Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Prophétie des Andes – 6 : Éclaircir le passé.

James Redfield – La Prophétie des Andes – 6 : Éclaircir le passé.

Devant nous, la route se rétrécissait et tournait brusquement pour épouser la forme du versant rocheux qui nous dominait. Le camion rebondit sur des pierres et négocia lentement le virage. En dessous de nous, la Cordillère s’étalait en crêtes massives qui se succédaient dans la grisaille par-dessus des bancs de nuages d’un blanc immaculé.

Je scrutai Sanchez à la dérobée. Penché sur le volant, il était très attentif. Presque toute la journée, nous avions grimpé des pentes invraisemblables et rebondi sur des cailloux le long de routes rétrécies par des chutes de pierres. J’avais tenté de relancer la conversation sur le mécanisme de domination, mais le jour était mal choisi. Sanchez avait besoin de toute sa concentration pour conduire, et d’ailleurs je ne savais pas très bien quelle question poser. J’avais lu la fin de la cinquième révélation, et ce texte avait parfaitement fait écho aux dires de Sanchez. L’idée de me débarrasser de mon esprit de domination me semblait tout à fait souhaitable, surtout si cela devait accélérer mon évolution, mais je ne comprenais toujours pas comment ce mécanisme fonctionnait.

« À quoi pensez-vous ? interrogea Sanchez.

– Je viens de finir la cinquième révélation, et je repensais à ces mécanismes. D’après votre réflexion, je suppose que mon mécanisme est en rapport avec la distance que je mets entre moi et les

autres ? »

Il ne répondit pas. Il fixait toujours la route. Cent mètres plus loin, un gros 4×4 barrait le passage ; un homme et une femme se tenaient debout au bord d’un grand précipice à environ quinze mètres du véhicule. Ils nous regardèrent.

Sanchez stoppa le camion, les observa un instant, et dit : « Je connais cette femme, c’est Julia. Tout va bien, allons leur parler. »

L’homme et la femme étaient de peau sombre et paraissaient être péruviens. La femme était plus âgée, environ cinquante ans, l’homme en paraissait trente. Nous sommes descendus du camion et la femme s’est dirigée vers nous.

« Le père Sanchez ! salua-t-elle.

– Comment ça va, Julia ? » répondit-il.

Ils s’embrassèrent amicalement, puis Sanchez me présenta à Julia, qui présenta son compagnon, Rolando.

Sans rien exprimer de plus, Julia et Sanchez nous tournèrent le dos et se dirigèrent vers le point de vue où Julia et Rolando se tenaient auparavant. Rolando me regarda d’un air très attentif, et je partis sans réfléchir sur les traces des deux autres. Rolando me suivit, ayant toujours l’air de vouloir quelque chose. Ses traits étaient jeunes, mais il avait le teint rougeaud et la peau burinée. Je n’étais pas à l’aise.

Il parut plusieurs fois sur le point de parler, mais je détournai les yeux chaque fois et pressai le pas. Il resta silencieux. Le précipice atteint, je m’assis sur une pierre pour éviter qu’il ne puisse s’asseoir près de moi, et Julia et Sanchez restèrent assis sur un gros rocher à quelques mètres.

Rolando s’installa le plus près possible de moi. Son regard fixe m’inquiétait, mais je restais curieux.

Il s’en aperçut et me demanda : « Vous êtes venu pour le Manuscrit ? »

Je réfléchis et répondit :

« J’en ai entendu parler. »

Il sembla surpris.

« L’avez-vous lu ?

– Des passages. Et vous ? Vous avez quelque chose à voir avec lui ?

– Je suis intéressé, mais je n’ai pas encore vu de copies. »

Le silence s’installa.

« Vous êtes américain ? »

La question me troubla, et je choisis de ne pas y répondre. Je dis au contraire :

« Le Manuscrit a-t-il un lien avec les ruines de Machu Picchu ?

– Je ne pense pas ; sauf qu’il a été écrit au moment où Machu Picchu a été construit. »

Je restai silencieux, admirant l’incroyable panorama sur les Andes. Si je pouvais continuer à me taire, il finirait bien par m’apprendre ce que Julia et lui fabriquaient en cet endroit désert et quel rapport leur présence présentait avec le Manuscrit. Nous sommes restés silencieux vingt minutes. Enfin, Rolando se leva et alla rejoindre les deux autres.

Je ne savais pas quel parti prendre. J’avais évité de m’imposer à Sanchez, parce que j’avais eu l’impression qu’il voulait rester seul avec Julia. Pendant encore au moins une demi-heure, je restai là à contempler le paysage et à tenter d’entendre des bribes de leur conversation au-dessus de moi. Ils ne s’intéressaient pas le moins du monde à moi. J’avais à peine décidé de les rejoindre qu’ils se levèrent et prirent la direction du véhicule de Julia. Je les rejoignis.

« Ils doivent partir, dit Sanchez.

– Je regrette de ne pas avoir eu le temps de vous parler, dit Julia. J’espère vous revoir. »

Elle me regardait avec cette même affection que Sanchez m’avait témoignée souvent. Comme j’approuvais, elle inclina la tête et ajouta :

« En fait, j’ai l’impression que nous allons vous revoir bientôt. »

En descendant le sentier caillouteux, je voulus répondre, mais ne trouvai rien à dire. Arrivée à sa voiture, Julia fit un simple signe d’adieu en grimpant avec Rolando et s’éloigna vers le nord, la direction d’où Sanchez et moi étions venus. Cette rencontre m’avait mis mal à l’aise.

Une fois dans notre véhicule, Sanchez s’enquit :

« Rolando vous a raconté pour Wil ?

– Non, rien. Il l’a vu ? »

Sanchez parut surpris.

« Oui, ils l’ont vu dans un village à environ soixante kilomètres d’ici.

– Wil a parlé de moi ?

– Julia m’a dit que Wil lui a parlé de votre séparation. Mais il a surtout parlé avec Rolando. Vous n’avez pas dit à Rolando qui vous étiez ?

– Non, je ne savais pas si je pouvais lui faire confiance. »

Sanchez demeura absolument ébahi.

« Je vous ai pourtant dit que vous pouviez leur parler ! Je connais Julia depuis des années ! Elle avait une affaire à Lima, mais depuis la découverte du Manuscrit, elle recherche la neuvième révélation. Julia ne voyagerait jamais avec quelqu’un de douteux. Il n’y avait aucun danger. Vous avez sûrement raté une information importante. »

Il me regarda d’un air grave.

« Voilà un bon exemple du mécanisme de domination. Vous étiez tellement distant que vous n’avez pas su laisser se produire une coïncidence importante ! »

À la vue de mon air défensif, il reprit :

« Ce n’est rien, chacun a son mécanisme. Maintenant au moins vous saurez comment le vôtre fonctionne.

– Pas du tout, qu’est-ce que j’ai donc fait ?

– Votre méthode pour dominer les gens et les situations, pour gagner de l’énergie, c’est de mettre en route ce mécanisme dans votre esprit qui vous pousse à vous retirer dans votre coquille, à rester mystérieux et secret. Vous vous faites croire que c’est de la prudence, mais en fait vous espérez que l’autre va essayer de comprendre ce qui se passe dans votre esprit. Si cela arrive, vous restez vague, vous l’obligez à se donner du mal pour essayer de connaître vos véritables sentiments.

