Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – La Prophétie des Andes – 8 : Une éthique des relations.

James Redfield – La Prophétie des Andes – 8 : Une éthique des relations.

Je suivis le soldat sur les marches, en plein soleil. L’avertissement de Pablo résonnait toujours à mes oreilles. Amoureux fou d’une autre personne ? Que voulait-il dire ?

Le soldat me conduisit en bas du sentier vers le parking où deux autres soldats se tenaient près d’une Jeep de l’armée. Ils nous ont observés attentivement quand nous sommes arrivés vers eux. Lorsque je fus assez près de la Jeep, je vis qu’un passager était déjà installé à l’arrière. Marjorie ! Elle semblait pâle et inquiète. Avant que j’aie pu croiser son regard, le soldat placé derrière moi me prit le bras et me poussa sur le siège près d’elle. Deux soldats s’installèrent à l’avant. Celui qui conduisait nous jeta un bref coup d’oeil, puis il démarra en direction du nord.

« Parlez-vous anglais ? » demandai-je aux soldats.

Le second soldat, un gros homme, me toisa d’un air sévère, dit quelque chose en espagnol, et se retourna aussitôt.

Je me tournai vers Marjorie.

« Ça va ? murmurai-je.

– Je… euh… », et des larmes coulèrent sur son visage.

« Ça va aller « , dis-je en passant un bras sur son épaule.

Elle me regarda, se força à sourire, puis laissa sa tête reposer sur mon épaule. Une vague de passion me traversa le corps…

La Jeep bondit et rebondit d’ornière en ornière pendant une bonne heure. Le paysage se faisait plus vert, et ressemblait de plus en plus à une jungle. À un carrefour, la végétation fit brusquement place à une petite ville. Des bâtiments de bois bordaient les deux côtés de la route.

Cent mètres plus loin, un gros camion barrait la route. Plusieurs soldats nous firent signe d’arrêter. Derrière le camion, d’autres véhicules, certains munis d’une alarme lumineuse jaune, étaient arrêtés. Je regardai attentivement. À l’arrêt de la Jeep, un soldat s’approcha et dit quelque chose que je ne compris pas, à l’exception d’un mot : « essence ». Nos gardiens quittèrent la Jeep et descendirent parler avec leurs homologues. Ils nous regardaient de temps en temps, les armes bien en vue.

Je remarquai une petite rue qui partait sur la gauche. Alors que je distinguais les magasins et les portes cochères, quelque chose se modifia dans ma perception. La forme et les couleurs des bâtiments devinrent soudain très nets.

Je murmurai le nom de Marjorie et sentis qu’elle levait les yeux, mais elle n’avait pas ouvert la bouche qu’une énorme explosion secoua la Jeep. Une boule de feu et de lumière s’éleva de la zone qui nous faisait face, et les soldats furent jetés à terre. Notre vue fut aussitôt obscurcie par la fumée et les cendres. « Vite ! » entraînai-je Marjorie, la tirant hors du véhicule.

Dans la confusion, nous avons couru dans la direction que j’avais aperçue. Derrière nous j’entendis des plaintes et des appels ; toujours dans la fumée nous avons couru environ trente mètres. Soudain, j’ai avisé une porte à ma gauche.

« Ici ! » ai-je crié.

La porte était entrouverte et nous avons couru vers elle. Je l’ai poussée puis refermée soigneusement. Me retournant, je vis une femme d’environ quarante ans qui nous observait. Nous étions entrés dans une maison habitée.

En la regardant et en tentant de lui sourire, je vis que son expression ne reflétait ni peur ni horreur, à la vue de deux étrangers qui entraient chez elle après une explosion. Au contraire, elle souriait d’un air amusé, un peu résigné, comme si elle nous avait attendus et qu’il fallait maintenant qu’elle fasse quelque chose. Sur une chaise était assis un petit enfant de quatre ans.

« Vite ! nous dit-elle en anglais. Ils vont vous chercher. »

Elle nous poussa dans le fond de cette pièce pauvrement meublée, dans un couloir, puis dans un escalier menant à une vaste cave. L’enfant trottinait à ses côtés. Elle nous fit rapidement monter un autre escalier jusqu’à une porte extérieure qui menait à une ruelle.

Elle ouvrit la portière d’une petite voiture garée là et nous fit monter. Elle nous fit nous allonger sur le siège arrière, jeta une couverture sur nous, et démarra sans doute vers le nord. Pendant tout cet épisode, je restai muet, ébahi par l’initiative de cette femme inconnue. Une vague d’énergie me submergea quand je réalisai pleinement ce qui venait de se passer : mon intuition d’évasion s’était matérialisée !

Marjorie, allongée près de moi, gardait les yeux fermés.

« Ça va ? » m’enquis-je.

Elle me regarda, des larmes plein les yeux et fit oui de la tête.

Un quart d’heure plus tard, la femme déclara :

« Vous pouvez vous asseoir, maintenant. »

Je retirai la couverture et regardai autour de moi. Nous étions sur la même route qu’avant l’explosion, mais plus au nord.

« Qui êtes-vous ? » lui demandai-je.

Elle se retourna et eut un demi-sourire. Elle était plutôt ronde, avec des cheveux noirs tombant sur les épaules.

« Je m’appelle Karla Deez, et voici ma fille Mareta. »

L’enfant souriait et regardait par-dessus le dossier du siège avant dans notre direction avec ses grands yeux curieux. Elle aussi portait longs ses cheveux noirs.

Je lui dis qui nous étions. Puis :

« Comment saviez-vous que vous deviez nous aider ? »

Le sourire de Karla s’élargit.

« Vous fuyez les soldats à cause du Manuscrit, non ?

– Oui, mais qui vous l’a dit ?

– Moi aussi, je connais le Manuscrit.

– Où nous emmenez-vous ?

– Je n’en sais rien, il faudra que vous m’aidiez. »

Je regardai Marjorie. Elle m’observait attentivement tandis que je parlais.

« Pour l’instant, je ne sais pas où aller ; avant d’être arrêté, je cherchais à gagner Iquitos.

– Pour y faire quoi ?

– Pour y chercher un ami qui essaie de trouver la neuvième révélation.

– C’est très dangereux.

– Je sais.

– On va vous y conduire, ajouta-t-elle calmement avant de s’adresser à sa fille. N’est-ce pas, Mareta ? »

L’enfant sourit et répondit d’un ton plus assuré que son âge ne l’aurait laissé penser :

« Mais bien sûr !

– Qu’est-ce que c’était que cette explosion ?

– Je crois que c’était un camion de carburant. »

Je restai stupéfait de la vitesse avec laquelle Karla avait pris la décision de nous aider, aussi je répétai ma question autrement :

« Comment avez-vous su que nous nous échappions des mains des soldats ? »

Elle prit une profonde inspiration.

« Hier soir, beaucoup de camions militaires ont traversé le village dans la direction du nord. C’est inhabituel et ça m’a rappelé le jour où, deux mois plus tôt, mes amis ont été emmenés. Nous étudiions le Manuscrit ensemble. Nous étions les seuls du village à avoir les huit révélations. Puis les soldats sont venus et ont arrêté mes amis. Depuis, je n’ai plus de nouvelles d’eux.

« En voyant les camions hier, je savais que les soldats continuaient à chercher des copies du Manuscrit, et que certaines personnes, comme mes amis, auraient besoin d’aide. Je me suis vue en train d’aider. Bien sûr, je me suis doutée que c’était une coïncidence. Quand vous êtes entrés, je n’ai pas été surprise. »

Elle se tut un instant, puis ajouta :

« Avez-vous déjà fait ce genre d’expérience ?

– Oui », affirmai-je.

À un carrefour, Karla ralentit.

« Je pense que nous devrions prendre à droite ici, ce sera plus long mais plus sûr. »

Au virage, Mareta glissa du siège et se rattrapa en riant. Marjorie la regardait avec plaisir.

« Quel âge a-t-elle ? » demanda-t-elle.

Karla parut ennuyée et dit doucement :

« Ne parlez pas d’elle comme si elle était absente. Si elle était une adulte, vous le lui auriez demandé directement.

– Oh, excusez-moi, dit Marjorie.

– J’ai cinq ans, dit fièrement Mareta.

– Avez-vous étudié la huitième révélation ? demanda Karla.

– Non, dit Marjorie, seulement la troisième.

– J’en suis à la huitième, dis-je ; vous en avez des copies ?

– Non, elles ont toutes été emportées par les soldats.

– Est-ce qu’elle parle des relations avec les enfants ?

– Oui, elle dit que les humains vont finir par apprendre à bien se conduire entre eux, et parle de nombreuses choses, comme de la manière de projeter de l’énergie sur les autres, ou de ce qu’il faut faire pour éviter de tomber follement amoureux. »

À nouveau cet avertissement ! J’allais demander sa signification à Karla quand Marjorie intervint :

« Parlez-nous de la huitième révélation.

– La huitième révélation explique comment utiliser l’énergie d’une manière nouvelle dans sa relation avec les autres, mais elle commence par le commencement, avec les enfants.

– Comment faut-il les considérer ?

– Comme ce qu’ils sont vraiment, comme le commencement d’une évolution. Mais, pour apprendre à évoluer, ils ont besoin de notre énergie en permanence, et de manière inconditionnelle. Le pire qu’on puisse leur faire, c’est de prendre leur énergie en voulant les corriger. C’est ce qui engendre les mécanismes de domination, comme vous le savez déjà. Cela peut être évité si l’adulte donne à l’enfant toute l’énergie dont il a besoin, quelle que soit la situation. C’est pourquoi les enfants doivent toujours être inclus dans nos conversations, surtout celles qui les concernent. Et il ne faut pas vouloir s’occuper de plus d’enfants qu’on ne le peut.

