Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – Le Secret de Shambhala – 1 : Les champs d’intention.

James Redfield – Le Secret de Shambhala – 1 : Les champs d’intention.

Le téléphone sonna et je regardai fixement l’appareil sans saisir le combiné. Cette nouvelle interruption m’importunait. Voulant l’ignorer, je tournai les yeux vers la fenêtre d’où j’apercevais les arbres, les fleurs des champs et les bois qui entouraient ma maison. J’espérais me perdre au milieu de cette profusion de couleurs automnales.

La sonnerie retentit de nouveau. Une vision vague mais exaltante envahit mon esprit : quelqu’un avait besoin de me parler. Aussitôt, je tendis le bras.

– Bonjour, dis-je.

– Salut, c’est Bill.

Bill, horticulteur de profession, m’avait donné des conseils pour mon jardin. Il vivait aussi sur la colline, mais un peu plus bas, à quelques centaines de mètres de chez moi.

– Peux-tu me rappeler plus tard, s’il te plaît ? J’ai un travail urgent à terminer, répondis-je.

– Tu n’as jamais rencontré Natalie, je crois ?

– Pardon ?

Un silence.

– Bill ?

– Ma fille veut te parler. Il s’agit peut-être d’une chose importante. J’ignore comment cela se fait, mais elle semble bien connaître ton travail. Natalie prétend détenir un renseignement sur un lieu qui t’intéressera. Un endroit au nord du Tibet. Elle affirme que les habitants de ce coin-là possèdent des informations capitales.

– Quel âge a-t-elle ?

Bill gloussa.

– Natalie n’a que quatorze ans, mais depuis quelque temps elle raconte des choses vraiment curieuses. Elle voudrait t’en parler cet après-midi, avant son match de foot. As-tu une minute ?

Je commençai par renâcler : nous pourrions nous rencontrer un autre jour, rien ne pressait, objectai-je. Mais l’image qui avait visité mon esprit s’élargit, commençant à se préciser : je me voyais en train de converser avec la jeune fille, tout près de la grande source au-dessus de sa maison.

– Bon, d’accord, répondis-je. À deux heures, cet après-midi, ça ira ?

– C’est parfait, répondit Bill.

En me dirigeant vers le lieu du rendez-vous, j’aperçus une nouvelle maison, de l’autre côté de la vallée, sur une colline située au nord. C’est environ la quarantième, pensai-je. Toutes ces résidences avaient été construites au cours des deux dernières années. Je savais que notre belle vallée faisait de plus en plus parler d’elle, mais je ne m’inquiétais pas. Jamais cet endroit ne serait envahi. Personne ne parviendrait à abîmer ces paysages naturels. Jouxtant une forêt domaniale, ce paradis se trouvait à une quinzaine de kilomètres de la ville la plus proche – trop loin pour la plupart de mes congénères. Une seule famille possédait toutes les terres. Déterminée à préserver la sérénité de ce lieu, elle vendait des parcelles soigneusement choisies sur les crêtes surplombant la vallée. Limitée à un seul étage, chaque maison devait rester cachée au milieu des pins et des mélèzes qui formaient la ligne d’horizon.

Le goût affiché de mes voisins pour l’isolement me préoccupait bien davantage. D’après ce que je savais, il s’agissait généralement de personnes un peu spéciales, qui avaient abandonné tout plan de carrière traditionnel. Elles s’étaient aménagé des niches d’activité exceptionnelles qui leur permettaient de jouir d’horaires variables ou de se déplacer quand cela leur convenait, afin d’exercer des activités de consultants, liberté évidemment indispensable pour qui choisit de vivre dans un lieu aussi isolé.

Apparemment, nous étions tous motivés par un idéalisme tenace et le besoin d’élargir l’horizon de chacune de nos professions en y infusant une bonne dose de spiritualité. Cette attitude était tout à fait conforme à l’esprit de la dixième révélation. Mais, presque tous, dans cette vallée, maintenaient leurs distances vis-à-vis d’autrui ; chacun se focalisait sur son champ d’intérêt sans s’intéresser à la communauté, ni contribuer à enrichir mutuellement la vision commune. Ce comportement caractérisait particulièrement ceux qui affichaient des convictions religieuses bien définies. Pour une raison inconnue, notre vallée avait attiré des familles appartenant à des obédiences très variées, du bouddhisme à l’islam en passant par le judaïsme, le catholicisme et le protestantisme. Et s’il ne régnait aucune hostilité entre les différentes confessions, il n’existait pas non plus d’affinités réelles.

Cette absence d’esprit communautaire me préoccupait parce que certains enfants se comportaient comme les jeunes des banlieues résidentielles : ils passaient trop de temps seuls, regardaient sans cesse la télévision et prenaient trop à coeur les petites offenses et rebuffades qu’ils subissaient à l’école. Je commençais à penser que la famille et la communauté ne jouaient pas un rôle suffisamment actif dans leur vie pour que les problèmes de leur âge passent au second plan et qu’ils adoptent une perspective globale, plus adéquate.

En haut de la colline, le chemin se rétrécissait et je dus passer entre deux énormes parois rocheuses, d’une soixantaine de mètres de haut, qui bordaient le sentier. Une fois sorti de ce défilé, je pus entendre les premiers glouglous de la Source de Phillips, baptisée ainsi par les trappeurs qui avaient, vers la fin du XVIIe siècle, installé pour la première fois leur campement en ce lieu. Une cascade coulait sur plusieurs étages de roches pour aboutir à un étang de trois mètres de large, aux eaux calmes. Au départ, il avait été creusé par des hommes, puis approfondi et entouré de mortier. Les générations successives y avaient ajouté des éléments, tels des pommiers près de la source. Je marchai jusqu’au bord de l’étang, écartai un bâton qui me gênait et me penchai pour recueillir un peu d’eau dans le creux de ma main. Le bâton se mit à bouger, escalada la paroi rocheuse en ondulant et se réfugia dans un trou.

– Nom d’une pipe ! m’écriai-je en reculant.

Je sentis la sueur perler sur mon front.