« En le faisant, il s’occupe entièrement de vous et cela vous envoie de l’énergie. Plus longtemps vous pourrez le maintenir dans cet état de mystification, et plus vous recevrez d’énergie. Malheureusement pour vous, quand vous restez indifférent, votre vie n’évolue pas très vite parce que vous répétez toujours les mêmes comportements. Si vous aviez su parler à Rolando, votre vie aurait pris une autre direction très significative. »

Je me sentis envahi par un sentiment de dépression croissant. Tout cela illustrait à merveille ce que m’avait dit Wil lorsque j’avais résisté à l’envie de donner des renseignements à Reneau. Je cherchais toujours à cacher mes pensées. Je regardai par la vitre tandis que la route grimpait de fortes pentes ; Sanchez était très concentré sur sa conduite. C’est seulement lorsque la route fut redevenue plus droite qu’il se tourna vers moi et dit :

« Le premier stade du processus de clarification pour chacun d’entre nous, c’est de tâcher de devenir, conscient de notre mécanisme de domination. Rien | ne changera tant que nous n’aurons pas réussi à ; nous regarder en face pour comprendre comment nous manipulons les autres. C’est ce qui vient de vous arriver.

– Quelle est l’étape suivante ?

– Chacun doit revivre son passé, surtout la petite enfance, pour comprendre comment ce mécanisme s’est formé. En le voyant se former, nous le rendons conscient. Il ne faut pas oublier que la plupart des membres de notre famille avaient leur propre mécanisme de domination et qu’ils cherchaient aussi à nous prendre de l’énergie, à nous les enfants. Il nous fallait bien une stratégie pour la reconquérir. Nous avons donc créé un mécanisme de défense. C’est toujours en relation avec les membres de notre famille que nous le faisons. Une fois que nous aurons identifié les schémas de la lutte pour l’énergie au sein de notre famille, nous serons en mesure de dépasser ces stratégies de contrôle, et de voir ce qui se passe vraiment.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Chaque personne doit réinterpréter son expérience familiale du point de vue de l’évolution, et d’un point de vue spirituel, pour découvrir qui elle est vraiment. Une fois cela fait, notre mécanisme de domination disparaît et notre vie réelle décolle.

– Alors, par quoi dois-je commencer ?

– Il vous faut d’abord comprendre comment votre propre mécanisme s’est formé. Parlez-moi de votre père.

– C’est un homme plein de bonté, qui aime rire, qui est compétent, mais… »

J’hésitai, ne voulant pas être ingrat en paroles envers mon père.  » Mais quoi ?

– Eh bien, dis-je, il était toujours critique. Je ne faisais jamais rien de bien.

– Comment est-ce qu’il vous critiquait ? »

Une image de mon père, jeune et fort, me vint à l’esprit.

« Il posait des questions, et trouvait toujours quelque chose à redire aux réponses.

– Et votre énergie, là-dedans ?

– Je me sentais sûrement vidé, et j’essayais d’éviter de lui dire quoi que ce soit.

– Donc vous deveniez vague et distant, essayant de l’intéresser, mais sans lui révéler quoi que ce soit qu’il puisse critiquer. Il était l’interrogateur et vous le contourniez par votre indifférence.

– Sans doute, mais que voulez-vous dire par interrogateur ?

– Un autre type de mécanisme. Les gens qui utilisent ce moyen d’obtenir de l’énergie sont conduits par leur mécanisme à poser des questions et à fouiller dans l’univers secret des autres pour y trouver quelque chose à critiquer. Si cette stratégie réussit, la personne critiquée est attirée dans le mécanisme de l’autre. Elle se trouve alors gênée devant l’interrogateur, elle ne s’intéresse plus qu’à lui, qu’à ce qu’il pense, pour éviter de dire quelque chose de mal qu’il pourrait remarquer. C’est cette déférence psychologique qui donne à l’interrogateur l’énergie qu’il souhaite.

« Pensez à toutes les situations où vous vous êtes trouvé près de quelqu’un de ce genre. Quand vous êtes pris dans son mécanisme, n’agissez-vous pas de telle manière qu’il ne puisse vous critiquer ? Il vous fait modifier votre attitude ordinaire et vous prend de l’énergie parce que vous vous jugez vous-même au travers de ce qu’il pourrait penser de vous. »

Je me souvenais exactement de ce type de sentiment, et ce fut Jensen qui me vint aussitôt à l’esprit.

« Donc mon père était un interrogateur ?

– C’est mon impression. »

Je restai un instant perdu dans mes pensées en songeant à ma mère. Si mon père était un interrogateur, qu’était-elle ?

Sanchez me demanda à quoi je pensais.

« Je réfléchissais au mécanisme de domination de ma mère. Combien de sortes de mécanismes y a-t-il ?

– Laissez-moi vous expliquer les classifications décrites dans le Manuscrit. Chacun s’active pour obtenir de l’énergie soit de manière agressive, en obligeant les autres à s’intéresser à lui, soit de manière passive en jouant sur la sympathie ou la curiosité des autres pour attirer leur attention. Par exemple, si quelqu’un vous menace, verbalement ou physiquement, vous êtes obligé, par simple peur, de faire attention à lui et donc de lui donner de l’énergie. La personne qui vous menace vous soumet au plus agressif des mécanismes de domination, celui que la sixième révélation appelle l’intimidation.

« Si au contraire quelqu’un vous raconte des choses pénibles qui sont en train de lui arriver, en laissant entendre que vous en êtes responsable, et que, si vous lui refusez votre aide, cela risque de continuer, cette personne cherche à vous dominer de manière passive, c’est ce que le Manuscrit appelle un mécanisme plaintif. Pensez-y un instant. N’avez-vous jamais côtoyé des gens qui vous donnent un sentiment de culpabilité quand vous êtes en leur présence, même s’il n’y a aucune raison valable ?

– Si.

– Eh bien, c’est parce que vous avez accepté d’entrer dans le mécanisme de domination d’une personne qui se fait plaindre. Tout leur système consiste à vous amener à penser que vous n’en faites pas assez pour eux. C’est pour ça que vous vous sentez coupable. »

J’acquiesçai.

« Chaque mécanisme particulier peut être examiné selon qu’il tombe dans la catégorie passive ou agressive. Une personne subtile dans sa manière d’être agressive, de trouver votre point faible, de détruire lentement votre univers pour vous prendre votre énergie, cette personne, comme votre père, serait un interrogateur. Le mécanisme d’indifférence par lequel vous répondiez à cela est moins passif que l’attitude plaintive que nous venons d’évoquer. Si vous me suivez, la progression est la suivante : intimidateur, interrogateur, indifférent et plaintif. Vous comprenez ?

– Je crois. Vous pensez que chacun d’entre nous tombe obligatoirement dans une de ces catégories ?