– Le Manuscrit dit tout cela ?

– Oui, et la question du nombre est fortement soulignée. »

J’étais surpris.

« Pourquoi le nombre est-il si important ? »

Elle me jeta un bref coup d’oeil en conduisant :

« Parce qu’un seul adulte ne peut accorder son attention à plus d’un enfant à la fois. S’il y a trop d’enfants les adultes sont débordés et ne peuvent pas donner assez d’énergie. Les enfants se battent alors pour prendre l’énergie des adultes.

– Ce n’est pas une rivalité très grave…

– Le Manuscrit assure que ce problème est plus sérieux qu’on ne le croit. Les adultes voient souvent d’un bon oeil les familles avec une multitude d’enfants grandissant ensemble. Mais les enfants doivent apprendre le monde de la bouche des adultes, pas de leurs homologues. Dans de trop nombreuses sociétés, les enfants forment des bandes. Selon le Manuscrit, les hommes vont apprendre progressivement à ne pas mettre au monde un enfant s’il n’y a pas en permanence au moins un adulte pour s’occuper de lui.

– Attendez ! la coupai-je. Dans bien des cas, les deux parents doivent travailler pour survivre. Est-ce que cela leur interdit d’avoir des enfants ?

– Pas nécessairement. Le Manuscrit signale que i les hommes apprendront à étendre leur famille au-delà des liens de sang. De sorte qu’il y ait toujours quelqu’un qui puisse porter aux enfants une attention personnelle. Les parents ne sont pas les seuls capables de fournir de l’énergie. Il est même préférable que cela ne soit pas le cas. Quoi qu’il en soit, si l’on aime un enfant il faut lui apporter cette attention.

– Eh bien, vous avez réussi. Mareta paraît bien mûre pour son âge. »

Karla fronça les sourcils et dit :

« Ne me le dites pas à moi, mais à elle.

– Oh, pardon. Tu te conduis comme une grande, Mareta. »

Elle détourna les yeux timidement, puis murmura :

« Merci. »

Karla l’embrassa, et me regarda fièrement.

« Depuis deux ans, j’ai essayé de me conduire avec Mareta selon les principes du Manuscrit ; n’est-ce pas, Mareta ? »

L’enfant sourit et approuva.

« J’ai essayé de lui donner de l’énergie et de lui dire toujours la vérité dans un langage qu’elle pouvait comprendre. Lorsqu’elle posait les questions d’une jeune enfant, je la prenais au sérieux, évitant la tentation de lui donner une réponse légère sans autre but que d’amuser les adultes. »

Je souris.

« Vous pensez à des choses comme « les cigognes apportent les enfants » ?

– Oui, mais ces images populaires ne sont pas si mauvaises. Les enfants les comprennent vite parce qu’elles sont toujours les mêmes. Cela vaut mieux que ce que les adultes inventent quand ils veulent seulement s’amuser, ou quand ils croient que la vérité est trop compliquée pour un enfant. Ce qui n’est pas le cas, on peut toujours dire la vérité à un enfant. Ça demande seulement un peu de réflexion.

– Qu’en dit le Manuscrit ?

– Que nous devons toujours chercher un moyen de dire la vérité aux enfants. »

Une partie de moi-même n’approuvait pas. J’adorais plaisanter avec les enfants.

« Mais les gosses comprennent que les adultes aiment aussi jouer, non ? J’ai peur que vos conseils ne les fassent grandir trop vite et ne les privent des joies de l’enfance. »

Elle me considéra avec sévérité.

« Mareta est pleine de joie. Nous jouons à cache-cache, nous jouons à inventer des situations imaginaires, à tous les jeux de son âge ! Mais quand c’est imaginaire, elle le sait. »

J’approuvai. Elle avait raison.

« Mareta est bien dans sa peau, reprit Karla, parce que j’étais présente et que je lui ai donné toute mon attention quand elle en avait besoin. Lorsque je ne pouvais m’occuper d’elle, ma soeur, qui est ma voisine, était là. Il y avait toujours un adulte pour répondre à ses questions, et grâce à cette attention, elle n’a jamais éprouvé le besoin de jouer un rôle ou de se vanter. Elle a toujours eu assez d’énergie, et n’imagine pas qu’elle puisse en manquer. Ce qui lui facilitera la transition quand il lui faudra recevoir son énergie de l’univers et non plus des adultes. »

Nous traversions une jungle épaisse. Et, même si je ne pouvais le voir, je savais que le soleil était bas sur l’horizon.

« Est-ce que nous arriverons à Iquitos ce soir ?

– Non, mais nous pourrons nous arrêter chez des gens que je connais.

– Loin d’ici ?

– Non. C’est la maison d’un ami qui travaille pour la protection des animaux.

– Pour le gouvernement ?

– Une partie de l’Amazonie est zone protégée. Il est le représentant local du gouvernement, un homme très influent. Il s’appelle Juan Hinton. Bien qu’il croie au Manuscrit, on l’a toujours laissé tranquille. »

À notre arrivée, la nuit était tombée. La jungle bruissait de partout, l’air était lourd. Une grande maison de bois, bien éclairée, se dressait dans une clairière. À côté, on pouvait voir plusieurs Jeeps et deux grands bâtiments. Une autre voiture était sur cales et deux hommes y travaillaient avec des baladeuses.

Un Péruvien mince, très élégamment vêtu, répondit quand Karla frappa, et lui sourit, avant de voir Marjorie, Mareta et moi qui attendions sur les marches. Il lui dit quelque chose en espagnol. Il paraissait nerveux et mécontent. Elle répondit d’un ton suppliant, mais l’attitude de son ami indiquait qu’il ne voulait pas nous voir rester.

C’est alors qu’à travers une latte de la porte je remarquai une silhouette féminine isolée. Je m’avançai pour mieux voir son visage. C’était Julia. Comme je regardais, elle tourna la tête et me vit, et aussitôt s’avança, l’air surpris. Elle toucha l’épaule de l’homme et lui dit quelque chose à voix basse en espagnol. Il approuva d’un air résigné et ouvrit la porte. Nous nous sommes présentés tandis qu’Hinton nous conduisait dans la grande salle. Julia s’adressa à moi :

« Ainsi on se retrouve ! »

Elle portait un pantalon kaki avec de grandes poches latérales, et un T-shirt rouge vif.

« Eh oui ! »

Un domestique péruvien interrompit Hinton, et, après une minute de conversation, ils s’éloignèrent tous deux. Julia s’installa dans un fauteuil près d’une petite table et nous indiqua un grand sofa. Marjorie semblait paniquée. Elle me regardait avec intensité. Karla était très consciente de la peur de Marjorie. Elle lui prit la main.

« Prenons un thé bien chaud », proposa-t-elle.

Elles s’éloignèrent, et Marjorie me jeta un coup d’oeil ; je souris et les suivis du regard jusqu’à la porte de la cuisine. Puis je me tournai vers Julia.

« Alors, qu’est-ce que ça veut dire d’après vous ? me demanda-t-elle.

– Que veut dire quoi ?

– Que nous nous soyons de nouveau rencontrés.

– Oh… je l’ignore.

– Comment avez-vous rencontré Karla, et où allez-vous ?

– Elle nous a sauvés. Marjorie et moi avons été arrêtés par l’armée. Elle s’est trouvée là au moment de notre évasion. »

Julia, l’air passionné, dit :

« Dites-moi ce qui s’est passé. »

Je lui racontai tout, commençant à l’instant où le père Cari m’avait donné son véhicule jusqu’à ma capture et notre évasion.

« Et Karla a accepté de vous conduire à Iquitos ?

– Oui.

– Pourquoi voulez-vous y aller ?

– Wil a confié à Cari que c’était là qu’il se rendait. Wil semble avoir une piste pour la neuvième révélation. Et Sebastian s’y trouve aussi. »

Julia approuva.

« Oui, Sebastian a une Mission là-bas. Il s’est fait une réputation dans la conversion des Indiens.

– Et vous ? Que faites-vous ici ? »

Julia expliqua qu’elle cherchait la neuvième révélation, mais sans aucune piste. Elle était venue là parce que l’image de son vieil ami Hinton lui venait sans cesse à l’esprit.

J’écoutais à peine. Marjorie et Karla avaient quitté la cuisine et se tenaient debout dans le salon, des tasses à la main. Marjorie aperçut mon regard mais ne dit rien.

« A-t-elle lu une grande partie du Manuscrit ? demanda Julia en indiquant Marjorie.

– Seulement la troisième révélation, fis-je.

– Nous pourrons sûrement la faire sortir du Pérou si c’est ce qu’elle veut », affirma Julia.

Je demandai :

« Mais comment ?

– Rolando part demain au Brésil. Nous avons des amis à l’ambassade américaine là-bas. Ils pourront la rapatrier. Nous avons déjà pu aider des Américains. »

Je la considérai et approuvai d’un signe de tête encore incertain.

Mes sentiments étaient confus. Partir serait sûrement le mieux pour Marjorie. Mais je voulais aussi qu’elle reste avec moi. Je me sentais plus fort, plein d’énergie lorsqu’elle était là.

« Il faut d’abord que je lui parle, dis-je enfin.

– Bien sûr, nous nous reverrons tout à l’heure. »

Je me levai et m’avançai vers elle. Karla allait vers la cuisine. Marjorie était appuyée contre le mur du salon. Je la pris dans mes bras, le corps tremblant.

« Sentez-vous cette énergie ? murmurai-je à son oreille.

– C’est incroyable, dit-elle. Qu’est-ce que cela veut dire ?

– Je l’ignore. Nous devons avoir une sorte de lien. »

Je jetai un coup d’oeil autour de moi. Personne ne pouvait nous voir. Nous nous sommes embrassés passionnément.

