Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Prophétie des Andes – 5 : Le message des mystiques.

James Redfield – La Prophétie des Andes – 5 : Le message des mystiques.

Le lendemain matin, je m’éveillai dès que Wil se mit à faire quelques mouvements. Nous avions passé la nuit dans une maison appartenant à un de ses amis. Wil était assis sur un matelas, s’habillant prestement. Il faisait encore noir dehors.

« Faisons nos bagages », dit-il à voix très basse.

Nous avons rassemblé nos affaires, et fait plusieurs voyages jusqu’à la Jeep avec quelques-unes des provisions que Wil avait achetées. Le centre de la ville n’était qu’à quelques centaines de mètres, mais rares étaient les lumières visibles dans l’obscurité. L’aube commençait à poindre très vaguement à l’est. Excepté le chant de quelques oiseaux annonciateurs de l’aube naissante, on n’entendait aucun son.

Lorsque ce fut terminé, je restai dans la voiture tandis que Wil parlait brièvement avec son ami debout sous le porche, l’air endormi. Soudain un bruit nous parvint : trois camions aux lumières visibles entraient dans le centre. Ils s’y arrêtèrent. « Ce pourrait bien être Jensen, avança Wil, allons à pied voir ce qu’ils font, mais avec prudence. »

Nous avons traversé plusieurs rues puis une ruelle qui conduisait à la rue principale, à moins de trente mètres des camions. Deux d’entre eux faisaient le plein et le troisième était garé devant le magasin. Quatre ou cinq personnes se tenaient debout à l’extérieur. Je vis Marjorie sortir du magasin et mettre quelque chose dans le camion, puis marcher tranquillement devant nous, en jetant un coup d’oeil aux boutiques voisines.

« Allez-y et tâchez de la ramener, murmura Wil. Je vous attends ici. »

Je me glissai le long des maisons, et, en m’approchant, je fus horrifié : derrière elle, devant le magasin, plusieurs des hommes de Jensen étaient équipés d’armes automatiques. Ma peur grandit. Dans la rue, en face de moi, des soldats en armes rampaient et s’approchaient lentement du groupe de Jensen.

À l’instant même où Marjorie m’apercevait, les hommes de Jensen repérèrent les autres et s’éparpillèrent. Un bruit de mitraillette s’éleva dans l’air. Marjorie me regarda, terrifiée. Je fonçai et l’attrapai à temps pour m’engouffrer avec elle dans la ruelle la plus proche. Des tirs reprirent, suivis de cris furieux en espagnol ; une pile de cartons vides nous fit trébucher et nous nous sommes retrouvés au sol, nos visages presque l’un contre l’autre.

« Filons », décidai-je, en me remettant debout.

Elle se releva, puis me tira à terre, indiquant d’un geste l’extrémité de la ruelle. Deux hommes armés s’y cachaient, nous tournant le dos, le regard dirigé vers la rue opposée. Nous sommes restés immobiles ; enfin, ils filèrent au pas de course vers le bois voisin.

Je savais que nous devions revenir à la maison de l’ami de Wilson, à la Jeep, j’étais sûr que Wil y serait. Nous nous sommes dirigés sans bruit jusqu’à la rue suivante. À droite, on entendait toujours des cris et des tirs, mais il n’y avait personne en vue. Je regardai à gauche : personne non plus. Wil devait être parti devant nous.

« Traversons les bois en courant, suggérai-je à Marjorie, qui montrait désormais un air décidé. Ensuite, nous suivrons la lisière du bois, puis nous continuerons vers la gauche, là où est garée la Jeep.

– D’accord. »

Nous avons traversé la rue en vitesse et couru jusqu’à environ trente mètres de la maison. La Jeep était bien là, mais on ne voyait personne autour. Comme nous nous préparions à foncer à travers la dernière rue jusqu’à la maison, un véhicule militaire tourna le coin de la rue à notre gauche et se dirigea lentement vers le bâtiment. En même temps, Wil traversa la cour à toute vitesse, démarra la Jeep, et fonça dans la direction opposée. Le véhicule le suivit.

« Merde ! m’écriai-je.

– Qu’allons-nous faire maintenant ? » s’inquiéta Marjorie, l’air paniquée.

Des tirs nourris retentirent plus près de nous dans les rues voisines. Devant nous, la forêt s’épaississait en grimpant vers la crête qui dominait la ville, et courait du nord au sud. C’était la crête que j’avais contemplée du parking bien plus tôt.

« Grimpons vers le sommet, vite ! »

Nous avons escaladé plusieurs centaines de mètres jusqu’à un point de vue d’où nous pouvions voir toute la ville. Des véhicules militaires arrivaient de partout à chaque carrefour, et des soldats semblaient fouiller chaque maison. D’en haut, j’entendais des voix étouffées.

Nous avons repris notre ascension. Il n’y avait plus rien d’autre à faire.

Nous avons suivi la crête nord toute la matinée, nous arrêtant seulement pour nous allonger au sol quand un véhicule apparaissait sur la crête parallèle à notre gauche. La plupart étaient des Jeeps militaires couleur gris acier, mais on voyait également des voitures ordinaires de temps en temps. Curieusement, la route était le seul point de repère et le seul élément rassurant dans la nature sauvage qui nous entourait.

Devant nous les deux crêtes se rapprochaient en grimpant plus abruptement. Des pointes rocheuses protégeaient la vallée en dessous d’elles. Soudain, venant du nord, nous avons vu une Jeep semblable à celle de Wil s’approcher, et tourner brusquement dans un chemin de traverse qui semblait s’enfoncer dans la vallée.

« On dirait bien Wil, dis-je en écarquillant les yeux.

– Descendons voir, répondit Marjorie.

– Un instant, et si c’était un piège ? S’ils l’avaient pris et se servaient de la Jeep pour nous avoir ? »

Son visage s’assombrit.

« Restez là, repris-je, je descends, mais ne me quittez pas des yeux. Si tout est en ordre, je vous ferai signe de venir. »

Elle accepta à regret, et je descendis la pente raide vers le lieu où la Jeep s’était garée. À travers les feuillages, je vis vaguement une forme sortir de la voiture, sans la distinguer clairement. En m’agrippant aux buissons, je descendis, glissant parfois sur l’humus épais de la forêt.

Enfin la voiture m’apparut sur la pente opposée, à moins de trente mètres. Le chauffeur, appuyé sur le garde-boue arrière, restait caché. Je traversai sur la droite et le vis, c’était bien Wil. Me sentant glisser, j’allongeai le bras vers un tronc d’arbre et me rattrapai au dernier moment, pris de panique, car j’avais bien failli finir ma course par une chute d’une dizaine de mètres.

Me tenant toujours à l’arbre, j’essayai d’attirer l’attention de Wil. Il observait la crête au-dessus de moi ; puis son regard descendit et il m’aperçut. Il sursauta, bondit sur ses pieds et se dirigea vers moi, tandis que je lui indiquais la gorge pentue qui nous dominait.

Il observa le fond de la vallée et m’appela :

« Il n’y a pas de passage ici, il vous faudra descendre et remonter. »

Je fis oui de la tête et allais appeler Marjorie quand j’entendis un véhicule militaire au loin. Wil sauta dans sa Jeep et accéléra vers la route principale. Je remontai en vitesse vers Marjorie que j’aperçus dans les feuillages, marchant à ma rencontre.

Soudain j’entendis des cris, en espagnol, derrière elle, ainsi que des pas de gens qui couraient. Marjorie se cacha sous un rocher en surplomb. Je changeai de direction, courant sans bruit vers la gauche. Je cherchai à apercevoir Marjorie à travers les arbres ; à l’instant où je la vis, deux soldats l’attrapèrent par les bras et la forcèrent à rester immobile.

Je continuai à courir vers le haut, la tête basse, obsédé par l’expression du visage de Marjorie prise de panique. Une fois parvenu au sommet, je fonçai vers le nord, le coeur battant de terreur.

Un bon kilomètre plus loin, je m’arrêtai pour écouter. Pas un bruit ne me parvint. Allongé sur le dos, je cherchai à me détendre et à réunir mes esprits, mais le spectacle affreux de la capture de Marjorie l’emportait sur le reste. Pourquoi l’avais-je laissée seule sur la crête ? Que faire maintenant ?

