Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – Le Secret de Shambhala – 2 : L’appel de Shambhala.

James Redfield – Le Secret de Shambhala – 2 : L’appel de Shambhala.

Tandis que Yin essayait de sortir de Lhassa, je demeurai silencieux, admirant les montagnes qui nous entouraient et m’interrogeant sur la signification du petit mot écrit par Wil. Pourquoi avait-il décidé de continuer seul son voyage ? Qui étaient ces mystérieux dakini ? J’allais le demander à mon compagnon quand un camion militaire chinois traversa le carrefour devant nous.

La seule vue de ce véhicule me causa un choc. Une vague de nervosité m’envahit. À quels risques étais-je en train de m’exposer ? Les services secrets communistes surveillaient l’hôtel où nous aurions dû rencontrer Wil. C’était peut-être à nous qu’ils s’intéressaient.

– Attendez une minute, Yin. Je voudrais retourner à l’aéroport. Tout cela me semble trop dangereux.

Mon compagnon me lança un regard inquiet.

– Et que faites-vous de Wil ? Vous avez lu son billet. Il a besoin de vous.

– Oui, eh bien, lui, il a l’habitude de ce genre de situation. Je doute qu’il souhaite me voir courir autant de risques.

– Vous êtes déjà en danger. Nous devons sortir de Lhassa.

– Où pensez-vous aller ?

– Au monastère de Lama Rigden, près de Shigatse. Nous n’y arriverons pas avant la nuit.

– Y a-t-il un téléphone là-bas ?

– Oui, je crois, mais j’ignore s’il fonctionne en ce moment.

Yin détourna la tête pour se concentrer de nouveau sur la route.

Il vaut peut-être mieux que je m’éloigne de Lhassa, pensai-je, avant de prendre mes dispositions pour rentrer aux États-Unis.

Pendant des heures, notre voiture cahota sur la route défoncée. Nous croisâmes plusieurs camions et vieilles voitures, tout en traversant d’horribles zones industrielles entourées de superbes paysages. La nuit était tombée depuis longtemps lorsque Yin pénétra dans la cour d’une petite maison en béton. Attaché devant un atelier de mécanicien, sur la droite, un gros chien au poil laineux aboyait furieusement après nous.

– Est-ce la demeure de Lama Rigden ?

– Non, bien sûr que non, répondit Yin. Mais je connais la famille qui habite ici. Nous allons pouvoir acheter de la nourriture et faire le plein d’essence. Nous risquons d’en avoir besoin plus tard. Je reviens tout de suite.

Yin monta les marches de l’escalier en bois puis frappa à la porte. Une vieille Tibétaine ouvrit et le serra aussitôt dans ses bras. Yin me désigna du doigt, sourit et dit quelque chose que je ne pus comprendre. Il me fit un signe encourageant de la main, je sortis de la voiture et pénétrai dans la maison à sa suite.

Quelques minutes plus tard, nous entendîmes arriver un véhicule dont les freins grincèrent légèrement. Yin traversa rapidement la pièce avant d’entrouvrir les rideaux de la fenêtre. Je me tenais juste derrière lui. Dans l’obscurité j’aperçus une voiture noire banalisée, à environ trois cents mètres, de l’autre côté de la route défoncée.

– Qui est-ce ? demandai-je.

– Je l’ignore, répondit Yin. Sortez et allez récupérer nos affaires, vite !

Je l’interrogeai du regard.

– Ne vous inquiétez pas, dit-il. Prenez nos sacs mais ne traînez pas.

Essayant de ne pas lever les yeux vers la mystérieuse voiture, je franchis la porte et me dirigeai vers la Jeep. Je tendis le bras à travers la vitre baissée pour attraper mon sac et celui de Yin, puis je rentrai rapidement à l’intérieur de la maison. Yin guettait toujours derrière le rideau.

– Oh, mon Dieu ! s’exclama-t-il soudain, ils arrivent !

Des phares s’allumèrent brusquement, illuminant la fenêtre, tandis que la voiture banalisée fonçait vers la maison. M’arrachant son sac des mains, Yin me poussa vers le fond de la pièce, ouvrit une porte et se précipita dehors.

– Vite, par ici ! me cria Yin tandis qu’il me précédait sur un chemin qui grimpait vers les contreforts de la montagne.

Je jetai un coup d’oeil en arrière. Horrifié, je vis des agents en civil quitter hâtivement la voiture et encercler la maison. Un autre véhicule, que nous n’avions même pas vu, arriva en trombe et contourna le bâtiment avant de stopper brusquement. Plusieurs hommes en sortirent prestement et se mirent à courir sur la pente de droite. Je savais que, si nous continuions dans la direction que nous avions prise, ils nous couperaient la route quelques minutes plus tard.

– Yin, attends, murmurai-je. Ils vont nous intercepter.

Il s’arrêta et s’approcha tout près de moi, dans l’obscurité.

– Passons par la gauche, nous allons les contourner, dit-il.

Au même moment, j’aperçus d’autres agents qui se précipitaient vers la gauche. Si nous suivions le plan de Yin, ils nous repéreraient à coup sûr.

Je levai les yeux vers la partie la plus accidentée de la pente. Quelque chose attira mon attention : une étrange lueur éclairait une portion du sentier.

– Non, nous devons continuer tout droit, dis-je, guidé par une intuition subite.

Je m’élançai dans cette direction. Yin hésita un instant derrière moi, puis il me suivit rapidement. Nous escaladâmes les rochers, tandis que nos poursuivants, sur notre droite, se rapprochaient.

Apercevant un policier, juste au-dessus de nous, nous nous dissimulâmes dans un fossé. L’endroit où nous nous tenions était nettement éclairé. L’homme se trouvait à moins d’une dizaine de mètres ; s’il continuait à avancer, il allait nous débusquer. Au moment où il s’approchait de notre repaire, qui baignait dans une curieuse lueur, alors qu’il ne restait plus que quelques secondes avant qu’il ne nous découvre, il fit encore quelques pas, puis s’arrêta comme s’il avait soudain une autre idée. Faisant brusquement demi-tour, il descendit la colline en courant.

Au bout de quelques minutes, je chuchotai :

– Penses-tu qu’il nous a vus ?

– Non, je ne crois pas. Allons-y.

Nous grimpâmes la colline pendant une dizaine de minutes encore avant de nous arrêter, au bord d’un précipice rocheux, pour observer la maison eh contrebas. De nouvelles voitures officielles arrivaient. Le gyrophare rouge d’un vieux véhicule de police clignotait. La scène me remplit de terreur. Il n’y avait plus aucun doute, ces hommes nous poursuivaient.