Lorsque je m’écartai pour la contempler, elle me parut différente, plus forte, et je repensai à notre rencontre à Viciente, à notre conversation dans le restaurant à Cula. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi je ressentais une telle énergie en sa présence et quand elle me touchait.

Elle s’agrippa à moi.

« Depuis ce jour-là, à Viciente, je n’ai qu’une envie, c’est d’être avec toi. Je ne savais pas quoi en penser à l’époque, mais cette énergie, c’est merveilleux ! Je n’ai jamais rien ressenti de tel ! »

Du coin de l’oeil, je vis Karla s’approcher en souriant. Elle annonça que le dîner était prêt, et nous l’avons suivie jusqu’à la salle à manger où un grand buffet de fruits frais, de légumes et de pain avait été dressé. Chacun se servit et s’installa autour d’une grande table. Mareta a chanté une action de grâces et nous avons passé environ une heure et demie à manger en discutant. Hinton était plus calme et il parla avec une gaieté qui apaisa la tension que je ressentais depuis notre évasion. Marjorie parlait librement et avec enjouement. Assis près d’elle, je me sentais rempli d’amour.

Après le dîner, Hinton nous ramena au salon où un dessert sucré, accompagné d’une liqueur, fut servi. Marjorie et moi, assis sur le canapé, avons commencé une longue conversation sur notre passé et nos expériences respectives. Nous nous sentions de plus en plus proches. La seule complication semblait être qu’elle habitait la côte Ouest des États-Unis et moi le Sud. Plus tard, Marjorie déclara que ce n’était pas un problème et se mit à rire joyeusement.

« Je suis impatiente que nous soyons revenus aux États-Unis, avoua-t-elle. Nous allons tellement nous amuser. »

Je me redressai et la regardai avec sérieux.

« Julia m’a dit qu’elle pouvait te trouver le moyen de rentrer tout de suite.

– Tu veux dire tous les deux ?

– Non… je… je ne peux pas rentrer.

– Pourquoi ? Je ne peux pas partir sans toi. Mais je ne pourrais pas supporter de rester ici. Je deviendrais folle.

– Il faut que tu rentres. Je te suivrai très bientôt.

– Non ! dit-elle d’une voix forte. C’est impossible. »

Karla, qui revenait de mettre au lit la petite Mareta, nous jeta un bref coup d’oeil et détourna les yeux. Hinton et Julia discutaient toujours, ignorant cet éclat de voix.

« S’il te plaît, pria Marjorie, rentre avec moi ! »

Je détournai les yeux.

« Bon, bon. Eh bien, reste ! » lança-t-elle.

Elle se leva et marcha d’un pas rapide vers les chambres.

Mon coeur battit violemment tandis que je la regardais s’éloigner. L’énergie que j’avais gagnée à son contact baissa brusquement, et je me sentis faible et plein de confusion. Je tentai de résister. Après tout, me disais-je, je la connais à peine.

Et si je me trompais ? Peut-être bien que je ferais mieux de rentrer ? En quoi ma présence ici est-elle utile ? De chez moi, je pourrais peut-être soutenir plus efficacement le Manuscrit, et rester en vie par la même occasion ! Je me levai pour la suivre, mais, sans raison claire, je me rassis, incapable de prendre une décision.

« Puis-je m’asseoir un instant près de vous ? dit alors Karla, dont je n’avais pas remarqué la présence près du canapé.

– Bien sûr. »

Elle me considéra avec amitié.

« Je ne l’ai pas fait exprès, mais j’ai entendu votre conversation. Avant de vous décider, je crois que vous devriez savoir ce que le Manuscrit dit des relations amoureuses.

– Oui, j’aimerais bien le savoir.

– Lorsqu’on a éclairci son passé, et que l’on a commencé son évolution, on peut être interrompu dans le processus, n’importe quand, par une passion amoureuse.

– Vous pensez à Marjorie et moi ?

– Laissez-moi vous expliquer comment ça se passe, vous jugerez ensuite par vous-même.

– D’accord.

– D’abord, je dois vous dire que ce passage de la huitième révélation m’a causé beaucoup de difficultés. Je ne l’aurais jamais compris si je n’avais pas rencontré le professeur Reneau.

– Reneau ? m’exclamai-je. Je le connais. Je l’ai rencontré au moment où je découvrais la quatrième révélation.

– Eh bien, nous nous sommes connus alors que nous en étions tous les deux à la huitième. Il a habité chez moi plusieurs jours. « 

Je fis un signe de tête, l’air stupéfait.

« Il m’a expliqué l’origine des luttes de pouvoir qui surgissent dans les relations amoureuses. Nous nous demandons souvent pourquoi cesse le sentiment d’euphorie et d’amour fou et pourquoi des conflits apparaissent à la place ; eh bien, cela est lié aux flux d’énergie qui circulent entre les deux personnes concernées.

« Lorsque l’amour naît, les deux individus se donnent de l’énergie sans le savoir, et tous deux se sentent forts et joyeux. C’est le sentiment extraordinairement intense qu’on appelle l’amour. Malheureusement, quand une personne attend que ce sentiment lui vienne d’une autre, elle se coupe totalement de l’énergie de l’univers et s’en remet de plus en plus à l’énergie qui lui vient de l’autre personne. Mais bientôt, il n’y a plus assez d’énergie à partager, aussi retombent-ils l’un et l’autre dans leurs mécanismes de domination pour essayer de prendre à l’autre l’énergie restante. À ce stade, la lutte pour le pouvoir est inévitable. »

Elle hésita un instant comme pour vérifier si je comprenais bien, et ajouta :

« Reneau pense que le problème trouve son origine dans notre enfance. À cause de la lutte pour l’énergie, nous n’avons pas achevé un important processus psychologique : nous n’avons pas réussi à intégrer notre sexe opposé.

– Notre quoi ?

– Moi, je n’ai pas pu intégrer mon côté mâle. Vous, c’est votre côté femelle. Si nous tombons amoureux d’une personne du sexe opposé, c’est qu’il nous faut encore accéder par nous-mêmes à cette énergie sexuelle opposée. Vous voyez, l’énergie mystique que nous pouvons capter intérieurement est à la fois mâle et femelle. Nous pouvons nous ouvrir à elle, mais, au début de notre évolution consciente, nous devons être prudents. Le processus d’intégration est lent. Si nous nous relions prématurément à une source d’énergie mâle ou femelle, nous bloquons la source universelle. »

Je lui avouai que je ne comprenais pas.

« Essayez d’imaginer comment cette intégration se passe dans la famille idéale, expliqua-t-elle. Vous comprendrez plus facilement. Dans toute famille, l’enfant doit d’abord recevoir toute l’énergie que lui apportent les adultes. Normalement, il assimile facilement l’énergie que lui donne le parent du même sexe, mais celle qui vient de l’autre parent est plus difficile à assimiler.

« Prenez l’exemple d’une fille. Tout ce que la petite fille sait quand elle cherche à intégrer son côté mâle est qu’elle est très fortement attirée par son père. Elle voudrait l’avoir à elle tout le temps. Le Manuscrit explique que ce qu’elle veut réellement s’approprier, c’est l’énergie mâle parce que cette énergie complète son côté féminin. Cette énergie mâle lui procure un sentiment de plénitude et d’euphorie. Mais elle croit à tort que le seul moyen d’y arriver est de posséder sexuellement son père et de le garder tout près d’elle.

« Curieusement, parce qu’elle devine que cette énergie lui revient, et qu’elle devrait pouvoir se la procurer selon sa propre volonté, elle veut contrôler son père comme s’il était une partie d’elle-même. Elle le croit parfait, tout-puissant, capable de satisfaire tous ses caprices. Dans une famille non idéale, cela crée un conflit entre le père et la fille. Les mécanismes de domination se forment quand la fille cherche à manipuler son père pour lui prendre de l’énergie.

« Mais, dans la famille idéale, le père refuse la compétition. Il se comporte honnêtement, et donne assez d’énergie à sa fille, sans condition, même s’il ne parvient pas à remplir tous ses désirs. Ce qui compte, dans mon exemple, c’est que le père reste ouvert et communicatif. Sa fille le croit tout-puissant, mais, s’il lui explique avec sincérité qui il est, ce qu’il fait, pourquoi il le fait, etc., elle pourra intégrer ses capacités, son style, et finira par avoir une vision réaliste de son père. Elle le considérera comme un être humain ordinaire, avec ses talents et ses faiblesses. Si les choses se passent ainsi, l’enfant parviendra sans problème à troquer l’énergie reçue de son père contre celle disponible dans l’ensemble de l’univers.

« Le problème, c’est que la plupart des parents, jusqu’à présent, luttent contre leurs propres enfants pour obtenir de l’énergie, et que cela nous laisse des séquelles. À cause de cette concurrence, nous n’avons pas pu résoudre le problème de la dualité sexuelle. Nous sommes restés bloqués au stade où nous recherchons l’énergie du sexe opposé dans une personne mâle ou femelle, que nous supposons idéale, toute-puissante, et que nous pensons pouvoir posséder. Vous me suivez ?

– Oui, je crois.

– Selon la huitième révélation, dès que nous commençons à évoluer nous recevons automatiquement l’énergie du sexe opposé. Elle vient de l’ensemble de l’univers. Mais nous devons être prudents, car, si une personne vient à nous offrir cette énergie, nous pouvons nous couper de la source véritable. Alors nous régressons. »

Elle rit un peu.

« Pourquoi riez-vous ?

– À cause d’une analogie de Reneau. Selon lui, jusqu’à ce que nous apprenions à éviter cette situation, nous sommes comme une moitié de cercle. Nous ressemblons à la lettre C. Nous nous montrons très sensibles à une personne du sexe opposé, à un autre cercle incomplet, nous voulons qu’elle se joigne à notre cercle pour le compléter et nous donne l’euphorie et l’énergie que produit une liaison pleine avec l’univers. En réalité, nous n’avons rien fait d’autre que de nous relier à une personne qui cherche elle aussi à compléter son cercle.

