Un 3ème œil sur la réalité

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 2

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 2

« Cet  épineux  fardeau  qu’on  nomme  vérité. »

Agrippa  d’Aubigné

 

 

14  mars  1989, dix-huit  heures, Newton (Boston) Massachusetts, USA

 

Mary  Holbrook, une  plantureuse  fille  rousse  de  seize  printemps, en  survêtement  molletonné, serviette  éponge au  cou  et  bonnet  de  laine, faisait  son  jogging. Même  à  une  semaine du  printemps, la  température, en  fin  de  journée, descendait  au  voisinage  de  zéro. Mary, avec  ses  cinq  ou  six  kilos  à  perdre, eût  bien  aimé  pouvoir  courir  ainsi  chaque  soir, par  les  chemins  et  les  sentiers  de  Hammond Pond Park  et  le  long  de  l’étang.

Un  souhait difficilement  réalisable : ses  cours, ses  leçons (dont  les  professeurs  du  Boston College  n’étaient  pas  avares !) ne  le  lui  auraient  pas  permis. Elle  habitait  Newton, l’une  des  nombreuses  villes  satellites  à  l’ouest  de  Boston, séparée  de  Brooklyn (autre  ville  satellite) par  la  grande  Boylston Street ; en  fait, une  véritable  autoroute  conduisant, plus  à  l’ouest, à  la  circumferential  highway. Cette  rocade  effectue  le  tour  complet  de  la  mégapole  bostonienne, capitale  tentaculaire  du  Commonwealth  du  Massachusetts  mais, en  plus, capitale  des  six  Etats  du  nord  et  que  les  Américains  appellent  la  Nouvelle-Angleterre.

En  bordure  du  Hammond Pond Park, près  de  l’étang, Mary  Holbrook  fit  une  petite  halte  pour  récupérer, rejetant  à  chaque  expiration  un  peu  de  vapeur. Devant  elle, au-delà  de  la  Boylston Street, elle  apercevait (sur  le  territoire  de  Brooklyn) le  cimetière  Holyhood  et, plus  à  l’est, les  bâtiments  de  Pine Manor Junior College  à  l’architecture  un  peu  sévère  mais  cossue. Les  professeurs  de  cet  établissement, eux, ne  distribuaient  pas  les  leçons  avec  la  même  largesse  que  leurs  collègues  du  Boston College ! Elle  avait  pu  en  juger  en  discutant  de  ce  grave  problème  avec  des  élèves.

Ses  cogitations  tournèrent  court : à  une  quinzaine  de  mètres, au  débouché  d’un  sentier  du  parc, arrivait  Sandy  Rowland, une  fille  de  son  âge  qu’elle  connaissait  fort  bien. Quel  soulagement  de  la  retrouver  ainsi, en  bonne  santé, après  une  disparition  mystérieuse  de  quarante-huit  heures ! Dans  son  journal  intime, Mary, la  veille, avait  écrit  ces  mots  angoissés : Sandy, mon  amie  de  toujours, n’a  pas  assisté  aux  cours, aujourd’hui. Ce  soir, elle n’est  pas  chez  elle (ses  parents  absents  jusqu’à  la  mi-juin). Mon  Dieu, faites  qu’il  ne  lui  soit  rien  arrivé !

– Sandy !… Eh ! Sandy !

L’interpellée  tourna  la  tête, avec  une  lenteur  excessive. Ses yeux, d’ordinaires  rieurs, pétillant  d’intelligence, étaient  ternes, inexpressifs  et  son  beau  visage  présentait  une  pâleur  anormale. L’adolescente, en  collants  de  laine  blancs, portait  une  robe  de  velours  châtaigne  et  une  élégante  veste  ouatinée  mastic. Autour  de  son  cou, un  collier  d’or, avec  un  pendentif  rectangulaire  également  en  or  où  de  petits  rubis  dessinaient  un  cœur. Ses  longs  cheveux  blonds  pendaient  sur  ses  joues, emmêlés. Cet  air  absent, cet  aspect  négligé, surprirent  fortement  Mary  qui  courut  vers  son  amie :

– Tu  es  saine et  sauve ! Mais  enfin, qu’est-ce  qui  t’est  arrivé ?

