Un 3ème œil sur la réalité

James Redfield – Le Secret de Shambhala – 9 : L’énergie du mal.

James Redfield – Le Secret de Shambhala – 9 : L’énergie du mal.

Dès que nous quittâmes la chambre, le bourdonnement lointain des hélicoptères s’intensifia.

Ani entra dans la maison et prit trois volumineux sacs à dos dans un gros coffre de rangement. Elle en garda un pour elle, puis nous tendit les deux autres, ainsi que deux parkas en tissu, cousues de façon traditionnelle. J’allais lui en demander la raison, mais elle nous poussa dehors et nous précéda sur le chemin qui descendait vers la gauche.

Tandis que nous avancions, Ani marchait à côté de son fils. Celui-ci lui expliqua sa décision de se rendre dans la zone des temples. Le grondement des hélicoptères se rapprochait. Le ciel, bleu le matin, était maintenant complètement couvert.

– Où allons-nous ? lui demandai-je.

– Dans les grottes, dit-elle. Il vous faudra un peu de temps pour vous préparer.

Nous descendîmes un sentier caillouteux qui longeait le flanc d’une paroi abrupte, menant à un plateau situé de l’autre côté. Ani sauta dans une ravine où nous nous blottîmes, à l’affût. Pendant un certain temps, les hélicoptères effectuèrent de petits cercles autour des contreforts, puis ils suivirent exactement notre chemin jusqu’au moment où ils furent juste au-dessus de nous.

Ani avait l’air horrifiée.

– Que se passe-t-il ? criai-je.

Sans me répondre, elle grimpa hors de la ravine et nous fit signe de la suivre. Nous traversâmes le plateau en courant, sur plusieurs centaines de mètres, jusqu’à une autre zone vallonnée, puis nous nous arrêtâmes et attendîmes. Comme auparavant, les hélicoptères décrivirent des cercles derrière nous, puis nous survolèrent.

Un vent glacé me frappa, me jetant presque à terre. En même temps, tous les vêtements que nous portions s’envolèrent, à part nos épaisses parkas.

– Je savais que cela risquait d’arriver, déclara Ani. Sortez d’autres vêtements de vos sacs et habillez-vous rapidement.

J’avais encore mes bottes, mais celles de Tashi et d’Ani avaient disparu. Elle lui tendit une paire de grosses chaussures en cuir. Lorsque nous fûmes prêts, nous grimpâmes la pente, nous frayant un chemin au milieu des rochers, et finîmes par arriver dans une zone moins accidentée. La neige se mit à tomber dru et la température chuta brutalement. Pour le moment, les hélicoptères semblaient avoir perdu notre trace.

Je regardai la vallée qui, ce matin encore, était verte. La neige avait presque tout recouvert. La végétation semblait se ratatiner sous le froid.

– Ce sont les effets de l’énergie négative des soldats, expliqua Ani. Cela détruit notre champ écologique.

En écoutant les hélicoptères revenir, je sentis une nouvelle poussée de colère m’envahir. Ils virèrent immédiatement et se dirigèrent droit sur nous.

– Allons-y ! cria Ani.

Je me rapprochai du petit feu de camp, sentant la froidure du matin. Nous avions encore marché pendant une heure et finalement trouvé refuge dans une grotte pour la nuit. Malgré plusieurs épaisseurs de sous-vêtements isolants, je grelottais. Tashi était maintenant blotti à mes côtés, tandis qu’Ani observait les environs à travers l’ouverture. Il neigeait depuis des heures.

– Tout a disparu maintenant, dit-elle. Il ne reste plus que de la glace.

Je la rejoignis à l’entrée de la grotte et regardai au-dehors. La vallée boisée, parsemée de centaines de maisons, n’était plus qu’un amas de neige et de rochers. Ici et là, on apercevait quelques arbres tordus, mais pas une seule tache de couleur. Les habitations avaient tout simplement disparu. La rivière qui coulait au milieu de la vallée était totalement gelée.

– La température a dû baisser d’une trentaine de degrés, fit Ani.

– Que s’est-il passé ? demandai-je.

– Lorsque les Chinois nous ont trouvés, le pouvoir de leurs pensées et leurs attentes d’un climat glacial ont affaibli le champ que nous avions installé pour conserver une température modérée. En temps ordinaire, la force des champs d’énergie fournie par les habitants des temples aurait été suffisamment puissante pour tenir les Chinois à distance, mais ils savaient que le temps de la transition était venu.

– Quoi ? Ils ont fait exprès de les laisser passer ?

– C’était la seule issue. À partir du moment où nous vous avions laissés entrer, vous et les autres personnes qui nous ont rejoints, nous ne pouvions tenir les soldats à l’écart. Vous n’êtes pas assez forts pour empêcher les pensées négatives de pénétrer votre esprit. Et les Chinois vous ont suivis jusqu’ici.

– Vous voulez dire que tout cela est arrivé par ma faute ?

– Ne vous inquiétez pas. Cela fait partie de la dispersion.

Ces propos ne me consolaient absolument pas. Je revins vers le feu. Ani me suivit. Tashi avait préparé un ragoût de légumes séchés.

– Vous devez comprendre que les gens de Shambhala ne sont pas en danger, m’expliqua-t-elle. Nous avions tout prévu. Ceux qui vivaient ici sont en sécurité. De nombreuses personnes sont venues des temples pour les conduire jusqu’à un nouveau lieu sûr, à travers les fenêtres spatiales. Nos légendes nous avaient préparés à cet événement.

Elle pointa le doigt vers la vallée.

– Concentrez-vous sur ce que vous faites. Tashi et vous devez rejoindre les temples sans être capturés par les soldats chinois. Il faut que l’humanité sache ce que faisait Shambhala.