« Selon Reneau cette dépendance réciproque contient en germe des problèmes qui surgissent immédiatement. »

Elle hésita, s’attendant à me voir réagir. Je me contentai d’acquiescer.

« Voyez-vous, le problème avec cette personne entière, cette lettre O que chacun des deux croit avoir atteinte, c’est qu’il a fallu deux personnes pour n’en faire qu’une, l’une apportant l’énergie mâle et l’autre l’énergie femelle. Cette personne nouvelle a deux egos. Chacun des deux veut diriger la personne entière qu’ils ont créée, et ainsi, comme dans leur enfance, ils veulent diriger l’autre comme si cet autre était eux-mêmes. Cette illusion d’une personne entière disparaît très vite dans une lutte de pouvoir. Chaque personne finit par sans cesse réfuter l’autre de façon à pouvoir en prendre le contrôle. Mais ça ne marche pas. Ça ne marche plus.

Autrefois, peut-être, l’un des deux partenaires acceptait, ou même recherchait, la domination de l’autre, souvent la femme, parfois, plus rarement, l’homme. Mais aujourd’hui, nous nous réveillons. Personne ne veut plus être dominé. »

Je repensai à la scène à laquelle Charlène et moi avions assisté au restaurant.

« C’est la fin de l’amour, dis-je.

– Non, nous pouvons continuer d’aimer, répondit Karla, mais il nous faut d’abord achever le cercle tout seuls. Nous devons stabiliser notre liaison avec l’univers. Cela prend du temps, mais nous ne sommes plus ensuite exposés à ce problème, et nous pouvons connaître ce que le Manuscrit appelle une relation plus élevée. Si nous communions dans l’amour avec une autre personne après cela, nous créons une super-personne, un être supérieur… Et cette relation-là ne nous détourne pas de la voie à suivre.

– Vous pensez que Marjorie et moi nous détournons en ce moment de la voie à suivre ?

– Oui.

– Mais comment éviter cela ?

– En résistant au coup de foudre, au moins au début, en apprenant à entretenir des relations platoniques avec l’autre sexe. Et seulement avec des personnes qui se découvrent totalement, qui vous disent comment et pourquoi elles font ce qu’elles font, exactement comme cela aurait dû se passer entre enfants et parents durant une enfance idéale. En comprenant qui sont vraiment ces amis du sexe opposé, on se débarrasse de ses fantasmes sur l’autre sexe, et cela permet de se relier à l’univers.

« Souvenez-vous aussi, continua-t-elle, que ce n’est pas facile, surtout si l’on doit mettre fin à une dépendance amoureuse. Il faut extraire son énergie d’un seul coup. Ça fait mal. Mais c’est nécessaire.

La dépendance amoureuse n’est pas une nouvelle maladie qui atteindrait certains d’entre nous, nous sommes tous dépendants de celui ou de celle que nous aimons et nous sommes tous en train d’en guérir.

« Ce qu’il faut, c’est commencer à ressentir cette euphorie, ce bien-être qu’on éprouve au début d’une relation amoureuse, dans la solitude. Il faut arriver à ressentir l’autre au-dedans de soi. Ensuite seulement, on peut découvrir la relation amoureuse qui nous convient réellement. »

Elle s’interrompit.

« Et qui sait, si Marjorie et vous évoluez dans le bon sens, vous découvrirez peut-être que vous êtes faits l’un pour l’autre. Mais soyez conscients que votre relation avec elle ne peut pas fonctionner pour le moment. »

Hinton interrompit notre conversation. Il allait se coucher, nos chambres étaient prêtes. Nous l’avons remercié pour son hospitalité, et Karla annonça :

« Je crois que je vais en faire autant. Nous continuerons une autre fois. »

J’acquiesçai et la regardai partir. Je sentis alors une main sur mon épaule. C’était Julia.

« Je vais me coucher. Vous voulez que je vous montre votre chambre ?

– S’il vous plaît, où est celle de Marjorie ? »

Elle sourit, et dans le couloir elle déclara :

« Très loin de la vôtre. M. Hinton est très à cheval sur les principes. »

Je souris et à mon tour lui souhaitai bonne nuit, pénétrai dans ma chambre et me retins de vomir jusqu’à ce que je sombrasse dans le sommeil.

Je m’éveillai en humant une bonne odeur de café. L’arôme embaumait toute la maison. Une fois habillé, je descendis, et rencontrai un vieux serviteur qui me tendit un verre de jus de pamplemousse frais.

« Bonjour, lança Julia derrière moi.

– Bonjour », dis-je en me retournant.

Elle me considéra avec attention :

« Avez-vous compris pourquoi nous nous sommes rencontrés une seconde fois ?

– Non. Je n’ai pas eu le temps d’y penser. J’ai cherché à comprendre le phénomène amoureux.

– Oui, j’ai vu.

– Comment cela ?

– J’ai vu ce qui se passait en observant votre champ d’énergie.

– De quoi avait-il l’air ?

– Votre énergie était reliée à celle de Marjorie. Quand vous étiez assis là et qu’elle était dans l’autre pièce, votre champ s’étendait jusque là-bas et se reliait au sien. »

Je secouai la tête. Elle sourit et mit la main sur mon épaule.

« Vous aviez perdu votre lien avec l’univers. À la place, vous étiez relié à l’énergie de Marjorie. C’est toujours pareil avec les coups de foudre. On se relie à quelqu’un ou quelque chose pour se relier indirectement à l’univers. Pour s’en tirer, il faut augmenter son énergie et se recentrer sur ses motivations profondes. »

J’approuvai et sortis de la pièce. Elle y resta. Pendant dix minutes, je mis en pratique la méthode du père Sanchez. La beauté réapparut autour de moi, et je me sentis léger. Je rentrai dans la maison.

« Vous avez meilleure mine, constata Julia.

– Je me sens mieux, admis-je.

– Alors, quelles sont vos questions ? »

Je réfléchis. J’avais découvert Marjorie. Cette question-là avait trouvé sa réponse. Mais il restait toujours Wil. Et je voulais comprendre comment les gens se comporteraient entre eux s’ils suivaient l’enseignement du Manuscrit. Si l’effet était positif, pourquoi Sebastian et ses prêtres se feraient-ils du souci ?

Je m’adressai à Julia :

« Je veux comprendre le reste de la huitième révélation et trouver Wil. Il a peut-être mis la main sur la neuvième.

– Je vais à Iquitos demain. Vous voulez m’accompagner ? »

J’hésitai.

« À mon avis Wil s’y trouve, ajouta-t-elle.

– Comment le savez-vous ?

– J’ai eu une intuition à ce sujet hier soir. »

Je restai muet.

« J’ai pensé à vous aussi, dit-elle. Je nous voyais aller ensemble à Iquitos. Vous êtes mêlé à tout ça.

– Mêlé à quoi ? »

Elle sourit.

« À la découverte de la neuvième révélation. »

Tandis qu’elle parlait, je nous vis, Julia et moi, arrivant ensemble à Iquitos, mais décidant d’aller chacun de notre côté pour une raison inconnue. Je voyais bien que je poursuivais un but, mais lequel ?

J’observai Julia. Elle souriait.

« Où étiez-vous ?

– Désolé, je pensais à quelque chose.

– D’important ? !

– Je ne sais pas. Je pensais qu’une fois arrivés à Iquitos nous irions chacun notre chemin. »

Rolando entra.

« J’ai apporté les provisions que tu voulais », dit-il à Julia.

Il me reconnut et inclina poliment la tête.

« Bien, merci, lui répondit Julia. As-tu vu beaucoup de soldats ?

– Aucun. »

Marjorie entra dans la pièce et détourna mon attention de Julia, mais je l’entendis quand même expliquer à Rolando que Marjorie voudrait sans doute l’accompagner au Brésil, d’où il pourrait la faire rentrer aux États-Unis.

J’allai vers Marjorie.

« Tu as bien dormi ? »

Elle me regarda, se demandant si elle devait rester fâchée.

« Non, pas très bien. »

Je lui montrai Rolando.

« C’est un ami de Julia. Il part demain au Brésil. De là, il t’aidera à regagner les États-Unis. »

Elle parut terrifiée.

« Mais tout ira bien. Ils ont déjà aidé d’autres Américains. Ils connaissent des gens à l’ambassade américaine. Tu vas rentrer en un rien de temps. »

Elle approuva :

« Mais je suis inquiète pour toi.

– Ne te fais pas de souci. Tout ira bien. Dès mon retour, je t’appellerai. »

Derrière moi, Hinton annonça que le petit déjeuner était servi. Nous l’avons pris dans la salle à manger. Ensuite Julia et Rolando parurent très pressés. Julia nous expliqua qu’il était important que Marjorie et lui passent la frontière avant la nuit, et que le voyage durerait toute la journée.

Marjorie prit quelques vêtements que Hinton lui avait donnés, et plus tard, au moment où Julia et Rolando parlaient près de la porte, j’attirai Marjorie vers moi.

« Ne t’en fais surtout pas. Garde les yeux ouverts et tu découvriras peut-être les autres révélations. »

Elle sourit sans répondre. Je la regardai pendant que Rolando installait ses affaires dans sa petite voiture. Je croisai son regard une dernière fois quand ils démarrèrent.

« Vous pensez qu’ils n’auront pas de problèmes pour traverser ? » demandai-je à Julia.

Elle me fit un clin d’oeil et assura :

« Mais bien sûr. Et maintenant, c’est notre tour de partir. J’ai des vêtements pour vous. »

Elle me tendit un paquet de vêtements que nous avons chargé avec de la nourriture dans sa camionnette. Nous avons pris congé de Hinton, de Karla et de Mareta, et elle a démarré vers le nord-est en direction d’Iquitos.