Vivre dans cette région, en pleine nature, pouvait encore s’avérer dangereux, même si les difficultés étaient aujourd’hui bien moindres que celles que le vieux Phillips avait dû affronter trois cents ans auparavant. À cette époque, au détour d’un chemin, vous pouviez vous trouver nez à nez avec un grand couguar femelle veillant sur sa progéniture ; ou, pis encore, avec une meute de sangliers dont les défenses, longues d’une vingtaine de centimètres, vous déchiquetaient la jambe en moins de deux, si vous ne vous réfugiiez pas assez vite au sommet d’un arbre. Si vous étiez particulièrement malchanceux ce jour-là, vous pouviez même tomber sur un Cherokee en colère, ou un Séminole chassé de ses terres ancestrales, excédé de rencontrer sans cesse de nouveaux colons qui envahissaient ses terrains de chasse favoris… et persuadé que le fait de manger un bon morceau de votre coeur endiguerait définitivement l’invasion des Visages pâles. Tous ceux qui vivaient à cette époque, qu’ils fussent Indiens ou Européens, étaient confrontés à des dangers qui mettaient continuellement à l’épreuve leur détermination et leur courage.

Notre génération, elle, affrontait d’autres problèmes, davantage liés à notre attitude devant la vie et au fait que nous sommes constamment ballottés entre l’optimisme et le désespoir. Nous entendons sans arrêt des prédictions sinistres, on nous bombarde de statistiques alarmantes : le mode de vie occidental est menacé, l’atmosphère se réchauffe, les terroristes possèdent des arsenaux de plus en plus importants, les forêts se meurent, la technologie rend nos enfants fous en les projetant dans un monde virtuel, etc., affirmations qui risquent toutes de nous détourner des questions essentielles, de nous inciter à poursuivre des objectifs irréalistes et stériles.

De leur côté, les optimistes critiquent évidemment cette analyse de la situation : selon eux, le monde a toujours connu des prophètes de malheur, mais la technologie qui a produit tous ces dangers peut aussi résoudre nos problèmes, car l’humanité commence à peine à entrevoir son potentiel.

Je m’arrêtai pour observer de nouveau la vallée. Je savais que la Vision des Andes se situait quelque part entre ces deux positions extrêmes. Elle affirme la possibilité d’un développement durable et le bien-fondé du progrès technologique. À condition que notre intuition nous guide vers le sacré et que notre optimisme soit fondé sur une vision spirituelle de l’avenir du monde.

Une chose était certaine. Si ceux qui croient au pouvoir de la Vision doivent changer quelque chose, il faut qu’ils agissent tout de suite, au début de ce nouveau et mystérieux millénaire. Cette situation m’angoissait un peu. Nous avions la chance de vivre à la fois un changement de siècle et le début d’un millénaire. Mais pourquoi cela nous arrivait-il ? Pourquoi notre génération précisément ? J’avais l’impression que des réponses importantes me manquaient encore.

J’observai les environs de la source pendant un moment, m’attendant presque à ce que Natalie fût là, car maintenant je savais que telle avait été mon intuition : la jeune fille se trouvait près de la source, mais je la voyais comme à travers une vitre. Ma vision était un peu trouble.

Quand j’arrivai devant sa maison, j’eus l’impression qu’elle était vide. Je marchai vers le perron et frappai bruyamment à la porte. Aucune réponse. Puis, lorsque je regardai à gauche du porche, quelque chose attira mon attention. J’aperçus, en contrebas, un chemin rocheux qui contournait l’immense potager de Bill puis remontait vers une petite prairie, au sommet de la crête, qui me sembla soudain illuminée.

La lumière changea dans le pré, comme si le soleil se trouvait caché derrière un nuage et éclairait tout à coup cet endroit particulier. Je levai les yeux vers le ciel, essayant de comprendre ce qui venait de se produire. Mais il n’y avait pas le moindre nuage. Je marchai tranquillement vers le pré et vis une grande jeune fille brune, en tenue de foot bleue, assise dans l’herbe. Lorsque j’approchai, elle sursauta et poussa un cri.

– Je ne voulais pas te faire peur, lui dis-je.

Elle détourna timidement les yeux, comme le font souvent les adolescents. Je m’accroupis à côté d’elle et me présentai.

À ce moment, Natalie me regarda droit dans les yeux et me parut bien plus mûre que je ne m’y attendais.

– Ici, nous ne mettons pas les révélations en pratique, affirma-t-elle.

– Pardon ? demandai-je, interloqué.

– Les révélations. Nous ne les appliquons pas.

– Que veux-tu dire ?

– Nous sommes loin d’avoir tout découvert, répondit-elle en me lançant un regard sévère. Nous avons encore beaucoup de choses à apprendre.

– Certes, mais ce n’est pas facile…

Je m’interrompis. Je ne pouvais croire qu’une gamine de quatorze ans m’affronte ainsi. Pendant un instant, une onde de colère me parcourut. Mais Natalie sourit, pas un grand sourire, juste un frémissement aux commissures des lèvres qui la rendit attachante. Je me détendis et m’assis par terre, à côté d’elle.

– Ces révélations sont vraies, dis-je, mais il n’est pas facile de les mettre en oeuvre. Cela prend du temps.

– Pourtant, certaines personnes les mettent en pratique en ce moment, insista-t-elle.

– Où ? demandai-je après l’avoir observée un moment.

– En Asie centrale. Dans les monts Kunlun. Je l’ai vu sur une carte. (Elle parlait avec enthousiasme.) Il faut que vous y alliez. C’est important. Quelque chose va changer. Vous devez vous y rendre tout de suite pour en être témoin.

Lorsqu’elle prononça ces mots, l’expression de son visage semblait mûre, pleine d’autorité, comme celle d’une femme de quarante ans. Je fronçai les sourcils, incrédule.

– Vous devez vous rendre là-bas, insista-t-elle.

– Natalie, je ne suis pas sûr d’avoir bien compris. De quel endroit s’agit-il ?

Elle détourna les yeux.

– Tu dis que tu l’as vu sur une carte. Peux-tu me la montrer ?

Semblant tout à coup penser à autre chose, elle ignora ma question.

– Qu… quelle heure est-il ? demanda-t-elle lentement, en bégayant légèrement.

– Deux heures et quart.

– Faut qu’j’y aille.

– Attends, Natalie, parle-moi de cet endroit. Je…

– Faut qu’j’rejoigne l’équipe, j’vais être en retard. La jeune fille se leva et s’éloigna rapidement, m’obligeant presque à courir pour la rattraper.

– Cet endroit en Asie, te souviens-tu où il se trouve ?

Natalie me jeta un regard par-dessus son épaule. Elle avait de nouveau l’expression d’une adolescente de quatorze ans qui ne pensait qu’à sa partie de foot.

De retour chez moi, il me fut impossible de me concentrer. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Je regardais fixement mon bureau, incapable de mettre mes idées en ordre. Plus tard dans l’après-midi, je marchai longuement et nageai dans la crique. Puis je me promis finalement d’appeler Bill le lendemain matin afin d’obtenir la clé du mystère. Je me couchai tôt ce soir-là.