Elle se tut car elle venait d’entendre le bourdonnement lointain d’un hélicoptère. Puis le son s’atténua et finit par disparaître.

– Soyez beaucoup plus prudent, me recommanda-t-elle. Ne laissez pas des images négatives, surtout des pensées de haine ou de mépris, pénétrer votre esprit. Vous en connaissez le pouvoir.

Elle avait raison. Mais j’étais encore troublé par la façon dont tout cela fonctionnait. Elle me regarda intensément.

– Tôt ou tard, vous devrez vous occuper de votre mécanisme de colère.

J’allais lui poser une question lorsque j’aperçus, à travers l’ouverture de la grotte, plusieurs dizaines de gens qui descendaient la pente glacée à notre droite.

Ani se leva et regarda Tashi.

– Il n’y a pas une minute à perdre, déclara-t-elle. Je dois partir et aider ces gens à trouver une sortie. Ton père m’attend.

– Tu ne viendras pas avec nous ? s’exclama Tashi en se rapprochant d’elle, les larmes aux yeux.

Ani le regarda fixement, puis jeta un coup d’oeil vers le groupe qui l’attendait plus loin.

– C’est impossible, répondit-elle en le serrant très fort dans ses bras. Ma place est ici, il faut que j’aide à la transition. Mais ne t’inquiète pas. Je te retrouverai, où que tu sois.

Elle marcha vers l’entrée de la grotte et se retourna pour nous faire face.

– Tout se passera bien, m’assura-t-elle. Mais soyez prudent. Vous ne pourrez conserver votre énergie si vous vous laissez envahir par la colère. Vous ne devez avoir aucun ennemi.

Elle s’interrompit et me regarda, puis en souriant elle me dit quelque chose que j’avais souvent entendu au cours de ce voyage :

– Et souvenez-vous, vous êtes aidé.

Tashi lança un regard par-dessus son épaule et me sourit, alors que nous marchions à grand-peine dans la neige épaisse. Il faisait de plus en plus froid. Je luttais pour conserver mon énergie. Avant d’atteindre la chaîne de montagnes qui abritait les temples, nous devions descendre le versant sur lequel nous nous trouvions, traverser la vallée gelée, puis remonter de l’autre côté, pour ensuite escalader une autre montagne. Nous avions avancé sans trop de mal quand, tout à coup, nous arrivâmes au bord d’un ravin d’une vingtaine de mètres de profondeur.

Tashi se tourna vers moi et me regarda.

– Nous allons nous laisser glisser jusqu’en bas. Il n’y a pas d’autre chemin.

– C’est trop dangereux ! protestai-je, tandis que mon énergie diminuait brusquement. Il y a peut-être des rochers sous la neige. Nous allons nous rompre le cou.

– Ne vous inquiétez pas, me rassura Tashi en souriant nerveusement. C’est normal d’avoir peur. Visualisez une issue positive. En fait, votre peur appellera les dakini à la rescousse.

– Attendez, personne ne m’a jamais expliqué cela auparavant. Que voulez-vous dire ?

– N’avez-vous pas été aidé de façon mystérieuse, inexplicable ?

– Yin m’a affirmé que Shambhala m’aidait.

– Eh bien ?

– Je ne vois pas le rapport. Pourtant j’ai essayé de découvrir ce qui pousse les dakini à intervenir.

– Seuls ceux qui se trouvent dans les temples connaissent la réponse. Je sais uniquement que la peur amène toujours les dakini à s’approcher de nous, si nous conservons notre foi à un certain niveau. C’est la haine qui les fait fuir.

Tashi m’entraîna vers le bord du ravin et nous commençâmes à glisser dans la neige, irrésistiblement. Mon pied heurta une grosse pierre et je me retrouvai en train de dévaler la pente la tête en bas. Si mon crâne venait à heurter un rocher, je risquais d’être sérieusement blessé. En dépit de ma peur, je réussis à conserver une vision de moi en train d’atterrir en douceur au fond du précipice.

À cette seule pensée, un sentiment singulier me submergea. Une sensation de paix et de bien-être. Ma terreur s’atténua. Quelques instants plus tard, j’atteignis le fond du ravin et m’immobilisai. Tashi me donna une petite tape dans le dos. Je restai un moment étendu par terre, les yeux fermés, puis je les ouvris lentement, me rappelant d’autres situations dangereuses dans ma vie où une paix inexplicable m’avait envahi.

Tashi tentait de s’extraire de la neige et je lui souris.

– Que se passe-t-il ?

– Il y avait quelqu’un avec nous, lui répondis-je.

Il se leva, secoua la neige de ses vêtements et commença à marcher.

– Vous voyez ce qui se passe lorsqu’on reste positif ? Quelle que soit la force provisoire de votre colère, elle ne peut se mesurer à la puissance de ce mystère.

J’acquiesçai, espérant me souvenir de cette parole.

Il nous fallut près de deux heures pour longer toute la vallée. Nous remontâmes ensuite l’autre versant en direction des montagnes escarpées où se trouvaient les temples. La neige tombait avec plus de violence encore.

Soudain Tashi s’arrêta.

– Quelque chose a bougé, là-bas, dit-il. Je plissai les yeux pour voir.

– Qu’est-ce que c’est ?

– On dirait quelqu’un. Venez.

Nous continuâmes à grimper le versant de la montagne. Son sommet semblait se trouver à plus d’une soixantaine de mètres au-dessus de nous.

– Il doit y avoir un col quelque part, affirma Tashi. Nous ne pouvons pas passer par là.

