient ondulatoire et lance des ondes en direction de la personne qui est l’objet de la pulsion. »

Cela me parut complètement fou, mais, avant même que j’aie pu formuler le moindre commentaire, plusieurs personnes qui sortaient du hangar nous interrompirent.

« C’est l’heure des projections énergétiques, dit Sarah, vous ne voulez sûrement pas manquer ça. »

Nous avons suivi quatre jeunes étudiants jusqu’à une planche de plants de maïs ; en m’approchant, je vis que la planche était en réalité subdivisée en deux parties égales, d’environ cinq mètres carrés ; dans l’une les plants mesuraient soixante centimètres, dans l’autre à peine la moitié. Les quatre hommes se dirigèrent vers les plus grands plants, puis s’assirent, chacun occupant l’un des coins de la planche et tourné vers l’intérieur. Sur un mouvement de l’un d’entre eux, ils se mirent à regarder fixement les plants ; le soleil tardif de cette fin d’après-midi brillait derrière moi, baignant les planches d’une lumière douce et presque ambrée, mais les bois restaient sombres au loin. Les plants et les étudiants se détachaient nettement sur ce fond sombre. Sarah était debout près de moi.

« C’est parfait, dit-elle, regardez ! Vous voyez ?

– Je vois quoi ?

– Ils projettent leur énergie sur les plants. »

Je fixai la scène intensément, mais ne vis rien.

« Je ne vois rien du tout.

– Alors, accroupissez-vous, dit Sarah, et regardez bien l’espace entre les plants et les étudiants. »

Un bref instant, je crus voir une sorte de petite lumière, mais conclus que ce n’était qu’une image rémanente, ou que j’étais victime d’une illusion. J’essayai encore, puis renonçai.

« Rien à faire », dis-je.

Sarah me donna une tape affectueuse sur l’épaule.

« Ne vous en faites pas pour ça. C’est la première fois qui est la plus difficile ; il faut apprendre à modifier sa manière de regarder. »

L’un des étudiants nous a jeté un coup d’oeil, a mis un doigt sur ses lèvres, et nous sommes partis aussitôt vers le hangar.

« Devez-vous rester longtemps à Viciente ? me demanda Sarah.

– Sans doute pas, la personne que j’accompagne recherche la partie manquante du Manuscrit. »

Elle parut surprise.

« Je croyais qu’on avait tout trouvé, mais je me trompe peut-être. J’ai été tellement prise par la partie qui concerne mon travail que je n’ai pas pris le temps de lire le reste attentivement. »

Je mis soudain la main dans ma poche de pantalon, inquiet d’avoir peut-être perdu la traduction que m’avait donnée Sarah. Le dossier était roulé dans ma poche revolver. « Voyez-vous, reprit Sarah, nous avons découvert que les deux meilleurs moments dans la journée pour la conduction des champs énergétiques sont le lever du jour et le crépuscule. Si vous voulez, je vous retrouverai au lever du jour demain matin, et vous pourrez faire un nouvel essai. »

Elle tendit la main pour reprendre le dossier.

« Comme ça, je pourrai vous faire une copie de la traduction que vous pourrez emporter. »

Je réfléchis à sa proposition quelques secondes et décidai que de toute façon je n’avais rien à y perdre.

« D’accord. Mais il faut que je demande à mon ami si cela ne trouble pas ses projets. »

Je lui souris.

« Qu’est-ce qui vous fait croire que je peux apprendre à voir ce truc ?

– Disons que c’est une intuition. »

Nous nous sommes donné rendez-vous à six heures du matin sur la colline, et je suis reparti seul vers Viciente, une marche d’un bon kilomètre. Le soleil s’était couché, mais sa lumière éclairait encore vaguement les nuages gris sur la ligne d’horizon d’une lueur orangée. Il faisait frais, mais le vent ne soufflait pas.

Dans la résidence, une queue s’était formée devant les comptoirs de service de la vaste salle à manger. Je me dirigeai vers le début de la queue pour voir quels plats étaient proposés. Wil et le professeur s’y trouvaient, discutant tranquillement.

« Alors ? me demanda Wil, comment s’est passé votre après-midi ?

– C’a été passionnant.

– Je vous présente William Hains, dit Wil.

– Nous nous connaissons déjà. »

Le professeur approuva d’un signe de tête.

Je parlai de mon rendez-vous matinal du lendemain. Wil n’avait rien à y redire, car il devait encore voir deux personnes le matin, et ne pensait pas partir avant neuf heures. La queue s’ébranla, et les gens derrière moi m’invitèrent à me glisser devant eux pour rester avec mes amis.

