Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Prophétie des Andes – 4 : La lutte pour le pouvoir.

James Redfield – La Prophétie des Andes – 4 : La lutte pour le pouvoir.

Un nid-de-poule sur la chaussée gravillonnée fit rebondir la Jeep et me réveilla. Je consultai ma montre : trois heures de l’après-midi. Je m’étirai pour mieux me réveiller et ressentis aussitôt une vive douleur dans le dos.

Le trajet avait été vraiment épouvantable. Après avoir quitté Viciente, nous avions roulé sans arrêt, changeant de direction très souvent comme si Wil cherchait quelque chose qu’il ne trouvait pas. Nous avions passé la nuit dans une petite auberge ; les lits y étaient durs et j’avais à peine dormi. Maintenant, après une seconde journée de voyage aussi éprouvante, j’étais prêt à me plaindre.

Je jetai un coup d’oeil à Wil. Il scrutait la route avec une telle attention que je ne pus me résoudre à l’interrompre. Il avait exactement le même air que quelques heures plus tôt lorsqu’il m’avait regardé et avait dit qu’il fallait qu’on s’arrête pour parler.

« Vous souvenez-vous que je vous ai clairement expliqué que les révélations devaient être découvertes une à la fois ?

– Oui.

– Croyez-vous que chacune finira par se présenter à vous ?

– Eh bien, jusqu’à présent, cela a été le cas », fis-je avec un demi-sourire.

Wil me répondit sans changer d’expression.

« Découvrir la troisième révélation a été facile. Il suffisait de visiter Viciente. À partir de maintenant, il sera plus difficile de découvrir les autres. »

Il s’interrompit et reprit :

« Je pense que nous devrions nous diriger au sud jusqu’à un petit village nommé Cula, près de Quilabamba. Il y a là-bas une autre forêt vierge que je veux vous montrer. Mais il est essentiel que vous restiez très attentif et en éveil. Des coïncidences se produiront sans cesse sous vos yeux, mais il vous faudra les remarquer. Vous m’avez bien compris ? »

Je l’assurai que oui et que je n’oublierais pas ses conseils.

La conversation s’était alanguie aussitôt, et je m’étais endormi profondément, ce que je regrettai beaucoup en constatant ce que cette position avait fait à mon dos. Je m’étirai et regardai Wil.

« Où sommes-nous ?

– Dans les Andes à nouveau. »

Les collines avaient fait place à des vallées lointaines et à des crêtes élevées. La végétation était plus rare, les arbres rabougris par le vent. En inspirant profondément, je sentis que l’air était frais et raréfié.

« Mettez donc ceci, dit Wil en me tendant un coupe-vent en coton marron qu’il tira d’un sac. Il fera froid là-haut cet après-midi. »

Devant nous, alors que la route décrivait une large courbe, nous avons vu un croisement étroit. D’un côté, près d’un magasin avec un auvent blanc et d’une station-service, une voiture était garée, le capot ouvert. Des outils étaient éparpillés sur un vieux chiffon qui recouvrait l’aile. Quand nous sommes passés devant elle, un homme blond est sorti du magasin et nous a jeté un rapide coup d’oeil ; il avait le visage plutôt rond et portait des lunettes à monture foncée.

Je l’observai attentivement, mon esprit retournant cinq ans en arrière.

« Je sais que ce n’est pas lui, dis-je à Wil, mais ce type ressemble à un ami avec qui je travaillais. Il y a des années que je n’ai pas pensé à lui. »

Je vis que Wil m’observait.

« Je vous ai bien dit d’être très attentif. Faisons demi-tour et allons voir si ce type a besoin d’aide. Il n’avait pas l’air d’être du coin. »

Nous avons trouvé un endroit pour faire demi-tour. Devant le magasin, l’homme travaillait à son moteur. Wil s’arrêta devant la pompe à essence et ouvrit la vitre.

« On dirait que vous avez des ennuis », dit-il.

L’homme remonta ses lunettes sur son nez, une habitude que mon ami d’autrefois avait aussi.

« Oui, j’ai des problèmes avec le refroidissement. »

Il avait à peine dépassé la quarantaine et semblait frêle. Il parlait l’anglais avec solennité et avec un accent français prononcé. Wil descendit prestement du véhicule et fit les présentations ; l’homme me tendit la main avec un sourire que je crus aussi reconnaître. Il s’appelait Chris Reneau.

« Vous avez l’air français, dis-je.

– Je le suis. Mais j’enseigne la psychologie au Brésil. Je suis au Pérou pour rechercher des informations sur une découverte archéologique, un manuscrit très ancien. »

J’hésitai un instant, ne sachant pas si je pouvais lui faire confiance.

« Nous sommes ici pour la même raison », finis-je par avouer.

Il me regarda avec un air profondément surpris.

« Qu’est-ce que vous pouvez m’en dire ? En avez-vous vu des copies ? »

Avant que j’aie pu répondre, Wil sortit rapidement du bâtiment, la porte claquant bruyamment derrière lui.

« Un coup de chance, dit-il, le propriétaire peut nous prêter un endroit pour camper, et il y a un repas chaud ; autant rester ici pour la nuit. » Il se retourna et regarda Reneau d’un air plein d’attente. « Sauf si cela vous ennuie de partager le lieu avec nous.

– Pas du tout, j’adore la compagnie. De toute façon, je n’aurai pas ma pièce de rechange avant demain. »

Tandis que Wil et lui discutaient mécanique et parlaient de son 4×4, je m’appuyai contre la Jeep, sentant la chaleur du soleil, et je sombrai dans une agréable rêverie à propos d’un vieil ami que Reneau avait évoqué dans mon esprit. Mon ami était curieux, ouvert, comme Reneau, et lisait beaucoup. Je me remémorai les théories qu’il professait, mais sans beaucoup de précision.

« Emmenons nos affaires au camp, me proposa, Wil avec une tape sur l’épaule.

– D’accord », acquiesçai-je d’un air absent.