Je m’assis et respirai profondément en regardant la route sur la crête opposée. Je n’avais pas vu de véhicule pendant ma course folle. J’écoutai de nouveau attentivement. Je n’entendis que les bruits de la forêt. Je me calmai progressivement. Marjorie avait été arrêtée, mais elle n’était coupable de rien d’autre que d’avoir essayé d’échapper à des coups de feu. On la relâcherait certainement après avoir établi son identité de scientifique.

Repartant vers le nord, je sentais mon dos me faire mal. J’étais sale et fatigué, et la faim se faisait sentir. Je marchai deux heures sans penser à rien et sans rencontrer âme qui vive.

Puis, venant de la pente de droite, le bruit de pas d’une personne qui courait me parvint. Je restai immobile… Les arbres étaient grands et larges, cachant le soleil, et laissant peu de place aux buissons. Je voyais à moins de trente mètres. Rien ne bruissait. Je longeai un gros rocher à ma droite, puis des arbres, faisant le moins de bruit possible. Trois énormes rochers faisaient saillie devant moi, j’en passai deux – rien ne bougeait. Arrivé à la hauteur du troisième, j’entendis des branches craquer dans mon dos ; je me retournai lentement.

Près du rocher se tenait le barbu énorme que j’avais vu chez Jensen, les yeux affolés, les bras tremblants tandis qu’il pointait un automatique sur mon ventre. Il cherchait à me reconnaître.

« Un instant, dis-je, je connais Jensen. »

Il m’examina et abaissa son arme. Derrière nous, un bruit de pas se fit entendre et le barbu courut vers le nord, tenant son arme à la main ; je le suivis sans réfléchir, courant à perdre haleine, contournant les rochers, et jetant de temps en temps un coup d’oeil en arrière.

Deux cents mètres plus loin, il trébucha et je le dépassai avant de m’effondrer entre deux rochers pour me reposer et regarder derrière moi. Je vis un soldat isolé, à vingt mètres, lever son fusil vers le gros homme qui tentait de se relever.

Avant que j’aie eu le temps de l’avertir, le soldat tira, lui faisant sauter la poitrine par-derrière, ce qui m’éclaboussa de sang.

L’écho des coups de feu retentit dans la montagne.

Il resta une seconde immobile, le regard fixe, puis son corps s’arqua et il tomba en avant. Je réagis sans réfléchir, fonçant de nouveau vers le nord, loin du soldat, laissant le maximum d’arbres entre moi et le lieu d’où les tirs étaient partis. La crête était de plus en plus sauvage et rocheuse, et la pente raide. Mon corps tremblait de fatigue et de terreur tandis que je gravissais les rochers. Je glissai et regardai rapidement en arrière. Le soldat s’approchait du cadavre et je me cachai juste à temps derrière un rocher lorsqu’il leva les yeux dans ma direction. La pente au-dessus était beaucoup moins abrupte, me dérobant à la vue du soldat, et j’en profitai pour reprendre ma course, l’esprit hagard. Je ne pensais qu’à la fuite. Sans oser me retourner, j’étais persuadé que le soldat me pistait.

La pente se raidissait de nouveau, et je grimpais toujours, les forces commençant à me manquer. Le sommet de cette éminence atteint, je me trouvai sur un terrain plus plat, planté de grands arbres et de sous-bois exubérants. Derrière eux, un promontoire rocheux se dressait, que je dus escalader avec précaution, m’aidant des pieds et des mains. J’atteignis le sommet et mon moral s’effondra complètement à la vue de ce qui m’attendait : une pente verticale d’une trentaine de mètres me barrait le passage. Il n’y avait plus d’issue.

J’étais condamné. Des cailloux dévalaient la pente derrière moi, indiquant la progression du soldat. Je tombai à genoux, vidé, et je finis par accepter mon destin. Je n’attendais plus que les balles, et, d’une certaine manière, je les attendais comme un soulagement. Je me remémorai alors les dimanches de mon enfance et l’innocente contemplation de Dieu. Que serait donc la mort ? Je tentai de m’ouvrir à elle.

J’attendis un temps qui sembla interminable, et rien ne se produisit. Je jetai un coup d’oeil circulaire et remarquai soudain que j’étais arrivé sur le point le plus haut des montagnes environnantes. Falaises et crêtes se succédaient tout autour, mais j’avais la plus belle vue qu’on puisse imaginer.

Un mouvement attira mon attention. Vers le sud, très loin, marchant d’un pas tranquille dans une direction opposée à la mienne, je vis le soldat, qui avait jeté sur son épaule le fusil pris au sbire de Jensen.

Cette vision me réchauffa le coeur et le corps, et je me surpris à rire silencieusement. J’avais survécu ! Je m’assis, jambes croisées, et savourai cet instant. Je voulais rester ici pour toujours, sous ce ciel bleu.

La proximité étrange de collines bleutées dans le lointain me surprit, ou plutôt le sentiment de leur proximité. Je ressentais la même chose à l’égard des quelques traînées nuageuses blanches qui dérivaient au-dessus de moi. J’aurais presque pu les toucher de la main.

En tendant la main, précisément, je ressentis quelque chose d’inhabituel dans mon corps. Mes mains s’étaient dressées sans problème, et je me tenais parfaitement droit, sans le moindre effort. Je me mis debout d’un seul coup, alors que j’étais assis jambes croisées. Tout était léger.

Au loin, je vis un croissant de lune diurne disparaître ; elle était pleine au quart seulement et restait suspendue sur l’horizon comme un bol renversé. Je compris aussitôt pourquoi. Le soleil, à des milliards de kilomètres, n’éclairait que le haut de la lune, et je voyais avec précision le point de contact de la lumière, découverte qui renforça l’acuité de ma conscience.

J’imaginai la lune disparue de notre hémisphère, et je vis la forme qu’elle allait présenter de l’autre côté vers l’ouest. Puis je la distinguai en imagination parvenue aux antipodes de mon point actuel : pleine parce que le soleil, au-dessus de moi, allait alors briller au-delà de la terre en éclairant pleinement la lune.

Cette vision me secoua et mon dos me parut encore plus léger quand je réalisai clairement que le même espace existait au-dessus de ma tête qu’en dessous de mes jambes, de l’autre côté du globe. C’était la première fois de ma vie que j’expérimentais réellement la rotondité de la terre.

Cette découverte m’enthousiasma, mais en même temps me parut naturelle et normale. Je n’avais qu’un désir : rester suspendu, flottant, dans un espace que je sentais se prolonger dans toutes les directions. Je n’avais pas le sentiment ordinaire de lutter contre la gravité, je me sentais au contraire soutenu par quelque légèreté intérieure, comme une montgolfière à peine gonflée qui tiendrait seule juste au-dessus du sol.

Je me rassis sur le rocher, et de nouveau toutes choses me parurent proches : le rocher sur lequel je me trouvais, les grands arbres des pentes, les montagnes à l’horizon. En regardant les branches des arbres se balancer doucement au vent, je ressentis leur mouvement comme le mien propre, comme si elles avaient été mes cheveux. Chaque élément environnant faisait partie de mon être, c’était comme si j’avais toujours su que mon corps physique était la terminaison d’un grand corps formé de tout ce qui était visible. Tout l’univers s’observait à travers mes propres yeux.

Ces sentiments ravivèrent ma mémoire. Je revis tout, en deçà de ce voyage, en deçà de ma propre enfance et de ma naissance, je compris que ma vie n’avait pas commencé avec ma conception sur cette terre, mais bien plus tôt, avec la formation de l’entité que je suis, de mon vrai corps, de l’univers lui-même.

La science de l’évolution m’avait toujours ennuyé, mais ces visions rappelèrent à ma mémoire tout ce que j’avais lu sur le sujet, y compris des discussions avec l’ami à qui Reneau ressemblait tant. C’était son domaine favori : l’évolution.

Toute connaissance semblait se fondre avec une mémoire vraie des choses. Je me souvenais en quelque sorte du passé, et cela me faisait comprendre l’évolution sous un jour nouveau.