Nous entendîmes alors des rochers et des blocs de neige qui s’éboulaient, un peu plus loin. Tashi et moi échangeâmes un bref coup d’oeil, puis nous contournâmes lentement une série de gros affleurements. Alors que nous passions à côté du dernier, nous vîmes un homme s’extirper de la neige. Il paraissait épuisé. Un bandage sanglant enveloppait l’un de ses genoux. Je ne pouvais en croire mes yeux. C’était Wil.

– Tout va bien, dis-je à Tashi. Je connais cet homme.

Je grimpai sur les rochers et me dressai de toute ma hauteur. Dès que Wil nous entendit, il plongea sur le côté, prêt, malgré sa jambe blessée, à dévaler en courant une ravine étroite qui partait dans l’autre sens.

– C’est moi ! criai-je.

Wil se releva, puis s’effondra de nouveau dans la neige. Il portait une épaisse parka blanche et des gants isolants.

– T’en as mis du temps ! s’exclama-t-il en souriant. Je t’attendais un peu plus tôt.

Je présentai mes amis l’un à l’autre. Tashi se précipita vers Wil pour examiner sa jambe. J’expliquai à Wil, aussi rapidement que je pus, tout ce qui m’était arrivé : ma rencontre avec Yin, la traque des Chinois, mon apprentissage des extensions, ma découverte du portail et finalement mon bref séjour à Shambhala.

– Je ne savais vraiment pas comment te retrouver. Tout a été détruit, ajoutai-je en désignant la vallée. C’est le travail des Chinois.

– Je sais, dit Wil. J’ai déjà eu affaire à eux.

À son tour, il nous raconta ses aventures. Tout comme moi, il avait étendu son champ de prière du mieux qu’il pouvait et avait été autorisé à entrer dans Shambhala. Il se trouvait dans une autre partie des cercles extérieurs, où une famille lui avait transmis les enseignements des légendes.

– Il est très difficile d’atteindre les temples, affirma Wil. Et avec les soldats chinois dans les parages, cela va être coton. Nous devons être sûrs de ne pas enclencher la moindre prière négative.

– Je ne suis pas très doué dans ce domaine, répondis-je.

Il me jeta un regard pénétrant, préoccupé.

– Mais c’est la raison pour laquelle tu as rencontré Yin. Il ne t’a pas expliqué ce qui peut arriver ?

– Je crois savoir comment éviter les images de peur en général. Mais ma rage contre les soldats chinois me pousse sans cesse à faire des erreurs.

Wil eut l’air encore plus inquiet et il allait ajouter quelque chose quand nous entendîmes des hélicoptères s’approcher, mais à bonne distance. Nous commençâmes à escalader la montagne, nous frayant un chemin entre des rochers et de hautes congères. Tout semblait très fragile et instable. Nous montâmes pendant une vingtaine de minutes, sans échanger un mot. La force du vent s’intensifiait. La neige nous fouettait le visage.

Wil s’arrêta et s’affaissa sur un genou.

– Écoute bien. Qu’est-ce que c’est ? me demanda-t-il.

– C’est de nouveau un hélicoptère, dis-je en essayant de dominer mon irritation.

Tandis que nous prêtions l’oreille, l’appareil traversa les nuages et commença à voler droit sur nous.

Boitillant légèrement, Wil continua à gravir la pente glacée, mais je m’arrêtai un instant car j’avais entendu quelque chose retentir bien plus fort que le bruit de l’hélicoptère. On aurait dit un train de marchandises.

– Attention ! cria Wil. C’est une avalanche !

Je tentai de m’enfuir mais il était trop tard. La masse de neige qui dévalait la pente me frappa de toutes ses forces au visage, m’entraînant avec elle. Je titubai et glissai, tantôt complètement recouvert par le poids de la monstrueuse avalanche, tantôt flottant à la surface de la masse en mouvement.

Après un moment qui me parut durer des siècles, je sentis que je m’arrêtais. Incapable de bouger, mon corps complètement tordu était encastré dans la neige. J’essayai de respirer, mais il n’y avait pas d’air. Je savais que j’allais mourir.

Pourtant quelqu’un m’attrapa par le bras droit et commença à m’extraire de cette masse. Je sentais que d’autres personnes creusaient autour de moi, et finalement ma tête se trouva libérée. Je cherchai ma respiration, chassant la neige de mes yeux, m’attendant à voir Wil.

Mais, au lieu de mon ami, j’aperçus une dizaine de soldats chinois qui m’entouraient. L’un d’entre eux tenait encore mon bras. Un peu plus loin, je vis le colonel Chang qui se dirigeait vers moi. Sans un mot, il fit signe à ses subordonnés de m’emmener auprès d’un hélicoptère qui tournoyait au-dessus de nous. Quelqu’un lança une échelle de corde. Des soldats grimpèrent rapidement à bord, puis lancèrent un harnais que l’on plaça autour de mon corps. Le colonel jeta un ordre et l’on me hissa à bord tandis que les derniers soldats entraient dans l’appareil. Quelques instants plus tard, nous partions.

Debout dans une tente isolante d’environ dix mètres sur dix, je regardais par la fenêtre qui était de la taille d’un hublot. Au-dehors, je comptai au moins sept grandes tentes et trois petites caravanes portatives facilement hélitreuillables. Une génératrice à essence vrombissait au coin du campement, et j’aperçus plusieurs hélicoptères stationnés sur un terrain à gauche. La neige ne tombait plus mais une couche d’une trentaine de centimètres recouvrait le sol.

Je plissai les yeux pour essayer de reconnaître le paysage à ma droite. D’après la configuration de la chaîne de montagnes qui se dressait à l’arrière-plan, je conclus que l’on m’avait ramené au centre de la vallée. Un vent nocturne mugissait, faisant claquer les bords extérieurs de la tente.

Quand j’étais arrivé au camp, on m’avait donné à manger, forcé à prendre une douche tiède et fourni des treillis chinois bien chauds ainsi que des sous-vêtements isolants.