Yin regardait aussi la maison avec anxiété. Ses mains tremblaient de nouveau.

– Que vont-ils faire à ton amie ? demandai-je, horrifié à l’idée de ce qu’il pourrait me répondre.

Les yeux remplis de colère et de larmes, Yin me fit face brièvement puis il se remit à escalader la montagne.

Nous marchâmes pendant plusieurs heures, éclairés par un quartier de lune que les nuages occultaient de temps à autre. Je voulais poser des questions à mon compagnon sur les légendes dont il m’avait parlé, mais, furieux, il se murait dans son silence. Au sommet de la colline, il s’arrêta et m’annonça que nous devions nous reposer. Je m’assis sur un rocher voisin, tandis qu’il s’éloignait de quelques mètres, dans l’obscurité, en me tournant le dos.

– Pourquoi étiez-vous si sûr, demanda-t-il sans me regarder, que nous devions continuer à grimper droit devant nous, tout à l’heure ?

Je repris haleine.

– J’ai aperçu quelque chose, balbutiai-je. La zone me semblait légèrement éclairée. J’ai pensé que c’était la bonne route.

Il se retourna, me rejoignit et s’assit par terre en face de moi.

– Avez-vous déjà vu une telle lueur auparavant ?

J’essayai de chasser mon angoisse. Mon coeur battait très fort et je pouvais à peine parler.

– Oui, plusieurs fois, récemment.

Il détourna les yeux et demeura silencieux.

– Yin, que s’est-il passé ?

– Les légendes diraient que l’on nous aide.

– Qui, « on » ?

De nouveau il regarda ailleurs.

– Yin, expliquez-moi, s’il vous plaît.

Il ne me répondit pas.

– S’agit-il des dakini dont Wil a parlé dans son mot ?

Aucune réponse.

Je sentis une poussée de colère me saisir.

– Yin ! Pourquoi me cachez-vous ce que vous savez ?

Il se mit brusquement debout et me lança un regard furieux.

– Ne comprenez-vous pas qu’il nous est interdit de parler de certaines vérités ? Le seul fait de mentionner, à la légère, le nom de ces êtres peut rendre quelqu’un muet ou aveugle pendant des années. Ce sont les gardiens de Shambhala.

Il se dirigea rapidement vers un rocher plat, y posa sa veste et s’étendit.

Je me sentais aussi épuisé que lui, incapable de réfléchir.

– Il faut dormir, décréta Yin. Demain vous en apprendrez davantage.

Je l’observai pendant un moment, m’installai sur le rocher où je m’étais assis et tombai dans un profond sommeil.

Je fus réveillé par un rayon de soleil qui s’élevait au loin, entre deux pics neigeux. Regardant autour de moi, je m’aperçus que Yin n’était plus là. Tout courbatu, je sautai sur mes pieds et examinai les environs immédiats. Pas la moindre trace de mon compagnon de voyage.

Nom d’une pipe ! pensai-je. Je n’avais aucun moyen de savoir où je me trouvais. Une bouffée d’angoisse m’envahit. J’attendis une demi-heure, contemplant les collines couleur de roche et de terre qui surplomblaient des vallées tapissées d’herbe bien verte, mais Yin ne revenait pas. Je me levai de nouveau et remarquai, pour la première fois, un chemin caillouteux assez large, à environ un kilomètre en contrebas. J’attrapai mon sac, me faufilai au milieu des rochers jusqu’à la route et pris la direction du nord. Autant que je m’en souvienne, c’était la direction de Lhassa.

J’avais à peine parcouru quelques centaines de mètres quand, me retournant, j’aperçus, non loin, quatre ou cinq personnes qui marchaient dans le même sens que moi. Je quittai immédiatement la route pour me cacher parmi les rochers. Lorsqu’ils parvinrent à ma hauteur, je me rendis compte qu’il s’agissait d’une famille, composée d’un vieux monsieur, d’un homme et d’une femme ayant tous deux la trentaine, et de deux adolescents. Ils portaient de gros sacs. Le jeune homme tirait une charrette lourdement chargée d’objets personnels. On eût dit des réfugiés.

J’eus envie de les aborder pour leur demander si j’avais pris le bon chemin, mais, craignant qu’ils ne me dénoncent plus tard aux autorités, je décidai de ne pas me manifester. J’attendis encore une vingtaine de minutes, puis recommençai à marcher prudemment. Pendant environ trois kilomètres, la route serpenta entre de petits amas rocheux et des étendues plates, puis j’aperçus un monastère à quelque distance, au sommet d’une colline. Je quittai la route et me frayai un chemin à travers les rochers jusqu’à deux cents mètres en dessous du bâtiment. Deux ailes encadraient le corps principal, construit avec des briques couleur de sable et coiffé d’un toit plat peint en marron.

Ne voyant personne, je pensai d’abord que l’endroit était inhabité. Mais la porte principale s’ouvrit. Un moine, vêtu d’une robe rouge vif, sortit et se mit à bêcher non loin d’un arbre isolé, dans un jardin situé à droite du monastère.

L’homme ne semblait pas constituer une menace, mais je décidai de ne prendre aucun risque. Me dirigeant de nouveau vers la route caillouteuse, je la traversai, avant de faire un large détour pour contourner le monastère par la gauche et le dépasser. Puis, toujours sur mes gardes, je repris la route, m’arrêtant seulement pour enlever ma parka. Étonnamment chaud, le soleil brillait maintenant de tous ses rayons.

Au bout d’un kilomètre, j’allais franchir le sommet d’une petite côte lorsque j’entendis des bruits. Je me précipitai vers les rochers et écoutai. Au début, je crus qu’il s’agissait d’un oiseau, mais peu à peu je me rendis compte que quelqu’un parlait à une certaine distance. De qui s’agissait-il ?

Avec précaution, je me déplaçai au milieu des rochers, jusqu’à une position dominante, et jetai un coup d’oeil vers le vallon en contrebas. Mon coeur cessa de battre. Trois Jeep militaires étaient arrêtées à un carrefour sur la route. Fumant et bavardant, une douzaine de soldats se tenaient près des véhicules. Courbé en deux, je reculai et revins sur mes pas afin de me cacher entre deux monticules rocheux.