Le paysage se faisait de plus en plus jungle. On voyait très peu de gens. Je pensai à la huitième révélation. C’était un nouveau moyen de se comprendre les uns les autres, mais je ne saisissais pas tout le texte. Karla m’avait expliqué la manière de traiter les enfants et le danger de l’amour. Mais elle et Pablo avaient fait allusion à un moyen de projeter de l’énergie sur les autres. De quoi s’agissait-il ? J’interrogeai Julia :

« Je n’ai pas bien compris la huitième révélation.

– Notre manière d’être avec les autres détermine la vitesse de notre évolution, la vitesse à laquelle nos questions trouveront une réponse.

– Comment est-ce que ça fonctionne ?

– Pensez à votre propre situation, dit-elle. Comment avez-vous obtenu des réponses ?

– Je crois que c’est grâce aux gens que j’ai rencontrés.

– Étiez-vous franchement ouvert à leurs messages ?

– Pas vraiment ; je restais lointain, indifférent.

– Ceux qui vous apportaient des messages, est-ce qu’ils se sont éloignés de vous, eux aussi ?

– Non, ils étaient ouverts et amicaux. Ils… »

J’hésitai, incapable de formuler ma réponse.

« Ils vous ont aidé en vous ouvrant, en quelque sorte ? Ils vous ont apporté de l’énergie et de la chaleur, c’est ça ? »

Sa remarque fit jaillir un véritable flot de souvenirs dans ma tête. L’attitude amicale de Wil lorsque je paniquais à Lima, l’hospitalité paternelle de Sanchez, et les conseils de Cari, de Pablo, de Karla. Et maintenant Julia. Us avaient tous le même regard.

« Oui, c’est ce que vous avez tous fait.

– Et nous l’avons fait consciemment, en suivant la huitième révélation. En vous remontant et en vous aidant à éclaircir votre passé, nous pouvions rechercher le message, la vérité, que vous déteniez pour nous. Vous comprenez ? Vous donner de l’énergie, c’était aussi ce que nous pouvions faire de mieux pour nous-mêmes.

– Que dit exactement le Manuscrit de ça ?

– Qu’à chaque fois que quelqu’un croise notre route, il porte un message pour nous. Les rencontres de pur hasard n’existent pas. C’est notre manière de répondre à ces rencontres qui détermine si nous recevrons ou non le message. Si, lorsque nous parlons avec celui qui croise notre chemin, nous ne voyons pas le message qui se rapporte à nos questions, cela ne signifie pas qu’il n’y avait pas de message. Seulement que nous ne l’avons pas découvert. »

Elle se tut, puis reprit :

« Est-ce qu’il vous est arrivé de rencontrer un vieil ami, de lui parler, de le quitter, puis de le revoir par hasard le même jour ou la même semaine ?

– Oui, bien sûr.

– Et que lui dites-vous normalement dans ce cas-là ? « Tiens, encore toi », et puis vous le quittez en riant.

– Oui.

– Le Manuscrit dit que dans une telle situation nous devons absolument nous arrêter et rechercher quel est le message que cette personne détient pour nous. Ainsi que le message que nous détenons pour elle. Il prédit que, si les êtres humains parviennent à comprendre cela, leurs relations deviendront plus faciles, plus riches.

– Mais n’est-ce pas difficile à faire, surtout avec une personne qui ne s’y attend pas ?

– Si, mais le Manuscrit explique comment procéder.

– Vous voulez dire qu’il explique avec précision comment nous devrions nous traiter les uns les autres ?

– Exactement.

– Et qu’est-ce qu’il formule ?

– Vous vous souvenez que, dans la troisième révélation, il est spécifié que les hommes ont ceci d’unique, dans un monde d’énergie, qu’ils sont les seuls à pouvoir projeter consciemment leur énergie ?

– Oui.

– Vous vous rappelez comment ils le font ?  » Je me remémorai les leçons de Juan.

« En appréciant la beauté d’un objet jusqu’à ce que l’énergie nous pénètre et que nous ressentions de l’amour. Alors nous sommes en état de renvoyer de l’énergie.

– Exactement. Le même principe vaut pour les gens. Si nous apprécions l’expression et le comportement de quelqu’un, si nous nous concentrons sur lui jusqu’à ce que ses traits et sa forme se détachent bien, aient plus de présence, nous pouvons lui envoyer de l’énergie.

« Avant tout, bien sûr, il faut maintenir élevée notre énergie, pour que le flux nous pénètre, puis aille vers l’autre personne. Plus nous apprécions sa plénitude, sa beauté intérieure, plus l’énergie ira vers elle, et naturellement plus nous en recevrons nous-mêmes. »

Elle rit.

« C’est plutôt hédoniste, non ? Plus nous aimons et apprécions les autres, plus nous gagnons d’énergie. C’est pourquoi aimer et donner de l’énergie est aussi ce que nous pouvons faire de mieux pour nous-mêmes.

– J’ai déjà entendu ça quelque part. Le père Sanchez le dit souvent. »

Je regardai Julia de près. J’avais l’impression de voir sa personnalité réelle pour la première fois. Elle me regarda une seconde puis se concentra sur la route.

« L’effet de cette projection d’énergie est considérable, dit-elle. Par exemple, en cet instant, vous me remplissez d’énergie, je le sens. Je me sens plus légère et j’ai l’esprit plus clair pendant que je parle.

« Parce que vous augmentez mon énergie, je vois mieux ma vérité, et je vous la transmets mieux. Et vous avez une sorte de révélation de ma parole. Cela vous aide à mieux voir mon moi profond et à l’apprécier pour vous concentrer plus profondément sur lui. Et ainsi de suite. De cette façon, deux personnes, ou plus encore, peuvent atteindre à des hauteurs incroyables, en s’enrichissant réciproquement. Ce style de rapport est à l’opposé de la relation de dépendance amoureuse. Cette dernière commence de la même manière, mais verse vite dans la domination parce que l’amour fou coupe j de la réelle source d’énergie. Une vraie projection d’énergie n’a pas de lien avec l’amour, ni avec aucune sorte d’intention. Chacun attend simplement le message. »

Je pensai à une question.

« Pablo m’a dit que je ne recevais pas le message de Costous parce que j’avais mis en route son mécanisme de domination.

« Que doit-on faire si la personne à qui on parle est déjà en train d’essayer de nous soumettre à son mécanisme de domination ? Comment passer au travers ? »

Elle répondit aussitôt.

« Le Manuscrit affirme que, si nous ne rentrons pas dans son jeu, le mécanisme de l’autre va se désintégrer.

– Je ne comprends pas. »

Elle regardait la route. Elle réfléchissait visiblement.

« Il y a une maison tout près d’ici où nous pourrons acheter de l’essence. »

Je regardai la jauge. Le réservoir était à moitié plein.

« Nous en avons encore beaucoup.

– Je sais. Mais j’ai l’intuition qu’il faut s’arrêter pour faire le plein.

– D’accord.

– Voici la route », dit-elle en montrant un tournant à droite.

Nous avons tourné, et à huit cents mètres dans la jungle, nous sommes tombés sur une sorte de magasin pour pêcheurs et chasseurs. La maison était bâtie au bord d’une rivière et plusieurs bateaux de pêche étaient amarrés près d’elle. Nous nous sommes arrêtés devant une vieille pompe, et Julia s’est mise en quête du propriétaire.

Je descendis et m’étirai en allant faire le tour du magasin jusqu’au bord de l’eau. L’air était chargé d’humidité. Le rideau des arbres voilait le soleil, mais on sentait sa chaleur. Bientôt il ferait affreusement chaud.

Soudain, derrière moi, un homme m’adressa la parole en espagnol d’une voix furieuse. Je me tournai pour faire face à un petit Péruvien très courtaud. Il avait l’air menaçant et répéta sa phrase.

« Je ne comprends pas. »

Il parla alors anglais :

« Qui êtes-vous, que faites-vous ici ? »

Je tentai de biaiser :

« Nous voulons juste de l’essence. Nous serons partis dans une minute. »

Je me retournai vers l’eau, espérant qu’il allait s’en aller.

Il vint près de moi.

« Vous feriez mieux de me dire qui vous êtes, espèce de Yankee. »

Je le regardai. Il ne plaisantait pas.

« Je suis américain. J’ignore où nous allons, je suis avec une amie.

– Un Américain perdu ? dit-il d’un ton hostile.

– Exact.

– Qu’est-ce que vous fichez par ici, Yankee ?

– Je ne cherche rien de spécial, fis-je en essayant de revenir vers la voiture. Et je ne vous ai rien fait, laissez-moi tranquille. »

Je vis soudain Julia debout contre la voiture. Le Péruvien l’aperçut en même temps…

« Il faut partir, prévint Julia. C’est fermé.

– Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il avec hostilité.

– Pourquoi êtes-vous si furieux ? »

Son attitude se modifia.

« Parce que je suis payé pour surveiller cet endroit.

– Vous le faites sûrement très bien. Mais on ne peut pas vous répondre si vous nous menacez comme ça. »

Il la fixa, n’ayant pas bien compris.

« Nous allons à Iquitos. Nous travaillons avec le père Sanchez et le père Cari. Vous les connaissez ? »

Il secoua la tête, mais le nom des deux prêtres le calma. Il s’éloigna.

« Allons-y », dit Julia.

Nous avons démarré et je me rendis compte que cet épisode m’avait angoissé. Je tentai de me remettre.

« Est-ce qu’il s’est passé quelque chose à l’intérieur ? » demandai-je.

Elle me regarda.

« Que voulez-vous dire ?

– Je vous demande s’il s’est passé quelque chose en vous qui explique votre intuition ?