Je me retournai pour observer le garde chinois armé assis à l’entrée de ma tente. Il avait suivi chacun de mes mouvements, et son regard fixe, glacial, m’avait fait frissonner. Las, je traversai la tente pour m’asseoir sur l’un des deux lits de camp placés dans un coin. J’essayai d’examiner ma situation mais je ne parvenais pas à réfléchir. J’étais engourdi, pétrifié ; la peur m’empêchait d’être vigilant. Pourquoi me sentais-je aussi impuissant ? Je n’avais jamais éprouvé une frayeur aussi intense.

J’essayai d’inspirer profondément et d’accroître mon énergie, mais je n’arrivai même pas à entamer le processus. Les faibles ampoules suspendues au plafond de la tente diffusaient une lumière terne et tremblotante, créant des ombres menaçantes. Je ne pouvais trouver aucun élément de beauté autour de moi.

Lorsque la portière de la tente s’ouvrit, le soldat se mit immédiatement au garde-à-vous. Le colonel Chang entra et ôta son épaisse parka, saluant mon gardien d’un signe de tête, avant de me regarder fixement. Je détournai les yeux.

– Il faut que nous parlions, commença-t-il en attrapant une chaise pliante et en s’asseyant à un mètre de moi. J’ai besoin que vous répondiez à mes questions. Immédiatement. (Il m’observa longuement avec froideur.) Pourquoi êtes-vous ici ?

Je décidai de lui répondre aussi sincèrement que possible.

– Pour étudier les légendes tibétaines. Je vous l’ai déjà dit.

– Vous essayez de trouver Shambhala. Je gardai le silence.

– Est-ce ici ? s’enquit-il. Dans cette vallée ?

La peur me retournait l’estomac. Que se passerait-il si je refusais de répondre ?

– Ne le savez-vous pas ? demandai-je. Il eut un léger sourire.

– J’ai l’impression que vous et votre secte clandestine pensez qu’il s’agit de Shambhala. (Il sembla soudain intrigué, comme s’il se souvenait de quelque chose d’autre.) Nous avons aperçu quelques personnes dans le coin. Mais, grâce à la tempête de neige, elles ont apparemment réussi à nous échapper. Où sont-elles ? Quelle direction ont-elles prise ?

– Je l’ignore, dis-je. Je ne sais même pas où nous sommes.

Il se rapprocha de moi.

– Nous avons également trouvé des vestiges de plantes, qui étaient encore vivantes tout récemment. Comment est-ce possible ? Comment ont-elles réussi à pousser ici ?

Je me contentai de le regarder fixement. Il me répondit par un rictus glacial.

– Que savez-vous réellement des légendes de Shambhala ?

– Peu de chose, balbutiai-je.

– Moi, je dispose de beaucoup d’informations. Incroyable, non ? Ayant pu lire tous les anciens manuscrits, je dois avouer qu’ils sont très intéressants, amusants même, sur le plan mythologique. Imaginez une communauté idéale constituée d’êtres humains très savants, mentalement beaucoup plus avancés que les membres de n’importe quelle autre civilisation sur cette planète. N’est-ce pas extraordinaire ?

« Je sais également que les habitants de Shambhala posséderaient un pouvoir secret capable de faire le bien, pouvoir qui influe sur le reste de l’humanité et la pousse dans la bonne voie. Fascinant, non ? On pourrait être sensible au charme de cette vieille tradition… si elle n’était pas aussi trompeuse et nocive pour le peuple tibétain.

« Si ces légendes avaient le moindre fondement, ne croyez-vous pas que nous l’aurions déjà découvert ? Dieu, l’âme, tout ça, ce ne sont que des rêves enfantins. Prenez, par exemple, la mythologie tibétaine concernant les dakini, l’idée qu’il existe des êtres angéliques qui peuvent interagir avec nous, nous aider.

– En quoi croyez-vous ? lui demandai-je, essayant de noyer le poisson.

– Aux pouvoirs du cerveau, fit-il en désignant sa tête. C’est pourquoi vous devriez me parler, nous aider. Nous sommes très intéressés par l’idée d’un pouvoir télépathique, ainsi que la portée des ondes cérébrales, leur effet à longue distance sur les appareils électroniques et les humains. Mais ne confondez pas cela avec le spiritualisme. Les pouvoirs du cerveau sont un phénomène naturel que l’on étudie scientifiquement, conclut-il en faisant un geste nerveux de la main.

À ce moment-là, la peur me souleva l’estomac. Je savais que cet homme sans scrupules était extrêmement dangereux.

Il me regardait, mais mon attention fut distraite par quelque chose sur le mur de la tente derrière lui, du côté opposé à la porte où se tenait le garde. Une portion de la toile était soudain devenue plus lumineuse. L’ampoule au-dessus de moi se mit à clignoter légèrement. Négligeant mon intuition, je supposai que le courant circulait mal.

De plus en plus furieux, le colonel se leva et fit quelques pas dans ma direction.

– Vous pensez que cela m’amuse de me balader dans ce trou perdu ? Je n’arrive pas à comprendre comment l’on peut survivre dans un désert pareil. Mais nous ne partirons pas. Nous allons agrandir ce camp de façon à accueillir suffisamment de soldats pour inspecter cette région à la loupe. Tous ceux qui nous tomberont sous la main seront traités sans pitié. (Il esquissa un demi-sourire.) Par contre, nos amis seront récompensés. Me suis-je bien fait comprendre ?

Une nouvelle vague de peur me parcourut, mais il s’agissait d’un sentiment différent, mêlé maintenant d’un certain mépris. Je commençais à haïr cet homme à la monstrueuse méchanceté.