De ma cachette, je distinguai un autre bruit lointain, au-delà du barrage routier. D’abord je perçus un faible bourdonnement, puis le vrombissement d’un moteur, accompagné du bruit sec de quelque chose qui tournoyait, un son que je reconnus alors. Celui d’un hélicoptère.

Effrayé, je courus aussi vite que je pus, en m’éloignant toujours de la route. Je traversai un petit cours d’eau et glissai, mouillant mon pantalon jusqu’aux genoux. Je me relevai et repris ma course quand mon pied dérapa sur l’une des pierres. Je me laissai choir le long d’un talus, déchirant mon pantalon et égratignant ma jambe. Je me remis difficilement debout et continuai à courir, en quête d’une meilleure cachette.

Alors que l’hélicoptère s’approchait, je bondis sur un monticule. Je regardais derrière moi quand quelqu’un m’attrapa par le bras et m’entraîna rapidement dans une gorge. C’était Yin. Nous nous jetâmes par terre et restâmes parfaitement immobiles tandis que le gros hélicoptère passait juste au-dessus de nous.

– C’est un Z-9, nota Yin.

Son visage exprimait la peur mais aussi la colère.

– Pourquoi avez-vous quitté l’endroit où nous campions ? s’écria-t-il.

– Vous m’avez laissé tomber !

– Je me suis absenté pendant moins d’une heure. Vous auriez dû m’attendre.

L’angoisse et la fureur explosèrent en moi.

– Vous attendre ? Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu que vous partiez ?

Je n’en avais pas fini avec lui, mais j’entendais l’hélicoptère qui continuait à tourner non loin de là.

– Qu’allons-nous faire ? demandai-je à Yin. Nous ne pouvons pas rester ici.

– Il faut retourner au monastère. C’est là que je suis allé tout à l’heure.

Je levai les yeux pour voir où était l’hélicoptère. Heureusement il virait vers le nord. En même temps, une silhouette attira mon attention. C’était le moine que j’avais aperçu auparavant. Il marchait au bord de la route et venait vers nous.

Il escalada la pente, chuchota quelque chose à Yin en tibétain, puis me regarda.

– Venez, s’il vous plaît, m’ordonna-t-il en anglais. Il m’entraîna vers le monastère. Nous entrâmes par une porte latérale donnant sur une cour où s’affairaient une foule de Tibétains entourés de sacs et d’objets personnels. Certains d’entre eux semblaient très pauvres. Une fois arrivé au bâtiment principal du monastère, le moine qui nous précédait ouvrit les hautes portes en bois et nous fit pénétrer dans un hall où étaient rassemblés de nombreux pèlerins. En traversant la salle, je reconnus la famille qui était passée devant moi sur la route, un peu plus tôt. Ses membres m’adressèrent un regard chaleureux.

Yin vit que je les regardais et me demanda pourquoi. Je lui expliquai alors dans quelles circonstances je les avais aperçus auparavant.

– Ils étaient là pour vous conduire jusqu’ici, m’expliqua Yin, mais vous aviez trop peur pour comprendre le message et capter la synchronicité.

Il me lança un regard sévère puis nous suivîmes le moine jusqu’à une pièce remplie de bibliothèques, de petits bureaux et de moulins à prières. Nous nous assîmes autour d’une table en bois richement ornée, puis le moine et Yin entamèrent une longue conversation en tibétain.

– Laissez-moi examiner votre jambe, me dit en anglais un autre moine qui était entré derrière nous.

Il portait un petit panier rempli de pansements et de flacons de médicaments. Le visage de Yin s’éclaira.

– Vous vous connaissez ? demandai-je.

Le moine me tendit la main tout en s’inclinant légèrement et se présenta:

– Je m’appelle Jampa. Yin se pencha vers moi.

– Jampa travaille avec Lama Rigden depuis plus de dix ans.

– Qui est Lama Rigden ?

Jampa et Yin se regardèrent comme s’ils hésitaient à me livrer d’autres informations. Finalement Yin me dit :

– Je vous ai déjà parlé des légendes. Lama Rigden les comprend mieux que quiconque. C’est l’un des meilleurs experts de Shambhala.

– Dites-moi exactement ce qui s’est passé, s’enquit Jampa alors qu’il appliquait une sorte de baume sur ma jambe écorchée.

Je regardai Yin, qui hocha la tête pour m’inciter à répondre.

– Je dois raconter au lama ce qui vous est arrivé, m’expliqua Jampa.

Je lui rapportai tous les événements qui s’étaient déroulés depuis mon arrivée à Lhassa. Quand j’eus terminé, Jampa me regarda intensément.

– Et avant que vous arriviez au Tibet ? Que s’est-il passé ?

Je lui parlai de Natalie, la fille de mon voisin, et de Wil.

Jampa et Yin se consultèrent du regard.

– Et que pensez-vous de ces événements ? me demanda Jampa.

– Je crois que je suis complètement dépassé par la situation ici. J’ai l’intention de retourner à l’aéroport.

– Non, ce n’est pas ce que je vous demande, précisa le moine. Ce matin, quand vous avez découvert que Yin était parti, quelle a été votre attitude, votre état d’esprit ?

– J’ai eu peur. Je savais que les Chinois allaient me repérer d’une minute à l’autre. Je me demandais comment retourner à Lhassa.

Jampa se tourna vers Yin et le regarda en fronçant les sourcils :

– Il ne connaît pas les champs de prière. Yin secoua la tête et détourna les yeux.

– Nous en avons discuté, dis-je. Mais j’ignore si c’est important. Que savez-vous de ces hélicoptères ? Nous poursuivent-ils ?

Jampa sourit.

– Ne vous inquiétez pas, vous êtes en sécurité ici, m’assura-t-il.

Nous fûmes interrompus par plusieurs moines qui entrèrent dans la pièce. Ils venaient nous servir de la soupe, du pain et du thé. Pendant que nous mangions, mon esprit sembla s’éclaircir. Je commençai à analyser la situation. Je voulais que l’on me donne des explications détaillées. Tout de suite.

Je regardai Jampa avec détermination et, en retour, son regard me communiqua une profonde chaleur.

– Je sais que vous vous posez beaucoup de questions, déclara-t-il. Je vous dirai tout ce que j’ai le droit de vous révéler. Nous sommes une secte un peu spéciale au Tibet. Différente des autres. Depuis de nombreux siècles nous défendons l’idée que Shambhala existe vraiment. Nous conservons également la connaissance transmise par les contes et les légendes, une tradition orale pleine de sagesse aussi ancienne que le Kalachakra, qui vise à l’intégration de toutes les vérités religieuses.