– Exactement. Certaines personnes se servent de plus d’une catégorie à la fois selon les circonstances, mais la plupart d’entre nous avons un système de domination permanent, qui est en général celui qui a le mieux marché avec les membres de notre famille quand nous étions enfants. »

Tout soudain s’éclaira. Ma mère se conduisait avec moi exactement comme mon père. Je regardai Sanchez.

« Je sais ce que ma mère était. Elle était aussi une interrogatrice.

– Donc vous avez reçu une double dose. Pas étonnant que vous soyez si distant. Mais au moins ils n’ont pas réussi à vous intimider. Vous n’avez jamais craint pour votre sécurité.

– Qu’est-ce qui se serait passé si c’avait été le cas ?

– Vous vous seriez enlisé dans le mécanisme du plaintif. Voyez comment ça fonctionne. Si vous êtes un enfant privé de son énergie par une personne qui vous cause un dommage physique, l’indifférence ne sert à rien. Inutile de combattre cet individu avec cette arme. Il se moque de ce que vous ressentez. Il est trop fort pour vous. Vous êtes obligé de devenir passif et plaintif, de chercher à le faire se sentir coupable du mal qu’il fait.

« Si ça ne suffit pas, alors vous êtes forcé d’attendre de devenir à votre tour assez fort pour exploser contre cette violence et répondre à l’agression par l’agression. »

Il s’interrompit.

« Comme l’enfant dont vous m’avez parlé, dans la famille péruvienne qui vous servait à dîner. Chacun va le plus loin possible afin d’obtenir de l’énergie au sein de sa famille. Ensuite, sa stratégie devient un modèle qu’il répète encore et encore tout au long de sa vie.

– Je comprends l’intimidateur, mais comment devient-on l’interrogateur ?

– Que feriez-vous si, étant enfant, vos parents étaient absents, ou n’étaient préoccupés que par leur carrière ?

– Je l’ignore.

– L’indifférence ne suffirait pas. Ils ne s’en apercevraient pas. Vous seriez obligé de chercher une faille, de fouiller, et finalement de découvrir un point faible dans ces gens indifférents pour obtenir de l’énergie. C’est ce que fait un interrogateur. »

Je commençais à comprendre.

« L’indifférence fabrique des interrogateurs.

– Tout à fait.

– Et les interrogateurs fabriquent des gens indifférents. Et les intimidateurs fabriquent en face d’eux des plaintifs. Ou, si ça ne marche pas, un autre intimidateur.

– Voilà. C’est ainsi que les mécanismes de domination se perpétuent. Mais attention, on a tendance à identifier ces mécanismes chez les autres et à s’en croire protégé. Il faut absolument se débarrasser de cette illusion pour progresser. Nous sommes chacun, tour à tour, englués dans un tel mécanisme, et il nous faut prendre du recul et le découvrir. »

Je restai silencieux un moment, puis je dis : « Une fois ce mécanisme découvert, que se passe-t-il ? » Sanchez ralentit pour me regarder dans les yeux : « Nous sommes alors vraiment libres de dépasser le rôle inconscient que nous jouons. Nous pouvons trouver une signification plus élevée à notre vie, un motif spirituel pour être né au sein de notre famille. Nous pouvons commencer à mieux voir qui nous sommes. »

« Nous arrivons », dit Sanchez.

La route passait entre deux sommets ; en dépassant celui de droite, je vis une petite maison droit devant. Elle se découpait contre un autre énorme pan de montagne.

« Sa camionnette n’y est pas », s’étonna Sanchez.

Il s’est garé et nous avons marché vers la maison. Il a ouvert la porte et est entré tandis que j’attendais dehors. Je respirai profondément. Il faisait frais, presque frisquet. Le ciel était gris foncé, chargé de nuages. Il allait pleuvoir.

Sanchez revint.

« Il n’y a personne, il doit être dans les ruines.

– Comment on y va ? »

Il s’arrêta, l’air soudain épuisé.

« Elles sont à environ huit cents mètres devant nous. Voilà les clés du camion. Suivez la route jusqu’à la prochaine crête et vous les verrez. J’ai besoin de rester ici pour méditer.

– D’accord », acceptai-je en me rendant vers le camion.

Je démarrai en direction d’une petite vallée, puis continuai jusqu’à la crête suivante. La vue, soudain, m’enchanta. Je vis d’un seul coup la splendeur des ruines de Machu Picchu : un énorme temple fait de rochers soigneusement posés les uns sur les autres en haut de la montagne. Même dans cette lumière grisâtre, la beauté des lieux était stupéfiante.

J’arrêtai le camion et aspirai l’énergie des lieux pendant un bon quart d’heure. Plusieurs groupes marchaient dans les ruines. Je vis un homme portant un col romain sortir des ruines d’un bâtiment et se diriger vers un véhicule garé à côté. À cause de la distance et parce qu’il portait une veste de cuir, je n’étais pas certain que ce fût le père Cari.

Je démarrai le camion pour m’approcher. Dès qu’il entendit le son du moteur il sourit et s’arrêta, car il semblait savoir que c’était le véhicule de Sanchez. Me voyant à l’intérieur, il parut surpris et s’approcha. Il était courtaud, trapu, avec des cheveux brun foncé, des traits tombants et des yeux bleu foncé. Il devait avoir la trentaine.

« Je suis avec le père Sanchez, expliquai-je en descendant du camion. Il est resté chez vous. »

Il me tendit la main.

« Je suis le père Cari. »

Derrière lui, les ruines paraissaient encore plus formidables.

« C’est votre première visite ici ?

– Oui, j’en ai entendu parler depuis très longtemps, mais je ne pouvais pas imaginer que c’était comme ça.

– C’est un des plus grands centres d’énergie au monde. »

Je le regardai plus attentivement. Il parlait d’énergie, visiblement dans le sens donné à ce mot dans le Manuscrit. J’acquiesçai et confiai :

« J’en suis arrivé au point où j’essaie consciemment de me remplir d’énergie et de maîtriser mon mécanisme de domination ».

Je me sentis prétentieux en parlant ainsi, mais sincère.

« Vous ne paraissez pas indifférent. »

Je fus surpris.

« Comment savez-vous que c’est mon mécanisme de domination ?

– J’ai une sorte d’instinct pour ces choses. C’est pour ça que je suis ici.

– Vous aidez les gens à identifier leur mécanisme ?

– Oui, et aussi à se voir comme ils sont. »

Ses yeux brillaient de sincérité. Il était très direct et ne ressentait aucun embarras à se livrer à un total inconnu.

Je restai silencieux, et il continua :

« Vous comprenez bien les cinq premières révélations ?

– J’ai presque tout lu. Et j’en ai parlé avec plusieurs personnes. »

Je me rendis compte que j’étais trop vague.

« Je crois que je comprends bien les cinq premières, ajoutai-je, mais, pour la sixième, c’est moins sûr. »

Il approuva :

« La plupart des gens avec lesquels j’ai parlé n’ont même pas conscience de l’existence du Manuscrit. Ils viennent ici et se sentent remplis d’énergie. Cela suffit à leur faire remettre en cause leur vie.

– Et comment rencontrez-vous ces gens ? »

Il me regarda d’un air entendu.

« Ce sont eux qui me trouvent.