La  jeune  fille  la  regarda, donna  l’impression  de  faire  un  effort  de  mémoire  et  prononça  d’une  voix  monocorde :

– Je  m’appelle  Sandy  Rowland, j’habite  Newton, 8  Dunster Street. Je  m’appelle  Sandy  Row…

Mary, médusée, lui  prit  le  bras, la  secoua  sans  brutalité :

– Hé ! Tu… On  dirait  que  tu  dors  debout, comme  une  somnambule… Où  étais-tu  passée  depuis  deux  jours ? Le  prof  a  téléphoné  chez  toi : personne, puisque  tes  parents  sont  à  l’étranger. Tu… Tu  es  malade ? Sandy ? Réponds-moi !

Une  vague  lueur  de  lucidité  s’alluma  enfin  dans  le  regard  éteint  de  l’adolescente  qui  parut  reconnaître  son  amie. Elle  ébaucha  un  pâle  sourire  puis, lentement, regarda  autour  d’elle, levant  les  yeux  vers  la  cime  des  arbres, avant  de  revenir  à  sa  camarade  de  classe, pour  articuler :

– C’est  le  parc  de  l’étang ?…

– Ben, oui, c’est  pas  la  forêt  de  l’Amazone ! Mais  qu’est-ce  que  tu  as ? Tu  es  toute  drôle… Viens, on  va  chez  moi, tu  me  raconteras  ce…

– Non, répondit-elle  doucement, l’air  grave  cette  fois. L’étang  n’est  pas  loin, sans  doute. Il  faut  que  j’aille  me… laver.

Mary  haussa  comiquement  les  sourcils :

– Te  laver… dans  l’étang ? Avec  ce  froid ? Allez, viens, je  te  raccompagne.

Soucieuse, la  jeune  fille  se  demanda  si  sa  copine  ne  s’était  pas  droguée. D’autorité, elle  la  prit  par  le  bras  et  l’entraîna. Dix  minutes  plus  tard, au  bas  de  Chesnut Hill, elles  atteignaient  Dunster Street  bordée  de  maisons  individuelles, entourées  de  green  jaunis  par  l’hiver  avec  chacune, à  droite  ou  à  gauche, un  drive, la  courte  piste  d’accès  au  garage.

– Tu  as  tes  clés ?

Sandy  mit  un  moment  à  réaliser  puis  elle  fouilla  sa  poche, y  trouva  un  petit  trousseau, se  trompa  de  clé, ne  parvenant  pas  à  ouvrir. Ce  que  voyant, Mary  lui  prit  des  mains  le  trousseau, ouvrit  sans  difficulté  et  fit  entrer  sa  camarade  décidément  bien  bizarre  avant  de  refermer  la  porte.

– Euh… Mary, quel  jour  nous  sommes ?

– Mardi  14… Tu  ne  le  savais  pas ?

Sandy  secoua  la  tête  puis  sembla  graduellement  réaliser  et  commença  à  s’inquiéter :

– Je… Cela  fait  deux  jours  que  je  suis… absente ?

– Oui  et  toute  la  classe  se  demandait  où  tu  étais  passée. Finalement, nous  avons  cru  que, sans  rien  dire  à  personne, tu  avais  rejoint  tes  parents  en  Nouvelle-Zélande. Ils  sont  toujours  là-bas, en  mission  pour  l’UNESCO ?

– Oui, jusqu’en  juin… Bon, je… Je  vais  me  doucher… Mais  j’ai  très  soif.

A  la  cuisine, elles  prirent  deux  boîtes  de  Light Coke  dans  le  réfrigérateur. Sandy  en  but  une  d’un  trait  et  en  décapsula  une  seconde  tandis  que  sa  camarade  se  désaltérait  à  petites  gorgées, de  plus  en  plus  étonnée  du  comportement  de  son  amie.