« Nombre de nos lamas sont en contact avec Shambhala à travers leurs rêves. Il y a quelques mois, votre ami Wil a commencé à apparaître dans les rêves du Lama Rigden à propos de Shambhala. Peu de temps après, Wil a été conduit à venir dans ce monastère. Lama Rigden a accepté de le rencontrer et il a découvert que Wil avait, lui aussi, rêvé de Shambhala.

– Qu’est-ce que mon ami lui a dit ? demandai-je. Et où est-il parti ?

Il secoua la tête.

– Je crains que vous ne deviez attendre pour le savoir. Peut-être Lama Rigden vous donnera-t-il lui-même cette information.

Je regardai Yin, qui tenta de me sourire.

– Et en ce qui concerne les Chinois ? demandai-je à Jampa. Que savent-ils exactement ?

Jampa haussa les épaules.

– Nous l’ignorons. Sans doute ont-ils des soupçons.

J’acquiesçai.

– Encore une chose, ajouta Jampa. Apparemment, dans tous les rêves, une autre personne apparaît. Un Américain. (Le moine marqua une pause puis s’inclina légèrement.) Votre ami n’en est pas absolument sûr, mais il pense qu’il s’agit de vous.

Après avoir pris une douche et m’être changé dans une pièce que Jampa m’avait indiquée, je sortis du bâtiment et me retrouvai dans une cour située derrière le monastère. Plusieurs moines travaillaient dans un potager, comme s’ils ne se souciaient absolument pas des Chinois. Je regardai les montagnes et scrutai le ciel. Aucun hélicoptère à l’horizon.

– Aimeriez-vous vous asseoir sur ce banc, là-haut ? dit quelqu’un derrière moi.

Je me retournai et vis que Yin venait de franchir la porte. J’acquiesçai et nous entreprîmes de monter jusqu’à l’endroit qu’il m’avait désigné. Nous traversâmes plusieurs terrasses, où se mêlaient légumes et plantes d’agrément, jusqu’à une aire de repos placée face à un stûpa très raffiné. Une vaste chaîne de montagnes surmontait l’horizon derrière nous, mais vers le sud nous avions une vue panoramique de la campagne, embrassant des kilomètres à la ronde. Beaucoup de gens marchaient sur les routes ou tiraient des charrettes.

– Où est le lama ? demandai-je.

– Je l’ignore, répondit Yin. Il ne veut pas vous rencontrer pour le moment.

– Pourquoi ?

Yin secoua la tête.

– Je n’en ai aucune idée.

– Sait-il où se trouve Wil ? Yin secoua de nouveau la tête.

– Croyez-vous que les Chinois nous recherchent encore ? repris-je.

Yin haussa seulement les épaules en regardant au loin.

– Je suis désolé que mon énergie soit si basse, fit-il. Ne vous laissez pas influencer par mon humeur. C’est seulement la haine qui me submerge. Depuis 1954, les Chinois cherchent systématiquement à détruire la culture tibétaine. Regardez tous ces réfugiés sur les routes. Nombre d’entre eux sont des paysans déplacés à la suite des mesures économiques désastreuses ordonnées par le gouvernement. D’autres sont des nomades qui meurent de faim parce que les communistes ont décidé de mettre un terme à leur mode de vie.

Il serra les deux poings.

– Le Parti applique exactement la même politique que Staline en Mandchourie : il introduit au Tibet des milliers d’étrangers, dans ce cas des Chinois, pour modifier l’équilibre culturel et imposer leurs coutumes. Ils exigent que nos écoles enseignent uniquement leur langue.

– Tous ces gens aux portes du monastère, m’étonnai-je, pourquoi viennent-ils ici ?

– Lama Rigden et les moines essaient d’aider les pauvres, qui vivent très mal l’actuelle période de transition. C’est pour cette raison que les Chinois le laissent tranquille. Il cherche à résoudre les problèmes sans dresser le peuple contre eux.

Les propos de Yin exprimaient un peu de ressentiment contre le lama, aussi s’en excusa-t-il immédiatement.

– Je ne voulais pas dire que le lama collabore trop avec eux. Mais ce que font les communistes est ignoble. (Il serra les poings de nouveau et les abattit sur ses genoux.) Au départ, beaucoup d’entre nous pensaient que le gouvernement respecterait les coutumes tibétaines, que nous pourrions vivre au sein de la nation chinoise sans perdre notre identité. Mais le Parti est résolu à nous détruire. C’est clair, désormais, et nous devons commencer à leur rendre la vie plus dure.

– Vous voulez les combattre par les armes ? demandai-je. Yin, vous savez bien que vous ne pourrez jamais les vaincre ainsi.

– Oui, bien sûr. Mais je deviens furieux quand je pense à leurs crimes ! Un jour, les guerriers de Shambhala surgiront à cheval et écraseront ces monstres du mal.

– Quoi ?

– C’est une vieille prophétie de notre peuple. (Il me regarda et secoua la tête.) Je sais que je dois travailler ma haine. Elle démolit mon champ de prière. (Se levant brusquement, il ajouta 🙂 Je vais aller demander à Jampa s’il a parlé au lama. Veuillez m’excuser.

Il s’inclina légèrement et partit.

Pendant un moment, j’observai le paysage autour de moi. À un moment, j’eus même l’impression d’entendre un autre hélicoptère, mais le bruit était trop éloigné pour que j’en eusse la certitude. Je savais que la colère de Yin était justifiée, et je réfléchis à la situation politique au Tibet. Je me rappelai aussi que je voulais téléphoner : serait-il possible d’appeler à l’étranger ?

J’allais quitter mon banc et regagner l’intérieur du monastère quand je m’aperçus que j’étais fatigué. J’inspirai profondément plusieurs fois de suite et essayai de me concentrer sur la beauté qui m’entourait : les montagnes couronnées de neige, le paysage où alternaient le vert et les teintes ocre, le riche bleu du ciel, à peine atténué par quelques nuages à l’horizon, sur ma gauche.

Tandis que j’examinais les environs, je remarquai, plusieurs terrasses au-dessous de moi, deux moines qui me fixaient avec attention. Je me retournai pour voir s’ils observaient quelque chose ou quelqu’un derrière moi, mais je ne vis rien d’inhabituel. Je leur répondis par un sourire.