Je voyais la première matière exploser dans l’univers, et je voyais, comme la troisième révélation l’expliquait, que cette matière n’était pas vraiment solide. C’était seulement de l’énergie en vibration, et au départ elle n’existait que dans sa forme vibratoire élémentaire, l’hydrogène. C’était là tout l’univers : de l’hydrogène.

Je vis les atomes d’hydrogène graviter ensemble comme si le principe dominant de cette énergie était la recherche d’un mouvement menant à un état plus complexe. Lorsque des poches d’hydrogène atteignirent une densité suffisante, elles s’échauffèrent et brûlèrent, se transformèrent en étoiles, et dans cette aventure l’hydrogène s’échappa pour devenir un élément vibrant davantage encore, l’hélium.

Sous mes yeux, ces premières étoiles se consumèrent et explosèrent, expédiant l’hydrogène et l’hélium nouvellement créé dans l’univers, et tout recommença. Hydrogène et hélium gravitèrent ensemble jusqu’à ce que la température soit suffisamment élevée pour former d’autres étoiles, qui mirent l’hélium en fusion, créant le lithium, qui à son tour entra en vibration à un niveau supérieur.

Et ainsi de suite. Chaque génération d’étoiles créa un élément nouveau, jusqu’à ce que le spectre large de la matière, les composants chimiques de base, ait été formé et disséminé partout. La matière était constituée de l’élément de base de l’énergie en vibration qu’était l’hydrogène jusqu’au carbone, vibrant à une fréquence très élevée. Le décor était planté pour l’étape suivante de l’évolution.

Tandis que le soleil se formait, des poches de matière s’en échappèrent pour tourner en orbite autour de lui et l’une d’elles, la terre, contenait tous les éléments nouvellement créés, y compris le carbone. Pendant que la terre se refroidissait, des gaz auparavant enserrés dans la masse en fusion émergeaient à la surface et se mélangeaient pour former la vapeur d’eau ; c’est alors que survinrent les grandes pluies qui créèrent les océans sur la croûte encore sèche ; l’eau ayant couvert une part importante de la surface terrestre, les cieux s’éclaircirent et le soleil commença à baigner le nouveau monde de sa chaleur et de ses radiations.

Dans les bassins humides, dans les lacs, et jusque dans les énormes orages qui balayaient périodiquement la planète, la matière entra en vibration au-delà de la fréquence habituelle du carbone, pour atteindre celle des acides aminés. Pour la première fois, ce nouveau niveau de vibration n’était pas stable en lui-même.- La matière devait absorber sans cesse d’autres matières en son sein pour maintenir son niveau de vibration : elle devait manger. La vie, étape suivante de l’évolution, avait commencé.

Encore confinée à l’univers aquatique, cette vie s’est divisée en deux formes distinctes. Une forme, celle que nous nommons vie végétale, se nourrissait de matière inorganique et transformait ces éléments en nourriture par l’utilisation de dioxyde de carbone provenant de l’atmosphère primitive. Les plantes renvoyaient un sous-produit nouveau dans l’atmosphère : l’oxygène.

L’autre forme de vie, que nous appelons vie animale, absorbait seulement de la vie organique pour rester en vibration. Sous mes yeux, les animaux emplirent les océans à la grande époque des poissons, et lorsque les plantes eurent relâché assez d’oxygène dans l’atmosphère, commencèrent leur voyage vers la terre ferme.

Je vis les amphibiens, moitié poisson, moitié quelque chose de nouveau et d’inconnu, quitter l’eau pour la première fois et se servir de leurs poumons pour respirer l’air nouveau. Puis la matière fit un bond pour devenir reptile et la terre se couvrit de cette forme à la grande période des dinosaures. Les mammifères à sang chaud survinrent et occupèrent à leur tour la scène, et je compris alors que chaque espèce qui apparaissait représentait la vie, autrement dit la matière, passant à un niveau supérieur de vibration. La progression s’interrompit. Au sommet apparut l’humanité.

L’humanité… À cet instant ma vision disparut ; j’avais embrassé d’un seul coup d’oeil toute l’évolution, l’histoire de la matière et de sa progression comme sous le magistère de quelque plan maître qui l’amenait à des fréquences vibratoires supérieures, par étapes, en créant les conditions exactes et suffisantes pour que nous, les hommes, puissions apparaître.

Assis sur cette montagne, je comprenais presque de manière physique comment cette évolution touchait les humains. À un stade plus avancé, elle était liée d’une certaine manière à l’expérience des coïncidences de la vie. Quelque chose dans ces coïncidences nous faisait aller de l’avant dans nos vies et créait une plus haute vibration qui entraînait plus en avant l’évolution elle-même. Mais j’avais beau chercher, quelque chose m’échappait.

Je restai assis longtemps sur ce promontoire, enivré par un sentiment de paix et de plénitude. Je m’aperçus soudain que le soleil s’enfonçait à l’ouest et que vers le nord-ouest, à un ou deux kilomètres, se trouvait une ville. Je vis clairement la forme des toits ; la route qui suivait la crête ouest s’y dirigeait.

Je me levai et entrepris de descendre des rochers. Je ris bruyamment, car je restais relié au paysage et j’avais l’impression de marcher le long de mon propre corps, et même que j’en explorais des secteurs inconnus. Ce sentiment était extraordinaire.

Je descendis les ravins, je longeai les arbres. Le soleil de cette fin d’après-midi projetait des ombres immenses sur le sol de la forêt ; j’arrivai, à mi-pente, à une zone très dense de très grands arbres, et, en y pénétrant, je ressentis un changement distinct dans mon corps : je me sentais plus léger et mes mouvements étaient mieux coordonnés. Je m’arrêtai pour regarder de plus près les arbres et les buissons, concentrant mon regard sur leur beauté et leurs formes. Je vis alors des lueurs blanches et une sorte d’aura rosâtre autour de chaque plante.

Je poursuivis ma marche, jusqu’à un ruisseau qui irradiait une lueur bleu pâle et m’emplit de tranquillité jusqu’à m’assoupir. J’arrivai à la vallée, gravis la pente opposée et atteignis enfin la route. Je marchai alors d’un pas naturel en direction du nord.

Plus loin, devant moi, je vis la silhouette d’un homme vêtu d’une robe de prêtre qui disparaissait au virage suivant. Cette vision m’intrigua. Sans aucune crainte, je me mis à courir pour aller lui parler. J’avais le sentiment de savoir exactement ce que j’avais à faire et à lui dire. Je me sentais parfaitement bien. Mais, à ma grande surprise, il avait disparu ; à droite, une route secondaire s’enfonçait dans la vallée en sens opposé, pourtant il n’y avait personne en vue non plus de ce côté. Je repris ma course sur la route principale : personne ! Je pensai à revenir en arrière pour suivre la route secondaire. Mais cela m’aurait fait manquer la ville, aussi je poursuivis sur cette route, sans cesser de penser à l’autre.

Cent mètres plus loin, au détour d’un second virage, j’entendis des voitures : à travers les branches, je repérai clairement une colonne de véhicules militaires qui avançaient à grande vitesse. J’hésitai, pensant un instant prendre le risque de rester sur la route, mais la terreur que j’avais éprouvée lors des coups de feu sur la crête me revint en mémoire.

Je bondis hors de vue de la route et me jetai sur le bas-côté ; dix Jeeps passèrent en trombe. J’avais malheureusement atterri en terrain découvert et je n’avais plus qu’à espérer que personne ne regarde dans ma direction, chaque Jeep passant à moins de cinq mètres ; je sentais les fumées de leurs échappements et je vis même les visages des chauffeurs.

Mais personne ne m’avait repéré. Les laissant s’éloigner, je rampai jusqu’à un arbre énorme. Je tremblais, le sentiment de paix m’avait abandonné. La terreur était revenue me nouer l’estomac ; je regagnai enfin la route quand la vue de deux Jeeps au loin m’envoya de nouveau en roulé-boulé dans l’herbe. J’avais la nausée.

