Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – Le Secret de Shambhala – 6 : Le passage.

James Redfield – Le Secret de Shambhala – 6 : Le passage.

Après avoir voyagé vers le nord pendant une quarantaine de minutes, Yin prit une route défoncée qu’empruntaient les camions et qui menait vers une haute chaîne de montagnes, à quarante ou cinquante kilomètres de là. De plus en plus épaisse, la neige tombait toujours. Un bourdonnement, d’abord lointain, se fit entendre, puis finit par couvrir le bruit du moteur et celui du vent.

Nous en identifiâmes simultanément l’origine et échangeâmes un regard.

– Des hélicoptères ! s’écria Yin. (Il quitta la piste et engagea la Jeep au milieu des rochers. La voiture se mit à cahoter violemment.) J’en étais sûr. Ils arrivent à voler même par ce temps.

– Comment le saviez-vous ?

Lorsque les appareils nous survolèrent, je crus en entendre deux. L’un d’eux tournoyait juste au-dessus de nous.

– C’est ma faute ! cria Yin. Sortez tout de suite de la voiture !

– Quoi ! Vous êtes fou ? Où puis-je aller ?

– N’oubliez pas de rester vigilant, vous m’entendez ? me hurla-t-il à l’oreille. Gardez la direction du nord-ouest, vers Dormar ! Il faut que vous parveniez aux monts Kunlun. Il ouvrit prestement ma portière et me poussa dehors.

J’atterris sur mes pieds, puis trébuchai plusieurs fois sur une congère. Je m’assis et tentai d’apercevoir la Jeep, mais Yin s’éloignait déjà, tandis que la neige m’obscurcissait la vue. Une vague de panique m’envahit.

À ce moment, un mouvement sur ma droite attira mon attention. Malgré la neige, j’aperçus la silhouette d’un homme de haute taille, à trois mètres de moi. Il portait un pantalon noir en peau de yak ainsi qu’une veste et une toque en peau de mouton. Immobile, il me scrutait intensément mais son visage était partiellement caché par une écharpe en laine. Je reconnus ses yeux. Où l’avais-je déjà vu ? Au bout de quelques secondes, il fixa brièvement l’hélicoptère qui repassait au-dessus de nous, puis disparut.

Soudain, trois ou quatre explosions terrifiantes se produisirent dans la direction qu’avait prise la Jeep, faisant jaillir des pierres et de la neige qui me retombèrent dessus. Une fumée suffocante remplissait l’air. Je me levai et m’éloignai en vacillant tandis que plusieurs petites explosions résonnaient autour de moi. Un gaz nocif saturait l’air que je respirais. Ma tête se mit à tourner.

J’entendis la musique avant de revenir complètement à moi. Je connaissais déjà ce morceau écrit par un compositeur classique chinois. Je me réveillai brusquement et me rendis compte que je me trouvais dans une chambre à coucher plutôt sophistiquée. Je m’assis sur le lit orné et repoussai les draps de soie. Je ne portais qu’une blouse de malade et on m’avait lavé. La pièce mesurait au moins six mètres sur six. Chacun des murs lambrissés était décoré d’une peinture différente. Une Chinoise m’épiait par l’entrebâillement de la porte.

Raide comme une statue, un homme entra dans la chambre. Je frissonnai de la tête aux pieds. C’était l’officier que j’avais déjà vu plusieurs fois. Mon coeur se mit à battre la chamade. J’essayai d’accroître mon énergie mais la vue de ce militaire chinois me démontait complètement.

– Bonjour, fit-il. Comment vous sentez-vous ?

– Si l’on considère que j’ai été gazé, répondis-je, assez bien.

Il sourit.

– Cela n’a aucun effet durable, je vous assure.

– Où suis-je ?

– À Ali. Les médecins vous ont ausculté et vous n’avez rien. Mais je suis obligé de vous poser quelques questions. Pourquoi voyagiez-vous avec Yin Doloe et où alliez-vous ?

– Nous voulions visiter quelques vieux monastères.

– Pourquoi ?

Je n’avais pas l’intention de lui en dire davantage.

– Parce que je fais du tourisme. J’ai un visa. Pourquoi m’a-t-on attaqué ? L’ambassade américaine sait-elle que je suis détenu ici ?

Il sourit en me dévisageant de façon menaçante.

– Je suis le colonel Chang. Nul ne sait que vous êtes ici et, si vous avez violé l’une de nos lois, personne ne pourra vous aider. M. Doloe est un criminel : il appartient à une organisation religieuse illégale qui a monté une vaste escroquerie au Tibet.

Mes pires craintes semblaient se réaliser.

– J’ignore tout de cette affaire. Je voudrais appeler quelqu’un de mon ambassade.