– Je  vais  me  laver…

Elle  avait  répété  cette  phrase (pour  la  troisième  ou  quatrième  fois) avec  une  expression  de  dégoût.

– Ta  robe  a  sans  doute  besoin  d’être  repassée  et  tes  cheveux  mériteraient  un  coup  de  peigne, mais  tu  n’es  pas  d’une  saleté  repoussante ! On  va  s’asseoir  d’abord, dans  le  living  et  tu  me  raconteras…

Sandy  eut  un  bref  mouvement  d’impatience, puis :

– Non, accompagne-moi  dans  la  salle  de  bains  et  nous  bavarderons  pendant  que  je  me…

Très  curieusement, la  blonde  étudiante  eut  une  nouvelle  grimace  d’écœurement  et, cette  fois, ce  fut  d’un  pas  plus  ferme  qu’elle  marcha  vers  l’extrémité  du  hall  et  la  salle  de  bains. Mary  la suivit. Au  collège, après  les  séances  de  sport, les  filles  se  douchaient  en  commun, sans  complexes, avant  d’envahir  les  vestiaires  pour  se  rhabiller, en  plaisantant  parfois  de  manière  assez  grivoise ! Pour  autant  que  la prof  de  gym  ne  soit  pas  dans  les  parages !

Mary  Holbrook  s’assit  sur  un  tabouret  de  bain  couvert  de  tissu  éponge  rose  tandis  que  son  amie  ôtait  sa  robe, la  suspendait  à  une  patère  derrière  la  porte, cambrant  sa  taille  fine, son  corps  svelte, avec  ses  petits  seins  pommelés  et  un  slip  de  coton  blanc… qui  fit  pousser  une  exclamation  d’incrédulité  à  Mary :

– Sandy ! Tu  as  vu  comment  tu  as  mis  ton  slip ? Non  seulement  tu  l’as  enfilé  à  l’envers  mais  le  devant, avec  cette  bande  de  dentelle  incrustée  en  diagonale, est  derrière, en  travers  de  tes  fesses ! C’est  pas  croyable ! On  ne  peut  pas  commettre  ce  genre  d’erreur !

L’air  toujours  un  peu  absent, la  jeune  fille  blonde  retira  son  slip, l’inspecta  avec  une  attention  inattendue  et  dut  se  rendre  à  l’évidence, mais  cette  bévue – effectivement  impensable – ne  parut  pas  l’affecter. Elle  sembla  découvrir  le  collier  à  son  cou, s’en  débarrassa  et  le  confia  à  sa  camarade :

– Ce  n’est  pas  à  moi.

– En  effet, je  ne  t’avais  jamais  vu  avec  ce  bijou. Tu  l’as  peut-être  emprunté  à  ta  mère ?

– Non, je  ne  l’ai  jamais  vu, fit-elle  avec  indifférence.

La  rousse  rondelette  fronça  les  sourcils  puis  examina  avec  soin  le  pendentif  doté, sur  un  côté, de  minuscules  charnières. Elle  parvint  à  l’ouvrir, roula  des  yeux  incrédules  puis  éclata  de  rire  en  montrant, dans  le  tout  petit  cadre, la  photo  d’un  gamin  d’une  huitaine  d’années, souriant… et  du  plus  beau  noir ! Un  garçonnet  à  l’air  espiègle, intelligent.

– Sandy, tu  es  sûre, par  exemple, de  ne  pas  avoir  trouvé  ce  collier  par  terre  et  de  l’avoir  ensuite  mis  à  ton  cou ?

– Tout  à  fait  sûre  et  tu  vois  bien  qu’il  n’est  pas  à  moi. C’est  peut-être  la  maman  de  ce  gamin  qui  l’aura  perdu. Excuse-moi, je  n’ai  pas  l’esprit  clair… c’est  drôle  comme  sensation…

– Attends. On  peut  retirer  la  photo  par  la  fente  du  cadre…

Mary  dégagea  le  cliché  et  lut, au  verso :

– D. Touré, Abidjan, 22.60.35. Abidjan ? Mais  c’est  en  Afrique ! Et  ce  numéro – il  ne  correspond  pas  à  une  date  de  naissance – doit  être  celui  des  parents  du  gamin. Ce  n’est  pas  un  petit  Américain  mais  un  Africain.