Il ouvrit la portière arrière, sortit la tente et les sacs de couchage et me les mit dans les mains, puis il prit un grand sac plein de vêtements. Reneau fermait sa voiture à clé. Nous sommes passés devant le magasin et avons descendu quelques marches. La crête s’incurvait brusquement derrière la station-service, et nous avons pris un étroit sentier sur la gauche. Trente mètres plus loin, nous avons entendu le bruit de l’eau, et plus loin nous avons vu un cours d’eau qui descendait sur les rochers. L’air était plus frais et fortement parfumé de menthe.

Droit devant, le terrain devenait plat et le torrent formait une sorte de mare claire de six ou sept mètres de diamètre. Quelqu’un avait préparé ici un campement et construit une petite enceinte de pierres pour y faire du feu. Du bois était empilé contre un arbre.

« Parfait », commenta Wil qui commença à déballer sa tente à quatre places.

Reneau étala sa petite tente près de celle de Wil.

« Est-ce que Wil et vous êtes des chercheurs ? » demanda soudain Reneau.

Wil nous avait quittés, ayant planté sa tente, pour aller s’enquérir du dîner.

« Wilson est guide, et moi je ne fais pas grand-chose pour le moment. »

Il parut stupéfait. Je souris et continuai : « Avez-vous pu voir de vos yeux certaines parties du Manuscrit ?

– La première et la seconde révélation, dit-il en se rapprochant de moi. Et laissez-moi vous dire une chose : je pense que tout se passe comme le Manuscrit l’explique. Notre vision du monde est en train de changer : je l’observe dans ma discipline.

– Comment cela ? »

Il inspira profondément.

« Mon domaine d’étude, c’est le conflit. L’étude des raisons pour lesquelles les hommes sont si violents entre eux. Nous avons toujours su que la violence prenait sa source dans l’envie qu’a chacun de dominer l’autre, mais c’est depuis peu seulement qu’on étudie le problème de l’intérieur, dans la conscience de l’individu. Nous avons cherché ce qui se passait dans la conscience d’un individu qui veut en dominer un autre. Nous avons trouvé que, lorsqu’un individu engageait la conversation avec un autre, ce qui arrive des milliards de fois chaque jour dans le monde, deux situations pouvaient se produire. Cet individu en ressort fort ou faible, selon ce qui s’est passé entre les deux. »

Je lui lançai un regard surpris, et il parut embarrassé d’avoir fait un si long exposé. Je le priai de poursuivre.

« Pour cette raison, les hommes ont toujours l’air de manipuler les autres. Quel que soit le contexte ou le sujet en discussion, nous sommes toujours prêts à dire ce qu’il faut pour avoir raison. Chacun recherche un moyen de dominer dans l’échange. Si nous l’emportons, plutôt que de ressentir de la faiblesse, nous en sortons ragaillardis. En d’autres termes, si nous voulons dominer les autres, c’est moins pour une finalité tangible et immédiate que pour l’effet psychologique que nous en retirons. C’est la raison de tous ces conflits irrationnels entre individus et entre nations.

« Dans mon secteur, on s’accorde pour penser aujourd’hui que le public commence à prendre conscience de la question. Nous remarquons à quel point nous manipulons les autres et de ce fait nous tendons à remettre en cause les motivations qui nous animent. Nous recherchons une autre façon de nous comporter avec les autres. Je pense que cette remise en cause sera un des traits caractéristiques du monde nouveau que le Manuscrit évoque. »

Wil nous a interrompus en annonçant que le dîner était prêt. Nous avons suivi le sentier jusqu’au sous-sol du bâtiment, où vivait la famille. Ayant traversé le living-room, nous avons trouvé sur la table de la salle à manger un ragoût, des légumes et une salade.

« Asseyez-vous », dit le propriétaire en anglais ; il s’agitait autour de nous avec des chaises, suivi par une femme plus âgée, sans doute sa femme, et une adolescente d’une quinzaine d’années.

En s’installant, Wil fit bruyamment tomber sa fourchette sur le sol, et l’homme regarda avec colère la femme qui à son tour regarda avec colère l’adolescente qui ne s’était pas précipitée pour la changer. Elle fila dans l’autre pièce et en rapporta une propre qu’elle tendit à Wil d’une main un peu tremblante. Mon regard croisa celui de Reneau.

« Bon appétit », dit l’homme en me tendant un plat. Pendant presque tout le repas, Reneau et Wil parlèrent tranquillement de sujets universitaires, des défis de l’enseignement et de l’édition. Le propriétaire nous avait quittés, mais la femme était restée debout dans l’encadrement de la porte.

La femme et sa fille nous servaient des tartelettes lorsque la fille heurta du coude mon verre d’eau qui se répandit sur la table devant moi. La femme se précipita, furieuse, injuriant la jeune fille en espagnol ; elle la poussa devant elle.

« Je suis désolée, dit-elle en essuyant l’eau répandue. Ma fille est si maladroite. » La fille explosa de rage, jeta le reste des tartelettes à la figure de la femme, qu’elle manqua. La nourriture et des morceaux de faïence s’éparpillèrent sur la table à l’instant où le propriétaire rentrait dans la salle.

La femme cria, et la fille quitta la pièce.

« Je suis désolé, dit-il en s’approchant.

– Ce n’est rien, dis-je, ne soyez pas trop dur avec elle. »

Wil était debout, vérifiant l’addition, et nous sommes rapidement sortis. Reneau n’avait rien dit jusque-là, mais il prit la parole dès que nous avons atteint les marches.

« Avez-vous vu cette fille ? Elle vient de nous montrer un exemple parfait de violence psychologique. C’est à quoi conduit le besoin humain de domination quand il est poussé à l’extrême. La femme et le vieux type dominent complètement la fille. Avez-vous remarqué à quel point elle était nerveuse et se tenait voûtée ?

– Oui, dis-je, mais il semble qu’elle en ait assez.