Vers trois heures du matin, quelque chose me réveilla. La pièce était plongée dans l’obscurité. Seule une lueur filtrait par les stores de la fenêtre. J’écoutai attentivement, mais je ne perçus que les bruits habituels de la nuit : un choeur intermittent de criquets, le coassement des crapauds-buffles près de la crique et, au loin, le faible aboiement d’un chien.

J’envisageai de me lever et de fermer à clé les portes de la maison, chose que je faisais rarement. Mais j’écartai cette idée, et décidai de me rendormir tranquillement. Je me serais sans doute de nouveau assoupi si, en jetant un dernier regard ensommeillé autour de la pièce, je n’avais noté quelque chose de différent du côté de la fenêtre : il y avait davantage de lumière qu’auparavant à l’extérieur.

Je m’assis dans mon lit et regardai à nouveau. Une lumière plus intense filtrait sous les stores, j’en étais sûr.

J’enfilai un pantalon avant de me diriger vers la fenêtre pour écarter les lamelles d’un des stores de bois. Tout semblait normal. D’où venait donc cette lumière ?

Tout à coup, j’entendis frapper légèrement derrière moi. Quelqu’un était entré dans ma maison.

– Qui est là ? demandai-je sans réfléchir.

Pas de réponse.

Je sortis de la chambre et me dirigeai vers le corridor qui menait au living-room, où j’avais rangé mon fusil dans une armoire. Mais je me souvins que la clé se trouvait dans le tiroir de la commode, près de mon lit. Au lieu de faire demi-tour, je continuai à marcher à pas de loup.

Soudain, une main me toucha l’épaule.

– Du calme ! c’est Wil.

Je reconnus sa voix et hochai la tête. Lorsque je voulus appuyer sur l’interrupteur, il arrêta mon geste, traversa la pièce et regarda par la fenêtre. Pendant qu’il se déplaçait, je me rendis compte que, depuis la dernière fois, quelque chose avait changé en lui. Il avait plus de grâce, ses traits paraissaient tout à fait ordinaires ; ils n’étaient plus lumineux comme autrefois.

– Que cherches-tu ? demandai-je. Que se passe-t-il ? Tu m’as fichu une sacrée trouille !

– Il fallait que je te voie, déclara-t-il en se tournant vers moi. Tout a changé. Je suis revenu au point de départ.

– Que veux-tu dire ?

Il me sourit:

– Je pense que tout cela était programmé : je ne peux plus rejoindre mentalement les autres dimensions, comme je le faisais auparavant. Je réussis encore à augmenter un peu mon énergie, mais je suis maintenant bloqué dans ce monde. (Il détourna les yeux un instant.) C’est presque comme si tous nos efforts pour comprendre la dixième révélation n’avaient été qu’un avant-goût, qu’un aperçu fugace du futur, comme dans une NDE, une expérience de mort imminente, et que maintenant tout était terminé. Quoi que nous fassions désormais, nous devons le faire ici, sur cette terre.

– De toute façon, je ne pourrais pas repasser par les mêmes épreuves.

Wil me regarda droit dans les yeux :

– Tu sais, nous avons recueilli beaucoup d’informations sur l’évolution de l’humanité, sur la façon d’être constamment en éveil, de nous laisser guider par l’intuition et les coïncidences, de progresser grâce à elles. Chacun de nous a reçu la mission de conserver la nouvelle Vision. Mais nous ne la mettons pas en pratique au niveau où nous pouvons agir. Il nous manque encore un élément.

Wil s’interrompit un instant pour reprendre :

– Je ne sais pas encore pourquoi, mais nous devons aller en Asie… dans un endroit près du Tibet. Des événements sont en train de se produire là-bas. Il nous faut découvrir de quoi il s’agit exactement.

J’étais stupéfait. La jeune Natalie avait tenu exactement les mêmes propos.

Wil s’approcha de la fenêtre et scruta les alentours.

– Que guettes-tu ? Et pourquoi es-tu entré en douce chez moi ? Pourquoi n’as-tu pas frappé à la porte ? Que se passe-t-il ?

– Probablement rien. Aujourd’hui, pendant un moment, j’ai eu l’impression d’être suivi. Je n’en étais pas sûr. (Il se rapprocha de moi.) Je ne peux pas tout t’expliquer maintenant. Je ne suis pas certain moi-même de ce qui arrive. Mais il y a en Asie un endroit que nous devons dénicher. Peux-tu me retrouver à l’hôtel L’Himalaya à Katmandou, le 16 de ce mois ?

– Hé, une seconde, Wil ! J’ai des choses à faire ici. Je me suis engagé à…

Wil me regarda avec une expression que je n’avais jamais vue sur le visage de personne, un mélange très singulier d’audace et de totale détermination.

– D’accord. Si tu n’es pas là le 16, tant pis. Mais si tu décides de venir, sois en permanence sur tes gardes. Il se passera quelque chose.

Il était sincère quand il me laissait le choix, mais son visage arborait un grand sourire.

Je détournai les yeux, nullement joyeux. Je n’avais aucune envie d’entreprendre un tel voyage.

Le lendemain matin, je décidai que je n’informerais personne de ma destination, excepté Charlene. Mais comme elle était en déplacement à l’étranger, je pouvais uniquement lui envoyer un e-mail.

Je me dirigeai vers mon ordinateur et tapai le message, m’interrogeant, une fois de plus, sur la sécurité de la Toile. Puisque les pirates informatiques réussissent à pénétrer les programmes les mieux protégés des multinationales et des gouvernements, cela ne devait pas être très compliqué d’intercepter un e-mail. Il faut se souvenir qu’Internet a été conçu, au départ, par le ministère de la Défense pour assurer un contact permanent avec les chercheurs qui menaient des recherches confidentielles dans les grandes universités. Internet est-il intégralement placé sous surveillance ? J’écartai cette pensée : mon inquiétude était absurde. Mon message se noyait parmi des dizaines de millions d’autres. Qui pouvait bien s’y intéresser ?

J’utilisai aussi mon ordinateur afin de commander un billet d’avion pour Katmandou, au Népal, et réserver une chambre à l’hôtel L’Himalaya, le 16 de ce mois. Je devais partir deux jours plus tard, ce qui ne me laissait guère de temps pour mes préparatifs.