Quelques minutes plus tard, l’un d’entre eux grimpa l’escalier de pierre, portant un panier rempli d’outils. Quand il arriva à ma hauteur, il inclina poliment la tête et commença à désherber une plate-bande de fleurs à quelques mètres sur ma droite. Un peu plus tard, l’autre moine le rejoignit et se mit, lui aussi, à arracher les mauvaises herbes. De temps en temps, ils me jetaient un regard interrogateur en s’inclinant avec déférence.

J’inspirai profondément plusieurs fois et me concentrai de nouveau sur le lointain, en pensant à ce que Yin m’avait révélé sur son champ de prière. Il était préoccupé parce que sa haine contre les Chinois affaiblissait son énergie. Que voulait-il dire ?

Soudain, je devins plus conscient de la chaleur du soleil et de son rayonnement ; je me sentis inondé par une sensation de calme que je n’avais pas encore éprouvée depuis mon arrivée dans ce pays. Inspirant de nouveau, je fermai les yeux et perçus quelque chose d’autre, un parfum inhabituellement doux, comme celui d’un bouquet de fleurs. Les moines avaient sans doute coupé quelques fleurs et les avaient déposées près de moi, pensai-je tout d’abord.

J’ouvris les yeux mais n’aperçus pas la moindre fleur près de mon banc. J’imaginai que la brise avait peut-être transporté le parfum jusqu’à moi, mais il n’y avait pas non plus le moindre souffle de vent. Je remarquai alors que les moines avaient lâché leurs outils et me fixaient intensément, les yeux écarquillés et la bouche à moitié ouverte, comme s’ils voyaient quelque chose de bizarre. De nouveau je me retournai, cherchant à comprendre ce qui se passait. S’apercevant qu’ils m’avaient troublé, ils ramassèrent rapidement leurs instruments et leurs paniers, puis descendirent presque en courant le chemin qui menait au monastère. Je les suivis des yeux pendant un moment, regardant leurs robes rouges virevolter autour d’eux, tandis qu’ils se retournaient pour voir si je les observais.

Je descendis vers le monastère et, dès que j’y pénétrai, j’entendis un bourdonnement impressionnant. Apparemment très agités, les moines, répartis en petits groupes, étaient occupés à chuchoter.

Je longeai un couloir pour rejoindre ma chambre, projetant de me reposer un peu, puis de demander à Jampa l’autorisation de téléphoner. Mon moral était meilleur, mais je me demandais si mon instinct de conservation fonctionnait normalement. Au lieu d’essayer de fuir, je m’impliquais de plus en plus dans ce qui se passait au Tibet. Que me feraient les Chinois s’ils m’arrêtaient ? Connaissaient-ils mon nom ? Peut-être même était-il déjà trop tard pour envisager de repartir en avion.

J’allais me lever et tenter de retrouver Jampa quand il entra brusquement dans ma chambre.

– Le lama accepte de vous rencontrer, m’annonça-t-il. C’est un grand honneur. Ne vous en faites pas, il parle parfaitement anglais.

Un peu nerveux, j’acquiesçai. Jampa se tenait près de la porte, comme si sa mission n’était pas terminée.

– Je dois vous accompagner, tout de suite, dit-il. Je me levai et suivis Jampa jusqu’à une très vaste salle, dotée de hauts plafonds, puis nous pénétrâmes dans une pièce plus petite. Cinq ou six moines, tenant des moulins à prières et des écharpes blanches, semblaient attendre notre arrivée avec impatience. Nous nous assîmes devant eux, à l’extrémité de la pièce, tandis que Yin, posté dans un coin, me faisait un signe de la main.

– Nous sommes dans la salle des salutations, m’expliqua Jampa.

Des peintures murales artisanales et des mandalas décoraient les murs de la pièce, revêtus de lambris bleu ciel. Nous attendîmes quelques minutes, puis le lama arriva. Il dépassait d’une tête la plupart des autres moines, mais portait exactement la même robe rouge. Après avoir lentement dévisagé chacun des assistants, il demanda à Jampa de s’avancer. Leurs fronts se touchèrent, le lama murmura quelque chose à l’oreille de Jampa, puis il s’assit.

Le moine se retourna immédiatement et ordonna d’un geste à ses compagnons de quitter la pièce. Au moment où il s’apprêtait à sortir, Yin me regarda et inclina légèrement la tête, ce que j’interprétai comme un geste d’encouragement. Hochant la tête avec enthousiasme, plusieurs moines me tendirent leur écharpe.

Quand tous furent partis, le lama me fit signe de le rejoindre et de m’installer, à sa droite, sur une minuscule chaise, peu confortable. Je m’inclinai légèrement devant lui et m’assis.

– Merci d’avoir bien voulu me recevoir, commençai-je.

Il acquiesça et sourit, m’examinant pendant un long moment.

– Auriez-vous des nouvelles de mon ami, Wilson James ? demandai-je finalement. Où est-il ?

– Que savez-vous de Shambhala ? me répondit le lama.

– J’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’un lieu mythique, d’une légende. Vous savez, comme Shangri-La.

Il redressa la tête et me dit d’une voix neutre :

– Cet endroit existe vraiment, sur cette terre.

Il fait partie de la communauté humaine.

– Pourquoi personne n’a-t-il jamais découvert son emplacement ? Et pourquoi tant d’éminents bouddhistes considèrent-ils Shambhala comme un mode de vie, un état d’esprit ?

– Parce que Shambhala incarne également une manière d’être et de vivre. Il est parfaitement juste d’en parler de cette façon. Mais c’est aussi un endroit réel, où des êtres bien vivants ont réussi à former une communauté selon ces principes.

– Y êtes-vous déjà allé ?

– Non, non, je n’ai pas encore été appelé.

– Mais alors, comment pouvez-vous être aussi sûr de son existence ?

– Parce que j’ai souvent rêvé de Shambhala, comme beaucoup d’autres adeptes de notre secte. Nous comparons fréquemment nos rêves ; ils se ressemblent tellement que nous sommes persuadés qu’il s’agit d’un endroit réel. En outre, nous sauvegardons le savoir sacré, les contes et les légendes, qui expliquent notre relation avec cette communauté sacrée.

– Quelle est cette relation ?

– Nous devons préserver la connaissance en attendant que Shambhala apparaisse au grand jour et se dévoile aux yeux de tous les peuples.

– Selon Yin, certains croient que les guerriers de Shambhala réussiront un jour à vaincre les Chinois.

– Sa haine lui fait beaucoup de mal.

– Il a donc tort ?