– Pourquoi Yin Doloe et les autres cherchent-ils à atteindre Shambhala ?

– Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Il s’approcha de moi.

– Qui est Wilson James ?

– Un ami à moi.

– Se trouve-t-il au Tibet ?

– Je le suppose, mais je ne l’ai pas vu.

Une pointe de mépris dans le regard, Chang me tourna le dos et sortit de la pièce sans ajouter un mot.

La situation est grave, pensai-je, très grave. J’allais sortir du lit quand l’infirmière entra en compagnie d’une demi-douzaine de soldats. L’un d’entre eux poussait un appareil ressemblant à un énorme poumon d’acier, excepté qu’il était plus volumineux et reposait sur des pieds hauts et larges, apparemment pour qu’on puisse le placer au-dessus de quelqu’un étendu sur un lit.

Avant que j’aie pu dire un mot, les soldats s’emparèrent de moi et installèrent la machine. L’infirmière la mit en marche, ce qui déclencha un léger bourdonnement. Une lumière violente m’éblouit. Même les yeux fermés, je pouvais voir qu’elle se déplaçait de droite à gauche, au-dessus de ma tête, comme le scanner d’une photocopieuse.

Dès que l’étrange appareil s’arrêta, les soldats quittèrent la pièce en l’emportant. L’infirmière qui s’attardait me dévisagea.

– Qu’est-ce que c’était ? balbutiai-je.

– Juste un encéphalographe, précisa-t-elle dans un excellent anglais.

Elle se dirigea vers une armoire d’où elle sortit mes vêtements. Ils avaient été nettoyés et soigneusement plies.

– À quoi sert cet appareil ? insistai-je.

– À tout vérifier, à nous assurer que vous allez bien.

Le colonel Chang entra de nouveau dans la pièce. Après avoir pris une chaise près du mur, il s’assit à côté de mon lit.

– Peut-être devrais-je vous expliquer le problème auquel nous sommes confrontés, commença-t-il, l’air las. Il existe de nombreuses sectes religieuses au Tibet. Certains de leurs adhérents cherchent à convaincre l’opinion internationale qu’ils sont persécutés par les Chinois en raison de leurs croyances. J’admets qu’au départ, dans les années 1950, et durant la Révolution culturelle, notre politique était plutôt répressive. Mais elle a changé au cours des dernières années. Nous essayons d’être aussi tolérants que possible, dans les limites que nous autorise l’athéisme du gouvernement chinois.

« Ces sectes devraient tenir compte du fait que le Tibet a, lui aussi, beaucoup changé. De nombreux Chinois vivent ici maintenant, certains y ont toujours vécu ; la majorité d’entre eux ne sont pas bouddhistes. Nous devons tous cohabiter. Le Tibet ne retombera jamais sous le joug des lamas.

« Comprenez-vous ce que je suis en train de dire ? Le monde a changé. Même si nous voulions donner son indépendance au Tibet, ce ne serait pas juste envers les Chinois.

Il attendait que je lui réponde. Un instant, j’eus envie de lui demander des comptes sur la façon dont son gouvernement faisait systématiquement immigrer des Chinois au Tibet pour diluer la culture tibétaine, et finalement la détruire. Mais j’y renonçai.

– Je pense qu’ils veulent seulement être libres de pratiquer leur religion tranquillement, affirmai-je.

– Nous leur avons donné certains droits, mais ils modifient sans cesse leur organisation. Dès que nous pensons savoir qui est leur responsable, ils en changent. Je crois que nous sommes arrivés à établir de bonnes relations avec une partie de la hiérarchie officielle bouddhiste. Mais ce n’est le cas ni avec les exilés tibétains en Inde, ni avec le groupe dont fait partie M. Doloe. Cette secte prétend incarner une tradition orale secrète et développe tout un baratin à propos de Shambhala. Cela empêche les gens de progresser. Il y a beaucoup de choses importantes à faire au Tibet. La population est très pauvre. Il faut élever le niveau de vie général.

Il me regarda en grimaçant un sourire, puis continua :

– Pourquoi prennent-ils tellement au sérieux cette légende ? À mes yeux, c’est plutôt infantile, on dirait un conte de fées.

– Les Tibétains croient qu’il existe une autre réalité, plus spirituelle, derrière le monde physique, visible, objectai-je. Ils pensent que Shambhala se trouve dans cet univers spirituel, même si elle est sur terre.

Pourquoi m’étais-je donc aventuré à débattre avec lui ?

– Mais comment peuvent-ils croire que cet endroit existe ? continua-t-il. Nous avons survolé en avion le moindre mètre carré du Tibet, nous l’avons photographié par satellite sous tous les angles, et nous n’avons rien vu de semblable.