– Absolument. Ses parents ne l’ont jamais laissée tranquille. De son point de vue, la seule issue est l’explosion. De cette façon, elle arrive à se dominer elle-même. Malheureusement, en grandissant, elle voudra dominer les autres avec la même force à cause de ce traumatisme ancien. Cela fera d’elle une personne aussi dominatrice que ses parents, surtout si elle a auprès d’elle des gens vulnérables, en particulier des enfants.

« En fait, sans nul doute, ses parents ont vécu le même traumatisme avant elle ; c’est ainsi que la violence psychologique passe de génération en génération. »

Reneau s’interrompit.

« J’ai besoin de mon sac de couchage resté dans mon 4×4. Je reviens tout de suite. »

Wil et moi avons continué en direction du campement.

« Reneau et vous avez bien discuté, dit-il.

– En effet. » Il sourit.

« En fait, c’est Reneau qui a surtout fait les frais de la conversation. Vous écoutez, vous répondez aux questions qu’on vous pose, mais vous n’offrez pas grand-chose en retour.

– Ce qu’il dit m’intéresse », rétorquai-je, un peu sur la défensive.

Wil fit semblant de ne pas avoir remarqué mon ton.

« Avez-vous vu l’énergie qui se déplaçait entre les divers membres de cette famille ? L’homme et la femme aspiraient l’énergie de leur enfant vers la leur jusqu’à ce qu’elle soit presque éteinte.

– J’ai oublié d’observer le flux d’énergie.

– Ne pensez-vous pas que Reneau aimerait le voir? Et tout d’abord, que pensez-vous de l’avoir rencontré comme ça ?

– Je ne sais pas.

– Ne croyez-vous pas qu’il y a une raison ? Nous suivons la route, vous croyez avoir aperçu quelqu’un qui ressemblait à un ami perdu de vue, et, lorsque vous lui parlez, vous découvrez que lui aussi recherche le Manuscrit. N’est-ce pas plus qu’une coïncidence ?

– Si.

– Peut-être que vous l’avez rencontré pour qu’il vous transmette une information qui vous fera prolonger votre séjour ici. Et peut-être que vous aussi avez quelque chose à lui transmettre ?

Oui, sans doute. Que devrais-je lui dire ? » Il me regarda avec sa chaleur coutumière.

« La vérité. »

Avant que j’aie pu répondre, Reneau arriva en dévalant le sentier.

« J’ai apporté une torche en cas de besoin », dit-il.

Je pris conscience du crépuscule tombant et regardai vers l’ouest. Le soleil n’était plus visible, mais le ciel restait de couleur orange vif, les rares nuages paraissant rouge sombre ; je crus distinguer une lueur blanchâtre sur les plantes environnantes, mais ce n’était qu’une vision fugitive.

« Quel beau crépuscule ! remarquai-je, mais je vis que Wil avait disparu dans la tente et que Reneau sortait son sac de couchage de sa valise.

– Oui », fit-il d’un ton distrait et sans contempler le ciel.

Je m’approchai de lui. Il me regarda et dit : « Je ne vous ai pas encore demandé quelles révélations vous aviez réellement découvertes ?

– Les deux premières m’ont seulement été décrites ; mais nous venons de passer deux jours à la résidence de Viciente, près de Satipo, et pendant notre séjour, un des chercheurs m’a donné une copie de la troisième. C’est proprement stupéfiant. »

Ses yeux s’arrondirent.

« L’avez-vous ici ?

– Oui. Vous voulez la voir ? »

Il sauta sur l’occasion et fila sous sa tente pour lire. Je dénichai de vieux journaux et des allumettes, et allumai le feu de camp ; dès qu’il eut bien pris, Wil sortit de la tente.

« Où est Reneau ?

– Il lit la traduction que Sarah m’a donnée. » Wil alla s’asseoir sur une bûche bien ronde près du feu, et je le rejoignis. La nuit était tombée et on ne voyait plus que la ligne sombre des arbres à gauche, les lumières pâles de la station-service en arrière, et une faible lueur filtrant à travers la toile de la tente de Reneau. Les bois résonnaient de sons nocturnes dont certains m’étaient inconnus.

Après environ trente minutes, Reneau sortit de sa tente, la torche à la main. Il s’assit à ma gauche tandis que Wil bâillait.

« Cette révélation est fabuleuse, dit Reneau. Est-ce que quelqu’un là-bas a réellement pu voir ces champs d’énergie ? »

Je lui relatai brièvement ce que j’avais vécu, de notre arrivée à Viciente jusqu’au point où j’eus moi-même la vision.

Il se tut un instant avant d’ajouter :

« Ils projetaient réellement leur énergie sur les plantes et influaient sur leur croissance ?

– Cela affectait aussi la valeur nutritive des plantes.

– Mais la révélation est plus vaste que ça, dit-il, comme se parlant à lui-même. La troisième révélation annonce que le monde dans sa totalité est fait de cette énergie, et que nous pouvons affecter non seulement les plantes, mais peut-être d’autres choses encore avec l’énergie qui nous est propre. »

Il s’interrompit longuement.

« Je me demande comment nous influons sur les autres avec notre énergie. »

Wil me regarda en souriant.

« Laissez-moi vous raconter ce que j’ai observé, dis-je. J’ai assisté à une discussion entre deux personnes et j’ai vu leurs champs énergétiques se comporter de façon très bizarre. »

Reneau releva ses lunettes sur son nez.

« Racontez-moi ça. »

Wil se leva à cet instant.

« La journée a été longue, remarqua-t-il, je vais me coucher. »

Nous lui avons dit bonsoir et il s’est retiré sous sa tente. Je racontai à Reneau, de mon mieux, la discussion entre Sarah et le scientifique péruvien, tentant de décrire les modifications de leurs champs.

« Une minute, dit Reneau, vous avez bien vu leurs champs s’attirer l’un l’autre comme pour essayer de se capturer pendant la discussion ?

– Exactement. »

Il resta pensif.

« Nous devons analyser cela. Deux personnes se battent pour savoir qui a raison, chacune cherchant à dominer l’autre, à saper sa confiance, et elles en viennent même à des noms d’oiseaux ? »

Soudain il leva les yeux.