Je hochai la tête. Une partie de moi-même était fascinée par l’idée de se rendre au Tibet. Je savais que les paysages de cette région étaient parmi les plus beaux et les plus mystérieux du monde. Mais ce pays subissait le joug du gouvernement chinois ; c’était donc un endroit potentiellement dangereux. J’avais l’intention d’aller aussi loin que possible, mais je mettrais fin à l’aventure dès que je ne me sentirais plus en sécurité. Je ne voulais pas me laisser dépasser par les événements et me retrouver dans une situation que je ne pourrais pas contrôler.

Wil avait disparu aussi rapidement qu’il était arrivé, sans me fournir aucune autre information. Les questions se bousculaient dans ma tête : Que savait-il à propos de cet endroit au Tibet ? Pourquoi la jeune Natalie m’avait-elle enjoint d’y aller ? Wil était très circonspect. Pourquoi ? Je ne devais le découvrir qu’après avoir atteint Katmandou.

Le jour de mon départ, tout le long du voyage qui m’emmena des États-Unis à Katmandou en passant par Francfort et New Delhi, je demeurai sur mes gardes mais rien de notable ne se produisit. Une fois arrivé à L’Himalaya, je remplis une fiche à mon nom puis posai mes bagages dans la chambre. Je me livrai à une petite reconnaissance des lieux et finis par m’asseoir à une table du restaurant le plus proche de l’hôtel.

J’espérais que Wil me rejoindrait d’une minute à l’autre, mais je l’attendis en vain. Au bout d’une heure, l’envie me prit de me baigner dans la piscine ; je hélai un employé de l’hôtel. Il m’informa qu’elle se trouvait à l’extérieur de L’Himalaya. Il faisait un peu frisquet, mais le soleil brillait et je pensais que l’air frais m’aiderait à m’adapter à l’altitude.

Je sortis et aperçus la piscine, située entre les deux ailes du bâtiment. Il y avait davantage de clients que je ne l’aurais imaginé, mais peu bavardaient. Après m’être assis à l’une des tables, je notai que mes voisins, principalement des Asiatiques, bien qu’il y eût aussi quelques Européens, paraissaient tous maussades. Était-ce le stress ? le mal du pays ? Ils se regardaient en chiens de faïence et claquaient des doigts pour commander leurs boissons ou signer leurs notes, en évitant soigneusement tout contact visuel avec les serveurs.

Mon moral commença à baisser progressivement. J’étais à l’autre bout du monde, cloîtré dans un hôtel et entouré de visages hostiles. J’inspirai lentement et me souvins de l’avertissement de Wil : je devais mobiliser tous mes sens pour repérer la moindre manifestation subtile de synchronicité, ces mystérieuses coïncidences qui surgissent brusquement et changent le cours de notre vie.

Capter ce flux mystérieux était, je le savais, l’expérience centrale d’une véritable spiritualité, la preuve directe qu’une force supérieure opérait dans les coulisses du drame humain. Mais cette perception n’a qu’un défaut : de nature très sporadique, elle nous assaille brièvement puis disparaît aussi rapidement qu’elle s’est fait sentir.

Alors que je regardais autour de moi, mes yeux se fixèrent sur un homme de grande taille, aux cheveux noirs, qui sortait de l’hôtel et semblait se diriger droit vers ma table. Portant un journal plié sous le bras, il était vêtu d’un pantalon ocre et d’un élégant sweater blanc. Il remonta l’allée, se faufilant au milieu des chaises longues et des matelas, pour venir s’asseoir à ma droite. Tout en ouvrant son journal, il jeta un regard circulaire. Lorsqu’il croisa mes yeux, il hocha la tête avec un sourire rayonnant. Puis il appela le garçon et lui commanda de l’eau. Apparemment d’origine asiatique, le mystérieux inconnu parlait couramment l’anglais, sans accent particulier.

Quand sa boisson lui fut apportée, il signa sa note et se mit à lire les nouvelles. Cet homme avait quelque chose d’attirant, mais je n’arrivais pas à déterminer quoi. Ses manières étaient raffinées et une énergie positive émanait de sa personne ; régulièrement, il s’arrêtait de lire pour observer ce qui se passait autour de lui en souriant. Puis son regard croisa celui d’un des messieurs à l’air revêche assis juste en face de moi.

Je m’attendais à ce que cet individu maussade détourne rapidement la tête, mais au contraire il répondit par un sourire à l’homme aux cheveux noirs. Tous deux commencèrent à bavarder, sans doute en népalais. À un moment même, ils éclatèrent de rire. Attirées par leur conversation, plusieurs personnes assises à des tables voisines se mirent à sourire. L’une d’elles fit une réflexion qui déclencha l’hilarité générale.

J’observai cette scène avec intérêt. Quelque chose se passe ici, pensai-je. L’atmosphère du lieu était en train de changer.

– Mon Dieu ! s’exclama l’homme aux cheveux noirs en regardant dans ma direction. Avez-vous lu cet article ?

Je jetai un coup d’oeil autour de moi. Tous mes voisins paraissaient s’être replongés dans leur lecture. L’inconnu pointait le doigt sur son journal out en approchant sa chaise de la mienne.

– On vient de publier une nouvelle enquête sur les effets de la prière, ajouta-t-il. C’est passionnant.

– Qu’a-t-on découvert ? demandai-je.

– On a étudié l’effet de la prière sur des personnes qui ont des problèmes de santé. Or, les patients pour lesquels on prie régulièrement souffrent moins de complications et récupèrent plus rapidement, même lorsqu’ils ignorent que l’on prie pour eux. Cela prouve incontestablement la force de la prière. Mais on a également découvert autre chose : la prière la plus efficace n’est pas énoncée sous la forme d’une requête mais d’une affirmation.

– Pouvez-vous me donner davantage d’explications ?

Il me regarda fixement de ses yeux bleus.

– On a mené cette recherche pour tester les effets de deux types de prière. La première demandait à Dieu, ou au divin, d’intervenir pour aider un individu malade. La seconde affirmait seulement, avec une foi totale, que Dieu allait aider cette personne. Saisissez-vous la différence ?

– Je n’en suis pas sûr.

– Lorsque l’on prie Dieu d’intervenir, cela suppose qu’il peut intervenir, mais seulement s’il décide d’honorer notre requête. Dans ce cas, notre rôle se limite à demander. La seconde forme de prière présuppose que Dieu est prêt à nous aider et désireux de le faire, mais qu’il a édicté certaines règles que nous devons respecter : l’accomplissement d’une prière dépend en partie de notre foi en cet accomplissement. Notre prière doit donc exprimer notre certitude, notre conviction absolue. D’après cette étude, c’est ce type de prière qui s’avère le plus efficace.