Je restai silencieux.

– Savez-vous au moins où cet endroit est censé se trouver ? insista-t-il. Est-ce la raison pour laquelle vous êtes ici ?

– J’aimerais bien découvrir son emplacement ou, au moins, ce qu’est exactement Shambhala, malheureusement je l’ignore. De plus, je ne tiens pas à avoir des ennuis avec les autorités chinoises.

Il m’écoutait très attentivement, aussi poursuivisse :

– En fait, cette histoire me fait très peur. Je préférerais quitter le pays.

– Oh non ! tout ce que nous voulons c’est que vous nous transmettiez les renseignements que vous détenez, dit-il. Si un tel endroit existe, s’il s’agit d’une culture secrète, nous voulons la connaître. Partagez vos informations avec nous et nous vous aiderons. Nous pourrions peut-être parvenir à un compromis satisfaisant pour les deux parties.

Je le regardai un moment puis lui répondis :

– J’aimerais contacter l’ambassade américaine, si cela ne vous dérange pas.

Il essaya de cacher l’impatience que je pouvais clairement détecter dans ses yeux. Après m’avoir dévisagé pendant un moment, il se dirigea vers la porte et me dit en se retournant :

– Ce n’est pas nécessaire. Vous pouvez partir quand vous voulez.

Quelques minutes plus tard, je déambulais dans les rues d’Ali, la fermeture Éclair de ma parka remontée jusqu’au cou. Il ne neigeait plus mais la température était glaciale. Un peu plus tôt, j’avais été obligé de m’habiller en présence de l’infirmière. On m’avait ensuite escorté jusqu’à la porte de la maison. Tandis que je marchais, je passai en revue le contenu de mes poches. Je fus surpris de constater que rien ne manquait : ni mon couteau, ni mon portefeuille, ni même un petit sachet d’amandes.

Je me sentais étourdi et épuisé. Était-ce à cause de mon anxiété ? des effets du gaz ? de l’altitude ? J’essayai de chasser ce malaise.

Ali paraissait être une ville moderne. Une foule de Chinois et de Tibétains déambulaient dans les rues et de nombreuses voitures roulaient sur la chaussée. Les bâtiments et les magasins bien entretenus me surprenaient, étant donné le lamentable état des routes sur lesquelles nous avions voyagé avant de parvenir ici. Autour de moi, je ne vis personne susceptible de parler anglais. Après avoir dépassé plusieurs pâtés de maisons, je me sentis plus hébété encore et dus m’asseoir sur un vieux bloc de ciment, au bord de la rue. La peur qui m’habitait se transforma presque en panique. Qu’allais-je faire dorénavant ? Qu’était-il arrivé à Yin ? Pourquoi le colonel chinois m’avait-il laissé filer aussi rapidement ? Tout cela n’avait apparemment aucun sens.

Une image très nette de Yin surgit alors dans mon esprit et un signal se déclencha en moi. J’étais en train de laisser s’effondrer mon énergie. La peur m’envahissait et j’avais oublié que je pouvais l’endiguer. J’inspirai profondément pour tenter d’élever le niveau de mon énergie.

Quelques minutes plus tard, je commençai à me sentir mieux. J’aperçus un grand bâtiment, à quelques centaines de mètres de là. Il arborait une enseigne en chinois, que je ne pouvais pas déchiffrer, mais, en me concentrant sur la forme de cet immeuble, j’eus l’impression qu’il s’agissait d’un petit hôtel ou d’une pension de famille. Je me sentis transporté de joie. Peut-être y trouverais-je un téléphone, ou des touristes auxquels je pourrais me joindre.

Je me relevai et marchai dans cette direction, tout en surveillant les rues transversales. En quelques minutes, j’atteignis la pension Shing Shui, tel était son nom, mais j’hésitai et regardai attentivement autour de moi. Personne ne semblait me suivre. Au moment où j’allais pousser la porte de l’établissement, j’entendis un bruit derrière moi. Quelque chose avait atterri dans la neige. J’examinai les alentours. J’étais dans une rue principale, coupée par une petite allée, et je ne vis personne à proximité, excepté quelques vieillards qui s’avançaient vers moi, à une dizaine de mètres. J’entendis de nouveau le bruit mystérieux qui me parut encore plus proche. Tandis que je regardais à mes pieds, quelqu’un posté dans l’allée transversale lança une petite pierre qui s’écrasa dans la neige.

Je fis un pas en avant, essayant d’examiner la ruelle obscure. J’avançai encore, tentant de scruter la pénombre.

– C’est moi, fit une voix.

Je sus immédiatement qu’il s’agissait de Yin. Je courus vers mon compagnon et le retrouvai adossé à un mur de brique.