Je jetai un coup d’oeil derrière lui, vers la zone qui m’avait semblé plus éclairée, mais elle était maintenant terne et plongée dans l’ombre. La clarté avait disparu. Je me sentais très seul.

– Pourquoi faites-vous tout cela ? demandai-je. Les Tibétains ont le droit d’avoir leurs propres croyances religieuses. Vous essayez de détruire leur culture. Comment pouvez-vous agir ainsi ?

J’avais l’impression que ma colère me rendait plus fort, mais mon hostilité ne fit que l’aiguillonner.

– Oh, oh ! Monsieur se permet maintenant d’avoir des opinions, remarqua-t-il avec un sourire narquois. Dommage qu’elles soient aussi naïves. Notre politique vous indigne. Mais votre gouvernement, lui aussi, cherche à développer les moyens de vous contrôler. En implantant des puces électroniques dans le corps de vos soldats ou de certains fauteurs de troubles, pour surveiller ceux-ci à leur insu.

« Et ce n’est pas tout. (Il hurlait presque.) Nous savons que lorsque les êtres humains pensent, ils émettent un type spécifique d’ondes cérébrales qui rayonnent autour d’eux. Tous les États travaillent sur des machines capables d’identifier ces ondes cérébrales, surtout lorsqu’elles expriment la colère ou des sentiments hostiles au gouvernement.

Ses propos me glacèrent d’effroi car ils me rappelaient ce que m’avait dit Ani à propos des usages dangereux de l’amplification des ondes cérébrales. De telles manipulations avaient provoqué la ruine de certaines civilisations antiques, m’avait-elle prévenu.

– Savez-vous pourquoi vos gouvernements prétendument démocratiques subventionnent ce genre de recherches ? continua-t-il. Parce qu’ils craignent leurs peuples beaucoup plus que nous ne craignons le nôtre. En effet, nos concitoyens savent que le rôle de l’État est de gouverner et que l’exercice de certaines libertés doit être limité. En Occident, vous croyez que chaque individu peut être son propre maître. Eh bien, si c’était vrai jadis, aujourd’hui, dans un monde hautement technicisé où une arme tenant dans une simple valise peut détruire une ville entière, une telle philosophie est inapplicable. L’humanité ne survivra pas à ce genre de liberté. Les valeurs, la marche de la société doivent être contrôlées par l’État et orientées pour le bien de tous. C’est pourquoi la légende de Shambhala est si dangereuse. Parce qu’elle repose sur une prétendue autonomie de l’être humain.

Tandis qu’il parlait, je crus entendre la porte s’ouvrir derrière moi, mais je ne me retournai pas. J’étais totalement concentré sur l’attitude de cet homme. Il défendait le pire modèle de la tyrannie moderne. Plus il parlait, plus ma haine pour lui s’exacerbait.

– Ce que vous ne voyez pas, dis-je, c’est que les êtres humains peuvent trouver en eux-mêmes les motivations pour faire le bien dans ce monde.

Il eut un rire cynique.

– Vous ne croyez pas à de telles fadaises, tout de même ? Citez-moi une seule action, dans toute l’histoire de l’humanité, qui n’ait pas été dictée par l’égoïsme et l’intérêt personnel.

– Si vous aviez une vie spirituelle, vous verriez le bien chez les autres, protestai-je avec colère.

– Non, répondit-il brusquement, criant presque. La spiritualité est nocive. Tant qu’il existera des religions, la division régnera parmi les peuples. Ne comprenez-vous pas ? Chaque groupe religieux constitue une sorte de rocher inamovible qui barre la route du progrès. Chaque Église est en guerre contre toutes les autres. Les chrétiens dépensent tout leur temps et leur argent pour essayer de convertir le reste du monde à leur doctrine, en portant toujours des jugements catégoriques. Les juifs demeurent isolés dans leur rêve du Peuple élu. Les musulmans prêchent la guerre sainte contre les autres et, pour eux-mêmes, ils prônent la camaraderie et le pouvoir collectif. Et nous, en Orient, nous sommes les pires. Nous méprisons le monde réel et le délaissons pour une vie intérieure imaginaire, absolument chimérique. À cause de tout ce chaos métaphysique, l’on ne peut développer le progrès, alléger le fardeau des pauvres, dispenser une bonne éducation à chaque enfant tibétain.

« Mais ne vous inquiétez pas, continua-t-il. Nous allons résoudre définitivement ce problème. Et vous nous y avez aidés. Depuis le jour où Wilson James est venu vous rendre visite aux États-Unis, nous avons surveillé vos mouvements et ceux du groupe de Hollandais. Je savais que vous alliez venir et que vous participeriez à toute cette histoire.

Mon visage dut exprimer la surprise car il poursuivit:

– Oh oui ! Nous savons tout de vous. Nous opérons beaucoup plus librement dans votre pays que vous ne l’imaginez. Votre Agence nationale de sécurité peut surveiller l’Internet. Vous nous en croyez incapables ? Vous et votre secte ne m’échapperez jamais. Comment pensez-vous que nous sommes arrivés à vous suivre par un temps pareil ? Grâce au pouvoir de mon esprit, de mon intelligence. Je devinais où vous alliez. Même lorsque nous nous sommes perdus dans ce désert, je le savais. Je sentais votre présence. D’abord j’ai réussi à suivre votre ami Yin. Puis cela a été votre tour.

« Et ce n’est pas tout. Je n’ai même plus besoin d’utiliser mes facultés pour vous localiser. Je possède maintenant le scanner de vos ondes cérébrales. (Il indiqua la porte d’un signe de tête.) Dans quelques minutes, nos techniciens auront fini de monter notre nouvel équipement de surveillance. Alors nous serons en mesure de repérer toutes les personnes que nous avons scannées.