La  jeune  fille  blonde, fugitivement, eut  une  moue  intriguée, puis  vaguement  contrariée, songeuse  pour  murmurer :

– Une  Africaine ?… Oui, peut-être…

– Tu  parais  chercher  dans  ta  mémoire… Tu  connaîtrais  la  mère  de  cet  enfant ? Tu  n’es  pourtant  jamais  allée  en  Afrique.

Perplexe, Sandy  secoua  négativement  la  tête, lentement, puis  elle  enjamba  le  rebord  de  la  baignoire, fit  coulisser  la  paroi  translucide  et  actionna  la  douche.

Mary  suivait  les  mouvements  de  sa  silhouette, s’exposant  au  jet  qui  crépitait  puis  elle  se  mordilla  les  lèvres, pensive, en  constatant  que  son  amie  se  frictionnait  très  énergiquement  l’entrejambe ; elle  ne  put  réprimer  un  sursaut  lorsque, malgré  le  bruit  de  l’eau, elle  perçut  un  sanglot ! Prise  d’un  affreux  soupçon, Mary  souleva  le  rabat  de  la  corbeille  à  linge  où  Sandy  avait  déposé  son  slip  et  s’en  empara, l’inspecta  à  son  tour. Ne  découvrant  aucune  tache  suspecte, elle  le  remit  dans  le  bac. Désœuvrée, elle  laissa  errer  ses  regards  sur  les  murs  aux  carreaux  de  faïence  pastel, sur  le  double  lavabo, sur  l’étagère  en  épais  verre  martelé  où  s’alignaient  des  produits  de  beauté. Mary  déboucha  successivement  deux  élégants  flacons  de  parfum, Robe  d’un  soir  et  Ma  Griffe, de  Carven, apprécia  et  les  remit  à  côté  de  Vétiver  dry, la  ligne  masculine  de  la  même  grande  marque  française.

Son  amie  se  sécha  avec  une  ample  serviette  éponge, s’attardant  plus  qu’il  ne  fallait  sur  son  pubis  au  fin  duvet  blond, avant  de  faire  glisser  la  paroi  mobile  en  plastique  translucide  au  cadre  d’aluminium.

Dans  sa  chambre, suivie  par  sa  camarade, Sandy  enfila  un  slip (correctement  cette  fois) et  un  jean  avec, par-dessus, une  chemisette  dont  elle  ne  ferma  qu’un  bouton  sur  ses  petits  seins.

– Maintenant, tu  viens  t’asseoir  et  nous  parlons.

Mary  l’entraîna  dans  le  living, la  fit  s’installer  sur  le  divan  moelleux  et  prit, pour  elle, l’une  des  chaises  disposées  autour  de  la  grande  table  pour  la  placer  face  à  sa  camarade.

– Bon. J’attends  tes  explications  sur  ton  escapade  et… sur  la  raison  pour  laquelle  tu  paraissais  écœurée, dégoûtée  et  pressée  de  te  laver, c’est  le  mot  que  tu  as  employé. Nous  sommes  des  copines  d’enfance, n’est-ce  pas, et  on  s’est  toujours  tout  dit ? Alors, on  va  continuer  comme  ça. Je  t’écoute.

Légèrement  hébétée, Sandy  se  massa  le  front, semblant  éprouver  des  difficultés  à  rassembler  ses  souvenirs :

– Je  ne  sais  pas  ce  qui  s’est  passé, je  t’assure. Où  suis-je  allée  durant  ces  deux  jours ? Où  ai-je  mangé, où  ai-je  dormi ?

– Et  avec  qui ?

La  question, crûment  posée, la  fit  tiquer :

– Mais  avec  personne ! Que  vas-tu  imaginer  là ?