Je restai cette fois loin de la route et repartis par où j’étais venu, marchant avec précaution, jusqu’à la route secondaire. Ayant écouté attentivement si des bruits suspects ne se faisaient pas entendre, je décidai de la longer en restant dans le bois, revenant vers la vallée. Je me sentais lourd. Qu’avais-je donc fait, me disais-je ? Pourquoi avoir suivi la route ? J’étais devenu fou, j’avais assisté à cet assassinat et j’étais resté dans l’euphorie d’y avoir moi-même échappé. Reviens sur terre ! me morigénai-je. Sois prudent ! Ces gens n’hésiteront pas à te tuer si tu leur en donnes la moindre chance.

Je me figeai brusquement. Devant moi, à trente mètres au plus, je vis le prêtre. Il était assis sous un arbre immense, entouré de rochers ; je le regardai sans bouger, quand il ouvrit les yeux et m’observa à son tour. Je me raidis, mais il me fit signe d’approcher.

Je le fis prudemment. Il resta absolument immobile. Il était grand et mince et semblait avoir une cinquantaine d’années. Ses cheveux, coupés court, avaient la même couleur brune que son regard.

« On dirait que vous avez besoin d’aide, dit-il dans un anglais parfait.

– Qui êtes-vous ?

– Le père Sanchez. Et vous ? »

Je lui expliquai qui j’étais et d’où je venais, tout en mettant un genou à terre, car j’étais épuisé.

« Vous êtes impliqué dans ce qui s’est passé à Cula, n’est-ce pas ?

– Que savez-vous de ça ? dis-je d’une voix lasse, ignorant si je pouvais lui faire confiance.

– Je sais qu’un membre du gouvernement est complètement fou de rage. Ils ne veulent absolument pas que le Manuscrit soit rendu public.

– Pourquoi ? »

Il se leva et me regarda.

« Suivez-moi donc, notre mission n’est pas loin. Vous y serez en sécurité. »

Je me relevai péniblement, sachant qu’il n’y avait pas d’autre choix, et approuvai d’un hochement de tête. Il me guida lentement sur la route, restant respectueux et très poli. Il pesait soigneusement chaque parole.

« Les soldats vous recherchent-ils encore ?

– Je l’ignore. »

Il resta muet un instant et ajouta :

« Recherchez-vous le Manuscrit ?

– Non, c’est fini. Je désire seulement survivre et rentrer chez moi. »

Il sourit et approuva, et je me sentis soudain plein de confiance en lui. Sa chaleur et sa considération pour moi me touchaient. Il me rappelait Wil. Nous avons atteint la mission, un groupe de petites maisons entourant une cour et une petite chapelle, dans un lieu magnifique. Il parla en espagnol à d’autres prêtres qui s’éloignèrent en vitesse. Je cherchai à voir où ils se dirigeaient, mais la fatigue fut la plus forte ; le prêtre me conduisit à l’une des maisons.

Elle contenait deux chambres et une petite pièce ; un feu était allumé dans la cheminée. Un prêtre nous y suivit, portant un plateau chargé de pain et d’une soupière fumante. Je mangeai, Sanchez restant poliment assis près de moi. Puis, à son invitation, je m’allongeai sur un des lits et m’endormis instantanément.

En sortant dans la cour, je remarquai aussitôt que tout était d’une propreté immaculée. Les allées gravillonnées étaient bordées de plantes impeccablement choisies ; chacune était placée de manière à valoriser sa forme. Aucune n’avait été taillée.

Je m’étirai et sentis le contact de la chemise amidonnée que j’avais mise ; elle était faite de coton grossier et me frottait un peu le cou. Mais elle était propre et fraîchement repassée. Je m’étais réveillé lorsque deux prêtres avaient apporté de l’eau chaude dans une bassine et des vêtements qu’ils avaient disposés sur le lit. Une fois habillé, j’avais trouvé des petits pains chauds et des fruits secs dans l’autre pièce. J’avais mangé le tout avec appétit sous le regard des prêtres. Ils étaient partis et j’étais alors sorti.

J’allai m’asseoir sur un des bancs de pierre qui bordaient la cour. Le soleil atteignait la cime des arbres, me réchauffant le corps.

« Comment avez-vous dormi ? » dit une voix dans mon dos.

Le père Sanchez était debout derrière moi, très droit, tout sourires.

– Parfaitement.

– Puis-je vous tenir compagnie ?

– Bien sûr. »

Nous sommes restés muets quelques minutes, si longtemps que je me suis senti mal à l’aise. Je le regardai plusieurs fois à la dérobée, m’apprêtant à parler, mais il contemplait le soleil, les yeux de côté, la tête un peu inclinée.

Il rompit enfin le silence :

« C’est un endroit parfait que vous avez trouvé là », mentionnant sans doute le banc.

« J’ai besoin de votre avis, fis-je ; quel est le moyen le plus sûr pour regagner les États-Unis ? »

Il me dévisagea d’un air grave.

« Je ne sais pas, cela dépend de l’opinion du gouvernement sur le danger que vous représentez. Dites-moi comment vous vous êtes retrouvé à Cula. »

Je lui racontai tout, depuis ma rencontre avec Charlène. Mon sentiment d’euphorie sur la crête me paraissait désormais irréel et imaginaire et je n’y fis qu’une brève allusion. Mais Sanchez me questionna immédiatement à ce sujet.

« Qu’avez-vous fait quand le soldat s’en est allé ?

– Je suis resté assis là plusieurs heures, commentai-je, me sentant sans doute soulagé.

– Qu’avez-vous ressenti d’autre ? »

Je tressaillis un peu et tentai de tout raconter.

« Ce n’est pas facile à expliquer. Je ressentais une sorte de liaison euphorique avec toutes choses, et un sentiment parfait de sécurité et de bien-être. La fatigue avait disparu. »

Il sourit. « Vous avez eu une expérience mystique. Beaucoup de gens qui sont passés par cette forêt près du pic en relatent de similaires. »

Je fis un signe de tête inquisiteur.

Il se tourna sur le banc pour me faire face.

« C’est l’expérience que les mystiques de toutes les religions ont décrite. Avez-vous déjà fait des lectures sur ce sujet ?

– Oui, il y a des années…

– Mais jusqu’à hier, ce n’était pour vous qu’un concept abstrait ?

– Oui, sans doute. »

Un jeune prêtre s’approcha et me fit un signe de tête avant de parler à voix basse à Sanchez ; le vieux prêtre suivit des yeux chaque pas que fit le jeune prêtre en se retirant. Celui-ci traversa la cour et entra dans une sorte de parc à environ trente mètres. Je remarquai alors que cette zone était également très bien tenue et pleine de plantes très variées. Le jeune prêtre se dirigea vers divers endroits, semblant hésiter devant chacun comme s’il cherchait quelque chose. Puis il s’assit. Il sembla s’absorber dans une sorte d’exercice.

Sanchez sourit, l’air satisfait, puis son attention se porta de nouveau sur moi.

« Je crois qu’il est dangereux pour vous d’essayer de partir maintenant. Mais je vais essayer d’éclaircir la situation et de savoir si on entend parler de vos amis. » Il se dressa face à moi. « J’ai des tâches à accomplir. Soyez sûr que nous vous aiderons du mieux que nous pourrons. J’espère que pour le moment vous vous trouvez bien ici. Reposez-vous et récupérez vos forces. »

Je l’approuvai.

Il fouilla dans sa poche et en sortit des papiers qu’il me tendit.

« C’est la cinquième révélation. Elle traite du genre d’expérience que vous avez vécue. Je crois qu’elle vous intéressera. »

Je la pris à regret tandis qu’il poursuivait : « Qu’avez-vous compris de la dernière révélation dont vous avez lu le texte ? »

J’hésitai, ne voulant pas pour le moment penser au Manuscrit. Mais je finis par dire : « Que les hommes sont coincés dans une sorte de lutte pour s’approprier l’énergie des autres. Lorsque nous amenons les autres à être de notre avis, ils s’identifient à nous, et cela nous permet d’absorber leur énergie et de devenir plus forts. »      Il sourit.

« Donc le problème est que chacun essaie de prendre l’énergie du voisin en le dominant, parce que nous en manquons tous ?

– Exact.

– Mais il y a une solution, une autre source d’énergie.

– C’est ce que semblait vouloir dire le texte. »

Il approuva et entra sans plus rien ajouter dans la chapelle.