Au départ, je ne pus comprendre son allusion, mais par la suite je me souvins de mon expérience dans la maison chinoise, à Ali, après avoir été gazé. Les soldats avaient posé un appareil sur mon corps. Une nouvelle vague de peur me parcourut, mais elle se transforma aussitôt en fureur.

– Vous êtes complètement fou ! m’écriai-je.

– Oui, pour vous je suis fou. Mais je représente l’avenir. (Il me dominait de toute sa hauteur. Son visage rouge de colère semblait sur le point d’exploser. ) Espèce de crétin naïf, vous allez me dire tout ce que vous savez ! Vous entendez ! Absolument tout !

Je savais qu’il ne m’aurait pas fait toutes ces confidences s’il avait eu l’intention de me libérer un jour, mais sur le moment cela m’était complètement égal. Je m’adressais à un monstre, et une formidable rage se déchaînait en moi. J’allais le vouer à la damnation éternelle lorsqu’une voix venue de l’autre côté de la tente m’interpella.

– Ne parlez pas ainsi ! Cela vous affaiblit.

Le colonel se retourna pour voir qui était intervenu. Je suivis son regard. Auprès de la porte se tenait un autre garde et, à ses côtés, effondré sur une petite table, j’aperçus Yin. Le soldat le poussa par terre.

Je me levai de ma chaise et me précipitai vers Yin. Le colonel échangea quelques mots en chinois avec les gardes, puis sortit en fulminant. Le visage de Yin était couvert de bleus et de balafres.

– Yin, comment ça va ? lui demandai-je en l’aidant à s’installer sur un des lits de camp.

– Pas trop mal, me répondit-il en m’attirant vers lui pour que je m’assoie à ses côtés. Ils sont venus nous arrêter dès que vous êtes partis. (Ses yeux étaient pleins de vivacité.) Racontez-moi ce qui s’est passé. Avez-vous réussi à atteindre Shambhala ?

J’attirai son attention en mettant un doigt sur ma bouche.

– Ils nous ont probablement mis ensemble pour écouter ce que nous allions nous dire, murmurai-je. Je suis prêt à parier qu’ils ont installé des micros. Nous ne devrions pas parler.

– C’est un risque à courir, affirma Yin. Venez près du radiateur, il fait un boucan infernal. Dites-moi ce qui vous est arrivé.

Pendant la demi-heure suivante, je lui racontai tout ce que j’avais découvert à Shambhala, puis, dans un souffle, je mentionnai les temples.

Ses yeux s’écarquillèrent.

– Alors vous ne connaissez pas la totalité de la Quatrième Extension ?

– Il faut aller dans les temples, chuchotai-je. Je lui parlai de Tashi, de Wil et d’Ani, qui m’avait encouragé à découvrir ce que faisaient les officiants qui vivaient dans les temples.

– Et qu’a-t-elle dit d’autre ? me demanda Yin.

– Que nous ne devons avoir aucun ennemi, répondis-je.

Yin grimaça de douleur quelques instants puis remarqua :

– Mais c’est exactement ce qui s’est passé avec ce colonel ! Vous utilisiez votre colère et votre mépris pour vous sentir fort. C’est le genre d’erreurs que je commets tout le temps. Vous avez de la chance qu’il ne vous ait pas abattu sur-le-champ.

Je m’effondrai, comprenant une fois de plus que je ne contrôlais pas mes émotions.

– Souvenez-vous quand votre attente négative a fait fuir le couple hollandais vers la camionnette. Vous avez raté une synchronicité importante. À ce moment-là, vous éprouviez une attente de peur, vous vous demandiez s’ils allaient vous nuire. Ils ont perçu votre attente et ont probablement commencé à sentir que, s’ils s’arrêtaient, ils allaient commettre une erreur, aussi sont-ils partis.

– Oui, je m’en souviens.

– Chaque hypothèse ou attente négative que nous élaborons à propos d’un autre être humain est une sorte de prière qui émane de nous ; elle contribue à créer cette réalité chez la personne en question. Rappelez-vous : nos esprits créent des liens, nos pensées et nos attentes rayonnent autour de nous et incitent d’autres personnes à penser de la même façon que nous. C’est ce que vous avez fait avec le colonel. Vous vous êtes attendu à ce qu’il soit malfaisant.

– Mais j’étais seulement en train de le voir tel qu’il est.

– Vraiment ? Quelle partie de lui ? Son ego ou son Moi supérieur, son âme ?

Yin avait raison. Je pensais avoir appris tout cela avec la dixième révélation, mais apparemment je ne le mettais pas en pratique.

– Quand il m’a laissé partir, dis-je, et que j’essayais de fuir, il a réussi à me suivre. Il a prétendu qu’il avait recours à son intelligence et à son intuition.

– Que pensiez-vous à son sujet ? me demanda Yin. Vous attendiez-vous à ce qu’il vous suive ?

– Je suppose que oui.

– Vous ne vous en souvenez pas ? C’est ce qui s’est passé avec moi, auparavant. Et maintenant vous répétez la même erreur. Cette attente transmettait à l’esprit de Chang l’information sur l’endroit où vous vous trouviez. C’était une pensée de votre ego, mais elle arrivait jusqu’à lui parce que vous vous attendiez à ce qu’il vous trouve, vous priiez pour que cela se réalise.

« Ne voyez-vous pas comment cela fonctionne ? Nous en avons pourtant parlé très souvent. Notre champ de prière travaille constamment dans le monde ; il diffuse nos attentes et celles-ci peuvent avoir un effet immédiat sur une autre personne. Heureusement, comme je vous l’ai dit auparavant, une prière négative de ce type n’est pas aussi puissante qu’une prière positive, parce que vous vous coupez immédiatement des énergies de votre Moi supérieur, elle a néanmoins certaines conséquences. C’est le processus caché derrière votre Règle d’or.