– Ecoute, ma  Sandy, nous  sommes  comme  deux  sœurs, OK ? Si  tu  as  eu  une  expérience  sexuelle  avec  un  garçon, c’est  pas  la  fin  du  monde. Tôt  ou  tard, cela  m’arrivera  à  moi  aus…

– Tu  m’agaces, à  la  fin ! Je  sais  que  ce  ne  serait  pas  la  fin  du  monde, mais  là, tu  as  ma  parole : je  suis  vierge…

Elle  se  troubla  un  peu  et  confessa :

– J’ai… J’ai  examiné  mon  slip, tout  à  l’heure  en  l’ôtant : il  ne  porte  aucune  trace  de  sang !

Mary  Holbrook  fronça  les  sourcils :

– Ca, j’ai  remarqué ! Mais  tu  as  besoin  de… vérifier  pour  savoir  si  tu  es  pucelle  ou  non ? Tu  ne  trouves  pas que  ça  cache  quelque  chose  de… disons  d’inhabituel ?

Gênée, la  jeune  fille  blonde  haussa  les  épaules :

– Tu  es  bien  la  fille  d’un  psychiatre, avec  tes  obsessions  à  la  manière  de  pépé  Freud  qui, lui, ne  pensait  qu’à  « ça » !

Mary  Holbrook  haussa  les  épaules :

– D’abord, mon  père  est  jungien  et  non  pas  freudien ! Pour  autant  qu’une fille  de  notre  âge  puisse  l’être, je  suis  normale  et  je  ne  fais  pas  de  fixation  sur  les  choses  du  sexe.

Elle  consulta  sa  montre-bracelet :

– Je  t’invite  à  dîner. Ma  mère  a  fait  une  tarte  à  la  rhubarbe  fa-bu-leu-se, pour  le  dessert ! Allez, viens..

Sandy  tergiversa, contrariée :

– Si  tes  parents  me  demandent  où  j’étais  passée ?

– Tu  ne  vas  pas  rester  seule  après  ces  deux  jours  de… vadrouille  je  ne  sais  où ? Prends  ta  veste, on  y  va. Tu  diras  que  tu  étais  chez  ta  cousine  de  Forest Hill.

Elle  finit  par  accepter, se  disant  que  cette  corvée  ne  serait  tout  de  même  pas  si  terrible. Les  Holbrook  l’avaient  connue  enfant  et  bien  souvent, elle  avait  déjeuné  ou  goûté  chez  eux ; Mary  venait  pareillement  chez  elle. Le  Dr  Edwin  Holbrook  avait  rapidement  sympathisé  avec  son  père  et  les  deux  familles  étaient  même  parties  ensemble  en  vacances, deux  années  plus  tôt.

Rien  de  répugnant  ni  d’écœurant  à  aller  chez  son  amie… Répugnant ?… Ecœurant ?…

Quelque  chose  de  répugnant  l’avait  souillée, elle  ne  savait  ni  comment, ni  qui, ni  pourquoi. Au  tréfonds  d’elle-même  subsistait  une  sensation  de  dégoût  qui  la  révulsait. Une  idée  fixe ? Née  d’une  hallucination, peut-être ? Etait-elle  en  train  de  devenir  folle ? Elle  ne  reconnaissait  pas  le  petit  garçon  noir  du  médaillon ; mais  qui  était  la  jeune  et  belle  femme  de  couleur  dont  l’image  évanescente  surnageait  parfois  dans  sa  mémoire ?

Ses  yeux  s’agrandirent  machinalement, comme  sous  l’effet  d’une  vision  horrifiante  puis  elle  les  ferma, respira  lentement  pour  comprimer  les  battements  de  son  cœur, soulagée  de  voir  que  son  amie, marchant  vers  la  porte, n’avait  pas  assisté  à  cette  étrange  réaction…

 

Le  soir, avant  de  se  coucher, Mary  écrivit  dans  son  journal  intime, à  la  date  du  mardi  14  mars  1989 :