« Tout cela a un sens.

– Comment ça ?

– Le mouvement de cette énergie, si on peut l’observer systématiquement, permet de voir ce que les hommes reçoivent quand ils luttent, se disputent, se font du tort. Quand nous dominons un autre, nous recevons son énergie. Nous nous nourrissons aux dépens de l’autre et c’est ce qui nous motive. Je dois absolument apprendre à voir ces fameux champs. Où est la résidence Viciente ? Comment y va-t-on ? »

Je lui indiquai la région en ajoutant que Wil seul pourrait lui expliquer le bon chemin. « J’irai demain, dit-il d’un air déterminé. Maintenant, je dois dormir un peu. Je me lèverai pour partir le plus tôt possible. »

Il me dit bonsoir, disparut sous sa tente, me laissant seul avec les craquements du feu et les bruits de la nuit.

À mon réveil, Wil avait déjà quitté la tente et je sentis l’odeur d’un plat de flocons d’avoine chauds. Je me glissai hors du sac de couchage et regardai par la fente du volet de la tente. Wil tenait une poêle au-dessus du feu. Reneau n’était pas en vue et sa tente non plus.

« Où est Reneau ? demandai-je en m’avançant vers le feu.

– Il a fait ses bagages et il travaille sur son 4×4, pour être prêt à installer la pièce qu’il a commandée. »

Wil me tendit une assiette de flocons d’avoine et nous nous sommes assis sur une bûche pour manger.

« Vous avez discuté longtemps, hier soir ?

– Pas vraiment ; je lui ai dit tout ce que je savais. » On entendit des pas sur le sentier : c’était Reneau qui se hâtait vers nous.

« Tout est prêt. Je viens vous saluer. » Quelques minutes plus tard, il remontait les marches et s’éloignait. Wil et moi avons fait à tour de rôle notre toilette, bain compris, dans la salle de bains du propriétaire de la station, puis nous avons emballé nos affaires, fait le plein et filé vers le nord. « À quelle distance est Cula ?

– Nous devrions y être avant la nuit avec un peu de chance », dit-il, et il ajouta : « Alors, qu’avez-vous appris de Reneau ? »

Je le regardai attentivement ; il attendait manifestement une réponse précise. « Je ne sais pas, dis-je.

– Reneau vous a laissé quel genre d’idées dans la tête ?

– Que nous les humains, même sans le savoir, avons tendance à vouloir dominer les autres. Nous voulons accaparer l’énergie qui existe chez les autres ; d’une certaine manière, cela nous construit, nous rend plus fort. »

Wil regardait la route droit devant lui. Il semblait subitement penser à quelque chose d’autre.

« Pourquoi me posez-vous cette question ? m’enquis-je. Est-ce qu’il s’agit de la quatrième révélation ? »

Il me regarda.

« Pas tout à fait. Vous avez vu le flux d’énergie entre les gens. Mais je ne sais pas si vous avez une idée de ce que ça fait quand ça vous arrive à vous.

– Alors, dites-le-moi, fis-je exaspéré. Vous m’accusez de ne pas parler. Mais vous arracher quelque chose, c’est pire que d’extraire une dent. Il y a des jours que je tente de vous faire parler de vos expériences passées avec le Manuscrit, et tout ce que vous faites, c’est de m’envoyer promener ! »

Il rit et se tourna vers moi en souriant.

« Nous avions un accord, l’auriez-vous oublié ? J’ai une raison pour être aussi secret. L’une des révélations concerne l’interprétation des événements de sa vie passée. C’est un processus à travers lequel on clarifie tout sur soi-même, pourquoi on est sur terre, et pour y faire quoi. Je veux attendre que vous ayez découvert cette révélation pour vous parler de mon passé, d’accord ? »

Je souris devant le ton un peu fougueux de son discours.

« Bon, d’accord. »

Le reste de la matinée se passa en silence ; il faisait beau, le ciel était bleu. À mesure que nous montions, des nuages épais se mettaient parfois en travers de notre route, recouvrant le pare-brise d’humidité. Vers midi, nous avons fait une halte sur un parking qui offrait une vue spectaculaire sur les montagnes et les vallées à l’est.

« Avez-vous faim ? » demanda Wil.

Je répondis par l’affirmative et il sortit deux sandwiches d’un paquet soigneusement enveloppé sur la banquette. M’en ayant tendu un, il dit : « Que pensez-vous de cette vue ?

– Elle est très belle. »

Il sourit un peu et me considéra fixement, comme s’il observait mon champ énergétique. « Qu’est-ce que vous faites ? lui demandai-je.

– Je regarde. Les montagnes sont des lieux particuliers qui peuvent donner de l’énergie à ceux qui les côtoient. On dirait que vous avez un goût particulier pour les paysages de montagne. »

Je parlai à Wil de la vallée de mon grand-père, de la crête qui domine mon lac, et lui expliquai comme ce lieu m’avait empli de force le jour même de l’arrivée de Charlène.

« Peut-être qu’avoir grandi là vous a préparé à quelque chose de spécial ici », dit-il.

J’allais lui en demander plus sur cette énergie qu’insufflent les montagnes, lorsqu’il poursuivit :

« Une forêt vierge plantée sur une montagne crée davantage encore d’énergie.

– Est-ce que la forêt vierge que nous recherchons pousse sur une montagne ?

– Voyez vous-même, il n’y a qu’à regarder devant nous. »

Il indiqua l’est. Au loin, j’aperçus deux crêtes parallèles qui semblaient se suivre sur des kilomètres et qui finissaient par converger en une sorte de V ; entre les deux se trouvait une petite ville, et au sommet, au point de rencontre, la montagne se redressait fortement et s’achevait par un sommet rocheux. Le sommet paraissait plus haut que le point où nous nous trouvions, et sa base était bien plus verdoyante.

« C’est cette zone verte ?