– Lorsqu’il s’exprime ainsi, Yin adopte le point de vue des hommes pour lesquels la défaite survient à la suite d’une guerre et de combats physiques. En fait, nous ignorons comment cette prophétie se réalisera exactement. Il nous faut d’abord comprendre Shambhala. Mais nous savons que cette bataille sera d’une nature bien différente.

Je trouvai ces derniers mots sibyllins, mais il faisait preuve d’une telle compassion que, loin d’éprouver de la confusion, je ressentis pour lui un grand respect.

– Nous croyons, poursuivit Lama Rigden, que le chemin de Shambhala sera bientôt connu de tous, sur cette planète.

– Lama, comment le savez-vous ?

– Encore une fois à cause de nos rêves. Votre ami Wil a séjourné dans ce monastère, comme on vous l’a certainement dit. Sa venue constitue un signe important pour nous, parce que nous avions rêvé de lui auparavant. Il a senti le parfum et entendu le son.

– Quel parfum ? demandai-je, interloqué.

Il sourit.

– Celui que vous avez senti cet après-midi. Maintenant tout s’expliquait : la façon dont les moines avaient réagi et la décision du lama de me rencontrer.

– Vous êtes appelé, vous aussi, ajouta-t-il. Les habitants de Shambhala envoient rarement ce parfum. Cela ne s’est produit que trois fois dans ma vie : la première quand je me trouvais avec mon professeur, la deuxième lorsque votre ami Wil est venu ici. Et la troisième avec vous. Je me demandais si je devais accepter de vous rencontrer ou non. Il est très dangereux de parler de ces sujets à la légère. Avez-vous également entendu le cri ?

– Non, dis-je, j’ignore à quoi vous faites allusion.

– C’est aussi un appel de Shambhala. Continuez à prêter l’oreille jusqu’à ce que vous entendiez un son très spécial. Quand vous le capterez, vous saurez l’identifier.

– Lama, je ne suis pas sûr d’avoir envie de continuer. Cette aventure me semble très dangereuse. Les Chinois ont l’air de connaître mon identité. Je voudrais retourner aux États-Unis aussitôt que possible. Pouvez-vous me dire où se trouve Wil ? Est-il près d’ici ?

Le lama secoua la tête, d’un air attristé.

– Non, je crois qu’il poursuit son voyage.

Je demeurai silencieux. Pendant un long moment, le lama se contenta de me regarder.

– Il y a quelque chose d’autre que vous devez savoir, reprit-il. D’après les rêves, nous sommes certains que Wil échouera si vous ne l’aidez pas. Pour qu’il réussisse, il faut que vous restiez à ses côtés.

Envahi par une onde de peur, je détournai les yeux. C’était exactement le genre de propos que je n’avais pas envie d’entendre.

– Selon les légendes, poursuivit le lama, à Shambhala chaque génération a un certain destin, que tous connaissent et dont ils débattent. Il en est d’ailleurs de même dans les sociétés humaines en dehors de Shambhala. Parfois, notre force s’accroît et notre esprit s’éclaire considérablement, lorsque nous étudions le courage et la détermination de la génération qui nous a précédés. Je me demandais où il voulait en venir.

– Votre père est-il encore vivant ? me demanda-t-il.

Je secouai la tête.

– Il est mort il y a quelques années.

– A-t-il participé à la Seconde Guerre mondiale ?

– Oui.

– A-t-il combattu ?

– Oui, durant la plus grande partie du conflit.

– Vous a-t-il parlé de son expérience la plus terrible ?

Sa question raviva le souvenir de mes discussions avec mon père durant mon enfance. Je réfléchis un instant.

– Probablement le débarquement en Normandie, en 1944, à Omaha Beach.

– Ah oui ! je connais plusieurs films américains sur ce sujet. Les avez-vous vus ?

– Oui, ils m’ont beaucoup touché.

– Ils montrent bien la peur et le courage des soldats.

– Oui.

– Pensez-vous que vous auriez pu accomplir de tels exploits ?

– Je l’ignore. Je me demande comment ils ont fait.

– Peut-être était-ce plus facile pour eux parce que leur génération tout entière devait répondre à l’appel. À un certain niveau, ils l’ont tous entendu : ceux qui se battaient, ceux qui fabriquaient les armes et ceux qui travaillaient pour nourrir les combattants. À l’époque, ils ont sauvé le monde d’un terrible danger.

Il marqua une pause, comme s’il s’attendait à ce que je lui pose une question, mais je me contentai de le regarder.

– L’appel de votre génération est différent, continua-t-il. Vous devez, vous aussi, sauver le monde. Mais il vous faut agir d’une autre manière. Vous devez comprendre qu’en vous existe un grand pouvoir qui peut être cultivé et étendu, une énergie mentale que l’on a toujours appelée la prière.

– C’est ce que l’on m’a déjà dit. Mais j’ignore encore de quelle manière on l’utilise.

Il sourit et se leva. Je m’aperçus que son regard pétillait de malice.

– Oui, je sais, mais vous l’apprendrez, j’en suis sûr.

J’étais couché sur mon lit de camp, dans ma chambre, et je réfléchissais à ce que le lama venait de me dire. Il avait brusquement mis un terme à notre conversation, écartant toutes les questions que je souhaitais encore lui poser.

– Maintenant, vous devez aller vous reposer, m’avait-il dit en actionnant une puissante cloche pour inviter plusieurs moines à le rejoindre. Nous reparlerons demain.

Un peu plus tard, Jampa et Yin me rapportèrent d’autres propos du lama. En fait, ce dernier n’avait répondu qu’à une infime partie de mes questions, et ses réponses elles-mêmes suscitaient en moi de nouvelles interrogations. Toute cette affaire me semblait à la fois extravagante et dangereuse. Je ne savais toujours pas où se trouvait Wil, ni ce que signifiait véritablement l’appel de Shambhala. Yin et Jampa avaient refusé de m’éclairer sur ces deux derniers points. Après avoir dîné, nous avions passé un moment dehors, à admirer le paysage, avant d’aller nous coucher. Il était très tôt. Incapable de m’endormir, je fixais maintenant le plafond, tandis que les pensées tourbillonnaient dans ma tête.