– Comment saviez-vous que j’étais là ? m’étonnai-je.

– Je l’ignorais, me répondit-il. Je l’ai seulement deviné.

Il se laissa glisser le long du mur pour s’asseoir par terre. Sa parka était brûlée dans le dos et, quand il bougea le bras, j’aperçus une tache de sang sur son épaule.

– Mais vous êtes blessé ! m’exclamai-je. C’est grave ?

– Pas trop. Ils ont lancé une grenade offensive et j’ai heurté des rochers lorsque j’ai été éjecté de la Jeep. J’ai réussi à m’enfuir en rampant avant qu’ils n’atterrissent. Je les ai vus vous emmener dans un camion. J’ai pensé que si vous leur échappiez, vous chercheriez la plus grande pension de la ville. Que vous est-il arrivé ?

Je racontai à Yin mon réveil dans la maison chinoise, mon interrogatoire par le colonel Chang, puis ma libération.

– Pourquoi m’avez-vous poussé hors de la Jeep ? demandai-je.

– Je vous l’ai déjà expliqué plusieurs fois, répondit Yin. Il m’est impossible de contrôler mes attentes de peur. Ma haine pour les Chinois est trop forte. Maintenant, ils sont capables de me suivre. (Il marqua une pause.) Pourquoi vous ont-ils relâché ?

– Je l’ignore, répondis-je.

Yin bougea un peu et grimaça de douleur.

– Probablement parce que Chang a l’intuition qu’il peut vous suivre, vous aussi.

Tout cela paraissait irréel.

– Bien sûr, il ne sait pas comment cela fonctionne, poursuivit Yin. Mais, lorsque vous anticipez l’arrivée des soldats, votre attente donne en fait à son ego l’idée de s’approcher de l’endroit où vous vous trouvez. Il pense probablement qu’il a un certain pouvoir sur autrui.

Il me regarda fixement.

– Vous devez tirer les leçons de mon propre handicap et apprendre à maîtriser vos pensées.

Soutenant son bras, il se releva et me conduisit au bout de l’allée, à travers un étroit passage entre deux bâtiments, puis dans ce qui ressemblait à un immeuble abandonné.

– Il faut que nous vous trouvions un médecin, dis-je.

– Non ! protesta vigoureusement Yin. Écoutez-moi. Je m’en sortirai. Il y a des gens ici qui m’aideront. Mais je ne peux voyager avec vous jusqu’aux ruines de l’ancien monastère. Vous devrez y aller tout seul.

Je me détournai, sentant la peur s’insinuer en moi.

– Je ne pense pas en être capable. Yin sembla très inquiet.

– Contrôlez votre peur, détachez-vous de tout. On a besoin de vous pour trouver Shambhala. Vous devez continuer.

Il s’efforça de se redresser et s’approcha de moi en grimaçant de douleur.

– Ne comprenez-vous pas que le peuple tibétain a déjà trop souffert ? Nous avons longuement attendu le jour où le monde entier découvrira Shambhala. (Il plissa un peu les yeux lorsque son regard rencontra le mien.) Pensez au nombre de gens qui nous ont aidés jusqu’ici. Beaucoup d’entre eux ont tout risqué. Certains ont été jetés en prison, peut-être tués.

Je levai ma main pour qu’il la voie : elle tremblait.

– Regardez-moi, je peux à peine bouger.

Le regard de Yin me transperça.

– Ne pensez-vous pas que votre père était terrifié, pendant la Seconde Guerre mondiale, quand il s’est démené pour sortir de son chaland, lors du débarquement, et qu’il s’est mis à courir sur les plages de Normandie ? Exactement comme tous les autres ? Mais il l’a fait ! Que se serait-il passé s’il était resté chez lui ? Que serait-il arrivé si tous les autres étaient restés passifs ? Ils auraient perdu la guerre. La liberté de tous aurait été remise en question.

« Nous, les Tibétains, nous avons perdu notre liberté, mais ce qui se passe maintenant ne nous concerne pas seulement vous et moi, ni uniquement ma patrie. Les générations qui nous ont précédés ont fait de grands sacrifices auxquels nous devons enfin rendre hommage. Mais la prochaine étape de l’évolution de l’humanité consiste à comprendre Shambhala, à apprendre à se servir des champs de prière à ce moment de l’histoire. C’est la grande fâche de notre génération. Un échec de notre part équivaudrait à renier tous ceux qui nous ont précédés.

Yin eut un rictus de souffrance, puis il se détourna. Ses yeux s’emplirent de larmes.

– J’irais avec vous si je le pouvais, ajouta-t-il, mais maintenant je pense que vous êtes notre dernière chance.