Elle rit, puis dit :

« Non, toute l’action s’est passée à l’extérieur. »

Je la regardai.

« Vous avez compris ? me demanda-t-elle.

– Non.

– À quoi pensiez-vous avant notre arrivée ?

– J’avais envie de me dégourdir les jambes.

– Non, encore avant. Qu’est-ce que vous m’avez demandé ? »

Je réfléchis. Nous avions parlé des problèmes de l’enfance… Je me souvins brusquement.

« Vous avez mentionné quelque chose qui m’a surpris. Vous avez dit qu’une personne ne peut pas réussir à utiliser son mécanisme de contrôle si nous ne rentrons pas dans son jeu. Je n’ai pas compris.

– Et maintenant, vous comprenez mieux ?

– Toujours pas.

– La scène qui vient de se passer démontre clairement ce qui arrive si vous rentrez dans son jeu.

– Comment ? »

Elle me jeta un rapide coup d’oeil.

« Quel mécanisme l’homme a-t-il utilisé avec vous ?

– Visiblement il était l’intimidateur.

– Et vous ?

– J’ai essayé de m’en débarrasser.

– Je sais, mais en jouant quel rôle ?

– J’ai commencé par l’indifférence, mais il ne m’a pas lâché.

– Et ensuite ? »

Cette discussion commençait à m’irriter, mais je tentai de garder mon calme. Je regardai Julia et dis :

« Je crois que j’ai joué le plaintif. »

Elle sourit et approuva :

« C’est exact.

– J’ai remarqué que vous vous en êtes très bien sortie avec lui, commentai-je.

– Uniquement parce que je ne me suis pas prêtée à son jeu. N’oubliez pas que le mécanisme de domination de chacun a été formé dans l’enfance en réponse à un autre mécanisme. Chaque mécanisme ne peut donc fonctionner que face à un autre mécanisme. L’intimidateur a besoin d’avoir en face de lui un autre intimidateur ou une victime.

– Et vous, qu’avez-vous fait ? demandai-je, toujours dans le vague.

– J’aurais dû répondre, si j’avais suivi mon mécanisme, par l’intimidation, ce qui eût sans doute fini par de la violence. Mais j’ai choisi de suivre les conseils du Manuscrit. J’ai donné un nom à son mécanisme. Tous les mécanismes sont des stratégies cachées pour obtenir de l’énergie. Il cherchait à vous intimider pour vous voler la vôtre. Quand il a essayé la même chose avec moi, j’ai mis un nom sur son attitude.

– C’est pour cela que vous lui avez demandé pourquoi il était aussi furieux ?

– Oui, le Manuscrit dit que des manipulations cachées pour obtenir de l’énergie ne peuvent pas fonctionner si on les met en évidence en les dénommant. Elles cessent d’être cachées. C’est une méthode très simple. Ensuite, l’interlocuteur est obligé de se montrer plus réaliste et plus honnête.

– Cela me paraît être frappé au coin du bon sens, notai-je. Je pense que j’ai déjà moi-même mis des noms sur des mécanismes utilisés par d’autres, même si je ne m’en suis pas aperçu sur le moment.

– J’en suis certaine. Tout le monde fait ça. Ainsi nous voyons plus clairement les vrais enjeux. Pour que ça marche, il faut regarder, au-delà du mécanisme, la véritable nature de la personne qu’on a en face de soi, et lui envoyer le maximum d’énergie. Si elle sent que de l’énergie lui arrive, de toute façon, elle arrêtera d’elle-même son mécanisme.

– Qu’avez-vous donc retiré de ce type ?

– Qu’il était un pauvre type, mal dans sa peau, ayant désespérément besoin d’énergie. Et il vous a en plus délivré un message très bien venu, non ? »

Je la regardai. Elle était sur le point de rire.

« Vous ne pensez tout de même pas que nous nous sommes arrêtés là juste pour que je puisse apprendre comment se comporter face à une personne qui utilise un mécanisme de domination ?

– C’était bien la question que vous vous posiez, non ? »

Je souris, sentant la bonne humeur revenir en moi.

« Oui, je crois que c’était ça. »

Un moustique qui tournait autour de moi m’éveilla. Julia souriait comme si elle se rappelait une histoire drôle. Pendant plusieurs heures, nous avions roulé en silence, tout en mâchonnant la nourriture que Julia avait emportée pour le trajet.

« Vous êtes réveillé, dit-elle.

– Oui. Est-ce qu’on est encore loin d’Iquitos ?

– À environ cinquante kilomètres, mais l’auberge Stewart n’est plus qu’à quelques minutes. C’est une petite auberge avec un campement pour les chasseurs. Le propriétaire, un Anglais, approuve le Manuscrit. »

Elle sourit encore.

« Nous avons passé des moments formidables ensemble. À moins que quelque chose ne soit arrivé, il devrait être chez lui. J’espère que nous aurons des renseignements sur Wil. »

Elle s’arrêta sur le bord de la route et proposa :

« Il vaudrait mieux faire le point une seconde. Avant de vous rencontrer pour la deuxième fois, j’avais tourné en rond à la recherche de la neuvième révélation, mais sans savoir où aller. J’ai réalisé un jour que je pensais souvent à Hinton. Je me rends chez lui et c’est vous que je trouve. Vous me dites que vous êtes à la recherche de Wil et qu’on vous a dit qu’il se trouvait à Iquitos. J’ai alors l’intuition que nous allons être impliqués ensemble dans la recherche de la neuvième révélation, puis vous avez l’intuition que nous allons nous séparer et aller chacun notre chemin. Est-ce bien ça ?

– Exactement.

– Eh bien, il faut que vous sachiez qu’ensuite j’ai pensé à Willie Stewart et à son auberge. Quelque chose va s’y passer. »

J’acquiesçai.

Elle reprit la route. Au tournant suivant, elle nota :

« Voici l’auberge. »

À deux cents mètres, après un virage prononcé sur la droite, se dressait une maison victorienne à deux étages. Nous nous sommes arrêtés sur le parking gravillonné ; plusieurs hommes discutaient sur la terrasse couverte. J’ouvris la portière et j’allais descendre quand Julia me toucha l’épaule et me rappela :

« N’oubliez pas ! personne n’est ici par hasard. Soyez ouvert aux messages ! »

Je la suivis sur la terrasse. Les hommes, des Péruviens bien habillés, nous rirent un signe de tête distrait.

Une fois dans le vaste salon, Julia m’indiqua une salle à manger, me demanda de choisir une table et s’en alla à la recherche du propriétaire.

J’observai la salle. Elle contenait une douzaine de tables alignées sur deux rangs. J’en choisis une vers le milieu, et m’installai, le dos appuyé contre le mur. Trois hommes, des Péruviens inconnus, entrèrent après moi et s’installèrent à quelques mètres devant ma table. Un homme seul arriva ensuite et prit une table tout près, sur ma droite. Il me tournait légèrement le dos. C’était un étranger, peut-être un Européen.

Julia entra, me repéra et vint s’asseoir en face de moi.

« Il n’est pas là, dit-elle, et son employé n’a pas entendu parler de Wil.

– Alors, qu’est-ce qu’on fait ? »

Elle me regarda en haussant les épaules.

« Je ne sais pas. Nous devons faire comme si quelqu’un ici avait un message pour nous.

– Qui est-ce, à votre avis ?

– Je l’ignore.

– Comment savez-vous que cela va arriver ? » demandai-je, soudain sceptique.

Malgré toutes les coïncidences qui avaient marqué mon séjour au Pérou, je ne parvenais pas à croire qu’une coïncidence de plus allait se produire uniquement parce que nous en avions envie.

« N’oubliez pas la troisième révélation, dit Julia. L’univers est énergie, une énergie qui répond à nos attentes. Les hommes font partie de cet univers d’énergie ; alors, quand nous posons une question, les gens qui ont la réponse se montrent. »

Elle observa les gens dans la salle.

« Je ne les connais pas, mais, si nous pouvions leur parler assez longtemps, nous trouverions chez chacun d’entre eux une vérité qui s’adresse à nous, une partie de la réponse à nos questions. »

Je la regardai en coin. Elle se pencha vers la table.

« Mettez-vous bien ça dans la tête. Toute personne qui croise notre route a un message pour nous. Sinon, elle aurait choisi un autre chemin, ou serait partie plus tôt ou plus tard. La présence de ces gens indique qu’ils ont une raison d’être là. »

Je la regardai, encore incertain. Tout était-il aussi simple ?

« La difficulté, reprit-elle, est de savoir à qui il faut parler puisqu’il est impossible de s’adresser à tout le monde.

– Comment se décide-t-on ?

– Le Manuscrit dit qu’il y a des signes. »

Je l’écoutai attentivement, mais, sans savoir pourquoi, je jetai un coup d’oeil à l’homme assis à ma droite. Il tourna la tête en même temps, et me regarda à son tour. Quand nos regards se croisèrent, il baissa les yeux vers son assiette. J’en fis autant.

« Quels signes ?

– Des signes comme celui-là.

– Comme quoi ?

– Comme celui que vous venez de recevoir. »

Elle indiqua l’homme d’un geste.

« Que voulez-vous dire ? »

Elle se pencha à nouveau dans ma direction.

« Le Manuscrit dit que le contact visuel soudain et spontané est le signe que deux personnes doivent se parler.

– Mais cela arrive tout le temps !

– Oui, et aussitôt les gens l’oublient et reprennent leurs activités. »

J’acquiesçai.

« Quels autres signes le Manuscrit mentionne-t-il ?

– Un sentiment de familiarité. L’impression de voir quelqu’un de vaguement familier, même si c’est une personne inconnue. »

Je pensai aussitôt à Dobson et à Reneau, qui m’avaient l’un et l’autre paru familiers la première fois.