Plusieurs fois, je repassai mentalement en revue tout ce qui m’était arrivé au Tibet, puis finis par sombrer dans un sommeil agité. Je rêvais que je courais au milieu de la foule à Lhassa et voulais me réfugier dans un des monastères. À la porte, les moines m’examinaient rapidement et refusaient de me laisser entrer. Des soldats me poursuivaient. Je courais désespérément le long d’allées et de chemins sombres jusqu’au moment où, au bout d’une rue, je regardai à ma droite et aperçus une zone éclairée, semblable à celles que j’avais déjà vues auparavant. Tandis que je me rapprochais, la lumière disparaissait graduellement, mais un portail se dressait devant mes yeux. Les soldats atteignaient le coin de la rue et je franchissais rapidement le portail pour me retrouver dans un paysage glacé…

Je me réveillai en sursaut. Où étais-je ? Lentement, je reconnus la pièce, me levai et marchai jusqu’à la fenêtre. L’aube venait de se lever à l’est. J’essayai d’oublier mon cauchemar et de me rendormir, en vain. J’étais parfaitement réveillé.

Enfilant un pantalon et une veste, je descendis l’escalier et sortis dans la cour. Après être monté jusqu’au potager, je m’assis sur un banc en métal sculpté. J’étais en train de regarder le soleil se lever lorsque j’entendis un bruit derrière moi. Me retournant, j’aperçus la silhouette d’un homme qui sortait du monastère et venait dans ma direction. C’était Lama Rigden.

Je me levai et il s’inclina profondément.

– Vous êtes bien matinal aujourd’hui, j’espère que vous avez bien dormi, me dit-il.

– Oui, merci.

Il s’avança et lança une poignée de graines dans un étang alimenté par une source. L’eau tournoya tandis que les poissons dégustaient leur petit-déjeuner.

– De quoi avez-vous rêvé cette nuit ? s’enquit-il sans me regarder.

Je lui parlai de la chasse à l’homme et de la zone éclairée. Il me fixa d’un air stupéfait.

– Avez-vous déjà eu cette expérience durant votre vie diurne ? me demanda-t-il.

– Plusieurs fois, au cours de ce voyage. Lama, que m’arrive-t-il ?

Il sourit et s’assit sur un banc en face de moi.

– Les dakini sont en train de vous aider.

– Je ne comprends pas. Qui sont-ils ? Wil a laissé à Yin un mot dans lequel il mentionne leur nom, mais je n’en avais jamais entendu parler auparavant.

– Ils appartiennent au monde spirituel. Habituellement, ils apparaissent sous des traits féminins, mais ils peuvent choisir n’importe quelle forme. En Occident, vous les appelez des anges, mais ils sont beaucoup plus mystérieux que vous ne le croyez. Seuls les habitants de Shambhala les connaissent vraiment. D’après les contes et les légendes, ils se déplacent en se servant de la lumière de Shambhala.

Il marqua une pause et me regarda intensément.

– Avez-vous pris une décision ? Allez-vous répondre à cet appel ?

– Je ne saurais pas comment m’y prendre.

– Les légendes vous guideront. Elles racontent que nous saurons quand le moment sera venu. Beaucoup commenceront alors à comprendre comment vivent les habitants de Shambhala et ils reconnaîtront l’importance décisive de l’énergie de la prière. Le pouvoir de la prière ne se manifeste pas seulement lorsque nous décidons de prier pour un cas précis. Elle fonctionne à ce moment-là, bien sûr, mais aussi en d’autres occasions.

– Vous parlez d’un champ de prière constant ?

– Oui. Nous contribuons à la réalisation de toutes nos attentes, bonnes ou mauvaises, conscientes ou inconscientes. Notre prière est une énergie, un pouvoir, qui, à partir de nous, rayonne dans toutes les directions. Chez la plupart des gens, qui pensent de façon ordinaire, ce pouvoir est faible et contradictoire. Mais chez certains êtres, qui accomplissent beaucoup de choses au cours de leur existence, qui sont très créatifs et remportent de nombreux succès, ce champ d’énergie est puissant, bien qu’ils n’en soient généralement pas conscients. Leur champ est influent parce qu’on leur a appris à considérer la réussite non seulement comme quelque chose de normal mais comme un dû. Ils ont suivi l’exemple de personnalités fortes qui leur ont servi de modèles. Cependant, les légendes affirment que bientôt tous les êtres humains découvriront ce pouvoir ; ils comprendront alors que nous pouvons renforcer et même étendre notre capacité à utiliser cette énergie.

« Je vous explique cela afin que vous compreniez comment répondre à l’appel de Shambhala. Si vous voulez trouver ce lieu sacré, il vous faut systématiquement dilater votre énergie jusqu’au moment où vous dégagerez suffisamment de force créatrice pour rejoindre cette cité. Les légendes décrivent la procédure pour y parvenir, qui comporte trois étapes importantes. Il existe aussi une quatrième étape, mais seuls les habitants de Shambhala l’ont franchie. C’est pourquoi il est si difficile de trouver cette région. Même si quelqu’un réussit à déployer avec succès son énergie au cours des trois premières étapes, il aura encore besoin d’aide pour trouver effectivement le chemin de cette cité. Les dakini doivent lui ouvrir le portail.

– Selon vous, ce sont des êtres spirituels. S’agit-il d’âmes qui se trouvent dans l’Après-Vie et nous servent de guides ?

– Non, les dakini ont pour fonction d’éveiller la conscience des humains et de les protéger. Ce ne sont pas des hommes, ils ne l’ont jamais été.

– Sont-ils des sortes d’anges ?

Le lama sourit.

– Ils sont ce qu’ils sont. Une réalité. Chaque religion les désigne d’un nom particulier, de même qu’elle décrit différemment Dieu et la manière dont les hommes devraient vivre Ses enseignements. Mais l’expérience de Dieu, l’énergie de l’amour, est exactement la même pour tous. Chaque religion possède sa propre version de cette relation et sa façon spécifique d’en parler, mais il n’existe qu’une seule source divine. Il en est de même avec les anges.

– Vous n’êtes pas des bouddhistes très orthodoxes, non ?

– Notre secte et les légendes que nous transmettons puisent leurs racines dans le bouddhisme, mais nous sommes partisans d’une synthèse de toutes les religions. Chacune d’elles détient une parcelle de vérité, et ces parcelles doivent fusionner. Chaque être humain peut adopter cette attitude sans que ses croyances fondamentales perdent de leur validité ou de leur puissance. Je pourrais aussi bien me dire chrétien, par exemple, ou juif, ou musulman. Les habitants de Shambhala travaillent aussi pour l’intégration de toutes les vérités religieuses. Ils y oeuvrent dans le même esprit que le Dalaï-Lama quand il permet à toute personne ayant un coeur sincère d’être initié au Kalachakra.