« Alors, que pensez-vous de ce que nous faisons ici ? demanda Hains.

– Je ne sais pas, il me faut un peu de temps pour digérer tout ça ; cette idée de champs énergétiques est entièrement nouvelle pour moi.

– Leur réalité est nouvelle pour tout le monde ; ce qui est intéressant, c’est que la science a toujours recherché l’énergie : une sorte de matière commune à toute matière. Depuis Einstein surtout, la physique a tenté de décrire une théorie unifiée des champs. Je ne sais pas si c’est ce que nous avons trouvé, mais à tout le moins le Manuscrit a donné lieu à des recherches passionnantes.

– Que faudrait-il pour que la science accepte cette théorie ?

– Un moyen de mesure, dit-il. L’existence de cette énergie n’est pas tellement nouvelle. Les maîtres de karaté ont parlé d’une énergie chi seule capable d’expliquer leurs trucs comme de casser une brique en deux avec les mains, ou de rester assis sans que quatre hommes puissent vous déplacer. Et nous avons tous vu des athlètes accomplir des exploits comme rester en l’air un instant qui paraît interminable, et autres défis à la loi de Newton. Tout cela résulte de cette énergie cachée. Mais elle ne sera vraiment acceptée que lorsque beaucoup de gens auront constaté de visu son existence.

– Et vous, l’avez-vous déjà observée ?

– J’ai vu quelque chose, répondit-il. Cela dépend de ce que j’ai mangé.

– Comment cela ?

– Eh bien, les gens d’ici qui voient ces champs d’énergie consomment presque uniquement des légumes. Et ils ne consomment que ces plants très riches qu’ils font pousser eux-mêmes. »

Il indiqua le comptoir.

« Il y en a un peu là, mais, grâce à Dieu, on sert aussi du poisson et de la volaille pour des vieillards comme moi qui aiment la viande. Mais si je me force à modifier mon régime alimentaire, alors oui, je vois quelque chose. » Je lui demandai pourquoi il ne changeait pas radicalement son régime.

« Je n’en sais rien, les habitudes ont la vie dure. »

La queue s’ébranla de nouveau, et je commandai uniquement des légumes. Nous avons rejoint une vaste table commune et avons parlé avec nos voisins une bonne heure. Puis j’aidai Wil à sortir nos affaires de la Jeep.

« Avez-vous vu vous-même ces champs énergétiques ? « 

Il sourit et fit oui de la tête.

« Ma chambre est au premier, la vôtre au troisième. C’est la 306. Prenez votre clé au bureau. » !

Il n’y avait pas de téléphone dans la chambre, mais le réceptionniste m’assura qu’on frapperait à ma porte à cinq heures du matin précises. Je me couchai et réfléchis un peu ; l’après-midi avait été long et bien rempli ; je comprenais maintenant le silence de Wil. Il voulait que je fasse moi-même l’expérience de la troisième révélation.

On frappait à ma porte : cinq heures ! On frappa de nouveau et je criai « merci », me levai et regardai par la petite fenêtre à meneaux. Le seul signe du matin était une pâle lueur vers l’est.

J’allai me doucher, m’habillai en vitesse et descendis. La salle à manger était ouverte et, à ma surprise, était déjà bien remplie. Je ne pris que des fruits et me précipitai dehors.

Des bancs de brume passaient sur les jardins et s’accrochaient aux prairies lointaines. Des oiseaux chanteurs s’appelaient d’un arbre à l’autre. En m’éloignant de la résidence, je vis le soleil apparaître sur l’horizon par-dessus les arbres. Les couleurs étaient superbes. Le soleil était bleu profond sur l’horizon couleur pêche.

J’arrivai au tertre avec quinze minutes d’avance, m’assis le dos appuyé à un arbre, fasciné par les noeuds que faisaient les énormes branches au-dessus de moi. Quelques minutes plus tard, j’entendis des pas sur le sentier et regardai dans cette direction, pensant voir Sarah. Ce n’était pas elle, mais un inconnu. Il quitta le sentier et se dirigea vers moi sans m’avoir vu ; à moins de dix mètres, il m’aperçut et sursauta, ce qui m’en fit faire autant.

« Oh ! bonjour « , lança-t-il avec un fort accent de Brooklyn. Vêtu de jeans et portant de grosses chaussures de marche, il paraissait exceptionnellement athlétique et solide. Il avait les cheveux bouclés et un peu clairsemés, et semblait avoir la quarantaine.

Je fis un signe de tête.

« Pardon d’avoir foncé sur vous comme ça ! s’excusa-t-il.