« Le Manuscrit explique-t-il pourquoi ces gens paraissent familiers ?

– Non. Il dit seulement que nous faisons partie du même groupe de pensée que d’autres gens. Ces groupes de pensée évoluent suivant les mêmes intérêts. Ils pensent de la même façon et cela leur donne un air commun et leur fait parfois partager des expériences similaires. Nous reconnaissons intuitivement les membres de notre groupe, et très souvent ils ont des messages à nous délivrer. »

Je regardai une fois de plus l’homme sur ma droite. Il me paraissait vaguement familier. Chose incroyable, il me jeta un nouveau coup d’oeil. Je détournai les yeux vers Julia.

« Vous devez absolument parler à cet homme », conseilla-t-elle.

Je ne dis rien, me sentant incapable de lui parler sans motif. Je voulais partir, arriver à Iquitos. J’étais sur le point de l’avouer quand Julia intervint :

« C’est ici que les choses se passent, pas à Iquitos. Il faut aller au bout. Le problème c’est que vous refusez l’idée de lui adresser la parole.

– Qui vous l’a dit ?

– Dit quoi ?

– Ce que je pense.

– Il n’y a aucun mystère… Il suffit de vous regarder attentivement.

– Comment cela ?

– Quand on comprend profondément quelqu’un, on entrevoit la vérité de son être derrière la façade. Quand on l’observe très attentivement, un simple mouvement fugitif sur son visage révèle sa pensée. C’est tout à fait naturel.

– On dirait de la télépathie, dis-je.

– Mais la télépathie n’a rien d’extraordinaire. »

Je regardai encore l’homme ; cette fois, il ne bougea pas.

« Allez, rassemblez votre énergie et allez lui parler, avant qu’il ne soit trop tard », incita Julia.

Je me forçai à augmenter mon énergie jusqu’à ce que je me sente assez fort, et lui demandai :

« Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ?

– La vérité. Présentez la vérité d’une façon qu’il saura reconnaître.

– Je vais essayer. »

Je repoussai ma chaise et me dirigeai vers l’homme. Il semblait timide et inquiet, un peu comme Pablo le soir où je l’avais rencontré. Je tentai de regarder au-delà de l’apparence. Cela m’aida à lire une autre expression sur son visage, montrant plus d’énergie.

« Bonjour, dis-je. Vous ne semblez pas péruvien. J’espère que vous pourrez me rendre un petit service. Je recherche un ami, Wil James.

– Asseyez-vous, je vous prie, dit-il avec un accent Scandinave. Je suis le professeur Edmund Connor. »

Il me tendit la main, puis continua :

« Mais je regrette, je ne connais pas votre ami Wil. »

Je me présentai et expliquai, en espérant soudain qu’il comprendrait, que Wil recherchait la neuvième révélation.

« Je connais bien le Manuscrit, dit-il alors, je suis ici pour étudier son authenticité.

– Vous êtes seul ?

– Je devais rencontrer le professeur Dobson, mais il ne s’est pas encore manifesté. Je ne sais pas pourquoi. Il m’avait dit qu’il serait ici avant moi.

– Vous le connaissez bien ?

– Oui, c’est l’un des scientifiques qui ont mis sur pied cette mission.

– Et Dobson va bien ? Il va vraiment venir ? »

Le professeur me regarda d’un air interrogateur.

« C’était ce dont nous étions convenus. Pourquoi ? Lui est-il arrivé quelque chose ? »

Mon énergie tomba d’un coup. Je m’apercevais que la rencontre entre les deux professeurs avait été décidée avant l’arrestation de Dobson.

« Je l’ai rencontré dans un avion. En venant au Pérou. Il a été arrêté à Lima. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé ensuite.

– Arrêté ! Mon Dieu !

– Quand lui avez-vous parlé pour la dernière fois ?

– Il y a plusieurs semaines, mais notre rendez-vous était précis. Il devait m’appeler au cas où ses plans changeraient.

– Savez-vous pourquoi il voulait vous voir ici plutôt qu’à Lima ?

– Parce qu’il y avait des traces archéologiques intéressantes aux environs et qu’il devait s’y trouver pour rencontrer un autre scientifique.

– Vous a-t-il dit exactement où il devait retrouver ce scientifique ?

– Oui, il devait aller à… euh… San Luis, je crois, oui, c’est ça. Pourquoi ?

– Je ne sais pas, je me demandais… »

À l’instant même, deux choses arrivèrent en même temps. D’abord je vis Dobson en rêve. Nous nous rencontrions sur une route bordée de grands arbres. En même temps, je regardai par la fenêtre, et vis, à ma stupéfaction, le père Sanchez gravir l’escalier de la terrasse. Les vêtements sales, il avait l’air fatigué. Sur le parking, un autre prêtre attendait dans une vieille voiture.

« Qui est-ce ? demanda le professeur Connor.

– Le père Sanchez », dis-je, incapable de cacher mon excitation. Je me retournai vers Julia, mais elle avait disparu. Je me levai quand Sanchez entra dans la salle. En me voyant, il s’arrêta brusquement, l’air absolument ébahi, puis il vint vers moi et me donna une chaleureuse accolade.

« Est-ce que ça va ? me demanda-t-il.

– Oui, très bien. Et vous ? Qu’est-ce que vous fabriquez ici ? »

Malgré sa fatigue visible, il rit.

« Je n’ai pas d’autre endroit où aller. Et j’ai bien failli ne pas arriver. Des centaines de soldats approchent.

– Pourquoi des soldats ? dit Connor derrière moi en s’approchant de Sanchez.

– Je regrette, mais je ne connais pas les ordres qu’ils ont reçus. Je sais seulement qu’ils sont nombreux. »

Je présentai les deux hommes l’un à l’autre, et expliquai à Sanchez la situation où se trouvait Connor. Connor prit peur.

« Il faut que je parte, mais je n’ai personne pour me conduire.

– Le père Paul attend dehors, prévint Sanchez. Il repart à Lima tout de suite. Vous pouvez partir avec lui si vous voulez.

– Sans l’ombre d’une hésitation.

– Et s’ils rencontrent ces soldats ? demandai-je.

– Le père Paul n’est pas connu, il y a très peu de chances qu’ils l’arrêtent. »

Julia apparut et repéra Sanchez. Ils s’embrassèrent chaleureusement, et je présentai Connor à Julia. Tandis que je parlais, l’angoisse de Connor sembla croître encore, et bientôt Sanchez lui dit qu’il était temps pour le père Paul de prendre la route. Connor partit rassembler ses affaires et revint très vite. Sanchez et Julia l’accompagnèrent dehors après que je lui fis mes adieux. Je restai assis à ma table. Je voulais réfléchir. Je savais bien que cette rencontre avait une signification, je savais que l’arrivée de Sanchez en avait une aussi, mais j’étais incapable d’y voir clair.

Bientôt Julia revint dans la salle et se rassit près de moi.

« Je vous avais dit que quelque chose allait se passer ici, dit-elle. Si nous ne nous étions pas arrêtés, nous aurions manqué Sanchez et même Connor. À propos, quel message Connor vous a-t-il délivré ?

– Je ne sais pas encore. Où est Sanchez ?

– Il a pris une chambre pour se reposer un peu. Il n’a pas dormi depuis deux jours. »

Je détournai les yeux. Même si je savais que Sanchez était fatigué, le fait qu’il soit indisponible me déçut. Je voulais tellement lui parler, chercher s’il pouvait m’aider à y voir clair dans tous ces événements, en particulier l’arrivée des troupes. J’étais malheureux et j’aurais voulu partir avec Connor.

Julia remarqua mon inquiétude :

« Ne vous en faites pas, calmez-vous et dites-moi ce que vous pensez de la huitième révélation. »

Je la regardai et tentai de me concentrer.

« Je ne sais pas par où commencer.

– D’après vous, que dit la huitième révélation ? »

Je réfléchis.

« Elle parle d’une manière de se comporter avec les autres, enfants et adultes. Elle parle de la façon dont il faut identifier les mécanismes de domination, les dépasser, et se concentrer sur les autres pour leur envoyer de l’énergie.

– Et puis… ? »

Je l’observai et compris aussitôt.

« Elle dit aussi que si nous choisissons bien nos interlocuteurs, nous recevons les réponses que nous recherchons. »

Elle sourit.

« Alors, j’ai bien compris la huitième révélation ?

– Presque, dit-elle. Il reste encore une chose… Vous comprenez comment une personne peut rendre force et courage à une autre. Maintenant, vous allez voir ce qui se passe dans un groupe lorsque tous les participants agissent entre eux de cette façon. »

J’allai jusqu’à la terrasse et m’installai sur une chaise en fer forgé. Julia finit par me rejoindre. Nous avions pris notre repas sans parler beaucoup, et avions décidé de nous asseoir dans la fraîcheur relative de la nuit. Il y avait trois bonnes heures que Sanchez s’était retiré dans sa chambre et j’étais à nouveau impatient. Lorsqu’il apparut soudain et s’assit près de nous, je me sentis détendu.

« Vous avez des nouvelles de Wil ? » lui demandai-je.

Il tourna sa chaise vers Julia et moi de manière à nous faire face. Il plaça son siège avec soin pour être à distance égale de chacun de nous.

« Oui, concéda-t-il enfin, j’en ai. »

Il s’interrompit et parut réfléchir. J’ajoutai :

« Qu’avez-vous appris ?

– Je vais tout vous raconter. Quand le père Cari et moi vous avons quitté pour revenir à la Mission, nous nous attendions à y trouver le cardinal avec des soldats. Nous nous attendions à l’inquisition. Mais, à notre arrivée, nous avons appris que Sebastian et les soldats étaient partis brusquement plusieurs heures auparavant, après avoir reçu un message.