Je hochai la tête, commençant à comprendre où il voulait en venir.

L’homme détourna le regard, comme s’il réfléchissait, puis poursuivit :

– Toutes les grandes prières contenues dans la Bible ne sont pas des requêtes, mais des affirmations. Prenez l’exemple du Notre Père : « Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous chaque jour notre pain quotidien, et pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Cette prière n’implore pas Dieu de nous accorder un peu de nourriture et de nous pardonner. Elle affirme seulement que ces choses peuvent se produire, et lorsque nous proclamons notre certitude qu’elles vont survenir, nous leur permettons d’arriver.

Il marqua une nouvelle pause, comme s’il attendait une question, sans cesser de sourire.

Je me détendis. Sa bonne humeur était tellement contagieuse !

– Certains scientifiques, reprit-il, pensent que ces découvertes ont d’autres implications pour tous les êtres vivants sur terre. Si les attentes, les croyances auxquelles nous sommes le plus attachés rendent une prière efficace, c’est que chacun de nous dégage une force associée à la prière, une énergie qui se diffuse constamment dans le monde, que nous en soyons conscients ou non. Saisissez-vous les implications de cette théorie ?

Sans attendre ma réponse, il ajouta :

– Si la prière est une affirmation fondée sur nos attentes, notre foi, alors toutes nos attentes peuvent avoir l’effet d’une prière. Nous sommes, en fait, perpétuellement en train de prier pour notre avenir et celui d’autres personnes, mais nous n’en avons pas vraiment conscience. Il me regarda comme s’il venait de lâcher une bombe.

– Vous vous rendez compte ? continua-t-il. La science confirme maintenant les textes mystiques es plus ésotériques de chaque religion. Ils proclament tous que nous exerçons une influence men-ale et spirituelle sur les événements de notre vie. Rappelez-vous ce que dit Jésus à ses disciples : « Car, en vérité, je vous le dis, si vous avez de la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : « Passe d’ici là-bas », et elle y passera ; et rien e vous sera impossible. » Et si cette capacité était le secret de la véritable réussite, qui consiste à créer une véritable communauté ? (Ses yeux pétillaient comme s’il en savait bien plus qu’il n’en disait.) Nous devons tous réfléchir à la façon dont tout cela fonctionne. Le temps est venu.

Je souris à cet homme, intrigué par ce qu’il venait de m’expliquer, encore étonné par la transformation de l’atmosphère autour de la piscine. Instinctivement, je jetai un coup d’oeil à ma gauche, car j’avais l’impression que quelqu’un m’épiait. Je vis que, posté à l’entrée, l’un des serveurs m’observait. Quand nos yeux se croisèrent, il détourna rapidement le regard et commença à remonter une allée qui menait à un ascenseur.

– Excusez-moi, monsieur, dit une voix derrière moi.

Je me retournai.

– Puis-je vous servir quelque chose ? me demanda un autre garçon.

– Non, merci, répondis-je. Je vais attendre un peu.

Lorsque je cherchai à savoir où était passé l’employé qui m’avait dévisagé fixement, il était parti. Pendant un moment je balayai les environs du regard. Finalement je me tournai vers ma droite, à l’endroit où était assis mon compagnon aux cheveux noirs : je constatai qu’il avait disparu, lui aussi.

Je me levai pour demander à l’homme assis en face de moi s’il savait quelle direction avait prise notre interlocuteur. Il secoua la tête puis détourna brusquement les yeux.

Je passai le reste de l’après-midi dans ma chambre. Ce qui s’était produit à la piscine m’avait totalement déconcerté. Pourquoi cet homme m’avait-il parlé des effets de la prière ? Qui était-il ? Cette information allait-elle avoir des répercussions et engendrer des coïncidences ? Pourquoi le serveur semblait-il m’épier ? Et où se trouvait donc Wil ?

Au crépuscule, après une longue sieste, je décidai d’aller dîner dans un restaurant qui se trouvait quelques pâtés de maisons plus bas, dans la même rue que l’hôtel, et dont le nom avait été mentionné par l’un des clients. Je demandai quelques précisions au concierge, un personnage à lunettes.

– Ce restaurant est à deux pas d’ici, et parfaitement sûr, affirma-t-il. Vous n’aurez aucun problème.

Je traversai le hall de L’Himalaya et sortis, espérant enfin rencontrer Wil. La nuit allait bientôt tomber. Il y avait beaucoup de monde dans les rues et je dus me frayer un chemin dans la foule. Quand j’arrivai au restaurant, on me désigna une petite table située dans un coin, à côté d’une barrière en fer forgé, haute d’un mètre vingt, qui séparait le restaurant de la rue. Je dînai tranquillement et lus un journal anglais.

Au bout d’une bonne heure, je me sentis soudain mal à l’aise. De nouveau, j’eus l’impression d’être surveillé, mais je ne vis personne m’observer. Je balayai la salle du regard – nul ne semblait me prêter la moindre attention. Me levant, je scrutai la rue, de l’autre côté de la barrière. Rien à signaler. Luttant contre cette sensation désagréable, je réglai l’addition et décidai de rentrer me coucher.

Alors que j’approchais de l’entrée de l’hôtel, j’aperçus un homme posté au bord d’une haie, à une dizaine de mètres sur la gauche. Nos regards se croisèrent et il fit un pas dans ma direction. Je détournai les yeux et j’allais le dépasser quand je me rendis compte qu’il s’agissait du serveur que j’avais surpris en train de m’épier, près de la piscine. Portant maintenant une chemise bleue, un jean et des baskets, il semblait avoir une trentaine d’années. Son visage arborait une expression très sérieuse. Je pressai le pas mais il m’interpella :

– Monsieur, s’il vous plaît !

Je ne m’arrêtai pas.

– S’il vous plaît, répéta-t-il, je dois vous parler. J’avançai encore de quelques mètres pour me rapprocher du portier et des chasseurs de l’hôtel, puis je me retournai.

– Qu’y a-t-il ? demandai-je.

Il s’inclina pour me saluer.

– Vous êtes la personne que je cherche, je crois. Connaissez-vous M. Wilson James ?

– Wil ? Oui. Où est-il ?

– Il n’a pas pu venir mais m’a demandé de le remplacer auprès de vous.

L’inconnu me tendit la main. Je la serrai avec réticence, tout en me présentant.

– Je m’appelle Yin Doloe, me répondit-il.

– Êtes-vous un employé de l’hôtel ?