– N’y pensez plus. »

Il me dit s’appeler Phil Stone, je me présentai et lui appris que j’attendais une amie.

« Vous faites sûrement des recherches ici, demandai-je.

– Pas vraiment ; je travaille pour une université du sud de la Californie ; nous faisons des recherches ailleurs sur la disparition de la forêt équatoriale, mais je viens me détendre ici chaque fois que je le peux. J’aime m’attarder dans des forêts très différentes comme ici. »

Il fit un grand geste.

« Savez-vous que la plupart des arbres ici ont au moins cinq cents ans ? C’est une vraie forêt vierge, une rareté. Tout est en parfaite harmonie. Les grands arbres filtrent la lumière qui protège des milliers de plantes tropicales en dessous. Les plantes sont généralement anciennes dans une forêt de ce type, mais ne poussent pas de la même manière. Ce qu’on voit ici ressemble plus à une forêt ancienne d’une zone tempérée.

– Je n’avais jamais rien vu de tel, dis-je.

– Je sais, il n’en reste guère. Presque toutes celles que je connaissais ont été bradées par le gouvernement à des sociétés d’exploitation forestière… Quel scandale qu’on puisse en arriver là ! Regardez l’énergie !

– Vous voyez de l’énergie ici ? »

Il me regarda d’un air curieux, comme s’il devait prendre une décision avant de me répondre. « Oui, dit-il finalement.

– Eh bien, moi je n’y suis pas arrivé ; répliquai-je, j’ai essayé hier au moment de la méditation sur les plantes dans les jardins.

– Moi non plus, je ne pouvais pas voir des champs énergétiques de cette dimension au début, j’ai dû commencer en regardant mes doigts.

– Comment ?

– Venez ici, dit-il en indiquant une zone où les arbres s’écartaient un peu les uns des autres, et où apparaissait un peu de ciel, je vais vous montrer. »

En y parvenant, il me dit :

« Baissez-vous et joignez les deux bouts de vos index. Maintenant, écartez-les de deux centimètres et regardez bien la zone qui les sépare. Que voyez-vous ?

– De la poussière !

– Négligez ça. Essayez de ne pas faire le point et rapprochez vos index, puis écartez-les de nouveau. »

Je lui obéis, sans trop savoir ce qu’il voulait dire en me demandant de ne pas faire le point. Je finis par regarder vaguement la zone prescrite, mes deux extrémités de doigts devinrent confuses, et à l’instant même je vis comme des traînées de fumée entre eux.

« Bon sang ! dis-je en lui décrivant ce que je voyais.

– C’est ça ! C’est ça ! Continuez un peu l’expérience. »

Je réunis quatre doigts, puis mes paumes, puis mes avant-bras. À chaque fois, je vis des rubans d’énergie flotter entre les parties de mon corps ; je baissai les bras et regardai Phil.

« Voulez-vous voir les miens ? » demanda-t-il.

Il se leva et recula un peu, plaçant sa tête et son torse de telle sorte que le ciel soit directement derrière lui. J’essayai quelques instants, mais un bruit troubla ma concentration. Je me retournai : c’était Sarah. Phil s’avança vers elle, souriant largement.

« Est-ce la personne que vous attendiez ? »

Sarah souriait elle aussi.

« Hé, mais on se connaît », dit-elle.

Ils se firent une bise amicale, puis Sarah me dit :

« Désolée d’être en retard. Mon réveil mental n’a pas fonctionné ! Mais je crois que je sais maintenant pourquoi. Cela vous a donné une chance de bavarder ensemble. Qu’avez-vous fait ?

– Il vient juste d’apprendre à voir un champ entre ses doigts. »

Sarah me regarda.

« L’année dernière, Phil et moi étions à cet endroit en train d’apprendre la même chose. »

Elle jeta un coup d’oeil à Phil.

« Mettons nos dos l’un contre l’autre. Il verra peut-être l’énergie entre nous. »

Ils se tinrent debout dos à dos devant moi. Je leur demandai de se rapprocher et ils se mirent à environ un mètre vingt de moi. Ils se détachaient contre le ciel, toujours bleu indigo dans cette direction. À ma surprise, l’espace entre eux semblait plus « léger ». Il était jaune ou jaune rosé.

« Il le voit », dit Phil, lisant l’expression sur mon visage.

Sarah se tourna et prit Phil par le bras ; ils se reculèrent lentement jusqu’à ce qu’ils soient à environ trois mètres. Autour de leurs torses flottait un champ d’énergie rose pâle.