– Oui, acquiesça Wil, c’est comme Viciente, mais en plus fort et plus particulier.

– En quoi ?

– Cet endroit facilite une des autres révélations.

– Comment ça ? »

Il démarra la Jeep et reprit la route. « Je parie que vous trouverez tout seul. » Nous sommes restés muets pendant une heure et je me suis endormi. Un peu plus tard, il me tira par le bras.

« Éveillez-vous, nous sommes à Cula. » Je me redressai ; devant nous, au creux d’une vallée, deux routes se réunissaient et là se trouvait une petite ville. De chaque côté, les deux crêtes la dominaient. Les arbres des crêtes paraissaient aussi grands que ceux de Viciente, et étaient d’un vert saisissant.

« Il faut que je vous dise ceci avant de continuer, me prévint Wil. Malgré l’énergie de cette forêt, cette ville est bien moins civilisée que d’autres zones du Pérou ; on dit qu’on peut y trouver des informations sur le Manuscrit, mais, à ma dernière visite, c’était plein de types avides qui ne voyaient pas l’énergie et ne comprenaient pas plus les révélations. Ils espéraient seulement toucher de l’argent, ou alors obtenir la gloire d’avoir découvert la neuvième révélation. »

Je regardai le village. Il avait en tout et pour tout une dizaine de rues se croisant perpendiculairement. Des bâtiments en bois importants s’alignaient le long des deux rues principales qui se rencontraient au centre, mais les autres rues n’étaient guère que des allées bordées de petites habitations. Au croisement principal, stationnaient une petite douzaine de 4×4 et de camionnettes.

« Que font tous ces gens ici ? »

Wil sourit d’un air audacieux.

« C’est le dernier endroit où on peut trouver de l’essence et du ravitaillement avant de s’enfoncer dans la montagne. »

Il démarra et s’engagea lentement dans la petite bourgade puis s’arrêta devant une des maisons les plus vastes. Je ne savais pas l’espagnol, mais, à voir la vitrine, je compris que c’était une épicerie mâtinée de quincaillerie.

« Attendez-moi un moment, je dois faire quelques achats. »

J’approuvai et il disparut à l’intérieur. À cet instant une camionnette s’arrêta et plusieurs personnes en descendirent. L’une d’elles était une femme aux cheveux noirs vêtue d’un blouson. À ma stupéfaction, je reconnus Marjorie ; accompagnée d’un jeune homme qui paraissait à peine vingt ans, elle se dirigeait droit vers moi après avoir traversé la rue.

J’ouvris ma portière, descendis et criai : « Marjorie ! »

Elle s’arrêta, regarda autour d’elle, sourit en me voyant, et lança un « bonjour ! ». Elle commençait à marcher vers moi quand le jeune homme lui prit le bras.

« Robert nous a bien dit de ne parler à personne, dit-il à voix basse pour que je ne l’entende pas…

– Ne t’en fais pas, je connais ce monsieur. Avance. »

Il me regarda d’un air suspicieux, puis entra dans le magasin. J’essayai alors d’expliquer à Marjorie ce qui s’était passé entre nous dans les jardins ; elle rit et me dit que Sarah lui avait tout raconté. Elle allait poursuivre, quand Wil apparut, les bras chargés. Je fis les présentations et on parla quelques minutes pendant que Wil rangeait ses courses dans la Jeep.

« J’ai une idée, dit-il, allons manger quelque chose de l’autre côté de la rue. »

Je regardai en direction de ce qui semblait être un petit bar.

« D’accord, approuvai-je.

– Je ne sais pas, hésita Marjorie. Il faut que je parte très vite.

– Où allez-vous ? demandai-je.

– À quelques kilomètres vers l’ouest. Je suis avec des gens qui étudient le Manuscrit.

– Nous vous y conduirons, si vous voulez, après avoir déjeuné, proposa Wil.

– Alors, c’est entendu. »

Wil me regarda.

« J’ai encore quelque chose à acheter. Allez-y. Ne m’attendez pas, commandez pour vous et je passerai ma commande en arrivant. »

Plusieurs camions passèrent, puis Marjorie et moi traversâmes. Wil descendit la rue vers le sud. Soudain le jeune homme avec lequel Marjorie était arrivée sortit du magasin et se trouva devant nous.

« Où allez-vous ? dit-il en lui prenant le bras.

– C’est un ami. Nous déjeunons ensemble et il me raccompagnera après.

– Vous savez bien que Robert ne serait pas d’accord. On ne doit faire confiance à personne ici, continua-t-il.

– Ne vous en faites pas, tout va bien ! lui répondit Marjorie.

– Je veux que vous me suiviez, tout de suite ! »

Je lui pris le bras et le tirai en arrière.

« Vous avez entendu ce qu’elle vous a dit, non ? »

Il recula et me regarda, l’air soudain timide. Il fit demi-tour et disparut de nouveau dans le magasin.

« Allons-y », dis-je alors.

Nous sommes entrés dans le petit café-restaurant. La zone de restauration était petite, à peine huit tables dans une pièce unique. J’y repérai une table vide sur la gauche, dans une atmosphère enfumée et sentant la graisse. Plusieurs personnes s’interrompirent pour nous observer, mais retournèrent à leurs occupations.

La serveuse ne comprenait pas l’anglais ; Marjorie passa la commande pour nous deux en espagnol. Puis elle me regarda d’un air amical. Je lui souris en retour.

« Qui était ce garçon avec vous ?

– Kenny. Je ne sais vraiment pas ce qui lui a pris. Merci pour votre aide. »

Elle me regardait dans les yeux et son commentaire me remplit d’aise.

« Comment êtes-vous entrée en relation avec ces gens ?

– Robert Jensen est archéologue. Il a formé une équipe pour étudier le Manuscrit et participer à la recherche de la neuvième révélation. Il est venu à Viciente il y a quelques semaines, puis de nouveau il y a quelques jours et puis… je…

– Quoi donc ?