Je demeurai quelques instants penché en avant, appuyé sur les coudes, sans regarder le texte. Je restai méfiant. Les événements des deux derniers jours avaient refroidi mon enthousiasme, et je préférai penser aux moyens de regagner les Etats-Unis. Puis, dans le petit bois, je vis un jeune prêtre se lever et se diriger lentement quelques mètres plus loin. Il se tourna vers moi et s’assit.

J’étais curieux de ce qu’il pouvait bien faire. Je pensais qu’il accomplissait sans doute un rite décrit dans le Manuscrit.

Je commençai à lire la première page.

Elle décrivait une nouvelle conception de ce qu’on a longtemps appelé la conscience mystique. Dans les dernières décennies du vingtième siècle, selon le texte, cette conscience devait se manifester en tant que manière d’être réellement accessible à chacun et déjà illustrée par les pratiquants les plus ésotériques de nombreuses religions. Pour la plupart, cette conscience resterait un concept abstrait, un sujet de débat. Mais, pour un nombre croissant d’hommes, cette conscience serait éprouvée réellement, parce qu’ils feraient l’expérience de brèves incursions dans cette dimension spirituelle pendant leur vie.

Cette expérience devait être la clé de la fin des conflits dans le monde : tant qu’elle durerait en effet, nous recevrions notre énergie d’une autre source, d’une source qu’un jour nous pourrions utiliser à volonté.

J’interrompis ma lecture et regardai le jeune prêtre ; les yeux grands ouverts, il semblait me regarder fixement. Je fis un signe de tête quoique je ne puisse voir le détail de son expression ; à ma surprise, il me renvoya mon signe en souriant. Il se leva ensuite et passa sur ma gauche, se dirigea vers la maison ; il évita mon regard tandis que le mien le suivait jusqu’à ce qu’il disparaisse.

J’entendis des pas derrière moi ; Sanchez quittait l’église. Il sourit.

« Ça n’a pas été long. Voulez-vous que je vous montre un peu le domaine ?

– Oui, avec plaisir, parlez-moi de ce parc là-bas. »

Je lui indiquai le lieu où s’était tenu le prêtre.

« Allons-y. »

En traversant la cour, il m’expliqua que la Mission, qui avait quatre siècles d’existence, avait été fondée par un seul missionnaire espagnol, qui croyait qu’il fallait convertir les Indiens en touchant leurs coeurs, pas en les violentant. Son système avait bien fonctionné, reprenait Sanchez, et en partie à cause de son succès, en partie à cause de son éloignement, le prêtre avait poursuivi son expérience sans être dérangé.

« Nous cultivons toujours cette tradition de rechercher la vérité à l’intérieur », expliqua-t-il.

Le parc était impeccable. Un demi-hectare de forêt avait été défriché, et les buissons et les fleurs sous-jacentes avaient été entrecoupés d’allées bien garnies de cailloux de la rivière voisine. Comme celles de la cour, les plantes ici étaient parfaitement espacées, ce qui valorisait leur forme unique.

« Où aimeriez-vous vous asseoir ? »

Je cherchai autour de moi. Devant se trouvaient plusieurs endroits soigneusement arrangés, des sortes de niches parfaites. Chacune contenait un espace ouvert bordé de plantes superbes, de rochers et de très grands arbres. Celle où le jeune prêtre s’était tenu comportait plus de rochers que les autres.

« Celle-là », dis-je.

Il approuva, et nous allâmes nous y asseoir. Il inspira profondément plusieurs minutes de suite et me questionna.

« Parlez-moi encore de ce qui vous est arrivé sur le pic. »

J’hésitai.

« Je crois vous avoir tout dit… tout s’est passé si vite. »

Il me regarda d’un air sévère.

« Ce n’est pas parce que cela a cessé lorsque vous avez eu peur que cela lui enlève son importance, n’est-ce pas ? Peut-être devriez-vous essayer de retrouver cet état.

– Peut-être, dis-je. Mais il est difficile de chercher à se sentir cosmique quand des gens essaient de vous tirer dessus. »

Il rit et me lança un regard amical. « Étudiez-vous le Manuscrit ici à la Mission ? lui demandai-je.

– Oui, nous enseignons aux gens comment poursuivre une expérience du genre de celle que vous avez vécue sur le pic. Seriez-vous opposé à la revivre ? »

Une voix appelait Sanchez du fond de la cour. Il s’excusa et alla parler avec le prêtre qui l’interpellait. Je me rassis et contemplai les plantes et les rochers, en essayant de décaler un peu mon regard. Autour du buisson proche, je vis à grand-peine une zone lumineuse, mais rien sur le rocher.

Sanchez revenait.

« Je dois vous quitter un moment, je dois aller en ville ; peut-être reviendrai-je avec des renseignements sur votre ami et sur les dangers que vous encourez à quitter le pays.

– Merci. Reviendrez-vous aujourd’hui ?

– Sans doute pas, plutôt demain matin. »

J’eus sans doute l’air inquiet, car il mit la main sur mon épaule et ajouta :

« N’ayez crainte. Vous êtes en sécurité ici. Mettez-vous à l’aise. Regardez autour de vous. Vous pouvez parler aux prêtres, mais sachez que certains seront plus ouverts que d’autres… Cela dépend de leur avancement. »

J’approuvai.

Il sourit, contourna la chapelle et grimpa dans un vieux camion que je n’avais pas aperçu. Il finit par démarrer et il s’engagea sur la voie qui conduisait à la route principale.

Je restai plusieurs heures assis dans le petit bois, heureux de pouvoir rassembler mes pensées. Je me demandais si Marjorie et Wil avaient réussi à s’en tirer. Plusieurs fois la vision de l’exécution de l’homme de main de Jensen me traversa l’esprit, mais je l’en chassai et conservai mon calme.

Vers midi, j’aperçus plusieurs prêtres occupés à installer une grande table et des plats dans la cour. Plus tard, une douzaine d’autres les rejoignirent et commencèrent à se servir et à manger en s’installant à la diable sur les bancs. Ils se souriaient amicalement mais sans guère se parler. L’un d’eux m’aperçut et me fit signe de venir.

Je m’approchai et me servis une assiette de maïs et de haricots. Les prêtres paraissaient tous conscients de ma présence, mais ne m’adressèrent pas la parole. Je fis des commentaires sur les plats, mais ne reçus en retour que des sourires polis. Je ne parvins pas à croiser un seul regard.

Je m’assis alors seul sur un banc pour manger. Les légumes n’étaient pas salés, mais fortement épicés avec des plantes condimentaires. Le repas terminé, les prêtres rangèrent leurs assiettes en piles sur la table, mais un retardataire sortit de la chapelle et vint se servir. Ayant fini, il chercha des yeux une place et croisa mon regard. Il sourit et je le reconnus : c’était le prêtre qui m’avait fait signe de venir un peu plus tôt. Il me rendit mon sourire et s’approcha, me demandant dans un anglais approximatif :

« Puis-je m’asseoir près de vous sur le banc ?

– Mais oui ! »

Il s’assit et entreprit de manger avec une lenteur étudiée, mastiquant avec application tout en me souriant. C’était un homme courtaud, robuste, aux cheveux d’ébène et aux yeux marron clair.

« Vous trouvez ça bon ? s’enquit-il.

– Oui », dis-je en reprenant une bouchée, car j’avais laissé un peu de maïs dans mon assiette ; je remarquai de nouveau avec quelle lenteur il mastiquait et cherchai à l’imiter. Je me souvins alors que tous les prêtres en avaient fait autant.

« Faites-vous pousser ces légumes ici à la Mission ? »

Il hésita, mastiquant toujours.

« Oui, la nourriture est essentielle.

– Vous méditez avec les plantes ? »

Il me regarda, très surpris.

« Vous avez lu le Manuscrit ?

– Seulement les quatre premières révélations.

– Et vous avez fait pousser des plantes ?

– Non, je commence mon apprentissage.

– Est-ce que vous voyez les champs d’énergie ?

– Oui, parfois. »

Le silence s’installa tandis qu’il mastiquait à nouveau.

« La nourriture est le premier moyen d’acquérir de l’énergie », dit-il soudain.

J’acquiesçai.