En  faisant  mon  jogging  dans  le  parc, j’ai  retrouvé  Sandy, disparue  le  12 ! Je  l’ai  reconduite  chez  elle, semblant  écœurée, voulant  se  laver (même  dans  l’étang, à  près  de  zéro  degré !). En  se  déshabillant, j’ai  vu  que  Sandy  avait  enfilé  son  slip  à  l’envers, devant  derrière ! Impossible, chez  une  femme  normale ! Pourvu  qu’en  l’absence  de  ses  parents, elle  n’ait  pas  commencé  à  se  droguer ! Pourtant, pas  remarqué  de  traces  de  piqûres  sur  elle. Elle  affirme  n’avoir  pas  fait  de  bêtise  avec  un  garçon ! Ôtant  son  slip, Sandy  a  « vérifié »  qu’il  ne  portait  aucune  trace  de  sang, afin  de  s’assurer  de  sa  virginité : aberrant ! Elle  ignore  d’où  vient  le  collier  d’or  qu’elle  avait  autour  du  cou (avec  un  pendentif  cachant  la  photo  d’un  petit  garçon  noir) ; elle  me  l’a  laissé.

L’a-t-elle  trouvé ? Le  lui  a-t-on  donné ? Mystère. Sandy  m’inquiète.

 

Le  18  avril  1989, Sandy  Rowland  commença  à  manifester  une  certaine  inquiétude  puis  se  morigéna. Ses  règles  étaient  en  retard  d’au  moins  une  semaine. La  belle  affaire ! Ne  lui  était-il  pas  arrivé, deux  ans  plus  tôt, d’accuser  un  retard  d’une  quinzaine ? Que  craignait-elle, vierge  et  n’ayant  jamais  eu  avec  un  garçon  le  moindre  flirt  un  peu  poussé ?

Le  25  avril, son  inquiétude, d’abord  vague, occupait  désormais  toutes  ses  pensées  malgré  les  arguments  apaisants  de  Mary  Holbrook :

– Ecoute, soupira  celle-ci  à  la  sortie  du  collège, en  voyant  son  amie  fort  soucieuse. Si  tu  ne  m’as  pas  menti, si  tu  es  vraiment  pucelle, pourquoi  te  tourmenter  de  ce  retard ? Il  peut  avoir  plusieurs  causes  parfaitement  naturelles  mais  qu’il  convient  de  soigner. Tu  peux  avoir  eu  un  choc  émotif ; ça  provoque  parfois  un  dérèglement  passager…

– Un  choc  d’une  telle  importance  et  que  j’aurais  oublié ?

– Oui, en  quelque  sorte  refoulé  dans  ton  subconscient  parce que  trop  effrayant. C’est  un  refus  d’y  faire  face. Le  phénomène  n’est  pas  rare. On  peut  alors  l’aider  à  remonter  au  niveau  du  conscient  par  l’hypnose  et…

– Je  sais, tu  vas  encore  me  parler  de  ton  paternel  qui  pratique  aussi  l’hypnose  et  pourrait  m’aider ! Ma  réponse  est  non.

Mary  se  força  au  calme  mais  ses  narines  palpitèrent  et  c’est  en  brandissant  un  index  faussement  menaçant  qu’elle  riposta :

– Je  vais  te  dire  une  bonne  chose, Sandy  Rowland : va  au  drugstore  du  Shopping Center  de  Chesnut Hill  et  achète-toi  un  test  de  grossesse. Dès  les  premiers  jours  de  retard  des  règles  et  si  tu… (elle  se  reprit, un  peu  gênée) si  le  sujet  est  enceinte, le  test  d’urine  réagit  de  façon  positive.

– Merci, docteur, ironisa  Sandy. Mais  une  fois  encore, comment  veux-tu  que  je  sois  enceinte  puisque  je  n’ai  jamais… été  déflorée ?

– Le  drugstore  de  Chesnut  Hill  est  à  cinq  cents  mètres  à  peine. En  route, vilaine  pécheresse ! rit-elle, sans  trop  de  conviction.