– Vous dites que vous les aidez à se voir tels qu’ils sont. Comment faites-vous ? »

Il inspira profondément et répondit :

« Il n’y a qu’un seul moyen. Chacun doit repenser à son enfance, à sa famille, et chercher à comprendre ce qui s’y passait. Une fois que nous avons pris conscience de notre mécanisme de domination, nous pouvons entrevoir la vérité sur notre famille, le secret qui se cache derrière la lutte pour l’énergie. Une fois que nous avons découvert cette vérité, elle donne de l’énergie à notre vie, car elle nous apprend ; qui nous sommes, sur quel chemin nous nous trouvons, ce que nous sommes vraiment en train de faire.

– C’est ce que m’a dit Sanchez. Mais je voudrais en savoir plus sur les moyens de trouver cette vérité. »

Il remonta sa fermeture éclair car le vent était piquant et dit :

« J’espère que nous pourrons en parler plus tard. Maintenant, je voudrais aller accueillir le père Sanchez. »

Je me tournai vers les ruines, et il ajouta :

« Sentez-vous libre de tout visiter tranquillement. Vous nous retrouverez chez moi quand vous voudrez. »

Pendant une heure et demie, je visitai les ruines. Parfois je m’arrêtais, à certains endroits qui m’inspiraient davantage… Je m’émerveillais devant la civilisation qui avait été capable d’édifier ces temples. Comment avait-on pu soulever ces énormes pierres, les placer l’une au-dessus de l’autre ? Cela paraissait impossible.

À mesure que mon intérêt pour les ruines commençait à décroître, mes pensées revinrent se fixer sur ma propre situation. Bien qu’elle n’ait pas vraiment changé, j’avais moins peur. L’air assuré de Sanchez m’avait influencé. J’avais eu tort de douter de lui. Et le père Cari me plaisait déjà beaucoup.

Au crépuscule, je repris le volant du camion et roulai vers la maison. Je vis de loin les deux hommes debout l’un près de l’autre à l’intérieur. En entrant, j’entendis des rires. Ils s’activaient dans la cuisine, pour préparer le dîner. Cari m’accueillit et m’indiqua une chaise. Je m’assis paresseusement devant la grande cheminée et regardai autour de moi.

La pièce était vaste, et ses murs tapissés de panneaux de bois un peu tachés. Deux autres pièces, sans doute des chambres, étaient visibles ; entre elles j’aperçus un couloir. L’éclairage électrique était faible ; je crus entendre le bruit d’une génératrice.

Je fus invité à m’asseoir à une table de bois grossier. Sanchez fit une brève prière, puis nous avons mangé, tandis que les deux prêtres ne cessaient de parler. Ensuite nous nous sommes assis près de la cheminée.

« Le père Cari a parlé à Wil, m’informa Sanchez.

– Quand ? demandai-je, aussitôt excité.

– Wil est passé ici il y a quelques jours, précisa Cari. Je l’avais rencontré il y a presque un an, et il est venu m’apporter quelques informations utiles. Il m’a dit qu’il pensait savoir qui est le véritable cerveau de la croisade gouvernementale contre le Manuscrit.

– Qui est-ce ?

– Le cardinal Sebastian, intervint Sanchez.

– Qu’est-ce qu’il fait exactement ?

– Apparemment il utilise son influence politique pour accroître la pression de l’armée contre le Manuscrit. Il a toujours préféré agir en se servant du gouvernement plutôt qu’en provoquant une scission dans l’Église. En ce moment, il intensifie ses efforts, et malheureusement ça semble payer.

– Comment cela ?

– À part quelques prêtres du Conseil du Nord, et quelques rares individus comme Wil ou Julia, personne ne paraît avoir d’exemplaire des textes.

– Et les scientifiques de Viciente ? »

Ils se turent, puis Cari avança :

« Wil m’a dit que le gouvernement a fait fermer le centre. Tous les chercheurs ont été arrêtés et leurs documents saisis.

– Et la communauté scientifique va accepter ça ?

– Quel autre choix a-t-elle ? fit Sanchez. D’ailleurs leurs recherches n’étaient pas acceptées par la plupart de leurs confrères. Le gouvernement fait dire partout que ces gens travaillaient dans l’illégalité.

– Je ne peux pas croire que le gouvernement puisse s’en tirer avec de telles sottises.

– Détrompez-vous, reprit Cari. J’ai rendu quelques visites pour vérifier, et tout m’a été confirmé. Même s’il ne dit rien au public, le gouvernement accentue très fortement sa pression.

– Que pensez-vous qu’il va se passer ? »

Cari haussa les épaules. Sanchez répondit :

« Je l’ignore, mais cela dépendra de ce que Wil va trouver.

– Pourquoi ?

– Je crois qu’il est sur le point de découvrir la partie manquante du Manuscrit, la neuvième révélation. Peut-être, s’il y parvient, cela intéressera-t-il assez le monde pour déclencher une intervention extérieure.

– Où vous a-t-il dit qu’il allait ? » demandai-je à Cari.

– Il n’était pas encore sûr, mais son intuition le poussait à aller plus au nord, vers le Guatemala.

– Son intuition ?

– Oui, vous comprendrez cela quand vous saurez mieux qui vous êtes réellement et que vous serez parvenu à la septième révélation. »

Je les regardai, éberlué de leur apparente sérénité.

« Comment pouvez-vous rester aussi calmes ? Et si les soldats débarquent ici et nous arrêtent tous ? »

Sanchez me regarda d’un air patient :

« Ne confondez pas le calme et l’insouciance. Notre sérénité vous donne une idée de la force de notre lien avec l’énergie. Nous restons reliés parce que c’est la meilleure chose à faire, quelles que soient les circonstances. Vous comprenez, n’est-ce pas ?

– Oui, bien sûr. Mais moi, je crois que j’ai du mal à rester relié. »

Ils sourirent.

« Cela vous sera plus facile quand vous saurez qui vous êtes. »

Sanchez se leva et annonça qu’il allait faire la vaisselle. J’interrogeai le père Cari :

« Bon, alors, que dois-je faire pour savoir qui je suis ?

– Le père Sanchez m’a assuré que vous aviez déjà compris le mécanisme de domination de vos parents.

– C’est vrai. Us étaient tous les deux des interrogateurs, et c’est ce qui m’a rendu indifférent.

– Maintenant vous devez voir au-delà de la lutte pour l’énergie qui existait dans votre famille et chercher quelles sont les vraies raisons pour lesquelles vous vous êtes trouvé là. »

Je le fixai des yeux sans comprendre.

« Le processus qui vous permettra de découvrir votre véritable identité spirituelle vous impose de considérer toute votre vie comme une seule longue histoire, et de lui chercher une plus haute signification. Demandez-vous d’abord ceci : pourquoi suis-je né dans cette famille-là ? Quelle peut en avoir été la raison ?

– Mais je n’en ai pas la moindre idée, dis-je.

– Votre père était un interrogateur. Qu’était-il d’autre ?

– Vous me demandez quelles étaient ses passions ?

– Oui.