« Voilà », dit Sarah avec le plus grand sérieux. Elle s’était rapprochée de moi et était venue s’asseoir à mes côtés. « Regardez maintenant la beauté de ce qui vous entoure. » Je fus immédiatement saisi par les formes qui m’entouraient. Je semblais capable de jauger avec précision chacun des grands chênes d’une manière globale, sans repérer chaque détail. Je voyais aussitôt la forme et la configuration uniques des énormes branches. Mon regard allait de l’une à l’autre. Faire cela semblait accroître la présence de chacun de ces chênes, comme si je les avais vus, ou les appréciais, pour la première fois.

Soudain le feuillage tropical sous les frondaisons attira mon regard et je scrutai de nouveau chaque plante. Je voyais aussi l’association entre le végétal et ses voisines, comme s’ils formaient de petites communautés. Par exemple, le grand bananier était souvent environné de petits philodendrons eux-mêmes placés au-dessus de petites fougères. En considérant ces ensembles, je fus frappé par leur caractère unique et leur présence.

À moins de quatre mètres, un feuillage attira mon attention. J’avais souvent eu chez moi une plante d’intérieur de ce type, de la famille des philodendrons. Vert foncé, son feuillage s’étendait sur environ un mètre vingt de largeur. Cet arbuste paraissait en pleine santé.

« Oui, allez-y, regardez-le, mais doucement », proposa Sarah.

En faisant ce qu’elle disait, je jouai avec la profondeur de champ de mon regard. À un moment j’essayai de voir jusqu’à environ vingt centimètres de chaque côté de la plante ; je finis par apercevoir des éclats de lumière, puis, d’un seul coup, avec un effort d’accommodation, je discernai une bulle de lumière blanche qui entourait la plante.

« Ça y est, je vois quelque chose.

– Continuez », dit Sarah.

Je reculai, saisi par un choc énorme. Autour de chaque plante dans mon champ de vision, un halo de lumière blanchâtre, léger, visible, mais très transparent, apparaissait de telle sorte qu’aucune forme ou couleur d’aucune plante ne soit cachée. Je me rendis compte que ce que je voyais était une extension de la beauté unique de chaque plante, son irradiation. C’était comme si j’avais d’abord vu chacune des plantes, puis sa beauté unique, sa présence, et que quelque phénomène avait amplifié la beauté pure de ses caractéristiques physiques : c’était l’instant même où j’avais vu les champs d’énergie.

« Essayez de bien regarder ceci », dit Sarah.

Elle s’assit devant moi et se mit face au philodendron. Un nimbe de lumière blanchâtre qui entourait son corps s’ouvrit et alla engloutir le philodendron. Le diamètre du champ énergétique de la plante s’augmenta aussitôt de plusieurs dizaines de centimètres.

« Incroyable ! » m’exclamai-je, ce qui provoqua une cascade de rires chez mes deux amis.

Bientôt je les rejoignis, conscient de l’étrangeté du phénomène auquel j’avais assisté, mais ne ressentant aucun malaise devant lui, alors que quelques minutes plus tôt j’aurais nié qu’il fût possible. Je me rendais compte que la perception des champs, plutôt que de paraître surréaliste, renforçait en moi le sentiment de la réalité des choses.

En même temps cependant, tout, autour de moi, semblait différent. Je ne trouvais guère mieux, pour point de comparaison, qu’un film qui, par des artifices de colorisation, aurait donné un aspect enchanté ou mystique à une forêt. Les plantes, les feuilles, le soleil prenaient maintenant une dimension nouvelle, dans la vibration de la lumière la vie s’affirmait, et peut-être même une conscience, au-delà de la conception admise. Après avoir expérimenté cette perception, je ne pourrais plus jamais considérer une forêt de la même façon.

Je regardai Phil.

« Asseyez-vous et concentrez votre énergie sur le philodendron, lui dis-je. J’aimerais pouvoir comparer. »

Il sembla hésiter.

« Non, je ne peux pas. Et je ne sais pas pourquoi. »

Je regardai Sarah.

« Certains y arrivent, d’autres pas, dit-elle. Nous ne savons toujours pas pourquoi. Marjorie doit faire passer des tests à ses candidats étudiants avant de les engager. Deux psy sont en train d’étudier les corrélations entre cette capacité et certaines dispositions psychologiques, mais il n’y a encore rien de sûr.

– Laissez-moi tenter ma chance ! dis-je.

– D’accord », répondit Sarah.

Je m’assis face à la plante, les deux autres se plaçant à angle droit par rapport à moi. « Alors, qu’est-ce que je dois faire ?