« Mais, pour absorber totalement l’énergie qu’elle contient, la nourriture doit être appréciée et…, il cherchait ses mots, savourée. Le goût est la porte de l’énergie. Il faut donner de l’importance au goût. C’est pour cela qu’on prie avant de manger, pas seulement pour faire une action de grâces, mais pour que l’acte de manger soit sanctifié, pour que l’énergie de la nourriture puisse pénétrer nos corps. »

Il me scruta comme pour s’assurer que j’avais bien suivi. J’acquiesçai silencieusement, mais il paraissait pensif.

En fait, me disais-je, cette appréciation consciente de la nourriture est le but réel de l’action de grâces, le résultat consiste en une meilleure absorption de l’énergie.

« Mais manger n’est que le premier pas, reprit-il. Une fois que vous avez augmenté votre énergie personnelle de cette manière, vous devenez plus sensible à l’énergie contenue dans toutes choses. Et vous apprenez à prendre cette énergie sans manger. »

J’approuvai vigoureusement.

« Tout ce qui nous entoure contient de l’énergie. Mais chaque chose à sa façon. C’est pourquoi certains lieux augmentent l’énergie plus que d’autres. Cela dépend du rapport qui se crée entre l’individu que vous êtes et l’énergie qui se trouve là.

– Tout à l’heure, vous augmentiez votre énergie ? »

Il parut heureux de ma question.

« Oui.

– Et comment fait-on ?

– Il faut s’ouvrir, se relier, se concentrer, comme lorsque vous observez les champs. Mais cette étape-ci vous amène plus loin, elle vous donne une sensation de plénitude.

– Je ne comprends pas. »

Il fronça les sourcils en me voyant si tendu.

« Voulez-vous m’accompagner là-bas, je vous montrerai.

– Oui, pourquoi pas ? »

Je le suivis jusqu’au petit bois. Il s’arrêta et jeta un regard circulaire.

« Là-bas », indiqua-t-il, montrant un coin qui bordait la forêt vierge.

Nous avons emprunté le sentier qui serpentait dans les arbres et les buissons. Il choisit un endroit où poussait un grand arbre comme sorti des rochers sur lesquels son énorme tronc semblait perché. Ses racines enveloppaient le monticule et atteignaient le sol en le contournant. Des arbustes florifères poussaient devant l’arbre, en demi-cercle, et un parfum très doux émanait des floraisons jaunes. La forêt épaisse formait un écran impénétrable en toile de fond.

Il me proposa de m’asseoir dans une clairière face à l’arbre et me rejoignit.

« Trouvez-vous beau cet arbre ?

– Oui.

– Alors… eh bien… ressentez-le ! »

Il cherchait de nouveau le mot juste.

« Le père Sanchez m’a dit que vous aviez eu une expérience sur la crête. Vous souvenez-vous de ce que vous avez éprouvé ?

– Je me sentais léger, en sécurité, relié, comme vous dites…

– À quoi ?

– Difficile à dire. Comme si tout le paysage avait fait partie de moi.

– Et le sentiment ? »

Je réfléchis. Quel sentiment ? « De l’amour, dis-je, oui, de l’amour pour toutes choses.

– Oui, c’est cela, dit-il, alors aimez cet arbre.

– Une minute, protestai-je. L’amour survient quand il veut. Je ne peux pas me forcer.

– Non, mais vous pouvez faire entrer l’amour en vous ; il faut d’abord mettre votre esprit en marche pour retrouver ce sentiment et essayer de le revivre. »

J’observai l’arbre, tentai de retrouver l’émotion ressentie sur le pic. Graduellement, je commençai à admirer sa forme, sa présence. Mon appréciation s’accrut et je finis par ressentir une émotion amoureuse. C’était le sentiment que j’avais, enfant, pour ma mère, et, plus tard, pour une petite fille que je côtoyais quotidiennement. Même si c’était l’arbre que je contemplais, cet amour-là existait en arrière-plan lui aussi. J’étais amoureux de toutes choses.

Le prêtre recula de quelques pas silencieusement, et me regarda attentivement. « Bien, dit-il, vous acceptez l’énergie. »

Je remarquai que son regard n’était pas dirigé.

« Comment pouvez-vous le savoir ?

– Parce que je vois grandir votre champ énergétique. »

Je fermai les yeux et essayai de retrouver l’intensité des sentiments que j’avais éprouvés sur le pic, mais n’y parvins pas. C’était de la même veine, mais pas de la même intensité. L’échec me peina.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Votre énergie vous a abandonné ?

– Je ne sais pas, je n’ai pas pu y arriver aussi fort que là-haut. »

Il me regarda d’abord avec amusement, puis avec impatience.

« Sur le pic, vous avez reçu un don, une ouverture. Maintenant, il faut apprendre à revivre cette expérience par vous-même. Un peu à la fois. »

Il recula de nouveau et dit :

« Essayez encore. »

Je fermai les yeux et essayai de retrouver mes sensations. L’émotion finit par me gagner. J’y restai plongé, tentant de l’augmenter à petites doses. Je ne pensais plus qu’à l’arbre.

« C’est excellent, dit-il, vous recevez de l’énergie et vous la donnez à l’arbre. »

Je plongeai mon regard dans le sien.

« Je la donne à l’arbre ?

– Quand vous appréciez la beauté et le caractère unique des choses, vous recevez de l’énergie. Quand vous ressentez de l’amour, vous pouvez renvoyer l’énergie si vous le désirez. »

Je restai longtemps assis devant l’arbre. Plus je le contemplais et admirais sa forme et ses couleurs, plus je ressentais d’amour en général. J’imaginais mon énergie coulant à flots et remplissant l’arbre, mais ne la voyais pas. Je sentis sans le voir que le prêtre se levait pour partir.

« Qu’est-ce qu’on voit quand je donne de l’énergie à l’arbre ? » demandai-je.

Il décrivit la chose en détail et je reconnus le phénomène que j’avais observé quand Sarah avait donné de l’énergie au philodendron à Viciente. Bien qu’elle y fût parvenue, elle ne semblait pas savoir que l’amour était nécessaire pour que la projection ait lieu. Elle avait dû éprouver cet amour naturellement, sans réfléchir.

Le prêtre traversa la cour. Il disparut de ma vue. Je restai assis là jusqu’à la tombée de la nuit.

Les deux prêtres firent un signe aimable quand j’entrai dans la maison. Un feu ronflait dans l’âtre et des lampes à huile étaient allumées. L’air sentait bon la soupe dans la pièce de devant, à la tomate ou aux légumes peut-être ? Un bol en faïence, plusieurs cuillères et une assiette avec quatre morceaux de pain étaient disposés sur la table.

Un des prêtres quitta la pièce sans me regarder, l’autre gardant les yeux baissés, avant de me faire signe de prendre une grande cocotte en fonte placée à côté du foyer. Une louche sortait de dessous son couvercle. Dès que j’eus compris, le prêtre s’enquit :

« Avez-vous besoin d’autre chose ?

– Non, je ne pense pas, merci. »

Il acquiesça et sortit, me laissant seul ; je soulevai le couvercle, c’était de la soupe à la tomate, au parfum délicieux. J’en remplis le bol et m’assis, puis plaçai près de moi des morceaux du Manuscrit que Sanchez m’avait donnés. Mais la soupe était si bonne que je me consacrai entièrement à elle. Quand j’eus fini, je plaçai l’assiette et le bol dans une grande poêle et contemplai le feu, hypnotisé, jusqu’à ce que les flammes commencent à baisser. Puis j’éteignis les lampes et me couchai.

Je m’éveillai le matin, me sentant parfaitement dispos. Une petite brume traversait la cour ; je garnis la cheminée, mis du petit bois sur les bûches et soufflai dessus jusqu’à ce qu’il prenne. J’allais à la cuisine chercher quelque chose à manger au moment où j’entendis le camion de Sanchez s’approcher.

Je sortis quand il apparut derrière la chapelle, un sac à dos d’une main et plusieurs sacs dans l’autre.

« J’ai des nouvelles pour vous », et il me fit signe de le suivre dans la maison.