– Eh bien, j’avais une relation amoureuse à Viciente que je voulais rompre. J’ai rencontré Robert, il a été très charmant, et ses activités m’ont séduite. Il m’a convaincue que nos expérimentations de Viciente ne pourraient qu’être accélérées par la neuvième révélation qu’il était sur le point de découvrir. Il m’a dit que cette recherche était ce qu’il avait entrepris de plus passionnant dans sa vie, et j’ai accepté son offre de travailler avec son équipe. »

Elle s’interrompit de nouveau et fixa la table. Elle semblait mal à l’aise, je changeai donc de sujet.

« Combien de révélations avez-vous lues ?

– En fait, je n’en ai lu qu’une, à Viciente. Robert en a d’autres, mais il dit qu’il faut se débarrasser de ses convictions avant de pouvoir les comprendre. Il préfère qu’on apprenne les concepts clés en l’écoutant. »

J’ai sans doute froncé les sourcils, car Marjorie m’a demandé : « Ça ne vous plaît pas, on dirait ?

– Je trouve cela bizarre. »

Elle me fixa avec intensité.

« Je me suis posé des questions, moi aussi. Puisque vous me raccompagnez, peut-être pourrez-vous discuter avec lui et me donner votre avis. »

La serveuse apportait notre repas, lorsque Wil apparut et nous rejoignit.

« Je dois voir des gens à environ deux kilomètres au nord, dit-il. J’en ai pour deux heures au maximum. Gardez la Jeep et reconduisez Marjorie. J’ai un chauffeur. Nous nous retrouverons ici.

– D’accord. »

Il se tourna vers Marjorie.

« Heureux de vous avoir rencontrée. J’aimerais bien avoir le temps de bavarder avec vous. »

D’un air entendu, elle répondit :

« Sans doute une autre fois. »

Il approuva, me tendit les clés de la Jeep et s’éloigna.

Après avoir mangé un peu, Marjorie déclara :

« C’est un homme qui a un but dans la vie. Comment avez-vous fait sa connaissance ? »

Je lui racontai en détail mon arrivée au Pérou, récit qu’elle écouta attentivement. Si bien même que je me trouvai très à l’aise pour raconter les épisodes dramatiques de ce voyage. Elle était comme sous le charme, répétant chaque mot.

« Mon Dieu ! Pensez-vous être en danger ?

– Non, pas à cette distance de Lima. »

Elle me regardait toujours d’un air interrogatif, je repris donc mon récit, dès le repas achevé, en résumant les événements de Viciente jusqu’à mon arrivée dans les jardins avec Sarah.

« C’est là que je vous ai rencontrée et que vous avez filé.

– Oh, ce n’est pas ça… Je ne vous connaissais pas, et lorsque j’ai compris vos sentiments j’ai jugé préférable de partir.

– Croyez que je suis confus d’avoir laissé mon énergie s’échapper ! »

Elle consulta sa montre.

« C’est l’heure ; ils vont s’inquiéter. »

J’ai réglé l’addition, et nous nous sommes dirigés vers la maison. Il faisait frais et nos haleines laissaient une trace dans l’air. Elle me conseilla de partir au nord et elle m’indiquerait où tourner. Je fis demi-tour.

« Dites-m’en davantage sur cette ferme où nous allons.

– Je crois que Robert la loue. Son équipe l’utilise depuis un certain temps. Depuis que j’y suis, on y accumule des réserves, on prépare des véhicules, etc. Certains de ses hommes ont l’air d’être des durs.

– Pourquoi est-ce qu’il vous a invitée à vous joindre à eux ?

– Il voulait une personne capable d’interpréter la dernière révélation, une fois qu’elle serait découverte. C’est du moins ce qu’il m’a dit à Viciente. Ici, il ne m’a parlé que de nourriture et de préparation du voyage.

– Où veut-il aller ?

– Je l’ignore ; il ne répond pas quand je le lui demande. »

Deux kilomètres plus loin, Marjorie me dit de tourner sur un petit chemin rocheux assez étroit, qui serpentait vers une crête, puis s’engouffrait dans une vallée plate. Au loin, une ferme en bois était visible. Derrière on voyait plusieurs granges. Trois lamas nous observaient de derrière une clôture.

Nous nous arrêtâmes et plusieurs personnes firent le tour de la Jeep, nous regardant d’un air austère ; je remarquai un générateur électrique en marche contre la maison principale. La porte s’ouvrit et un homme de haute taille, aux cheveux foncés et aux traits marqués, se dirigea vers nous.

« Voici Robert, dit Marjorie.

– Bien », dis-je, toujours fort et confiant. Nous sommes descendus de la voiture, et Jensen a regardé Marjorie.

« Je m’inquiétais, mais on m’a dit que vous aviez rencontré un ami. »

Je me présentai et il me serra la main avec chaleur.

« Mon nom est Robert Jensen ; je suis heureux de constater que tout va bien ! Venez ! »

Dans la ferme, plusieurs hommes s’activaient avec des paquets ; l’un d’eux transportait une tente et des affaires de camping vers le fond. De la salle à manger, je remarquai deux Péruviennes qui travaillaient dans la cuisine à préparer des repas. Jensen prit un des sièges et nous en indiqua d’autres.

« Pourquoi avez-vous dit que vous étiez heureux que tout aille bien ? »

Il se pencha vers moi et précisa d’un ton sincère :

« Depuis combien de temps êtes-vous dans cette région ?

– Quelques heures.

– Donc vous ne savez pas à quel point le danger rôde. Il y a des disparitions. Avez-vous entendu parler du Manuscrit ? De la neuvième révélation, celle qui manque… ?

– Oui, en fait, je…

– Donc il vaut mieux que vous sachiez ce qui se passe, dit-il en m’interrompant. La recherche de la neuvième révélation devient dangereuse. Il y a des gens louches qui s’en mêlent.

– Qui ?

– Des gens qui se moquent de la valeur archéologique de la découverte. Et qui convoitent la révélation pour leurs propres objectifs. »

Un énorme type barbu nous interrompit pour montrer une liste à Jensen, et ils discutèrent brièvement en espagnol.