Nous entendîmes que de gros camions arrivaient et vîmes passer deux gros transports de troupes.

– Je ne sais pas où aller, dis-je.

– Le vieux monastère ne se trouve pas très loin, répondit Yin. Vous pouvez y être en une journée, à condition de partir à l’aube. Je vais vous dénicher quelqu’un qui vous y emmènera.

– Que suis-je censé faire là-bas ? Vous avez affirmé hier que je serais mis à l’épreuve. Que vouliez-vous dire ?

– Afin de passer le portail, vous devrez permettre à l’énergie divine de couler complètement à travers vous et régler votre champ de la façon que je vous ai indiquée. Croyez fermement que ce champ rayonne à partir de vous et affecte ce qui vous entoure. Plus important encore, contrôlez vos images de peur, et restez détaché. Vous craignez encore certains événements. Vous ne voulez pas perdre la vie.

– Bien sûr que j’y tiens ! m’exclamai-je. J’ai encore beaucoup de choses à vivre.

– Oui, je sais, répondit-il doucement. Mais ce sont des pensées très dangereuses. Abandonnez toutes vos pensées d’échec. Je n’y arrive pas, mais j’ai l’impression que vous le pouvez. Croyez, avec toute votre foi, que vous serez sauvé, que vous allez réussir.

Il s’arrêta, se demandant si j’avais bien compris.

– Vous avez d’autres recommandations ? demandai-je.

– Oui, dit-il. Si rien ne fonctionne, continuez à croire que Shambhala vous aide. Et cherchez les…

Il s’interrompit, mais je savais à quoi il faisait allusion.

Le lendemain matin, je me trouvais dans la cabine d’un vieux camion à quatre roues motrices, coincé entre un gardien de troupeau et son fils de quatre ans. Yin avait su trouver rapidement une solution. Malgré sa douleur, il m’avait fait longer discrètement plusieurs pâtés de maisons jusqu’à un vieux bâtiment construit en brique d’adobe ; là, on nous servit un repas chaud et l’on nous permit d’y passer la nuit. Yin parla jusque tard dans la soirée à plusieurs hommes. Je supposais qu’il s’agissait de membres de son organisation clandestine, mais je ne posai aucune question. Le lendemain, nous nous réveillâmes de bon matin et, quelques minutes plus tard, le camion du berger s’était arrêté devant la maison pour me prendre à son bord.

Nous voyagions maintenant sur une piste enneigée, qui grimpait de plus en plus haut dans les montagnes. Tandis que le camion cahotait, nous arrivâmes à un promontoire d’où l’on pouvait apercevoir l’endroit où Yin et moi nous étions fait nos adieux. Je demandai au conducteur de ralentir pour pouvoir regarder en bas.

Horrifié, je vis que toute la zone fourmillait de soldats et de véhicules militaires.

– Attendez ! fis-je au conducteur. Yin a peut-être besoin d’aide. Nous devons faire demi-tour.

Le vieil homme secoua la tête.

– Faut continuer ! Faut continuer !

Fort agités, le chauffeur et son fils se mirent à parler en tibétain, me jetant de temps en temps un coup d’oeil, comme s’ils savaient quelque chose que j’ignorais. Le camion accéléra, nous franchîmes un col et commençâmes à descendre au milieu des montagnes.

La peur me tiraillait l’estomac. J’étais déchiré : que devais-je faire ? Si Yin s’était échappé et avait besoin de moi ? D’un autre côté, je savais que mon compagnon aurait voulu que je continue. J’essayai de maintenir mon énergie à un niveau élevé, mais une partie de moi se demandait si toute cette histoire de portails et de Shambhala n’était pas simplement un mythe. Et même si cette cité existait, pourquoi aurais-je le droit d’y entrer, moi, et pas quelqu’un comme Jampa ou Lama Rigden ? Tout cela me paraissait si absurde !

J’écartai ces pensées négatives et essayai de maintenir mon énergie en fixant les sommets enneigés. J’observai attentivement ce qui m’entourait, alors que nous traversions plusieurs petites villes, y compris Dormar. Finalement, après avoir déjeuné d’une soupe froide et de tomates séchées, je m’endormis pour ne me réveiller qu’en fin d’après-midi. De gros flocons de neige tombaient de nouveau, tapissant rapidement la route d’une fraîche couche de blancheur. Au fur à mesure que nous avancions, le terrain devenait plus montagneux et l’air se raréfiait.

Au loin, on apercevait une autre chaîne de montagnes.

Ce doit être les monts Kunlun, pensai-je, ceux dont m’avait parlé Yin. Une partie de moi continuait à douter de ce qui m’arrivait. Mais l’autre partie savait : j’étais maintenant tout seul, face à la présence monolithique des Chinois, à leurs soldats, à leur idéologie athée.