– Consacrez toute votre attention à la plante, comme si vous vouliez lui insuffler votre énergie. »

Je regardai la plante, et imaginai l’énergie qui y pénétrait, et, deux minutes plus tard, me tournai vers les deux autres.

« Désolée, dit Sarah, vous ne faites visiblement pas partie des élus. »

Je jetai un coup d’oeil moqueur à Phil.

Des voix furieuses parvenant du sentier en contrebas interrompirent notre conversation. On pouvait apercevoir à travers les arbres un groupe d’hommes qui parlaient avec colère.

« Qui sont ces gens ? demanda Phil.

– Je l’ignore. Sans doute encore des personnes opposées à notre entreprise. »

J’inspectai d’un coup d’oeil la forêt environnante ; tout semblait normal.

« Oh, je ne vois plus du tout les champs d’énergie !

– Certaines choses vous font perdre vos moyens, on dirait ? » dit Sarah.

Phil sourit et me donna une petite tape sur l’épaule.

« C’est comme faire de la bicyclette ! Vous pourrez recommencer n’importe quand maintenant. Il vous suffit de voir la beauté et de partir de là. »

Je me souvins brusquement de l’heure. Le soleil était monté à l’horizon, et une petite brise agitait les arbres. Il était huit heures moins dix.

« Je crois qu’il est l’heure de rentrer. »

Sarah et Phil m’accompagnèrent. En marchant, j’observai les collines boisées.

« Quelle beauté ! Dommage qu’il n’y ait pas d’endroits semblables aux États-Unis.

– Une fois que vous aurez vu les champs d’énergie dans d’autres régions, vous vous rendrez compte à quel point cette région-ci a une forêt dynamique. Voyez ces chênes. Ils sont rarissimes au Pérou, mais poussent ici à Viciente. Une forêt traitée, surtout celle dont le peuplement naturel a été éliminé pour faire place au pin plus rentable, a un champ énergétique très faible, et une ville, mis à part les gens, dégage un type d’énergie très différent. »

Je tentai d’observer les plantes le long du sentier, mais la marche avait dissipé ma concentration.

« Vous êtes sûr que je reverrai ces champs ? demandai-je.

– Absolument, répondit Sarah, je n’ai jamais vu quelqu’un ne plus y arriver s’il y a assisté personnellement au moins une fois. Un jour nous avons eu ici un chercheur en ophtalmologie ; il était survolté après avoir vu les champs. Il se trouve qu’il avait travaillé sur certaines anomalies de la vue, comme le défaut de perception des couleurs, et qu’il avait retiré de ses recherches la conviction que certains êtres humains peuvent avoir des récepteurs paresseux dans l’oeil. Il avait montré à certains patients comment voir des couleurs qu’ils n’avaient jamais pu distinguer. Pour lui, capter les champs d’énergie relevait de la même démarche, le réveil d’autres récepteurs endormis ; n’importe qui devait y arriver.

– Je voudrais bien habiter près d’un endroit comme celui-ci, songeai-je.

– Comme tout le monde, se moqua Phil, qui regarda Sarah et ajouta : Le docteur Hains est-il encore là ?

– Oui, dit Sarah, il ne peut pas partir. »

Phil me regarda :

« Voilà un type qui fait des recherches intéressantes sur ce que l’énergie peut nous apporter…

– Je lui ai parlé hier.

– À ma dernière visite, poursuivit Phil, il m’a raconté qu’il aimerait bien entamer une recherche sur les effets physiques de la pure et simple proximité d’environnements riches en énergie, tels que cette forêt.

– Moi, je les connais déjà, intervint Sarah : dès que je pénètre en voiture dans ce domaine, je me sens déjà mieux. Tout y est comme amplifié. Je me sens plus forte, je pense plus clairement et plus vite. Et les visions que j’ai de tout cela et des rapports avec mon travail en physique sont incroyables.

– Sur quoi travaillez-vous ? dis-je.

– Vous souvenez-vous de m’avoir entendue parler des expériences sur les particules qui apparaissent sous forme de petits atomes là où le savant s’attend à les rencontrer ?

– Oui.

– Eh bien, j’ai essayé de construire quelque chose à partir de ça ; pas vraiment pour apporter une solution aux recherches faites par ailleurs sur les particules subatomiques, mais pour explorer des questions dont je vous ai parlé : dans quelle mesure l’univers physique, fait de cette même énergie, répond-il à nos attentes ? Dans quelle mesure nos attentes sont-elles responsables de ce qui nous arrive ?

– Vous voulez parler des coïncidences ?