– Non, désolé, c’est un ami à moi qui y travaille. Je lui ai emprunté sa veste d’uniforme pour pouvoir vous chercher plus discrètement. Je voulais savoir si vous étiez arrivé.

Je l’observai attentivement. Mon instinct me disait que cet homme ne mentait pas, mais pourquoi prenait-il des airs de conspirateur ? Pourquoi ne m’avait-il pas abordé à la piscine en me demandant tout simplement mon nom ?

– Où est Wil ? demandai-je.

– Je l’ignore. Il m’a dit de vous contacter et de vous accompagner jusqu’à Lhassa. Votre ami nous rejoindra là-bas, je crois.

Je détournai les yeux, sentant qu’une sorte de menace planait sur moi. De nouveau, je le regardai attentivement.

– Je n’ai aucune envie de vous suivre. Pourquoi Wil ne m’a-t-il pas appelé lui-même ?

– Il devait certainement avoir une bonne raison pour cela, répondit Yin en faisant encore un pas vers moi. Wil a beaucoup insisté pour que je vous conduise jusqu’à lui. Il a besoin de vous. (Yin avait l’air de m’implorer.) Pouvez-vous partir demain ?

– Pourquoi n’entrez-vous pas avec moi pour boire un café ? Nous en discuterons tous les deux.

Il regarda autour de lui comme s’il redoutait quelque chose.

– S’il vous plaît, je reviendrai demain matin à huit heures. Wil a déjà acheté un billet d’avion et obtenu un visa pour vous.

Il sourit puis disparut soudain, sans me laisser le temps d’émettre la moindre protestation.

À 7h55 du matin, muni seulement d’un sac de voyage, je franchis la porte du hall principal. La direction de l’hôtel avait accepté de garder le reste de mes affaires. J’avais décidé de faire l’aller-retour dans la semaine – à moins, bien sûr, qu’il ne se produise un événement suspect quand je partirais avec Yin. Dans ce cas, je rentrerais immédiatement à Katmandou.

Ponctuel, Yin arriva au volant d’une vieille Toyota. Je m’assis à côté de lui et nous nous dirigeâmes vers l’aéroport. Durant le trajet, il se montra cordial mais continua à affirmer qu’il ignorait ce qui était arrivé à Wil. Devais-je lui répéter les propos de Natalie sur cet endroit mystérieux en Asie centrale ? Et lui parler des informations que Wil m’avait communiquées lors de notre dernière rencontre ? Cela me permettrait d’observer sa réaction. Mais j’y renonçai. Mieux valait le surveiller étroitement et rester sur mes gardes à l’aéroport.

Au comptoir de la compagnie aérienne, je découvris qu’un billet avait été effectivement acheté à mon nom et une place réservée sur un vol à destination de Lhassa. J’examinai les alentours et essayai d’évaluer la situation. Tout semblait normal. Yin souriait et paraissait de très bonne humeur. Malheureusement, ce n’était pas le cas de l’employée chargée de la billetterie. Elle ne parlait que quelques bribes d’anglais et se montrait très tatillonne. Quand elle me demanda mon passeport, je m’énervai et lui répondis d’un ton brusque. Me lançant un regard furieux, elle s’arrêta alors de travailler, comme si elle allait refuser d’émettre nos billets.

Yin s’interposa rapidement. D’une voix calme, il s’adressa à la jeune femme dans sa langue natale, en népalais.

L’attitude de l’employée commença à changer. Elle ne leva plus les yeux vers moi, mais parla aimablement avec Yin, riant même à l’une de ses remarques. Quelques minutes plus tard, nos billets et nos cartes d’embarquement étaient prêts. Nous nous assîmes dans une cafétéria proche de la porte de départ. Une odeur omniprésente de cigarette imprégnait l’aéroport.

– Vous avez beaucoup de colère en vous, remarqua Yin. De plus, vous n’utilisez pas très efficacement votre énergie.

– Pardon ? lui fis-je, interloqué.

Il me regarda gentiment.

– Votre mauvaise humeur n’a guère aidé la jeune femme, là-bas, au comptoir.

Je sus immédiatement où il voulait en venir. Au Pérou, la huitième révélation m’avait appris comment élever l’énergie de quelqu’un en fixant son visage d’une certaine façon.

– Vous connaissez les révélations ?

Yin hocha la tête, tout en continuant à m’observer.

– Oui, mais il nous reste encore d’autres choses à découvrir.

– Parfois, j’oublie que je dois envoyer de l’énergie, ajoutai-je, sur la défensive.

Très posément, Yin me répondit:

– Même si vous avez du mal à y arriver, vous auriez dû remarquer que, de toute manière, vous étiez en train d’influencer cette femme. L’important, c’est la façon dont vous installez votre… champ de… de… (Yin s’efforçait de trouver le mot anglais.) Votre champ d’intention, dit-il finalement. Votre champ de prière.

Je le regardai intensément. Yin décrivait la prière presque dans les mêmes termes que ceux de l’homme aux cheveux noirs.

– De quoi parlez-vous exactement ? demandai-je.

– Vous êtes-vous déjà trouvé dans une pièce où l’énergie et l’humeur des personnes présentes sont au plus bas, et où tout à coup quelqu’un, rien qu’en entrant dans cet endroit, élève le niveau général d’énergie ? Le champ du nouvel arrivant se répand autour de lui et influe sur le comportement de tous.

– Oui, je vois ce que vous voulez dire.

Il me lança un regard pénétrant.

– Si vous allez découvrir Shambhala, vous devez apprendre à réaliser cela consciemment.

– Shambhala ? De quoi s’agit-il ?

Yin pâlit et sembla embarrassé. Il secoua la tête, sentant apparemment qu’il s’était trop avancé et avait laissé échapper une information inopportune.

– Peu importe, fit-il modestement. Ce n’est pas à moi, mais à Wil de vous l’expliquer.

Les passagers commençaient à faire la queue pour monter à bord de l’avion. Yin se détourna et se dirigea vers l’employé qui contrôlait les cartes d’embarquement.

Je me creusai la cervelle, essayant de me rappeler ce que m’évoquait ce mot. Finalement, la mémoire me revint. Ce nom désignait une communauté mythique des traditions bouddhistes tibétaines, celle qui était à la base des histoires sur Shangri-La.

J’interceptai le regard de Yin.

– Il s’agit d’un lieu imaginaire… non ?

Yin tendit sa carte d’embarquement à l’employé de la compagnie aérienne et, sans me répondre, se dirigea vers le couloir qui menait à l’avion.