Derrière nous, j’entendis le faible bourdonnement d’un hélicoptère. Mon coeur se mit à battre la chamade, mais je restai vigilant.

Le berger semblait ignorer la menace et continua à rouler pendant une bonne demi-heure, puis il me sourit en me désignant quelque chose du doigt, bien au-dessus de nous. À travers les flocons de neige qui continuaient à tomber, je distinguai les sombres contours d’un imposant bâtiment en pierre qui se dressait sur l’une des premières crêtes. Plusieurs murs s’étaient écroulés, sur le côté gauche. Derrière le monastère s’élevaient d’énormes aiguilles de rochers enneigés. L’édifice comptait trois ou quatre étages, bien que son toit fût apparemment en ruine. Je l’observai avec attention, pendant un moment, dans l’espoir de repérer le signe d’une présence humaine ou un mouvement. Je ne vis rien. Le bâtiment paraissait abandonné depuis des années.

En bas de la montagne, cent cinquante mètres au-dessous du monastère, le camion s’arrêta et l’homme me désigna les ruines du doigt. J’hésitai en observant la neige qui tombait et le vent qui soufflait. Le berger me fit de nouveau signe de descendre, et insista avec une certaine nervosité.

À l’arrière du camion, j’attrapai le sac que Yin m’avait préparé. Je commençai à gravir la pente. La température avait légèrement baissé, mais j’espérais ne pas mourir de froid avec ma tente et mon sac de couchage. Y avait-il des soldats dans les parages ? Je regardai le camion disparaître dans un virage puis j’écoutai attentivement. Aucun bruit particulier, à part le vent.

Je regardai autour de moi et trouvai un escalier rocheux qui menait jusqu’en haut de la montagne. Une soixantaine de mètres plus haut, je m’arrêtai pour regarder derrière moi, vers le sud. À perte de vue je ne voyais que des montagnes blanches.

Alors que j’approchais du monastère, je me rendis compte qu’il n’était pas construit au sommet d’une crête mais sur une sorte de plate-forme à pic et que la montagne s’élevait derrière lui. Le chemin menait tout droit vers une ouverture qui avait dû être autrefois un portail. J’entrai prudemment. De grosses pierres multicolores jonchaient le sol en terre battue. Je me trouvai face à un long couloir qui conduisait jusqu’au fond du bâtiment.

Je traversai ce couloir, flanqué de plusieurs pièces à ma droite et à ma gauche. Je débouchai finalement dans une grande salle dont une porte donnait sur l’arrière du monastère. En fait, la moitié du mur du fond s’était effondrée. De grosses pierres, certaines d’entre elles aussi massives qu’une table, gisaient par terre à l’extérieur.

Du coin de l’oeil, je distinguai quelque chose qui bougeait près du mur en ruine. Je me figeai. De quoi s’agissait-il ? Je marchai prudemment vers l’ouverture, regardant dans toutes les directions. Entre la porte et la paroi de la montagne, il n’y avait guère qu’une trentaine de mètres. Je ne vis personne.

Alors que je continuais à guetter, je perçus un autre vague mouvement. Cette fois, c’était plus loin, près de la base de l’escarpement. Un frisson me parcourut. Que se passait-il ? Qu’avais-je donc vu ? Un moment, j’eus envie d’attraper mon sac et de dévaler la montagne au pas de course, mais je décidai de rester. Certes, j’avais peur, mais mon énergie demeurait forte.

Malgré la neige qui continuait à tomber, je fixai intensément les rochers où j’avais décelé un mouvement. Quand j’y parvins, je ne découvris rien. Les parois escarpées étaient couvertes de fentes verticales. L’une d’elles était si large qu’elle évoquait une petite grotte. L’ayant examinée de plus près, je me rendis compte qu’elle n’avait guère plus d’un mètre de profondeur ; remplie de neige, elle n’était pas assez profonde pour que quelqu’un s’y cache. Je cherchai des empreintes de pas. La couche de neige, épaisse d’au moins trente centimètres, ne me permit pas de relever d’autres traces que les miennes.

Comme la neige tombait plus drue, je retournai sur mes pas et découvris un coin où un reste de plafond me protégerait un peu des intempéries. Pris d’une soudaine fringale, je croquai quelques carottes tout en allumant un petit réchaud de camping. Je chauffai de l’eau pour me préparer une soupe de légumes lyophilisés que Yin avait placée dans mon sac.

Pendant que l’eau frémissait, je réfléchis à ce qui venait de se passer. Dans moins d’une heure il ferait nuit, et j’ignorais complètement pourquoi je me trouvais là. Je fouillai dans mon sac mais n’y trouvai pas de lampe de poche. Pourquoi Yin n’y avait-il pas pensé ? Le gaz de mon réchaud ne durerait pas jusqu’au petit matin ; il fallait que je trouve du bois ou de la bouse de yak.