Je le regardai un moment sans comprendre. Je me rappelai finalement ce à quoi il faisait allusion : l’injonction de la Bible de faire aux autres ce que vous aimeriez qu’ils vous fassent. Je ne voyais pas exactement la relation et lui demandai de m’expliquer.

– Nous respectons cette règle, poursuivit Yin, parce qu’elle semble créer une société plus juste, n’est-ce pas ? Elle représente une sorte de commandement moral. Mais il existe en fait une raison spirituelle, énergétique, karmique, qui va bien au-delà de cette idée. Il est important de respecter cette règle parce qu’elle vous affecte personnellement.

Il marqua une pause pour souligner son propos, puis ajouta :

– On pourrait compléter cette règle en ces termes : Faites aux autres ce que vous aimeriez qu’ils vous fassent, parce que la façon dont vous les traitez ou dont vous pensez à eux reflète exactement la façon dont ils vous traiteront. La prière qu’envoie votre sentiment ou votre action tend à provoquer chez eux, exactement ce à quoi vous vous attendez.

J’acquiesçai. L’idée commençait à prendre forme dans mon esprit.

– Dans le cas du colonel, quand vous présumez qu’il est habité par le mal, votre énergie de prière se répand et pénètre son énergie, renforçant ainsi ses tendances. Et il agit donc de la façon dont vous anticipez qu’il agira, avec colère et cruauté. Parce qu’il n’est pas branché sur une énergie divine intérieure, l’énergie de son ego est faible et malléable. Il adopte le rôle que vous attendez de lui. Réfléchissez à la façon dont les choses se passent généralement dans la civilisation humaine. Ce phénomène se produit partout. Souvenez-vous que chez nous, les êtres humains, les attitudes et les humeurs se communiquent. Tout cela est très contagieux. Quand nous observons les autres et que nous émettons des jugements à leur propos, en nous disant qu’ils sont gros, maigres, laids, mal habillés ou peu performants, nous envoyons en fait notre énergie négative vers ces individus si bien que, souvent, ils commencent à avoir peu d’estime pour eux-mêmes. Nous enclenchons l’énergie du mal – je ne vois pas de meilleur terme. La contagion de la prière négative se met à opérer.

– Et que sommes-nous censés faire ? protestai-je. Ne faut-il pas voir les choses telles qu’elles sont ?

– Bien sûr, mais, immédiatement après, nous devons déplacer nos attentes de ce qui est à ce qui pourrait être. En ce qui concerne le colonel, vous auriez dû savoir que, même s’il faisait du mal aux autres, s’il s’était détaché de toute préoccupation spirituelle, en une seconde son Moi supérieur avait néanmoins la possibilité de voir la lumière. C’est l’attente que vous voulez affirmer, parce que dans ce cas vous étendez vraiment votre champ de prière pour qu’il conduise l’énergie et la conscience de Chang dans cette direction. Vous devez toujours revenir à cette attitude mentale, quel que soit le sujet en question.

Il s’arrêta de nouveau de façon théâtrale, en souriant, ce que je trouvai étrange, vu notre situation et son visage couvert de bleus et de balafres.

– Ils vous ont battu ? demandai-je.

– Ils ne m’ont pas fait plus de mal que je ne leur en ai souhaité, dit-il, soulignant une fois de plus ce qu’il voulait m’expliquer.

« Comprenez-vous l’importance de tout cela ? Vous ne réussirez pas à approfondir les extensions si vous ne le comprenez pas. La colère nous tentera toujours. Elle nous donne l’illusion de nous doper. Nos ego croient ainsi qu’ils se renforcent. Mais vous devez être plus malin que cela. Vous ne pourrez atteindre les niveaux les plus puissants de l’énergie créatrice tant que vous ne saurez pas éviter les prières négatives, sous quelque forme que ce soit. Il y a déjà suffisamment de mal dans le monde sans en ajouter inconsciemment. Telle est la grande vérité qui fonde le code tibétain de la compassion.

Je détournai les yeux, sachant que tout ce que disait Yin était vrai. J’avais de nouveau glissé dans le mécanisme de la colère. Pourquoi répétais-je toujours la même erreur ?

Yin intercepta mon regard.

– Et maintenant je vais vous révéler la clé de cette conception. Si vous voulez corriger l’un des mécanismes qui vous handicapent, dans notre cas, la colère et la condamnation, ne formulez jamais une prière négative sur vos propres possibilités. Est-ce clair ? Si nous émettons des commentaires auto-dépréciatifs du type : « Je n’arrive pas à surmonter ce problème » ou : « Je serai toujours comme ça », alors nous prions en fait pour rester comme nous sommes. Nous devons visualiser que nous trouverons une énergie supérieure et changerons nos schémas de comportement. Il faut nous stimuler nous-mêmes avec notre énergie de prière.

Il se laissa aller en arrière sur le lit de camp.

– Telle est la leçon que j’ai moi-même dû apprendre. Je n’arrivais pas à comprendre la compassion du Lama Rigden pour les communistes chinois. Ils détruisaient notre pays et j’aurais voulu qu’ils soient vaincus. Je ne m’étais jamais trouvé suffisamment près des soldats pour prendre le temps de regarder dans leurs yeux. Quand j’en ai eu l’occasion, j’ai saisi à quel point ils étaient eux-mêmes prisonniers d’un système tyrannique.

« Mais une fois que j’ai vu au-delà de leur ego, que j’ai pu observer leurs relations, j’ai finalement appris à ne pas renforcer l’énergie du mal avec mes hypothèses négatives. J’ai réussi à formuler une vision spirituelle pour eux et pour moi-même. Et peut-être parce que j’ai compris cela, je suis en mesure de visualiser le fait que, vous aussi, vous apprendrez cette leçon.