– C’est un homme qui a toujours voulu vivre pleinement sa vie, avec honnêteté, mais en en tirant le maximum. Vous me suivez ?

– Oui, mais y est-il parvenu ?

– Dans une certaine mesure, mais il semble toujours avoir un coup de malchance au moment où il touche au but. »

Les yeux du père Cari se plissèrent dans une attitude contemplative. Il dit enfin :

« Il croit que la vie doit être vécue à fond, mais il n’est pas arrivé à le faire, c’est bien ça ?

– Oui.

– Vous êtes-vous demandé pourquoi ?

– Pas vraiment ; j’ai toujours pensé qu’il manquait de chance.

– Peut-être qu’il n’a pas encore trouvé le moyen d’y arriver ?

– Peut-être que non !

– Et votre mère ?

– Elle est morte.

– Qu’est-ce que la vie représentait pour elle ?

– Elle vivait comme d’autres vont à l’église. Elle avait des principes chrétiens.

– Comment cela ?

– Elle croyait en la loi divine et elle pensait que chacun devait se mettre au service de la communauté.

– Suivait-elle la loi divine ?

– À la lettre, du moins de la manière qu’enseignait l’Église.

– Est-elle arrivée à convaincre votre père de l’imiter ? »

Je ris.

« Non, pas vraiment. Ma mère voulait qu’il aille à l’église chaque dimanche et qu’il participe à la vie de la communauté. Mais, comme je vous l’ai dit, il avait un esprit bien trop libre pour ça.

– Et vous, dans tout ça, que pensiez-vous ? »

Je le regardai.

« Je n’ai jamais réfléchi à cette question.

– Ne cherchaient-ils pas l’un et l’autre à vous avoir de leur côté ? N’est-ce pas pour cela qu’ils vous interrogeaient, pour s’assurer que vous ne preniez pas parti pour les valeurs de l’autre ? Ne voulaient-ils pas, l’un et l’autre, vous amener à considérer que leur façon de penser était la meilleure ?

– Oui, c’est vrai.

– Et comment réagissiez-vous à cela ?

– Je crois que j’ai seulement évité de prendre parti.

– Chacun des deux vous a contrôlé pour s’assurer que vous étiez sur sa propre longueur d’onde, et vous, ne parvenant pas à satisfaire les deux, vous êtes devenu indifférent.

– C’est presque ça, dis-je.

– Et votre mère, que lui est-il arrivé ?

– Elle a contracté la maladie de Parkinson et elle est morte plusieurs années après.

– A-t-elle gardé sa foi intacte ?

– Entièrement, et jusqu’au bout.

– Alors, quelle leçon avez-vous tiré de sa vie à elle ?

– Quoi ?

– Vous recherchez le sens que sa vie a eu pour vous, la raison pour laquelle vous êtes né d’elle, ce que vous deviez apprendre là où vous étiez. Chaque être humain, qu’il en soit conscient ou non, illustre par sa vie l’idée qu’il se fait de la vie en général. Vous devez essayer de découvrir ce qu’elle a voulu vous enseigner, et aussi, en même temps, ce qu’elle aurait pu mieux réussir dans sa vie. Ce que vous auriez voulu changer à la vie de votre mère, c’est en partie ce que vous recherchez pour vous.

– En partie seulement ?

– Parce que l’autre partie, c’est ce que vous auriez voulu changer à la vie de votre père. »

Je restai immobile dans l’obscurité.

Il me mit la main sur l’épaule.

« Nous ne sommes pas uniquement la création physique de nos parents, mais aussi leur création spirituelle. Vous êtes né de ces deux personnes, et leurs vies respectives ont eu une influence décisive sur vous. Pour découvrir qui vous êtes, il vous faut admettre que votre véritable identité a commencé quelque part à mi-chemin de leurs deux vérités. C’est pour cela que vous êtes né d’eux : pour prendre du recul par rapport à leurs croyances. Votre chemin à vous consiste à découvrir une vérité qui serait une synthèse à un plus haut niveau de leurs croyances respectives. »

J’acquiesçai.

« Alors, comment exprimeriez-vous ce que vos parents vous ont enseigné ?

– Je ne sais pas très bien.

– Essayez !

– Mon père pensait qu’il était au monde pour tirer le maximum de toutes choses, et il a cherché à atteindre ce but. Ma mère croyait au sacrifice, au service des autres, au renoncement. Elle y voyait le sens vrai des Écritures.

– Et vous, qu’en pensez-vous ?

– Je ne sais pas très bien.

– Quel point de vue choisiriez-vous pour vous-même, celui de votre père ou celui de votre mère ?

– Aucun. Je ne crois pas que la vie soit aussi simple… »

Il rit.

« Vous redevenez vague.

– Je crois que je ne sais pas très bien quoi penser.

– Et si vous étiez obligé de choisir ? »

J’hésitai, cherchant à être honnête. La réponse vint.

« Ils ont chacun tort et raison à la fois. »

Il parut satisfait.

« Comment ?

– Ça, je n’en suis pas très sûr. Mais je crois qu’une vie exemplaire doit faire place à leurs deux points de vue.

– La question qui se pose à vous, reprit le père Cari, c’est comment. Comment peut-on vivre une vie qui mêle ces deux points de vue. De votre mère, vous avez appris que la vie est avant tout d’ordre spirituel. De votre père, qu’elle est accomplissement personnel, plaisir, aventure.

– Donc mon problème, résumai-je en l’interrompant, est de chercher à combiner les deux approches ?

– Oui, pour vous, la spiritualité est la question. Il faut que vous trouviez une forme de spiritualité à travers laquelle vous puissiez vous accomplir. C’est ce que vos parents n’ont pas réussi à faire ; c’est en cela que doit consister votre évolution, votre quête pendant votre vie sur terre. »

Cette remarque me plongea dans un abîme de réflexion. Le père Cari poursuivait, mais je n’arrivais pas à l’écouter. Le feu déclinant avait un effet calmant sur moi. Je me sentis soudain fatigué.

Il se redressa sur sa chaise et conclut :

« Je crois que vous avez épuisé votre énergie pour ce soir. Laissez-moi cependant vous dire une dernière chose. Vous pouvez aller dormir et ne plus jamais penser à notre conversation. Vous pouvez retomber dans votre vieux mécanisme de domination, ou encore vous réveiller demain matin en vous interrogeant sur cette notion de véritable identité. Si c’est le cas, poursuivez la démarche qui consiste à vous souvenir de tout ce qui vous est arrivé depuis votre naissance. Si vous considérez votre vie comme une histoire qui s’est déroulée de votre naissance jusqu’à ce jour, vous comprendrez comment vous avez tâché de répondre à cette question depuis toujours. Et vous saurez pourquoi vous êtes venu ici au Pérou, et ce que vous avez à faire demain. »

Je souris et m’approchai de lui. Il avait un regard affectueux et la même expression que j’avais observée si souvent sur les traits de Wil et du père Sanchez.

« Bonne nuit ! » me dit-il en fermant la porte de sa chambre.

Je déroulai mon sac de couchage sur le sol et m’endormis presque aussitôt.