Je le regardai, tentant d’enregistrer tout ce qu’il m’apprenait.

– N’essayez pas de tout comprendre aujourd’hui, me conseilla-t-il. Sachez seulement que la fusion de toutes les vérités religieuses jouera un rôle important lorsque l’énergie de la prière se développera suffisamment pour affronter les situations dangereuses créées par ceux qui ont peur. Rappelez-vous aussi que les dakini sont réels.

– Qu’est-ce qui les pousse à nous aider ? demandai-je.

Le lama prit une profonde inspiration avant de réfléchir intensément. Ma question avait manifestement soulevé un problème très épineux pour lui.

– Toute ma vie j’ai essayé de trouver la réponse, dit-il enfin. Mais je dois avouer que je l’ignore. Il s’agit sans doute du grand secret de Shambhala ; nous ne le devinerons pas tant que nous ne comprendrons pas l’essence de cette communauté.

– Pourtant vous croyez que les dakini vont m’aider ? objectai-je.

– Oui, affirma-t-il. Vous et Wil.

– Et Yin ? Quel rôle joue-t-il dans tout cela ?

– Yin a rencontré votre ami dans ce monastère. Il a aussi rêvé de vous, mais dans un contexte différent de celui de mes rêves ou de ceux des autres lamas. Yin a été élevé en Angleterre et connaît bien le mode de vie occidental. Il sera votre guide, même s’il éprouve des réticences à remplir cette fonction, comme vous vous en êtes certainement déjà aperçu. C’est uniquement parce qu’il ne veut faire faux bond à personne. Il sera votre guide et vous emmènera aussi loin qu’il le pourra.

Il marqua de nouveau une pause et me regarda comme s’il attendait de moi une question.

– Et les autorités chinoises, m’inquiétai-je, que font-elles ? Pourquoi s’intéressent-elles tant à Shambhala ?

Le lama baissa les yeux.

– Je l’ignore. Elles semblent avoir deviné qu’un changement se produit à Shambhala. Les communistes ont toujours essayé d’éliminer toute vie spirituelle au Tibet, mais jusqu’ici ils ne s’étaient pas rendu compte de l’importance de notre secte. Soyez donc très prudent. Le gouvernement a très peur de nous.

Réfléchissant à l’attitude des Chinois, je laissai mes yeux errer au loin.

– Avez-vous pris une décision ? s’enquit Lama Rigden.

– Vous me demandez si je vais rester ou partir ?

Il sourit avec compassion.

– Oui.

– Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr d’avoir le courage de risquer de tout perdre.

Le lama continua à me regarder fixement et hocha la tête.

– Vous m’avez parlé du défi que doit relever ma génération, repris-je. Je ne comprends pas bien de quoi il s’agit.

– La Seconde Guerre mondiale et la guerre froide ont été les deux défis de la génération précédente. Les progrès de la technologie ont placé des armes de destruction massive entre les mains des nations. Mues par un nationalisme fanatique, les forces totalitaires ont tenté de vaincre les pays démocratiques. Elles auraient pu remporter la victoire si des citoyens ordinaires ne s’étaient pas battus, en risquant leur vie, pour défendre la liberté et assurer le triomphe de la démocratie dans le monde.

« Votre tâche, à vous, ne ressemble pas à celle de vos parents. La mission de votre génération est de nature totalement différente. Vos prédécesseurs ont dû vaincre un type particulier de tyrannie en usant de la violence et des armes. Vous devez combattre les notions mêmes de guerre et d’ennemi. Mais cela exige autant d’héroïsme. Me comprenez-vous ? Vos parents n’étaient pas nés pour accomplir tout ce qu’ils ont accompli, mais ils ont persévéré. Vous devez adopter la même démarche. Les forces du totalitarisme n’ont pas disparu ; elles ne se manifestent plus à travers des nations qui cherchent à constituer des empires. Agissant désormais à l’échelle internationale, elles font preuve de beaucoup plus de subtilité : elles profitent du fait que nous sommes dépendants de la technologie et du crédit, de notre appétit de confort. Mues par la peur, elles cherchent à centraliser tous les moyens technologiques entre les mains d’une minorité, afin de préserver leur position économique et de contrôler l’évolution future du monde.

« On ne peut s’opposer à elles par la force. Il faut protéger la démocratie pour préparer la prochaine étape de l’évolution de la liberté. Nous devons recourir au pouvoir de notre vision, et aux attentes qui émanent de nous, comme une prière constante. Ce pouvoir est plus fort que tout ce que nous pouvons imaginer, il nous faut apprendre à le maîtriser afin de commencer à l’utiliser avant qu’il ne soit trop tard. Nous avons capté des signes indiquant que Shambhala va changer. La cité est en train de s’ouvrir, de bouger.

Je pouvais lire une détermination inébranlable dans le regard du lama.

– Vous devez répondre à l’appel de Shambhala. C’est la seule façon de rendre hommage à ce que vos ancêtres ont accompli avant vous.

Cette dernière remarque me remplit d’anxiété.

– Que dois-je faire ? m’inquiétai-je.

– Étendre votre énergie, me répondit le lama. Cela ne sera pas facile, notamment en raison de votre peur et de votre colère. Mais si vous persistez, le portail s’ouvrira devant vous.

– Le portail ?

– Oui. Selon nos légendes, il existe plusieurs portails pour pénétrer dans Shambhala : un à l’est de l’Himalaya, en Inde ; un au nord-ouest, sur la frontière avec la Chine ; et un autre à l’extrême nord de la Russie. Les signes vous guideront vers la bonne porte. Quand tout vous semblera perdu, cherchez les dakini.

Pendant que le lama parlait, Yin sortit du monastère avec nos sacs à la main.

– Bon, d’accord, dis-je, en proie à une terreur croissante. Je vais essayer.

Comment ces mots avaient-ils pu sortir de ma propre gorge ?

– Ne vous inquiétez pas, fit Lama Rigden. Yin vous aidera. Rappelez-vous seulement que, avant de trouver Shambhala, vous devez d’abord étendre le niveau d’énergie qui émane de vous et rayonne vers le monde. Vous ne réussirez pas tant que vous n’aurez pas appris à le faire. Il vous faut maîtriser la force de vos attentes.

Je regardai Yin qui m’adressa un demi-sourire.

– Nous devons partir, dit-il.

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