Je me réveillai à l’aube. Des tonneaux ou de grandes boîtes métalliques s’entrechoquaient. Je me levai, m’habillai et jetai un coup d’oeil vers l’entrée. Mes gardiens avaient été remplacés par deux autres soldats. Ils me lancèrent un regard ensommeillé. Je me dirigeai vers la fenêtre : le ciel était sombre et chargé, le vent mugissait. Je décelai du mouvement dans une des tentes : une porte s’ouvrit. Le colonel venait vers notre abri.

Je me rapprochai du lit de Yin. Mon compagnon se retourna, s’efforçant de se réveiller. Son visage était enflé.

– Chang arrive, lui annonçai-je.

– Je vous aiderai autant que je le pourrai, dit-il. Mais vous allez devoir établir un champ de prière différent pour lui. C’est votre seule chance.

La portière s’ouvrit tandis que les soldats se mettaient au garde-à-vous. Le colonel entra et leur intima l’ordre de se poster dehors. Il jeta un coup d’oeil à Yin avant de marcher sur moi.

J’aspirai longuement en m’efforçant d’élargir mon champ autant que je le pouvais. Je visualisai que l’énergie s’écoulait hors de moi et me concentrai pour ne plus considérer Chang comme un tortionnaire mais comme une âme effrayée.

– Je veux savoir où se trouvent ces temples, dit-il d’une voix basse mais lourde de menaces, tout en enlevant son manteau.

– Vous ne pourrez les voir que si le niveau de votre énergie est suffisamment élevé, répondis-je, exprimant la première idée qui me vint à l’esprit.

Il sembla décontenancé.

– De quoi parlez-vous ?

– Vous m’avez dit que vous aviez foi dans les pouvoirs du cerveau. Et si l’un de ces pouvoirs était d’élever votre niveau d’énergie ?

– Quelle énergie ?

– Selon vous, les ondes cérébrales existent et une machine serait capable de les diriger. Et si l’on pouvait les aiguiller, de l’intérieur, par la seule force de notre intention, et les rendre plus puissantes en élevant notre niveau d’énergie ?

– Comment ? La science n’a jamais constaté de tels phénomènes.

Je ne parvenais pas à le croire. Son esprit s’ouvrait. Je me concentrai sur l’expression de son visage qui semblait réfléchir honnêtement à ce que je lui expliquais.

– Mais c’est parfaitement possible, poursuivis-je. Les ondes cérébrales, ou peut-être d’autres ondes qui ont encore plus de pouvoir, peuvent être stimulées au point d’influencer ce qui se passe autour de nous.

Il sursauta.

– Vous savez utiliser les ondes cérébrales de façon à provoquer certains événements ?

Tandis qu’il parlait, la cloison de la tente derrière lui commença à luire.

– Oui, dis-je. Mais seulement les événements qui acheminent notre vie dans la direction qu’elle est censée suivre. Sinon l’énergie finit par s’effondrer.

– La direction qu’elle est censée suivre ? répéta-t-il en me lançant un bref regard.

Le côté de la tente derrière lui s’illuminait de plus en plus et je ne pouvais m’empêcher de l’observer de temps en temps. Il se retourna et ses yeux se fixèrent au même endroit.

– Que regardez-vous donc ? me demanda-t-il. Mais expliquez-moi plutôt ce que signifie cette expression : « la direction que notre vie est censée suivre » ? Je me considère libre. Je peux diriger ma vie comme je le veux.

– Oui, bien sûr, vous avez raison. Mais il y a une direction qui est plus adéquate, plus satisfaisante, plus inspirée, non ?

J’étais stupéfait de voir la zone derrière lui continuer à s’éclairer, mais je n’osais pas garder les yeux fixés sur ce point.

– Je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire, avoua-t-il.

Il paraissait pourtant troublé, mais je me focalisai sur la partie de sa physionomie qui m’écoutait encore.

– Nous sommes libres, continuai-je. Mais nous appartenons aussi à un projet spirituel plus vaste, enraciné en nous-mêmes, et auquel nous pouvons nous connecter. Notre véritable moi est beaucoup plus vaste que nous ne le croyons.

Il se contenta de me regarder fixement. Quelque part, au tréfonds de sa conscience, il devait me comprendre.

Soudain, nous fûmes interrompus par les gardes qui faisaient claquer la portière de la tente. Je me rendis compte, à ce moment-là, que le vent s’était transformé en une véritable tornade qui balayait et renversait toutes sortes d’objets dans le campement.

Un soldat ouvrit et cria quelque chose en chinois. Le colonel se précipita vers lui. Nous vîmes des tentes s’envoler dans les airs. Chang se tourna vers nous et nous regarda, mais, à cet instant, une terrible rafale arracha tout le pan gauche de la tente. La paroi de toile s’affaissa sur le colonel et les gardes, les renversant par terre, à moitié assommés.

Le vent et la neige s’engouffrèrent dans la déchirure qui allait s’élargissant. Yin et moi fûmes frappés de plein fouet.

– Yin, criai-je, les dakini !

Il essayait de tenir debout.

– C’est votre chance, dit-il. Fuyez !

– Allez, venez, l’encourageai-je en lui saisissant le bras, partons ensemble.

– C’est impossible, me répondit-il en me repoussant, je vous ralentirais trop.

– Nous pouvons y arriver, je vous en prie.

– J’ai fait ce que j’étais censé faire ici. Maintenant à vous de continuer. Nous ignorons toujours les autres éléments de la Quatrième Extension.

J’acquiesçai et lui donnai une rapide accolade, puis j’attrapai l’épais manteau du colonel et m’élançai hors de la tente pour affronter la tempête.

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