Je m’éveillai en pensant à Wil. Je voulais demander au père Cari ce qu’il savait d’autre sur les projets de Wil. J’étais toujours couché dans mon sac fermé lorsque le père Cari entra dans la pièce. Tranquillement, il ralluma le feu.

J’ouvris le sac de couchage et il se retourna, surpris par le bruit de la fermeture Éclair.

« Bonjour. Avez-vous bien dormi ?

– Oui », assurai-je en me mettant debout.

Il mit du petit bois sur les braises et rajouta de grosses bûches.

« Est-ce que Wil vous a raconté ses projets ? »

Il se redressa pour me faire face.

« Il m’a dit qu’il allait rendre visite à un ami pour obtenir certains renseignements, apparemment sur la neuvième révélation.

– Qu’a-t-il dit d’autre ?

– Que le cardinal Sebastian veut trouver lui-même la neuvième révélation et qu’il est près de réussir. Wil pense que celui qui découvrira la dernière révélation sera celui qui décidera si le Manuscrit doit ou non être rendu public et expliqué.

– Pourquoi ?

– Je n’en suis pas sûr. Wil est l’un des premiers qui ait rassemblé et lu les révélations. Il les comprend sans doute mieux que quiconque. Il pense certainement que la dernière rendra les autres plus claires et les fera accepter.

– Est-ce qu’il a raison à votre avis ?

– Je l’ignore. Je ne comprends pas tout aussi bien que lui. Je sais seulement ce qui m’est demandé.

– Quoi donc ?

– Comme je vous l’ai dit, ma vérité est d’aider les autres à découvrir qui ils sont. Quand j’ai lu le Manuscrit, cette mission m’est apparue très clairement. La sixième révélation s’adresse vraiment à moi. Mon devoir est d’aider les autres à la comprendre. Et j’y parviens parce que je suis moi-même passé par là.

– Quel était votre mécanisme à vous ? »

Il rit.

« J’étais un interrogateur.

– Vous dominiez les gens en leur faisant découvrir ce qui clochait dans leur vie ?

– Tout à fait. Mon père était plaintif et ma mère indifférente. Ils ne faisaient pas du tout attention à moi. Je n’arrivais à obtenir de l’énergie qu’en espionnant leurs faits et gestes et en les critiquant.

– Et quand avez-vous découvert votre mécanisme ?

– Il y a dix-huit mois environ, quand j’ai rencontré le père Sanchez et que j’ai commencé l’étude du Manuscrit. Après avoir étudié l’attitude de mes parents, j’ai compris ce que ma vie avec eux m’avait préparé à faire. Mon père voulait réussir, il se fixait toujours des buts. Sa vie était organisée méthodiquement, et il se jugeait lui-même selon ce qu’il accomplissait. Ma mère était mystique et intuitive. Elle croyait que chacun recevait une direction spirituelle et que la vie consistait à suivre cette voie qui nous est tracée.

– Qu’en pensait votre père ?

– Il pensait que c’était fou. »

Je souris sans rien dire.

« Voyez-vous où tout cela m’a conduit ? » poursuivit le père.

Je secouai la tête en signe d’ignorance.

« À cause de mon père, je pensais que le but de la vie était de réussir : il fallait avoir un objectif important et l’atteindre. Mais ma mère me disait à sa manière que la direction à suivre était tout intérieure. J’ai donc compris que ma vie serait une synthèse des deux attitudes. J’ai cherché à découvrir comment nous étions guidés de l’intérieur vers cette mission qui nous est propre, en sachant qu’il était vital de la réaliser si nous voulions être heureux. »

J’approuvai.

« Vous voyez maintenant pourquoi la sixième révélation m’a tellement passionné. Dès que je l’ai lue, j’ai compris que mon rôle serait d’aider les autres à s’identifier pour qu’ils puissent à leur tour chercher leur mission.

– Savez-vous comment Wil a trouvé son chemin ?

– Oui, il m’en a parlé un peu. Il était lui aussi un indifférent, comme vous. Et ses parents étaient tous deux des interrogateurs, chacun ayant une vision forte de la vie qu’ils voulaient lui imposer. Son père était un romancier allemand qui affirmait que la destinée ultime de la race humaine était de se perfectionner. Il n’avait jamais affirmé autre chose que des principes humanistes, mais les nazis ont utilisé sa théorie pour légitimer leur assassinat collectif des races dites inférieures.

« Le détournement de son œuvre a détruit le vieil homme et l’a fait fuir en Amérique du Sud avec sa femme et Wil. Sa femme était une Péruvienne élevée aux États-Unis. Elle était aussi écrivain, mais ses convictions philosophiques étaient orientalistes. La vie pour elle consistait à atteindre une joie intérieure, la paix de l’esprit, le détachement. La vie n’avait rien à voir avec la perfection. Il fallait au contraire abandonner l’idée de perfection, de quête continuelle… Vous voyez où cela a mené Wil ? »

Je secouai la tête.

« Il était dans une position difficile. Son père se faisait le champion de l’idée occidentale du progrès, de la perfection, et sa mère recherchait la paix intérieure et rien d’autre. Ils avaient préparé Wil à réconcilier les principales différences philosophiques entre les cultures occidentale et orientale. Mais il ne le sut que plus tard. Il devint d’abord un ingénieur, consacrant sa vie au progrès, puis un simple guide qui recherchait la paix en amenant les autres à la contemplation de la beauté dans ce pays.

« Mais la quête du Manuscrit a tout fait resurgir. Les révélations concernent directement les questions qui lui sont essentielles. Elles lui ont révélé que les conceptions philosophiques de l’Orient et de l’Occident peuvent s’harmoniser au sein d’une vérité plus haute. Que l’Occident a raison de dire que la vie, c’est le progrès, la poursuite d’un but plus élevé. Mais que l’Orient a aussi raison de dire que nous devons cesser de nous laisser guider par notre moi. La logique seule ne permet pas de progresser. Il faut atteindre une conscience plus aiguë, un lien intérieur avec Dieu, car c’est alors seulement que notre évolution vers un état meilleur pourra être guidée et orientée par une partie plus noble de notre être.

« Quand Wil a commencé à découvrir les révélations, sa vie a changé profondément. Il a rencontré José, le prêtre qui avait découvert le Manuscrit, qui l’avait aussi fait traduire. Peu après, il a fait la connaissance du propriétaire de Viciente et a aidé au démarrage des programmes de recherche. Presque en même temps, il a connu Julia, qui était dans les affaires mais faisait aussi visiter à des groupes les forêts vierges.

« C’est avec Julia qu’il avait le plus d’affinités. Ils se sont trouvés tout de suite à cause de la similitude des questions qu’ils se posaient. Le père de Julia parlait de spiritualité, mais sans ligne de conduite. Sa mère était professeur d’université : elle exigeait des idées claires. Julia voulut donc tout naturellement en savoir plus sur la spiritualité, mais elle voulait des faits clairs et précis.

« Alors que Wil recherchait une synthèse entre les idées de l’Orient et celles de l’Occident, capable d’expliquer la spiritualité humaine, Julia voulait surtout que cette explication soit très précise. À chacun d’eux le Manuscrit apportait une réponse.