Plusieurs prêtres firent leur apparition avec des petites tartes de maïs chaudes et des fruits secs. Sanchez les salua puis s’assit à la table près de moi quand ils s’éloignèrent.

« J’ai participé à une réunion de prêtres du Conseil du Sud. Nous devions y parler du Manuscrit, et surtout prendre position par rapport à l’attitude agressive du gouvernement. C’était la première fois qu’un groupe de prêtres se réunissait publiquement pour soutenir le Manuscrit, et nous avions à peine commencé à débattre qu’un représentant du gouvernement a frappé à la porte et a demandé à être entendu. »

Il s’interrompit pour se servir.

« Ce représentant nous a garanti que le seul but du gouvernement était de protéger le Manuscrit d’une exploitation étrangère : il nous a dit que tout citoyen péruvien devait obtenir une autorisation officielle pour en détenir un exemplaire. Il a ajouté qu’il partageait nos soucis, mais que nous devions obéir à la loi et rendre nos exemplaires. Selon lui, des exemplaires approuvés par le gouvernement nous seraient aussitôt donnés en échange.

– Avez-vous obéi ?

– Bien sûr que non. »

Nous avons mangé quelques minutes ; j’essayais de mâcher lentement, d’apprécier le goût.

« Nous avons posé des questions sur les violences commises à Cula, et il a déclaré qu’il s’agissait d’une réaction nécessaire contre un nommé Jensen qui employait plusieurs hommes armés à la solde d’un pays étranger. Ces gens-là avaient formé le projet de découvrir et de voler la partie encore inconnue du Manuscrit pour l’emporter hors du pays ; le gouvernement ne pouvait que les arrêter.

– Avez-vous cru cet homme ?

– Non, pas du tout. Nous avons continué notre réunion après son départ. Nous avons élaboré une tactique de résistance passive. Nous continuerons à faire des copies et à les distribuer avec précaution.

– Vos supérieurs religieux vous le permettront ?

– Nous l’ignorons. Les plus anciens ont désapprouvé le Manuscrit, mais n’ont guère cherché à savoir qui d’entre nous le soutenait activement. Notre principal souci réside en la personne d’un cardinal qui vit au Nord, le cardinal Sebastian. C’est l’ennemi le plus déclaré du Manuscrit et le plus influent. S’il arrive à convaincre la conférence épiscopale de rédiger un texte très radical, nous aurons une décision très difficile à prendre.

– Pourquoi est-il si ardent ?

– Parce qu’il a peur.

– De quoi ?

– Je ne lui ai pas parlé depuis longtemps, et nous avons toujours évité ce sujet. Mais son idée est que l’homme doit communier avec le cosmos en restant ignorant de la connaissance spirituelle ; il doit se contenter de la foi. Le Manuscrit pourrait porter préjudice à ce statu quo, et détruire les rapports d’autorité.

– De quelle manière ? »

Il sourit, inclina la tête et conclut :

« La vérité libère. »

Je le regardai sans comprendre, tout en finissant les restes de mon assiette. Il fit de même et repoussa sa chaise.

« Vous paraissez bien mieux qu’hier. Avez-vous parlé à quelqu’un ici ?

– Oui. J’ai appris de l’un des prêtres le moyen de se relier à l’énergie… J’ai mal compris son nom. Il se trouvait dans le petit bois pendant que nous discutions ensemble dans la cour, hier, vous voyez de qui je parle ? Il m’a montré comment absorber l’énergie et la renvoyer.

– C’est Juan, dit-il en me faisant signe de poursuivre.

– C’a été une expérience extraordinaire. En me souvenant de l’amour que j’avais ressenti avant, j’ai pu m’ouvrir. Je suis resté là toute la journée baigné de ce sentiment. Je n’ai pas retrouvé exactement l’état que j’avais connu sur le pic, mais presque. »

Il prit l’air grave.

« Le rôle de l’amour est resté longtemps incompris. L’amour n’est pas un sentiment que nous devons éprouver afin d’être bons, ou afin de changer le monde en vertu d’une loi morale un peu abstraite, ou encore afin de renoncer à notre hédonisme. Se relier à l’énergie provoque en premier lieu de l’excitation, puis de l’euphorie, enfin de l’amour. Acquérir assez d’énergie pour faire perdurer cet amour profite sans doute au monde, mais cela profite d’abord à nous-mêmes. Rien n’est plus hédoniste. »

J’approuvai, et remarquai qu’il avait reculé sa chaise de deux mètres et me regardait intensément, le regard mal dirigé.

« À quoi ressemble donc mon champ ? dis-je.

– Il a beaucoup grandi. Je crois que vous vous sentez très à l’aise.

– C’est vrai.

– Bien. C’est ce que nous faisons tous ici.

– Dites-m’en plus.

– Nous formons des prêtres à partir en montagne pour travailler avec les Indiens. C’est dur, et les prêtres doivent être forts. Les hommes ici ont été choisis très sérieusement, et ils ont tous une chose en commun : chacun a vécu une expérience qu’on peut appeler mystique. J’étudie ce genre d’expérience depuis des années, avant même que le Manuscrit n’ait été découvert, et je crois que, si l’on a déjà vécu ce type d’expérience mystique, il est beaucoup plus facile de la vivre à nouveau afin d’augmenter son énergie. Les autres peuvent y parvenir, mais avec du temps. Une mémoire très vive de l’expérience antérieure, comme la vôtre, facilite sa re-création. Ensuite, on construit lentement.

– À quoi ressemble le champ énergétique d’une personne qui vit cela ?

– Il grandit et change légèrement de couleur.

– De quelle couleur devient-il ?

– Normalement il passe d’un blanc pâle au vert et au bleu. Par exemple, pendant votre rencontre mystique sur le pic, votre énergie s’est répandue dans tout l’univers. Vous étiez relié au cosmos tout entier et en retiriez de l’énergie, et votre énergie s’étendait jusqu’à englober toutes choses. Vous souvenez-vous de l’impression que vous avez ressentie ?

– Oui, j’avais le sentiment que tout l’univers était mon corps et que je n’étais plus que la tête, ou, plus précisément, les yeux.

– Oui, dit-il, et à cet instant votre champ et celui de l’univers ne faisaient plus qu’un. L’univers était votre corps.

– J’ai eu une étrange réminiscence à ce moment-là. J’ai cru ressentir comment ce grand corps, mon univers, a évolué. J’y étais. J’ai vu se former les premières étoiles à partir de l’hydrogène simple puis j’ai vu de la matière plus complexe évoluer à partir d’elles. Mais je ne voyais pas de la matière : je voyais la matière sous la forme de simples vibrations d’énergie, qui évoluaient systématiquement vers des états plus complexes. Puis… la vie est apparue, et j’ai suivi son évolution, jusqu’aux hommes… »

Je m’arrêtai soudain, et il remarqua mon changement d’humeur.

« Qu’y a-t-il ?

– C’est là que s’est arrêtée la mémoire de l’évolution, précisai-je, avec les humains. Je savais que l’histoire n’était pas achevée, mais je n’ai pas pu en saisir davantage.

– L’histoire continue en effet, dit-il, les hommes poursuivent l’évolution de l’univers jusqu’à des formes de vibrations de plus en plus complexes.

– Comment ? »

Il sourit sans rien dire.

« Nous en reparlerons. J’ai à faire. Je vous reverrai dans une heure ou deux. »

Il prit une pomme et s’en alla. Je sortis sur ses pas, sans but précis, mais, me rappelant l’existence de la copie de la cinquième révélation dans ma chambre, j’allai la chercher. Plus tôt, j’avais revu en pensée la forêt où Sanchez était assis lorsque je l’avais aperçu la seconde fois sur la route. Même fatigué comme je l’étais alors, j’avais remarqué la beauté des lieux, aussi je marchai en direction de la route vers l’ouest, jusqu’à ce que j’atteigne l’endroit exact ; je m’y assis. Appuyé sur un arbre, je me vidai l’esprit et regardai autour de moi. Le matin était beau, avec une brise légère, et j’observai le vent qui fouettait les branches au-dessus de moi. Pendant une accalmie, je pris le Manuscrit, et recherchai la page où j’avais interrompu ma lecture. Avant de l’avoir trouvée, j’entendis le bruit d’un camion.