– Oui, pensez aux événements de votre vie. La vieille théorie newtonienne est que tout arrive par hasard, qu’on a beau prendre les décisions appropriées, chaque événement a sa propre causalité intrinsèque indépendante de notre comportement.

« Après les découvertes récentes de la physique, nous sommes en droit de nous demander si l’univers n’est pas plus dynamique que cette théorie le prétend. Peut-être l’univers fonctionne-t-il de manière mécaniste, mais cela ne l’empêche pas de répondre avec quelque subtilité à l’énergie mentale que nous projetons vers lui. Pourquoi pas ? Si nous pouvons faire pousser les plantes plus vite, peut-être pouvons-nous provoquer certains événements, ou les ralentir.

– Le Manuscrit mentionne-t-il cela ? » Sarah sourit.

« Bien sûr, c’est de là que nous viennent toutes ces idées. »

Elle fouilla dans son sac en marchant et sortit un dossier.

« Voilà votre copie. »

Je regardai rapidement ce qu’elle me tendait et le mis dans ma poche. Nous traversions le pont et je ralentis un instant pour observer les couleurs et les formes des plantes. Je modifiai la mise au point de mon regard et vis aussitôt les champs d’énergie de tout ce qui m’entourait. Sarah et Phil avaient tous deux de grands champs jaune-vert autour d’eux, mais celui de Sarah se teintait parfois brusquement de rose.

Ils s’arrêtèrent brutalement et scrutèrent attentivement le sentier. Une sorte de crainte m’envahit, mais j’étais décidé à ne pas perdre ma vision de l’énergie. C’était le plus grand des savants de l’université du Pérou qui s’approchait, celui qui avait demandé la direction des jardins la veille. Autour de lui flottait une zone rouge. Il se tourna vers Sarah et dit d’un ton condescendant :

« Vous êtes une scientifique, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Alors, comment tolérez-vous cette espèce de science qui a cours ici ? J’ai vu les jardins et je ne peux pas croire un mot de toutes ces histoires. Vous n’expliquez rien du tout. Il pourrait y avoir des quantités de raisons à la croissance de ces plantes.

– On ne peut pas tout expliquer. Nous recherchons des tendances générales. »

Je sentis Une colère rentrée dans la voix de Sarah.

« Mais il est absurde de postuler qu’une énergie récemment devenue visible sous-tend la physique des êtres vivants. Vous n’avancez aucune preuve.

– C’est justement la preuve que nous cherchons.

– Alors, comment postuler l’existence de quelque chose sans avoir de preuve ? »

Les deux voix étaient maintenant exaspérées, mais je n’écoutais que vaguement. Ce qui m’intéressait, c’était la dynamique de leurs champs énergétiques. Au début de la discussion, Phil et moi nous étions reculés de quelques pas, et Sarah et le Péruvien s’étaient arrêtés, face à face, à environ quarante centimètres l’un de l’autre. Aussitôt, leurs champs avaient paru se densifier et s’agiter, comme sous le coup d’une vibration interne. À mesure que la discussion se déroulait, les deux champs s’entremêlaient. Lorsque l’un des deux interlocuteurs affirmait quelque chose, son champ semblait aspirer l’autre. Mais, à la réponse de l’autre, la même opération s’inversait. En langage technique, on aurait dit qu’avoir raison équivalait à capturer le champ de l’adversaire et à l’attirer dans le sien.

« D’ailleurs, disait Sarah au professeur, nous avons observé le phénomène que nous essayons de comprendre. »

L’homme jeta à Sarah un regard dédaigneux.

« Alors vous êtes aussi folle qu’incompétente ! »

Et il partit à grandes enjambées.

« Et vous, vous n’êtes qu’un dinosaure ! » lui cria Sarah, ce qui eut pour effet de provoquer un fou rire chez Phil et moi. Mais Sarah restait tendue.

« Ces gens-là ont l’art de me rendre folle ! pesta-t-elle alors que nous reprenions notre marche sur le sentier.

– N’y pensez plus, dit Phil, vous savez bien qu’il en vient de temps en temps ici !

– Mais pourquoi autant, et pourquoi maintenant ? »

En m’approchant de la résidence, j’aperçus Wil affairé autour de la Jeep. Les portières étaient ouvertes, et du matériel était étalé sur le capot. Il m’aperçut aussitôt et me fit signe de venir.

« On dirait que notre départ est tout proche », constatai-je.

Mon commentaire marqua la fin d’un silence de dix minutes qui avait commencé après que j’avais tenté d’expliquer à Sarah comment s’était comporté son champ énergétique pendant la dispute. Visiblement, je m’y étais mal pris, car mes remarques n’avaient provoqué que des regards vides et nous avaient tous trois plongés dans une réflexion solitaire.