– Le petit déjeuner est prêt », prévint Sanchez du fond de la cuisine.

Je me retournai, surpris, car je n’avais pas remarqué qu’il était levé. Sans dire un mot de plus, Cari et moi avons rejoint Sanchez pour partager ses céréales et ses fruits. Puis Cari me proposa de l’accompagner jusqu’aux ruines. J’acceptai, heureux d’y retourner. Nous avons tous deux interrogé Sanchez du regard mais il a refusé très poliment de nous suivre, prétextant qu’il lui fallait descendre en ville pour passer quelques coups de téléphone.

Le ciel, dehors, était clair, et le soleil brillait déjà au-dessus des pics. Nous marchions d’un pas vif.

« Est-ce qu’il y a un moyen de contacter Wil ?

– Non. Il ne m’a pas dit où habitaient ses amis. Le seul moyen serait de rouler jusqu’à Iquitos, une ville proche de la frontière du nord, mais cela serait dangereux actuellement.

– Et pourquoi Iquitos ?

– Il pense que sa recherche le conduira là. Il y a beaucoup de ruines. Et le cardinal Sebastian a une Mission juste à côté.

– Pensez-vous qu’il trouvera la dernière révélation ?

– Je l’ignore. »

Nous avons marché en silence, puis le père Cari a demandé :

« Savez-vous quel chemin vous-même allez suivre ?

– Comment cela ?

– Le père Sanchez m’a dit que vous lui aviez d’abord parlé de rentrer aux États-Unis, mais qu’ensuite vous sembliez plus intéressé par la découverte des révélations… Que voulez-vous faire maintenant ?

– Ce n’est pas clair… mais, pour une raison que j’ignore, j’ai aussi envie de continuer.

– On m’a dit qu’un homme avait été tué à vos côtés.

– C’est exact.

– Mais vous voulez quand même rester ?

– Non, je veux partir, rester en vie… Mais pourtant, je suis là.

– Pourquoi, à votre avis ? »

Je le regardai.

« Aucune idée. Et vous ?

– Vous souvenez-vous où nous avons arrêté notre discussion hier soir ? »

Je m’en souvenais parfaitement.

« Nous avons trouvé la question à laquelle mes parents m’ont laissé confronté : découvrir une spiritualité qui soit un accomplissement et donne en même temps le goût de l’aventure, l’envie de réussir. Et vous avez dit que, si je regardais avec précision le cours de ma vie, cette question mettrait toute cette vie en perspective et éclairerait ce qui m’arrive maintenant. »

Il sourit d’un air mystérieux.

« Oui, c’est ce qu’affirme le Manuscrit.

– Comment ça ?

– Chacun de nous doit considérer avec attention les changements de cap significatifs dans sa vie et les réinterpréter à la lumière de la notion d’évolution. »

Je secouai la tête sans comprendre.

« Essayez de percevoir la série des amis, des coïncidences, des passions qui ont traversé votre vie. Est-ce que tout cela ne vous a pas conduit quelque part ? »

Je repensai à ma vie depuis mon enfance, mais n’y distinguai aucun plan.

« Qu’avez-vous fait en grandissant ?

– Oh, ce que font tous les enfants, je pense. J’ai beaucoup lu.

– Vous avez lu quoi ?

– Des aventures, de la science-fiction, des histoires de fantômes, ce genre de trucs.

– Et que s’est-il passé dans votre vie, ensuite ? »

Je pensai à l’influence de mon grand-père sur moi, et parlai au père du lac et de ses montagnes.

Il approuva d’un air entendu.

« Et quand vous êtes devenu adulte, que s’est-il passé ?

– Je suis parti à l’université. Mon grand-père est mort pendant que j’y étais.

– Vous avez fait quelles études ?

– J’ai une licence de sociologie.

– Pourquoi ?

– J’ai rencontré un professeur qui m’a plu. Sa connaissance de la nature humaine m’a intéressé, et j’ai décidé de suivre ses cours.

– Et ensuite ?

– J’ai fini ma licence et j’ai commencé à travailler.

– Cela vous a plu ?

– Oui, pendant un bon moment.

– Puis les choses ont changé ?

– J’ai ressenti un manque dans ce que je faisais. Je travaillais avec des adolescents perturbés et je croyais savoir comment les aider à surmonter leur passé et à en finir avec leur comportement destructeur. Je croyais pouvoir les aider à mieux vivre. Mais j’ai senti que quelque chose n’allait pas dans ma méthode.

– Et ensuite ?

– J’ai démissionné.

– Et…

– Une vieille amie m’a appelé et m’a parlé du Manuscrit.

– C’est alors que vous avez décidé de venir au Pérou ?

– Oui.

– Que pensez-vous de ce que vous avez vécu ici ?

– Je crois que je suis fou et que je vais me faire assassiner.

– Mais que pensez-vous de la manière dont cette expérience a évolué ?

– Je ne vous suis pas.

– Quand le père Sanchez m’a raconté ce qui vous est arrivé au Pérou, j’ai été ébahi par le nombre de coïncidences qui vous ont mis face à différents aspects du Manuscrit au bon moment. »

Il stoppa et me regarda.

« Cela veut dire que vous étiez prêt pour elles. Vous êtes comme nous autres. Vous êtes venu au moment même où dans votre évolution personnelle vous aviez besoin du Manuscrit.

« Voyez à quel point tous les événements de votre vie s’ajustent bien. Dès le départ vous êtes passionné par le mystère et cela vous conduit à étudier la nature humaine. Pourquoi croyez-vous avoir rencontré justement ce professeur-là ? Il a cristallisé vos passions et vous a fait entrevoir le grand mystère : la situation de l’homme sur cette planète, le sens de la vie. Puis vous avez compris que le sens de la vie était lié à la capacité de dépasser notre passé, à la capacité d’avancer. C’est pour cela que vous avez travaillé avec ces jeunes.

« Mais vous savez aujourd’hui que sans les révélations vous n’auriez jamais découvert ce qui n’allait pas dans votre méthode. Les adolescents perturbés, pour aller de l’avant, doivent faire comme nous : trouver suffisamment d’énergie pour y voir clair dans leur mécanisme de domination et s’engager dans une aventure spirituelle. Vous n’avez rien fait d’autre.

« Regardez bien la perspective dans laquelle s’inscrivent ces événements. Toutes les passions qui vous ont guidé dans le passé, toutes les étapes de votre évolution vous ont préparé à être ici aujourd’hui, à explorer les révélations. Vous avez passé votre vie à chercher à atteindre la spiritualité, et l’énergie que vous avez acquise dans ce lieu où vous avez grandi, cette énergie que votre grand-père a essayé de vous faire découvrir, vous a donné le courage de venir au Pérou. Vous êtes ici parce que cela est nécessaire pour poursuivre votre évolution. Toute votre vie n’a été qu’un long chemin pour aboutir à ce moment. »

Il sourit.