Je m’allongeai sur le sol derrière l’arbre et cherchai à déterminer la provenance du son. Le bruit venait de la Mission ; je reconnus, quand il s’approcha, Sanchez au volant de son vieux camion.

« Je pensais bien vous trouver là, dit-il en stoppant près de moi. Montez, il faut partir.

– Que se passe-t-il ? » dis-je en réinstallant.

Il se dirigea vers la grand-route.

« Un de mes prêtres m’a rapporté une conversation qu’il a surprise au village. Des membres du gouvernement sont venus en ville et ils posent des questions sur moi et ma Mission.

– Qu’est-ce que vous croyez qu’ils veulent ? »

Il me regarda d’un air tranquille.

« Je l’ignore. Disons que je ne suis pas certain qu’ils continuent de nous laisser tranquilles. J’ai pensé préférable, à titre de précaution, de partir en montagne. Un de mes prêtres habite près du Machu Picchu, c’est le père Cari. Nous serons en sécurité chez lui jusqu’à ce que nous y voyions plus clair. »

Il sourit.

« De toute façon, il fallait que vous voyiez le Machu Picchu. »

J’eus soudain l’impression qu’il avait fait un arrangement avec les autorités et qu’il me conduisait quelque part pour me livrer ; je décidai de rester sur le qui-vive.

« Avez-vous fini de lire la traduction ? dit-il.

– Presque.

– Vous parliez de l’évolution de l’humanité. Avez-vous lu ce qui s’y rapporte ?

– Non. »

Il quitta la route des yeux et me regarda avec intensité. Je fis semblant de ne pas m’en apercevoir.

« Il y a quelque chose qui ne va pas ? demanda-t-il.

– Non. Combien de temps faut-il pour aller au Machu Picchu ?

– Environ quatre heures. »

Je voulais me taire pour l’amener à parler, dans l’espoir qu’il se trahisse. Mais je ne pus réprimer ma curiosité sur l’évolution.

« Alors, comment l’humanité poursuit-elle l’évolution ? »

Il se tourna vers moi.

« Qu’en pensez-vous ?

– Je n’en sais rien. Sur le pic, j’ai pensé qu’il y avait un lien avec ces coïncidences significatives dont parle la première révélation.

– Exact. Cela concorderait avec les autres révélations, n’est-ce pas ? »

Je ne comprenais pas, pas tout à fait. Je restai silencieux.

« Voyez à quel point les révélations se suivent logiquement. La première survient quand nous prenons au sérieux les coïncidences. Ces coïncidences nous font comprendre qu’il existe quelque chose de plus, quelque chose de spirituel, derrière tout ce que nous voyons.

« La seconde rend plus concrète notre prise de conscience. Nous comprenons que nous avons été préoccupés par la survie matérielle, par un besoin d’accroître notre sécurité, et nous savons désormais que notre ouverture d’esprit représente une sorte d’éveil à une autre réalité.

« La troisième nous offre une nouvelle vision de la vie. Elle définit l’univers physique comme constitué d’énergie pure, une énergie qui, cependant, possède une affinité avec notre façon de penser.

« Et la quatrième met en lumière la tendance des hommes à voler l’énergie des autres hommes en les dominant, en s’emparant de leur esprit, crime auquel nous sacrifions parce que nous nous sentons souvent vides d’énergie. Ce manque, on peut y remédier, bien sûr, en se reliant à une source plus haute. L’univers peut subvenir à tous nos besoins, si seulement nous savons nous ouvrir à lui. C’est le message de la cinquième révélation.

« Vous avez eu une expérience mystique qui vous a révélé la magnitude de l’énergie qu’on peut acquérir. Mais cette expérience, c’est un peu un bond en avant qui vous propulse devant tous les autres. Une vision de l’avenir. On ne peut pas la vivre indéfiniment. Dès que l’on s’adresse à quelqu’un dont la conscience est normale, si nous revenons dans un monde où le conflit reste le fait dominant, nous quittons brutalement cet état et redevenons nous-mêmes.

« Et c’est alors que se pose la vraie question : comment retrouver, lentement, peu à peu, ce que nous avons entraperçu si soudainement. Pour y parvenir, il faut se remplir consciencieusement d’énergie, parce que c’est cette énergie qui créera les coïncidences seules capables de nous ramener de manière permanente à l’état désiré. »

Mon air surpris l’amena à expliciter : « Pensez-y. Lorsqu’un événement non accidentel, au-delà du hasard, nous arrive, un événement qui nous fait avancer d’un grand bond, nous devenons des gens plus accomplis. Nous croyons avoir atteint ce pour quoi la destinée nous a placés là. À ce moment, le niveau d’énergie suffisant pour déclencher ces coïncidences demeure en nous. Nous pouvons perdre de l’énergie quand nous avons peur, mais le niveau atteint constitue une nouvelle limite supérieure qu’il nous sera facile de retrouver. Nous sommes devenus une nouvelle personne. Nous existons à un niveau supérieur d’énergie, à un niveau, écoutez-moi bien, de vibration supérieure.

« Comprenez-vous bien le processus maintenant ? Nous faisons le plein, grandissons, refaisons le plein, et grandissons encore. C’est ainsi que nous, les hommes, continuons l’évolution de l’univers vers un état de vibration de plus en plus élevé. »

Il s’interrompit pour réfléchir.

« Cette évolution s’est produite de manière inconsciente dans l’histoire de l’humanité. C’est la raison pour laquelle les civilisations ont progressé, et les hommes sont devenus plus grands, vivent plus longtemps, etc. À présent, nous rendons tout le processus conscient. C’est ce que nous dit le Manuscrit. C’est le sens de ce mouvement vers une conscience spirituelle mondiale. »

J’écoutais très attentivement, totalement fasciné.

« Donc je n’ai qu’à me laisser remplir d’énergie, comme j’ai appris à le faire avec Juan, et les coïncidences se produiront ?

– Eh bien, oui, mais ce n’est pas aussi facile que cela. Avant de pouvoir nous relier à l’énergie de manière permanente, il y a encore un obstacle à franchir. C’est le sujet de la sixième révélation.

– De quoi s’agit-il ? »

Il me fixa des yeux.

« Nous devons apprendre à regarder en face notre façon particulière de dominer les autres. La quatrième, vous vous en souvenez, révèle que les hommes ont toujours manqué d’énergie, et qu’ils cherchent à dominer les autres pour leur voler la leur. La cinquième révèle une autre source d’énergie, mais nous ne pouvons pas vraiment rester reliés à cette source si nous refusons d’analyser la méthode particulière par laquelle, chacun, nous dominons les autres, et de l’abandonner. Chaque fois que nous retomberons dans cette attitude, nous ne serons plus reliés à la source.

« Il est difficile de se défaire de cette habitude parce qu’elle est presque inconsciente. Pour y parvenir, il faut la rendre consciente, en nous souvenant que nous avons élaboré une méthode dans notre enfance pour être écouté, pour obtenir de l’énergie. D’une certaine façon, rien n’a évolué depuis lors. C’est une façon d’être que nous répétons à l’infini. Je l’appelle notre mécanisme de domination.

« Un mécanisme que nous remettons en marche chaque jour dans notre vie quotidienne sans même le savoir. Nous savons seulement que le même type d’événements survient très souvent. Mais si nous répétons ce comportement sans cesse, alors les autres possibilités de notre vie, celles qui sont marquées par les coïncidences restent inexprimées. Nous arrêtons la machine lorsque nous reproduisons ce comportement, tout simplement pour trouver de l’énergie. »

Sanchez fit ralentir le camion et négocia avec précaution une série d’ornières. Je me sentais frustré. Je ne comprenais pas vraiment comment fonctionnait le mécanisme qu’il décrivait. Je faillis le lui dire, mais n’y parvins pas. Je me sentais encore loin de lui et ne voulais pas me livrer.

« Vous avez compris ? demanda-t-il.

– Je n’en suis pas sûr, fis-je un peu sèchement. Je ne sais pas si j’ai un mécanisme de domination. « 

Il me regarda avec affection et rit à haute voix.

« Vraiment ? Alors, pourquoi avez-vous toujours l’air si supérieur ? »

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