Jensen me regarda.

« Êtes-vous ici pour la recherche de la neuvième révélation, vous aussi ? Avez-vous la moindre idée de ce qui vous attend ? »

Je me sentis embarrassé.

« Euh… je recherche plutôt tout ce qui concerne l’ensemble du Manuscrit. Je n’en ai pas vu grand-chose encore. »

Il se redressa sur sa chaise et expliqua :

« Savez-vous que le Manuscrit est propriété de l’État et qu’il est interdit de faire des copies, sauf autorisation spéciale ?

– Oui, certains scientifiques contestent cela, ils pensent que l’État supprime ainsi…

– Ne pensez-vous pas que le Pérou en tant que nation a le droit de contrôler ses propres trésors archéologiques ? Le gouvernement est-il informé de votre présence ? »

Je ne sus que dire. L’angoisse m’étreignit soudain.

« Surtout ne vous méprenez pas, dit-il, tout sourires. Je suis de votre côté. Si vous avez un soutien universitaire extérieur au pays, n’hésitez pas à me le dire. Mais j’ai plutôt l’impression que vous tournez en rond.

– C’est quelque chose comme ça ! »

Marjorie porta son regard de moi à Jensen.

« Que lui conseilleriez-vous de faire ? »

Jensen se leva en souriant.

« Je pourrais peut-être vous trouver une occupation ici avec nous, nous ne sommes pas assez nombreux. Notre destination est sans danger. Et vous pourriez toujours trouver un moyen de rentrer chez vous en cours de route si les choses tournaient mal. » Il me scruta. « Mais il faudrait faire exactement ce que je vous dis. Sans discuter. »

Je jetai un coup d’oeil vers Marjorie. Elle ne l’avait pas quitté des yeux. Je ne savais plus que penser. Peut-être devais-je suivre sa proposition ? S’il était en bons termes avec les autorités, cela pouvait bien être ma seule chance de retourner légalement aux États-Unis. Il me semblait soudainement avoir vécu un mauvais rêve. Jensen avait raison.

« Vous devriez écouter sa proposition, disait Marjorie. C’est trop dangereux d’être seul ici. »

Malgré tout, j’avais toujours confiance en Wil et dans notre aventure commune. Je voulus le dire, mais les mots ne me vinrent pas… Ma pensée était confuse.

Soudain le géant pénétra dans la pièce et se dirigea vers la fenêtre. Jensen se leva aussitôt et regarda. Il se tourna vers Marjorie et la prévint tranquillement :

« Quelqu’un arrive, allez chercher Kenny, s’il vous plaît. »

Elle sortit aussitôt. Par la vitre, je vis les phares d’une camionnette. Le véhicule s’arrêta juste avant la barrière. Jensen ouvrit la porte et je crus entendre l’appel de mon nom.

« Qui est-ce ? » demandai-je.

Il me regarda sévèrement.

« Restez tranquille ! »

Il sortit avec le géant et referma la porte. Je vis à travers la vitre une silhouette vaguement familière dans la lumière des phares. Mon premier mouvement fut de ne pas bouger. Les propos de Jensen sur la situation où je me trouvais m’avaient rempli de frayeur. Je sortis néanmoins et le vis faire brusquement demi-tour dans ma direction.

« Qu’est-ce que vous faites ? Rentrez ! »

Dominant le bruit du générateur, j’entendis de nouveau mon nom.

« Rentrez donc ! c’est sûrement un piège ! » Il se dressait devant moi, barrant la vue de la camionnette. « Rentrez tout de suite ! »

J’étais empli de confusion. Incapable de prendre une décision. La silhouette remua et je distinguai mieux sa forme derrière Jensen. J’entendis clairement :

« Venez ici, il faut que je vous parle… ! »

L’homme s’approcha et je reconnus Wil. Je fonçai.

« Mais qu’est-ce qui se passe ? interrogea Wil. Il faut partir immédiatement.

– Et Marjorie ?

– Nous ne pouvons rien pour elle pour le moment, assena Wil, partons ! »

Nous commencions à nous éloigner quand Jensen cria :

« Restez avec nous. Vous n’y arriverez jamais ! »

Je jetai un coup d’oeil en arrière. Wil s’arrêta pour me donner le choix.

« Allons-y », lui enjoignis-je.

Une fois arrivé à la camionnette dans laquelle Wil était venu jusqu’ici, je remarquai que deux hommes attendaient sur la banquette avant. Lorsque nous atteignîmes la Jeep de Wil, je lui tendis les clés et nous démarrâmes. La camionnette nous suivit.

Wil se tourna vers moi :

« Jensen m’a dit que vous aviez décidé de rester avec son équipe. Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Comment connaissez-vous son nom ? bégayai-je.

– Je viens de me renseigner sur ce type, dit Wil. Il travaille pour le gouvernement péruvien. C’est un véritable archéologue, mais il a pris l’engagement de garder le secret en échange d’une exclusivité sur l’étude du Manuscrit. Cela dit, il n’avait pas l’autorisation de rechercher la révélation manquante. Il semble avoir choisi de violer l’accord. On dit qu’il s’apprête à partir pour ça.

« Quand j’ai appris qu’il était la personne avec laquelle Marjorie se trouvait, j’ai préféré venir. Que vous a-t-il dit ?

– Que j’étais en danger, que je devais le rejoindre, qu’il m’aiderait à quitter le pays si tel était mon désir. »

Il secoua la tête.

« Il vous tenait bien !…

– Comment ça ?

– Vous auriez dû voir votre champ énergétique. Il coulait littéralement dans le sien.

– Je ne comprends pas.

– Rappelez-vous la discussion entre Sarah et le Péruvien à Viciente. Si l’un des deux avait gagné, vous auriez vu l’énergie de l’un couler dans le champ de l’autre, laissant le premier épuisé, faible, plein de confusion, comme la fille de la famille péruvienne au restaurant, exactement comme vous êtes maintenant.