Mon esprit est en train de me jouer des tours, songeai-je. Que se passerait-il si je devais passer toute la nuit dans l’obscurité ? Les vieux murs ne s’effondreraient-ils pas sous les coups du vent ?

J’entendis alors le fracas d’un éboulement à l’autre extrémité du monastère. Je me dirigeai vers le couloir, mais, juste au moment où j’y arrivais, une énorme pierre s’écrasa sur le sol.

– Mon Dieu ! m’exclamai-je à haute voix, il faut que je déguerpisse d’ici.

J’éteignis le réchaud, attrapai le reste de mes affaires et sortis en courant sous la neige et dans le vent. Je compris aussitôt que je devais trouver un abri ; je me précipitai vers les parois rocheuses, espérant dénicher cette fois une cavité ou un surplomb, où je pourrais m’installer pour la nuit.

Lorsque j’atteignis la paroi de la montagne, je cherchai en vain une ouverture. Aucune des anfractuosités n’était suffisamment profonde pour m’abriter. Le vent hurlait. Soudain, une énorme masse de neige glissa de l’un des rochers et atterrit à mes pieds. Je levai les yeux vers les tonnes de neige accumulées sur les flancs de la montagne au-dessus de moi. Et si une avalanche se déclenchait ? Dans mon esprit, l’image se forma : une énorme masse de neige dévalait la pente.

De nouveau, dès que cette pensée m’effleura, j’entendis le fracas d’un éboulement, à droite au-dessus de ma tête. Je saisis mes affaires et me précipitai vers le monastère, tandis qu’un rugissement de tonnerre remplissait l’air et que des blocs de neige dégringolaient sur la pente à une vingtaine de mètres de là. Je courais aussi vite que je pouvais mais, terrifié, je m’effondrai sur le sol, à mi-chemin du bâtiment. Pourquoi tous ces événements se produisaient-ils ?

Aussitôt, l’avertissement de Yin me revint en mémoire : « À un niveau aussi élevé d’énergie, l’effet de vos attentes est immédiat. Je suis prêt à parier que votre foi sera bientôt mise à l’épreuve. »

Je m’assis par terre. Bien sûr. C’était un test parce que je ne contrôlais pas mes images de peur ! Fonçant vers le vieux monastère, je me tapis à l’intérieur. La température baissait rapidement. Je savais que je devais prendre le risque de rester dans ces ruines. Essayant de me calmer, je passai plusieurs minutes à imaginer que les pierres du bâtiment resteraient en place.

Je me mis à frissonner. Maintenant, pensai-je, il faut que je trouve une solution. Je m’imaginai assis devant un bon feu bien chaud. Du bois. Je devais trouver du bois.

Je décidai d’inspecter le monastère. J’avais à peine atteint le couloir central que je me figeai brusquement. Je venais de sentir une odeur de fumée, l’odeur d’un feu de bois. Et maintenant, qu’allait-il arriver ?

Je parcourus lentement le couloir, examinant chaque pièce, sans rien y trouver. Alors que je me tenais sur le seuil de la dernière salle, j’aperçus un feu de camp et, dans un coin, une pile de bois.

J’entrai et regardai autour de moi. Personne. Une autre porte donnait sur l’extérieur. Et il y avait un toit presque intact. Il faisait beaucoup plus chaud. Mais qui avait préparé ce feu ? Je sortis pour examiner la neige. Aucune trace de pas. J’allais retourner à l’intérieur lorsque, dans la pénombre, j’aperçus une haute silhouette qui se tenait sur le seuil de la porte. J’essayai de me concentrer sur lui, mais je ne pouvais le voir qu’à la périphérie de mon champ visuel. Je me rendis compte qu’il s’agissait du même homme que j’avais aperçu dans la neige, après que Yin m’eut poussé hors de la Jeep. De nouveau, j’essayai de me polariser entièrement sur lui mais il avait disparu. Mes cheveux se dressèrent sur ma nuque. Un frisson parcourut tout mon corps. Je ne pouvais croire à ce qui venait de se passer.

Je pénétrai prudemment dans le monastère et inspectai le couloir dans toutes les directions. J’eus de nouveau envie de m’enfuir et de redescendre au bas de la montagne, mais je savais que la température continuait à baisser. Dehors, je mourrais certainement de froid. Il ne me restait plus qu’à aller chercher mes affaires et à réinstaller près de ce feu. Je me calmai un peu, et revins dans la salle, examinant nerveusement les moindres recoins.