Au cours du vol jusqu’à Lhassa, comme Yin et moi n’étions pas placés côte à côte, j’eus amplement le temps de réfléchir. Je savais que Shambhala revêtait une grande signification pour les bouddhistes tibétains : des écrits très anciens la décrivaient comme une ville sainte, ornée d’or et de diamants, habitée par des lamas et des fidèles, et nichée quelque part dans une des vastes régions inhospitalières du nord du Tibet ou de la Chine. Mais, à une époque plus récente, la plupart des bouddhistes parlaient de Shambhala en termes symboliques, comme si ce mot désignait un état de conscience spirituel, et non un lieu concret.

De la pochette du siège situé devant moi, je retirai une brochure d’information touristique concernant le Tibet, dans l’espoir de rafraîchir mes connaissances sur la géographie de cette région. S’étendant entre la Chine au nord, l’Inde et le Népal au sud, le Tibet est un vaste plateau dont l’altitude descend rarement au-dessous de trois mille cinq cents mètres. Au sud, il est dominé par la chaîne de l’Himalaya, y compris le mont Everest, tandis qu’au nord, passé la frontière chinoise, il est bordé par l’énorme massif du Kunlun. Entre les deux, des gorges profondes, des fleuves sauvages, et des centaines de milliers de kilomètres carrés de toundra rocheuse. D’après la carte, le Tibet oriental était plus fertile et plus peuplé, alors que l’ouest et le nord constituaient des régions montagneuses à la végétation clairsemée, traversées de quelques routes ou chemins caillouteux.

Apparemment, seules deux voies principales pénétraient le Tibet occidental, la route du Nord, utilisée surtout par les routiers, et celle du Sud, qui contourne la chaîne de l’Himalaya et qu’empruntent les pèlerins pour atteindre les sites sacrés de l’Everest, le lac Manasarowar et le pic Kailas. Enfin, plus loin, le Kunlun, la mystérieuse chaîne de montagnes.

J’interrompis ma lecture. Alors que vous volions à plus de dix mille mètres d’altitude, je commençais à sentir que la température et l’énergie extérieures changeaient. Au-dessous de nous se dressait la chaîne de l’Himalaya, avec ses cimes neigeuses encadrées par un ciel bleu très dégagé. Nous survolâmes le sommet de l’Everest lorsque nous entrâmes dans l’espace aérien du Tibet, le pays des neiges, le toit du monde. Cette nation avait une longue tradition de recherches et de voyages intérieurs. Et, tandis que j’admirais les vertes vallées et les cirques rocheux qui défilaient au-dessous de l’avion, je ne pus m’empêcher d’être intimidé par le mystère de ce pays qui devait vivre sous le joug d’un gouvernement totalitaire et d’une administration impitoyable ! Mais que pouvais-je y faire ? me demandai-je.

Je me tournai vers Yin, assis quatre rangées derrière moi. Dommage qu’il fût aussi cachottier. Je devais me montrer très prudent. Pas question de m’aventurer plus loin que Lhassa sans éclaircissements préalables.

Quand nous arrivâmes à l’aéroport, Yin évita toutes mes questions sur Shambhala, se contentant de répéter que nous allions bientôt rencontrer Wil. Il m’apprendrait alors tout ce que je voulais savoir. Nous prîmes un taxi qui nous conduisit à un petit hôtel, proche du centre-ville, où mon ami était censé nous attendre.

Je surpris Yin en train de m’observer.

– Qu’y a-t-il ?

– Je voulais juste m’assurer que vous ne souffriez pas de l’altitude. Lhassa se trouve à trois mille six cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Détendez-vous un peu.

Je hochai la tête, appréciant qu’il se soucie de ma santé, mais, dans le passé, je m’étais toujours adapté facilement à des altitudes élevées. J’allais en informer Yin lorsque j’aperçus, au loin, un énorme bâtiment, qui ressemblait à une forteresse.

– Je désirais vous montrer ce monument, m’expliqua Yin. C’est le Potala, la résidence d’hiver du Dalaï-Lama avant qu’il ne parte en exil. Il symbolise désormais la lutte du peuple tibétain contre l’occupation chinoise.

Il détourna les yeux et resta silencieux jusqu’à ce que le taxi s’arrête, non pas en face de l’hôtel, mais une trentaine de mètres plus loin.

– Wil devrait déjà être arrivé, annonça Yin en ouvrant la portière. Attendez-moi dans la voiture.

– Je vais aller vérifier à la réception.

Mais, au lieu de sortir du véhicule, il s’arrêta, fixa l’entrée de l’hôtel et referma brusquement la portière. Je captai la direction de son regard et me mis moi aussi à observer la rue. De nombreux passants tibétains et quelques touristes déambulaient autour de nous, mais tout paraissait normal. Puis je repérai un petit homme, un Chinois, planté au coin du bâtiment. Un document dans la main, il surveillait les environs.

Yin examinait les voitures garées au bord du trottoir, de l’autre côté de la rue, face à l’endroit où était posté le Chinois. Ses yeux s’arrêtèrent sur une vieille berline marron dans laquelle s’entassaient plusieurs individus en costume.

Yin donna un ordre au chauffeur de taxi, qui nous lança un regard nerveux dans le rétroviseur mais redémarra aussitôt. Yin se tassa, de façon à ne pas être aperçu par les hommes dans la berline.

– Qu’y a-t-il ? demandai-je.

Mon compagnon ignora ma question. Au carrefour suivant, il pria le chauffeur de tourner à gauche afin de pénétrer dans le centre-ville.

Je lui saisis le bras.

– Yin, que se passe-t-il ? Qui étaient ces types ?

– Je l’ignore. Mais Wil a dû éviter cet hôtel. Je pense qu’il est allé dans un autre endroit. Pouvez-vous vous assurer que nous ne sommes pas suivis ?

Je jetai un coup d’oeil tandis que Yin donnait d’autres instructions au chauffeur de taxi. Plusieurs voitures roulaient derrière nous, mais elles prirent d’autres directions. Aucune trace de la berline marron.

– Avez-vous repéré quelqu’un ? s’enquit Yin en se retournant pour vérifier par lui-même.

– Je ne crois pas, répondis-je.

J’allais de nouveau demander des comptes à Yin quand je m’aperçus que ses mains tremblaient. Regardant attentivement son visage, pâle et couvert de sueur, je compris que mon compagnon était terrorisé. Cette vision me fit frissonner à mon tour.