« J’ai été très heureuse de vous connaître », dit Sarah en me tendant la main.

Phil regardait en direction de la Jeep.

« Est-ce bien Wil James ? Est-ce avec lui que vous voyagez ?

– Oui. Pourquoi ?

– Je me demandais… Je l’ai déjà vu ici. Il connaît le propriétaire et il fait partie des pionniers qui ont encouragé la recherche sur les champs d’énergie ici.

– Venez, je vais vous présenter à lui.

– Non, je dois y aller, dit-il. Mais je vous reverrai, car je suis sûr que vous ne pourrez plus vous passer de cet endroit.

– Vous avez raison. »

Sarah déclara qu’elle aussi devait nous quitter, et que je pourrais toujours reprendre contact avec elle via la résidence. Quelques instants encore, je leur exprimai mes remerciements pour les leçons données.

Sarah prit une mine grave.

« Voir l’énergie de ses propres yeux, acquérir cette perception nouvelle du monde physique, ça s’attrape comme une maladie contagieuse. Nous ne pouvons pas dire pourquoi, mais nous savons qu’une personne qui fréquente des gens qui voient l’énergie finit toujours par la voir elle-même. Alors, allez-y, montrez-la à d’autres. »

Je fis oui de la tête et me dirigeai vers la Jeep. Wil m’accueillit avec un sourire.

« Êtes-vous prêt ? demandai-je.

– Presque. Comment s’est passée votre matinée ?

– Passionnante, j’ai beaucoup à vous raconter.

– Eh bien, gardez tout ça pour vous pour le moment. Il faut partir. L’atmosphère n’est plus très amicale… »

Je m’approchai.

« Que se passe-t-il ?

– Rien de trop grave, je vous expliquerai. Allez chercher vos affaires. »

Je me rendis à la résidence et y pris les rares affaires que j’avais laissées dans ma chambre. Wil m’avait informé que mon séjour était gratuit, que j’étais l’invité du propriétaire, j’allai donc rendre ma clé au concierge et regagnai la Jeep.

Wil était occupé à vérifier quelque chose sous le capot. Il le ferma quand je m’approchai.

« Tout est en ordre. Allons-y. »

Nous avons quitté le parking et pris la route privée menant à la grand-route ; plusieurs voitures en firent autant en même temps que la nôtre.

« Alors, qu’est-ce qui se passe ? m’enquis-je.

– Un groupe de responsables locaux et quelques scientifiques se sont plaints des gens qui dirigent ce centre de conférences. Ils ne disent pas que des choses illégales s’y passent. Seulement que quelques-uns des visiteurs sont indésirables, parce qu’ils sont de faux scientifiques. Mais ces personnes pourraient nous causer beaucoup d’ennuis, et la résidence risquerait d’être amenée à fermer. »

Je le regardai attentivement, et il poursuivit : « Vous voyez, la résidence reçoit généralement plusieurs groupes en même temps. Quelques-uns seulement entreprennent des recherches sur le Manuscrit. Les autres travaillent sur des sujets propres à leur discipline et choisissent le lieu parce qu’il est beau. Si les responsables locaux se fâchent réellement et créent une atmosphère déplaisante, ces groupes ne viendront plus.

– Je croyais que ces gens étaient trop heureux de voir les dollars affluer ici ?

– C’est ce que je croyais aussi. Quelque chose a dû les irriter. Est-ce que les gens dans les jardins ont compris ce qui se passait ?

– Pas vraiment… Je crois qu’ils se sont simplement demandé pourquoi il y avait tant de personnes en colère. »

Wil resta silencieux. Nous avons franchi la grille et pris la route vers le sud-est. Un mille plus loin, nous avons bifurqué sur une route qui filait vers la chaîne de montagnes visible au loin.

« Nous allons passer tout à côté des jardins », prévint Wil.

J’apercevais les hangars métalliques et les plates-bandes. À cet instant, une porte s’est ouverte et mon regard a croisé celui de la personne qui sortait, c’était Marjorie ; elle a souri, s’est tournée dans ma direction. Nous nous sommes observés longuement.

« Qui était-ce ? demanda Wil.

– Une femme que j’ai rencontrée hier. »

Il approuva et changea de sujet.

« Avez-vous pu lire le texte de la troisième révélation ?

– On m’en a donné une copie. »

Il ne répondit pas, apparemment perdu dans ses pensées, aussi je sortis la traduction de ma poche et repris ma lecture à l’endroit où je l’avais laissée. Le texte parlait de la nature de la beauté et expliquait que c’était en partant de cette perception que les hommes apercevraient les champs d’énergie. Une fois ce stade atteint, notre compréhension de l’univers physique se transformerait radicalement.