Alors que je m’asseyais, un souffle de vent fouetta les braises, éparpillant des cendres ici et là. J’observai les flammes un moment. J’avais imaginé un feu et il s’était manifesté. Mais je ne pouvais croire que mon champ pût être aussi puissant. Il n’y avait qu’une seule explication. Quelqu’un m’aidait. Le personnage que j’avais entrevu était un dakini.

Aussi inquiétante que fût ma situation, cette découverte me détendit un peu. Je jetai d’autres bûches dans les flammes. Après avoir terminé ma soupe, je sortis mon sac de couchage et l’installai par terre. Quelques minutes plus tard, je plongeai dans un profond sommeil.

Quand je me réveillai, je regardai fébrilement autour de moi. Le feu s’était éteint et dehors émergeaient les premières lueurs de l’aube. La neige tombait toujours aussi abondamment que la nuit précédente. Quelque chose m’avait réveillé. Quoi donc ?

J’entendis un faible bourdonnement s’amplifier progressivement et venir vers moi. Je sautai sur mes pieds et rassemblai mes affaires. Quelques secondes plus tard, les hélicoptères tournoyaient au-dessus de ma tête. Au bruit de leurs pales venait s’ajouter celui du vent qui soufflait.

Soudain, la moitié du monastère commença à se démanteler et s’écroula, créant un ouragan de poussière aveuglante. Je me dirigeai à tâtons vers la porte donnant sur l’extérieur et courus dehors, abandonnant mes affaires derrière moi. La tempête projetait la neige à l’horizontale et ma visibilité ne dépassait pas quelques mètres. Pourtant, je savais que, si je continuais à courir dans cette direction, je tomberais sur la paroi rocheuse que j’avais inspectée la veille.

Je luttai pour retrouver cette paroi. Elle se dressait droit devant moi, à une quinzaine de mètres, mais, dans le demi-jour de l’aube, impossible de la voir. Pourtant, la montagne baignait dans une lumière douce, légèrement ambrée, surtout autour d’une des grosses cavités que j’avais repérées le jour précédent.

Je fixai la montagne un moment, sachant ce que cette lueur signifiait, puis je courus vers la lumière pendant que le monastère continuait à s’ébouler. Lorsque j’atteignis la paroi rocheuse, j’eus l’impression que les hélicoptères volaient juste au-dessus de moi. Le vieux bâtiment s’effondra complètement. Le sol trembla, arrachant la neige qui recouvrait la fissure la plus proche et dévoilant une étroite ouverture. C’était bien une grotte !

Je me précipitai dans le passage, trébuchant dans une obscurité totale. En tâtonnant, je trouvai la paroi du fond, puis une autre ouverture qui avait moins de deux mètres de haut. La galerie tournait vers la droite et, alors que je rampais, j’aperçus une petite lueur, très loin devant moi. Je continuai à avancer péniblement.

Subitement, je butai contre un gros rocher et m’affalai sur le sol couvert de terre et de cailloux, m’écorchant au coude et au bras, mais le son lointain des hélicoptères me poussa à persévérer. J’ignorai la douleur et poursuivis en direction de la lueur. Au bout de plusieurs centaines de mètres, je réussis à mieux distinguer la minuscule ouverture, mais elle me sembla toujours lointaine. Je continuai à marcher en tâtonnant pendant près d’une heure, guidé par ce faible fanal.

Finalement la lumière me parut beaucoup plus proche. Quand j’arrivai à moins de trois mètres, un souffle d’air chaud m’enveloppa soudain et je respirai le parfum que j’avais senti au monastère de Lama Rigden. Quelque part au loin, j’entendis aussi un cri humain, très fort mais mélodieux, qui se répercuta dans tout mon être, provoquant en moi une sensation de chaleur et d’euphorie. Était-ce l’appel qu’avait mentionné le lama ? L’appel de Shambhala ?

Je grimpai sur un rocher et passai ma tête à travers l’ouverture. Une vue incroyable s’offrit à mes yeux : sous un ciel très bleu, une vallée couverte de pâturages, surmontée d’immenses montagnes aux sommets enneigés. Ce paysage éclairé par un soleil éclatant était d’une beauté à vous couper le souffle. La température était fraîche mais agréable, la végétation poussait en abondance. Devant moi la pente descendait doucement jusqu’au fond de la vallée.

Alors que je me dégageais de l’ouverture et descendais la montagne, je me sentis envahi par l’énergie de ce lieu et commençai à avoir du mal à me concentrer. Lumières et couleurs se mirent à tourbillonner autour de moi. Je tombai sur les genoux Incapable de me ressaisir, je commençai à rouler sur la pente. Je roulai, roulai, comme si j’étais à moitié endormi, et perdis toute notion du temps.

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