« Pendant toute une journée, nous n’avons pas su ce qui se passait. Mais hier nous avons eu la visite d’un certain père Costous que je crois que vous avez rencontré. Il avait été envoyé, chez moi par Wil James. Wil semble s’être souvenu du nom de ma Mission grâce à une conversation antérieure avec le père Cari, et il savait par intuition que nous avions besoin de l’information que Costous apportait. Costous a décidé de soutenir le Manuscrit.

– Pourquoi Sebastian est-il parti aussi vite ?

– Parce qu’il voulait accélérer la mise en oeuvre de son plan. Le message qu’il a reçu lui apprenait que Costous allait révéler son intention de détruire la neuvième révélation.

– Parce qu’il l’a découverte ?

– Pas encore, mais il pense y arriver. Ils ont trouvé un document qui indique où elle se trouve.

– Et où se trouve-t-elle ?

– Sur le site des ruines de Celestine.

– Qui sont ? »

Julia me regarda.

« À moins de dix kilomètres d’ici dit-elle. C’est un site que les archéologues péruviens ont fouillé en secret et qu’ils se sont réservé. On y trouve les vestiges de temples, mayas et incas, de plusieurs époques. Apparemment, ces deux civilisations ont chacune pensé que ce lieu recelait quelque chose de particulier. »

Je m’aperçus que Sanchez se concentrait sur notre conversation avec une intensité toute spéciale. Quand je prenais la parole, il me regardait intensément, sans ciller. Quand c’était au tour de Julia, il faisait de même avec elle. Il semblait agir ainsi délibérément. Je me demandais pourquoi quand il y eut soudain un trou dans la conversation. Ils me regardèrent tous deux avec l’air d’attendre quelque chose.

« Qu’y a-t-il ? » interrogeai-je.

Sanchez sourit.

« C’est votre tour de parler.

– Devons-nous prendre la parole à tour de rôle ?

– Non, dit Julia, nous sommes en train d’avoir une conversation consciente. Chacun parle quand l’énergie se dirige vers lui. Nous savons qu’elle s’est dirigée vers vous. »

Je restai interdit.

Sanchez me regarda avec un air chaleureux.

« Une partie importante de la huitième révélation explique comment avoir une conversation consciente dans un groupe. Quand plusieurs membres d’un groupe se parlent, s’ils sont attentifs, ils doivent sentir à chaque instant lequel d’entre eux a l’idée la plus forte ; ils sentent alors qui va parler et peuvent concentrer leur attention sur cette personne, et l’aider à s’exprimer avec une clarté supérieure.

« Puis, tandis que la conversation se déroule, ce sera au tour d’un autre d’avoir une idée forte, etc. Si vous êtes très attentif, vous saurez quand vient votre tour et l’idée vous viendra à l’esprit. »

Sanchez regarda Julia qui demanda :

« Quelle était donc cette idée que vous n’avez pas exprimée ? »

Je réfléchis.

« Je me demandais pourquoi le père Sanchez regardait aussi intensément la personne qui parlait. Je me demandais ce que cela voulait dire.

– L’essentiel, dit Sanchez, c’est de vous exprimer quand vient votre tour, et de projeter de l’énergie quand c’est au tour d’un autre.

– Bien des choses peuvent aller de travers, admit Julia. Au milieu d’un groupe, certaines personnes se mettent à avoir la grosse tête. Elles ressentent la force d’une idée, elles l’expriment, mais, parce que cet influx d’énergie est très agréable, elles ne s’arrêtent plus de parler, alors que l’énergie aurait dû se diriger vers un autre. Elles veulent monopoliser l’attention.

« D’autres au contraire sont repoussées par le groupe. Même si elles ont une idée forte, elles ne l’exprimeront pas. Dans ces cas-là, le groupe se disloque, et le bénéfice des idées est perdu pour tous. La même chose se produit quand certains membres du groupe ne sont pas acceptés par les autres. Ceux qui sont rejetés ne peuvent pas recevoir de l’énergie, et le groupe ne reçoit pas leurs messages. »

Julia s’interrompit et regarda Sanchez. Je fis de même. Enfin, il commenta :

« La manière dont les gens sont exclus est importante. Si nous n’aimons pas quelqu’un ou si nous sentons qu’il nous menace, nous avons tendance à nous concentrer sur quelque chose que nous n’aimons pas en lui, quelque chose qui nous irrite. Malheureusement, quand nous faisons cela au lieu de rechercher sa beauté intérieure et de lui donner de l’énergie, nous lui prenons de l’énergie et lui faisons du mal. Et tout d’un coup, il se sent moins beau, est moins confiant, parce que nous lui avons pris son énergie.

– C’est pourquoi, dit Julia, corriger cette façon d’être est capital. Les hommes se font vieillir les uns les autres à une vitesse terrifiante à cause de leur esprit de compétition.

– C’est le contraire, reprit Sanchez, de ce qui se passe dans un groupe vraiment fonctionnel. L’énergie et la vibration de chacun augmentent grâce à l’énergie envoyée par tous les autres. Quand cela se produit, le champ d’énergie de chacun se mélange à celui des autres pour n’en faire qu’un seul. On dirait que le groupe ne fait plus qu’un seul corps, avec plusieurs têtes. Parfois c’est une tête qui parle pour le corps. Parfois une autre. Mais, dans un groupe comme celui-ci, chacun sait quand il doit parler, et ce qu’il doit dire, parce qu’il voit la vie plus clairement. C’est l’être supérieur dont parle la huitième révélation, à propos des relations amoureuses qui unissent un homme et une femme. Mais d’autres relations peuvent engendrer cet être supérieur. »

Ces paroles me firent soudain penser au père Costous et à Pablo. Est-ce que le jeune Indien avait réussi à faire changer l’état d’esprit de Costous au point de l’amener à vouloir maintenant protéger le Manuscrit ? Pablo avait-il réussi grâce au pouvoir de la huitième révélation ?

« Où se trouve Costous à présent ? » demandai-je.

Ils parurent à peine surpris de ma question, et Sanchez répondit très vite.

« Le père Cari et lui ont décidé d’aller à Lima voir les dignitaires de l’Église pour leur parler de ce que Sebastian semble avoir préparé.

– C’est pour cela qu’il voulait tellement aller avec vous à votre Mission. Il savait qu’il était supposé faire quelque chose d’autre.

– Exactement. »

Un silence s’établit. Nous nous sommes regardés.

« La question maintenant, reprit Sanchez, est surtout celle-ci : qu’est-ce que nous devons faire ? »

Julia parla la première :

« J’ai eu plusieurs intuitions à propos de mon rôle dans la recherche de la neuvième révélation, je m’y vois mêlée suffisamment longtemps pour faire quelque chose… mais je n’y vois pas clair. »

Sanchez la regarda attentivement. Je l’imitai.

« Je vois cela se produire dans…. Un instant… Ah oui, c’est Celestine, les ruines. Il y a un endroit particulier entre les temples. J’avais presque oublié. »

Elle nous regarda.

« C’est là que je dois aller. Je dois aller à Celestine. »

Sanchez et elle me regardèrent.

« Je ne sais pas… dis-je. C’est vrai que j’ai cherché à comprendre pourquoi Sebastian et ses amis étaient tellement opposés au Manuscrit. J’ai découvert que c’était à cause de leur refus de la notion d’évolution… mais je ne sais pas quoi faire de cette découverte. Les soldats arrivent… et on dirait que Sebastian va trouver la neuvième révélation… Je ne sais plus. J’ai vaguement l’impression que je dois essayer de le convaincre de ne pas la détruire. »

Je m’arrêtai de parler. Mes pensées se tournèrent vers Dobson, et brutalement vers la neuvième révélation. Je compris soudain que la neuvième révélation allait nous apprendre où l’évolution nous menait, nous les nommes. Je m’étais souvent demandé comment les hommes se comporteraient entre eux une fois qu’ils connaîtraient le Manuscrit, mais la huitième révélation m’avait répondu. La question suivante était bien : où allons-nous, en quoi la société va-t-elle changer ? La réponse se trouvait forcément dans la neuvième révélation.

Je sentais que cette révélation pourrait être utilisée pour apaiser les craintes de Sebastian à propos de l’évolution consciente. S’il voulait bien m’écouter…

« Je pense toujours qu’on peut convaincre Sebastian de soutenir le Manuscrit, dis-je avec conviction.

– Vous vous voyez le convaincre ? demanda Sanchez.

– Non… non, pas vraiment. Mais je suis avec quelqu’un qui peut l’atteindre, quelqu’un qui le connaît et qui peut lui parler un langage qu’il comprendra. »

Le père Sanchez tenta de sourire et dit avec résignation :

« Le cardinal Sebastian et moi évitons cette discussion depuis très longtemps. Il a toujours été mon supérieur. Il me considérait comme son protégé, et je dois reconnaître que je l’admirais. Mais j’ai toujours su que cette heure arriverait. La première fois que vous en avez parlé, j’ai su que cette tâche me revenait. Toute ma vie m’y a préparé. »

Il nous regarda intensément et poursuivit :

« En matière religieuse, ma mère était réformatrice. Elle détestait qu’on utilise le sentiment de culpabilité et la force pour évangéliser. Elle pensait qu’on devait venir à la religion par amour, pas par crainte. Mon père, lui, était un homme de discipline, qui a fini par devenir prêtre et, comme Sebastian, a cru entièrement dans la tradition et l’autorité. Cela m’a donné l’envie de travailler au sein de l’Église, mais en recherchant toujours les moyens de la faire changer pour permettre une plus haute expérience religieuse.

« Ma prochaine mission est de m’occuper de Sebastian. J’ai refusé de le voir jusqu’ici, mais je sais que je dois me rendre à la Mission de Sebastian à Iquitos.

– Je pars avec vous », annonçai-je.

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