« Lorsque vous aurez parfaitement assimilé cette façon de voir votre vie, vous posséderez ce que le Manuscrit appelle une conscience claire de votre cheminement spirituel. Le Manuscrit dit que nous devons tous consacrer le temps nécessaire à éclaircir notre passé. Nous avons presque tous un mécanisme de domination à dépasser, mais, une fois cela fait, nous pourrons comprendre la véritable signification de notre filiation, et à quoi nous ont préparés tous les carrefours et toutes les avenues de notre vie. Nous avons tous une mission spirituelle que nous avons entamée sans la conscience claire de son contenu, et, lorsque nous parvenons à cette conscience, notre vie prend tout son sens.

« Maintenant que vous avez découvert votre but vous devez aller de l’avant, en laissant les coïncidences vous conduire vers une vision de plus en plus nette du chemin à suivre. Depuis votre arrivée au Pérou, vous avez emprunté de l’énergie à Wil et au père Sanchez. Maintenant c’est à vous d’avancer par vous-même. »

Il allait poursuivre, mais notre attention fut attirée par l’arrivée du camion de Sanchez qui fonçait vers nous. Il s’arrêta et ouvrit la vitre.

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Je dois revenir à la Mission le plus vite possible. Les troupes gouvernementales sont là-bas… et aussi le cardinal Sebastian. »

Nous avons tous deux sauté dans le camion, et Sanchez a roulé vers la maison du père Cari, en nous expliquant que les soldats étaient venus pour confisquer toutes les copies du Manuscrit et peut-être pour fermer la Mission.

Une fois dans la maison, Sanchez rangea rapidement ses affaires ; je restais immobile, réfléchissant à ma ligne de conduite. Cari s’approcha de Sanchez et lui assura :

« Je crois qu’il faut que je vous accompagne. »

Sanchez se retourna et répondit :

« Vous croyez ?

– Oui, je le crois.

– Pour quoi faire ?

– Je ne le sais pas encore. »

Sanchez le regarda fixement et finit par ajouter :

« Si c’est ce que vous pensez… »

Appuyé contre le chambranle de la porte, je demandai :

« Et moi, que faut-il que je fasse ? »

Ils me regardèrent.

« Ça dépend de vous », dit le père Cari.

Je restai silencieux.

« C’est à vous de décider », reprit Sanchez.

Je ne pouvais croire qu’ils seraient aussi indifférents à mon choix. Les accompagner signifiait une capture certaine par les soldats. Et pourtant, comment rester seul ici ?

« Écoutez, je ne sais pas quoi faire. Aidez-moi. Quelqu’un d’autre peut-il me cacher ? »

Ils se consultèrent.

« Je ne crois pas », avoua Cari.

L’angoisse me serrait l’estomac.

Cari sourit et m’encouragea :

« Restez concentré. N’oubliez pas qui vous êtes. »

Sanchez alla chercher un porte-documents dans un grand sac.

« Voici une copie de la sixième révélation. Peut-être que cela va vous aider à prendre une décision. »

Pendant que je prenais le document, Sanchez demanda à Cari :

« Dans combien de temps pourrez-vous partir ?

– J’ai des personnes à prévenir. Disons une heure. »

Sanchez me regarda et proposa alors :

« Lisez cela et réfléchissez un peu. Ensuite nous parlerons vous et moi. »

Ils se remirent à leurs préparatifs et j’allai m’asseoir dehors sur un gros rocher. J’ouvris le Manuscrit. Il faisait un écho parfait aux paroles des deux prêtres. Éclaircir le passé consistait bien à prendre conscience de notre mécanisme de domination, celui que nous avions élaboré dans notre enfance. Et, si nous y parvenions, nous trouvions, disait le texte, notre identité évolutive, notre moi profond.

Je lus tout le texte en moins de trente minutes et je compris finalement la révélation fondamentale qu’il contenait : avant de pouvoir atteindre cet état d’esprit très spécial que la plupart des gens ne faisaient qu’entrevoir, et qui consiste à se voir avancer dans la vie sous la conduite de coïncidences mystérieuses, il fallait savoir qui nous étions.

Le père Cari apparut au coin de la maison. Il me vit et me rejoignit.

« Avez-vous terminé ? s’enquit-il d’une voix chaude et amicale.

– Oui.

– Puis-je m’asseoir près de vous un moment ?

– Bien sûr. »

Il s’assit à ma droite, resta un moment silencieux et commença :

« Comprenez-vous que vous suivez un chemin qui mène à la découverte ?

– Oui, mais qu’est-ce que je dois faire maintenant ?

– Y croire vraiment.

– Comment ? J’ai tellement peur !

– Il faut que vous compreniez l’enjeu de tout cela. La vérité que vous recherchez est aussi importante que l’évolution de l’univers elle-même, car elle permet à l’évolution de se poursuivre. Ne comprenez-vous donc pas ? Sanchez m’a raconté la vision que vous avez eue sur le pic. Vous y avez vu la matière évoluer, de la vibration de l’hydrogène jusqu’à l’apparition de l’homme. Vous vouliez savoir comment les hommes poursuivaient cette évolution. Vous avez votre réponse : les hommes naissent dans un certain contexte et trouvent une raison de vivre. Ils s’unissent à un autre être humain qui a lui aussi son but.

« Les enfants nés de cette union cherchent à réconcilier les deux attitudes dans une synthèse plus élevée, en se laissant guider par les coïncidences. Dans la cinquième révélation, vous avez appris qu’à chaque fois que nous nous emplissons d’énergie et qu’une coïncidence se produit nous établissons en nous un nouveau niveau d’énergie et existons à un degré de vibration supérieur. Nos enfants prennent à leur tour notre niveau de vibration et l’élèvent. C’est ainsi que nous, les hommes, poursuivons l’évolution.

« La différence, dans le cas de notre génération, est que nous sommes prêts à le faire consciemment et à accélérer le processus. Aussi effrayé que vous soyez, vous n’avez pas le choix. Une fois que vous entrevoyez le but de votre vie, vous ne pouvez plus l’ignorer. Si vous essayez d’y échapper, vous éprouverez toujours un manque.

– Mais que dois-je faire maintenant ?

– Je ne peux pas vous le dire. Vous seul pouvez le décider. Mais je vous suggère d’acquérir d’abord de l’énergie. »

Le père Sanchez apparut et nous rejoignit, sans chercher à croiser nos regards ni à nous parler afin de ne pas nous troubler. Je tentai de me concentrer et de regarder les pics environnants. Je pris une inspiration, et me rendis compte à quel point j’avais été tourné vers moi-même depuis que j’avais quitté la maison. Je m’étais coupé de la beauté et de la majesté des montagnes.

En regardant les environs, je cherchai à apprécier consciemment le spectacle, et j’expérimentai de nouveau ce sentiment étrange de proximité. Tout semblait soudain plus présent, tout émettait une sorte de lueur. Je me sentis plus léger.

Je regardai Sanchez et Cari tour à tour. Ils m’observaient attentivement, et je compris qu’ils étudiaient mon champ d’énergie.

« Alors, à quoi ressemble-t-il ? demandai-je.

– On voit que vous vous sentez mieux, dit Sanchez. Restez ici, augmentez votre énergie au maximum. Nous en avons encore pour vingt minutes à faire les bagages. »

Il sourit comme à contrecoeur.

« Ensuite, vous serez prêt à commencer. »

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