– Et vous avez vu cela m’arriver ?

– Oui. Et il a été très difficile pour vous de vous défaire de son emprise et de sortir de son champ. J’ai cru que vous n’y parviendriez pas.

– Mon Dieu ! Ce type doit être réellement mauvais !

– Pas vraiment. Il ne sait sans doute pas exactement ce qu’il fait. Il croit être fondé à contrôler les gens et il a sûrement dû apprendre depuis longtemps comment y parvenir grâce à une certaine méthode. D’abord il se prétend votre ami, puis il trouve une faille en vous, dans votre cas le danger que vous encourez. Enfin, il sape subtilement votre confiance en vous-même, jusqu’à ce que vous vous identifiiez à son projet. Dès lors, il vous tient. » Il poursuivit. « C’est seulement l’une des stratégies que les gens peuvent utiliser pour dérober l’énergie de leurs semblables. Vous apprendrez les autres méthodes dans la sixième révélation. »

Je n’écoutais plus, pensant à Marjorie. Je n’aimais guère l’idée de l’abandonner.

« Croyez-vous qu’il cherche à contrôler Marjorie ?

– Pas pour le moment. Je ne la crois pas en danger. Nous pourrons y retourner demain, en passant, et lui parler. » Après un bref silence, Wil continua : « Comprenez-vous ce que je dis quand j’affirme que Jensen ne sait pas vraiment ce qu’il fait ? Il est comme tout le monde. Il effectue ce qui le rend plus fort.

– Non, je ne vois pas. »

Il parut réfléchir. « Tout ça est inconscient chez les gens. Tout ce que nous savons, c’est que le sentiment de faiblesse disparaît quand on prend le pouvoir sur quelqu’un. Mais nous ignorons le prix payé par l’autre personne. C’est son énergie que l’on vole. La plupart des gens passent leur vie à chasser l’énergie des autres. » Une lueur amusée passa dans son regard. « Parfois, c’est différent. On rencontre quelqu’un qui, volontairement, vous donne son énergie.

– Que voulez-vous dire ?

– Pensez au moment où Marjorie et vous déjeuniez dans le petit café, quand je suis entré.

– Oui.

– Je ne sais pas de quoi vous discutiez, mais visiblement son énergie entrait en vous à grands flots. Je l’ai vu de mes yeux. Comment vous sentiez-vous alors ?

– Très bien. Ce que je racontais me semblait limpide. Je m’exprimais facilement. Mais qu’est-ce que tout cela signifie ?

– Occasionnellement, quelqu’un nous demande, volontairement, de définir pour lui la situation où il se trouve, nous transfusant son énergie, comme Marjorie l’a fait avec vous. On se sent alors puissant, mais ce sentiment ne dure guère. La plupart des gens, elle comprise, ne sont pas assez forts pour continuer à donner leur énergie. C’est pourquoi la plupart des relations s’achèvent en luttes de pouvoir. Les énergies se réunissent puis se combattent. Et le perdant paie toujours le prix. »

S’interrompant abruptement, il me dévisagea.

« Comprenez-vous la quatrième révélation ? Réfléchissez à ce qui vous est arrivé. Vous avez d’abord observé des flux d’énergie entre les gens à Viciente, et puis nous tombons sur Reneau qui vous explique que les psychologues cherchent à savoir pourquoi les hommes veulent prendre le pouvoir les uns sur les autres. La famille péruvienne vous en donne une démonstration. Vous voyez clairement que le dominateur se sent fort mais que le vaincu est affaibli. Même si nous prétendons ou pensons agir pour le bien de l’autre personne, de nos enfants par exemple, le résultat est le même. Le dommage est causé.

« Ensuite vous tombez sur Jensen et vous ressentez en vous-même le goût de la défaite : quand quelqu’un vous domine psychologiquement, il dérobe votre esprit. Ce n’est pas comme si vous aviez perdu l’avantage dans un quelconque débat intellectuel avec Jensen. Vous n’aviez pas l’énergie de débattre. Malheureusement cette forme de violence psychique se produit sans cesse et s’est toujours produite, souvent par la faute de gens bien intentionnés. »

J’approuvai. Il avait parfaitement résumé ce que j’avais ressenti.

« Essayez d’assimiler complètement la quatrième révélation. Voyez à quel point elle s’accorde parfaitement avec ce que vous savez déjà. La troisième vous a montré que le monde physique est un grand système énergétique. La quatrième vous explique maintenant que les hommes n’ont cessé de lutter inconsciemment pour la possession de la seule forme d’énergie qu’ils connaissent, celle qui circule entre les gens. Cela a été la source de tous les conflits, dans toutes les familles, dans tous les bureaux, dans toutes les guerres entre nations ; c’est le résultat de l’insécurité, de la faiblesse, qui crée ce besoin de voler de l’énergie à quelqu’un pour se sentir mieux.

– Un instant, protestai-je, il faut bien des guerres ! Certaines étaient justes !

– Bien sûr, dit Wil, mais on ne peut les interrompre rationnellement parce que toujours l’un des camps, à cause d’un besoin d’énergie, campe sur ses positions irrationnelles. »

Il parut se remémorer quelque chose. Dans une sacoche, il saisit un tas de papiers.

« J’avais presque oublié : j’ai trouvé une copie de la quatrième révélation. »

Il me la tendit sans rien dire, regardant droit devant lui en conduisant.

Je pris la petite torche qu’il conservait toujours à l’avant de sa voiture et lus le document pendant les vingt minutes suivantes. Comprendre la quatrième révélation, disait-il, c’était voir le monde humain comme le vaste champ d’une lutte pour l’énergie, donc le pouvoir.

Pourtant, assurait le texte, une fois que les hommes comprendront la nature de ce combat, ils le transcenderont aussitôt. Ils cesseront de vouloir conquérir l’énergie de leurs semblables, parce qu’ils seront alors capables de capter l’énergie à une autre source…

Je regardai Wil.

« Quelle est cette autre source ? »

Il sourit sans répondre.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s