Avant que je puisse ouvrir la bouche, Yin indiqua au chauffeur de taxi où il devait s’arrêter. Il me poussa hors de la voiture avec mon sac, m’entraînant d’abord vers une rue latérale, puis dans une ruelle étroite. Nous marchâmes une centaine de mètres, et nous nous appuyâmes contre le mur d’un immeuble. Nous attendîmes quelques minutes, les yeux rivés sur l’entrée de la rue que nous venions de quitter. Pas un mot ne fut échangé entre nous.

Lorsque nous fûmes à peu près sûrs de ne pas avoir été suivis, Yin descendit la ruelle jusqu’à l’immeuble suivant et frappa plusieurs fois. Personne ne répondit, mais la porte s’ouvrit mystérieusement

de l’intérieur.

– Attendez ici, m’ordonna Yin. Je reviens tout de suite.

Il se glissa discrètement dans le bâtiment et referma la porte derrière lui. Quand j’entendis la clé tourner dans la serrure, une onde de panique me traversa. Et maintenant, que devais-je faire ? Yin avait peur. Allait-il m’abandonner ici ? Je regardai vers l’extrémité de la venelle, en direction de la rue, pleine de monde. C’était exactement ce que je craignais. Quelqu’un apparemment pourchassait Yin, et peut-être aussi Wil. Dans quelle galère m’étais-je donc embarqué ?

Peut-être vaudrait-il mieux que Yin ne reparaisse pas, pensai-je. Je pourrais alors courir vers la rue et me dissimuler dans la foule jusqu’à ce que je trouve le moyen de regagner l’aéroport. Et dans ce cas, pas d’autre solution que de retourner aux États-Unis. Je serais déchargé de toute responsabilité : je n’aurais plus à courir après Wil, ni à participer à cette malheureuse aventure.

Soudain, la porte s’ouvrit, Yin se glissa dehors et quelqu’un referma rapidement derrière lui.

– Wil a laissé un message. Suivez-moi.

Nous fîmes quelques pas dans la ruelle, puis nous nous cachâmes derrière deux énormes bennes j à ordures tandis que Yin ouvrait une enveloppe, dont il sortit un petit billet. Je l’observai pendant qu’il le lisait. Son visage sembla pâlir davantage. Dès qu’il eut terminé sa lecture, il me tendit le mot de Wil.

– Que se passe-t-il ? demandai-je en saisissant fébrilement la feuille de papier.

Je reconnus l’écriture de mon ami:

 

Yin, je suis convaincu que nous avons la permission de pénétrer dans Shambhala. Mais je dois poursuivre ma route, sans vous attendre. Il est absolument capital que vous emmeniez notre ami américain aussi loin que vous pourrez. Vous savez que les dakini vous guideront.

Wil

J’observai Yin qui me fixa dans les yeux un moment puis détourna le regard.

– « La permission de pénétrer dans Shambhala », c’est une image ? Il ne pense pas à un lieu précis, non ?

Yin fixait le sol.

– Mais si, bien sûr, murmura-t-il.

– Vous aussi ? demandai-je.

Il détourna les yeux. À ce moment, j’eus l’impression qu’il portait tout le poids du monde sur ses épaules.

– Oui… Oui… dit-il. Mais la plupart des gens n’ont jamais découvert si cet endroit existe, et donc encore moins comment s’y rendre. Je suis certain que ni vous ni moi ne pourrons…

Sa voix se brisa, puis il se tut.

– Yin, lui dis-je, vous devez m’expliquer ce qui se passe. Où est Wil ? Qui étaient ces types devant l’hôtel ?

Mon compagnon me scruta pendant un moment, puis il déclara :

– Ce sont probablement des agents des services secrets chinois.

– Quoi ?

– J’ignore ce qu’ils fabriquaient là-bas. Apparemment, ils ont été alertés par toute l’activité et les discussions au sujet de Shambhala. Ici, beaucoup de lamas se rendent compte que quelque chose va changer dans ce lieu sacré. On en a beaucoup débattu.

– Quelque chose, mais quoi ? Je ne comprends pas.

Yin inspira longuement.

– Je voulais que Wil vous l’explique… mais je suppose que maintenant c’est à moi d’essayer de le faire. Vous devez comprendre ce qu’est Shambhala. Ses habitants sont des êtres humains bien vivants, nés dans ce lieu sacré, mais appartenant à un état supérieur de l’évolution. Ils contribuent à conserver l’énergie et la Vision intégrale pour toute l’humanité.

Je détournai les yeux, pensant à la dixième révélation.

– Ce sont des sortes de guides spirituels, alors ?

– Non, du moins pas comme vous l’imaginez, répondit Yin. Ce ne sont ni des âmes soeurs ni des membres de notre famille dans l’Après-Vie qui pourraient nous aider depuis cette dimension. Ces êtres humains vivent ici, sur terre. Les habitants de Shambhala forment une extraordinaire communauté spirituelle qui jouit d’un niveau de développement supérieur. Ils incarnent ce que le reste du monde finira par accomplir.

– Où se trouve cet endroit ?

– Je l’ignore.

– Connaissez-vous quelqu’un qui s’y soit déjà rendu ?

– Non. Quand j’étais enfant, j’ai étudié avec un grand lama, qui a déclaré un jour vouloir se rendre à Shambhala. Nous avons organisé une fête pour lui, et ensuite il est parti.

– Est-il arrivé à destination ?

– Personne ne le sait. Il a disparu. On ne l’a plus jamais revu nulle part au Tibet.

– Alors personne ne sait vraiment si cet endroit existe ou non ?

Yin demeura silencieux un moment puis il hasarda :

– Nous avons les contes et les légendes…

– Qui, « nous » ?

Il me regarda fixement. Je devinai qu’il était tenu par une sorte de loi du silence.

– Je ne peux vous l’expliquer. Seul le chef de notre secte, Lama Rigden, peut décider de vous en parler.

– Mais que disent ces légendes ?

– Elles datent de plusieurs siècles et transmettent, de génération en génération, les propos tenus par ceux qui, autrefois, ont tenté d’atteindre Shambhala. Je ne peux rien vous révéler de plus.

Yin allait néanmoins poursuivre lorsqu’un son en provenance de la rue attira notre attention. Nous observâmes attentivement les environs mais ne vîmes personne.

– Attendez-moi ici, me dit Yin.

Il frappa de nouveau à la porte et disparut à l’intérieur. Il ressortit rapidement et se dirigea vers une vieille Jeep rouillée, au toit de toile tout déchiré. Il ouvrit la portière et me fit signe de monter.

– Venez, m’ordonna-t-il. Dépêchez-vous.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s