Nantie  d’une  boîte  de  G-Test Color  et  sitôt  rentrée  à  la  maison  familiale  en  compagnie  de  Mary, la  jeune  fille  gagna  la  salle  de  bains  et  urina  dans  un  récipient. Quelques  gouttes  suffirent  pour  préparer  le test.

– Je  peux  entrer ?

La  jeune  fille  ouvrit, anxieuse, sans  quitter  des  yeux, sur  le  bord  du  lavabo, le  tube  en  verre  d’anticorps  monoclonaux. Celui-ci, placé  sur  son  support  doté  d’un  miroir, ne  tarderait  pas  à  manifester  sa  réaction, grâce  à  l’un  des  anticorps  marqué  par  une  enzyme  donnant  une  teinte  colorée. Pour  autant  que  le  test  soit  positif.

Sept  minutes  d’attente. Sept  siècles, pour  l’intéressée, qui  bientôt  pâlit, puis  rougit, et  faillit  perdre  la  respiration  en  découvrant, par  reflet  dans  le  miroir, au  fond  de  la  petite  éprouvette, un  anneau  coloré  rougeâtre : test  positif ! Epouvantée, horrifiée, Sandy  fondit  en  larmes :

– Ce  n’est  pas  possible ! Je  n’ai  jamais  fait  l’amour ! Je suis  vierge ! Le  moindre  examen  médical  le  prouverait !

Son  amie  la  prit  dans  ses  bras, lui  tapota  l’épaule :

– C’est  peut-être  par  là  qu’il  faudrait  commencer, ma  pauvre  chérie. Veux-tu  que  j’en  parle  à  mon  père ?

– Non ! Je  t’en  supplie, ne  dis  rien ! Je… Je  suis  désemparée, traumatisée  par  cette  chose… impensable, démente ! Je  vais  réfléchir… Je  suis  incapable  de  prendre  une  décision  maintenant… Ecrire, téléphoner  à  mes  parents, tout  leur  raconter, ma  disparition  deux  jours  durant, mon  retour, sans  souvenirs  de  ce  que  j’ai  pu  faire, et… et  la  constatation  de  mon  état ? Ou  bien  me  taire  et… consulter  un gynéco  afin  de  subir  une  IVG ?

– J’espère  que  les  vieilles  barbes  de  la  Cour  Suprême  qui  veulent  abroger  la  loi  autorisant  l’avortement  ne  triompheront  pas ! La  NOW  et  le  WLDF[1]  sont  décidés  à  se  battre. Si  tu  as  besoin d’argent, j’ai  cent  cinquante  dollars  de  côté. Il  faudrait, je  pense, le  double  pour  avorter.

La  blonde  Sandy, très  émue, regarda  son  amie  d’enfance :

– Tu  es  vraiment  chic, Mary. Je  verrai… Nous  avons  encore  deux  mois, pour  prendre  une  décision. Et  grâce  à  Dieu, mes  parents  sont  à  l’autre  bout  du  monde !

Cette  nuit-là, Sandy  Rowland  dormit  fort  mal, se  réveillant  en  sursaut  à  deux  reprises, terrorisée, sans  savoir  pourquoi. On  se  souvient  d’un  cauchemar ; or, là, seule  subsistait  cette  rémanence  de  terreur  larvée. Soudain, une  curieuse  vibration, aiguë  et  redescendant  vers  le  grave  troubla  quelques  secondes  la  quiétude  de  ce  quartier  résidentiel  et, aussitôt, la  jeune  fille  trouva  le  sommeil. Un  sommeil  des  plus  profonds. Et  en  s’éveillant  le  lendemain  matin, d’humeur  joyeuse, elle  avait  tout  oublié  de  son  extraordinaire  situation !