Par exemple, nous consommerions encore plus d’aliments riches en énergie, nous comprendrions que certains lieux irradient plus d’énergie que d’autres, les radiations les plus fortes provenant des sites naturels les plus anciens et les mieux préservés, surtout les forêts. Wil parla soudain.

« Dites-moi ce que vous avez ressenti dans les jardins. »

Je lui relatai de mon mieux les événements de ces deux derniers jours, et lui parlai des gens que j’avais rencontrés. Quand j’évoquai ma rencontre avec Marjorie, il sourit.

« Qu’est-ce que vous avez dit à ces gens sur les autres révélations et le rapport entre ces révélations et leur présence dans les jardins ?

– Rien du tout, parce que au début je n’avais pas confiance en eux, et parce que après j’ai pensé qu’ils en savaient plus que moi.

– Je crois que vous auriez pu leur donner des informations importantes si vous aviez été plus ouvert.

– Quelles informations ? »

Il me regarda avec affection.

« Vous seul le savez. »

Je ne trouvai rien à répondre et je me mis à regarder le paysage. Il devenait de plus en plus rocheux et tourmenté. Des blocs de granit surplombaient la route.

« Que pensez-vous du fait que vous avez revu Marjorie en quittant le domaine ? » demanda soudain Wil.

J’allais lui dire : « Juste une coïncidence », mais je répondis : « Je ne sais pas, et vous ?

– Je ne crois pas que quoi que ce soit arrive par hasard. Pour moi, cela signifie que vous avez encore des choses à faire ensemble, ou que vous avez à vous dire quelque chose que vous avez gardé pour vous. »

Cette idée m’intrigua, mais elle me perturba aussi. Toute ma vie, on m’avait accusé d’être trop distant, d’être un questionneur qui ne se livrait pas lui-même. Pourquoi diable cela revenait-il sur le tapis ?

Je m’aperçus aussi que mon état d’âme avait changé. À Viciente, je m’étais senti aventureux et compétent, et voilà que je me sentais envahi par une sorte de dépression teintée d’angoisse.

« Vous avez attaqué mon moral », lui dis-je.

Il rit bruyamment et déclara :

« Ce n’est pas moi, c’est l’effet du départ de Viciente. L’énergie des lieux vous rend fort. Pourquoi croyez-vous que tous ces savants se rassemblent aussi souvent ici ? Ils ne savent pas pourquoi ils s’y sentent aussi bien. »

Il me regarda dans les yeux.

« Mais nous, nous le savons, n’est-ce pas ? »

Il regarda la route et de nouveau se tourna vers moi, plein de bonté :

« Il faut rassembler votre propre énergie quand vous quittez un endroit pareil. »

Je le considérai, surpris, et il me sourit d’un air rassurant. Nous sommes restés silencieux un bon moment, et il a repris :

« Dites-moi tout ce qui s’est passé dans les jardins. »

Je continuai mon récit, et il parut stupéfait quand je lui annonçai que j’avais moi-même vu des champs d’énergie, mais ne fit aucun commentaire.

« Et vous, les voyez-vous ? demandai-je.

– Oui. Continuez. »

Je relatai tout sans être interrompu jusqu’à ce que je mentionne la dispute entre Sarah et le Péruvien, et ce que j’avais observé des distorsions de leurs champs énergétiques.

« Et qu’ont dit Sarah et Phil de ce phénomène ?

– Rien. Ils ne semblaient pas posséder d’explication valable.

– C’est bien ce que je pensais, dit Wil. Ils sont tellement fascinés par la troisième révélation qu’ils n’ont pas progressé. La quatrième a justement trait à la lutte pour l’énergie entre les hommes.

– La lutte pour l’énergie ? »

Il sourit et indiqua d’un geste la traduction que j’avais à la main.

Je repris ma lecture. Le texte parlait de la quatrième révélation ; il affirmait qu’un jour les hommes comprendraient que le monde comporte une seule énergie dynamique, qui peut nous tenir en vie et répondre à nos attentes. Mais nous comprendrions aussi que nous avons été coupés de cette source d’énergie et que c’est la raison de notre inconfort, de notre faiblesse, de nos angoisses.

Devant ce manque, les hommes ont toujours tenté d’augmenter leur énergie personnelle de la seule manière qu’ils connaissent : en essayant de la voler aux autres avec des armes psychologiques. Cette concurrence inconsciente explique tous les conflits entre les hommes dans le monde.

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