Mary  mit  aussi  longtemps  avant  de  s’endormir, songeant  aux  épreuves  que  traversait  son  amie, se  demandant  si  le  « tiroir  aux  secrets »  de  son  petit  bureau  était  convenablement  poussé, après  qu’elle  y  eut  caché  le  journal  intime. Avant  de  se  mettre  au  lit, elle  avait  confié  à  ce  gros  cahier  vert  ses  confidences, ses  alarmes  quant  au  malheureux  coup  du  sort  qui  frappait  sa  camarade  de  toujours… Subitement, une  vibration  aiguë, allant  en  diminuendo  vers  le  grave, l’étonna  un  court  moment, juste  avant  qu’elle  ne  sombre  dans  un  sommeil  de  plomb… Elle  ne  rouvrit  les  yeux  qu’au  matin, s’étira  voluptueusement, heureuse… totalement  amnésique  de  ce  qui, la  veille, l’angoissait  autant  que  Sandy ! Et  chez  les  deux  jeunes  filles, tout  au  long  du  mois  de  mai, prévalut  la  même  insouciance – on  ne  peut  plus  anormale ! – qui  oblitéra  complètement  la  préoccupation  qu’aurait  dû  susciter, chez  Sandy, l’absence  de  règles…

 

 

Vendredi  2  juin  1989, Newton, Massachusetts

 

Souffrant  d’une  crise  de  foie, Mary  n’était  pas  allée  au  collège  ce  matin  et, la  mine  chiffonnée, elle  passait  des  heures  devant  la  télévision, en  l’absence  de  ses  parents  qui, assistant  à  un  colloque  médical  à  New York, ne  seraient  de  retour  que  vers  vingt-trois  heures. Sans  entrain, la  jeune  fille  sortit  du  congélateur  deux  parts  de  poisson  pané  en  tranches, deux  barquettes  de  myrtilles  et  cela  suffirait  amplement – le  régime  amaigrissant ! – pour  le  déjeuner  qu’elle  partagerait  avec  Sandy, sortant  du  collège  à  midi.

Vers  onze  heures  trente, le  téléphone  arracha  Mary  à  la  télévision  et  elle  baissa  le  son  avec  la  télécommande  avant  de  décrocher, pour  aussitôt  pousser  un  « waaahoooo »  de  joie :

– Tim ! D’où  tu  me  téléphones ?

– De  chez  moi, à  Bessemer, Alabama. J’avais  envie  d’entendre  ta  voix.

– Comme  tu  es  gentil ! Alors, Tim, tu  comptes  toujours  venir  passer  un  mois  de  vacances  à  Newton ?

– Sûr, Mary. Mon  frère  aîné  et  ma  belle-sœur  m’ont  confirmé  hier  leur  invitation, c’est pour  ça  que  je  t’appelle.

– C’est  super, Tim  chéri… (Elle  se  mordilla  les  lèvres, un  peu  inquiète). Dis, rien  n’est  changé, hein ?

Rire  juvénile, puis :

– Rien  n’est  changé, Mary… A  moins  que  tu  n’aies  un  autre  boy-friend !

– Oh  non ! Je… Je  pense  sans cesse  à  toi, tu  sais… Que  je  suis  contente, Tim ! Tu  devrais  m’appeler  plus  souvent…

– Je  le  ferai, promis, petite  Mary, mais  je  dois  couper. Je  t’embrasse…

– Moi  aussi, Tim, je  t’embrasse  très  très  fort… A  bientôt…

Elle  reposa  sa  nuque  sur  le  dossier  du  fauteuil, rêvant  à  ce  flirt  ébauché  le  Shrove  Tuesday (Mardi  gras), puis  elle  se  leva, rieuse, gagna  sa  chambre  en  fredonnant. Là, elle  retira  complètement  le  tiroir  supérieur  droit  de  son  bureau, glissa  le  bras  et  fouilla  la  cache, tout  au  fond. Elle  en  sortit  son  journal  intime, le  déposa  sur  le  sous-main. Voilà  des  mois  qu’elle  n’avait  plus  éprouvé  le  besoin  de  confier  ses  pensées  secrètes  à  ce  gros  cahier  vert. Probablement  depuis  la  fin  février  où, à  une  surprise-party, elle  avait  rencontré  Tim, qui  venait  de  lui  téléphoner, ravivant  ce  souvenir  tendre… Tim, ce  garçon  séduisant, presque  un  homme  avec  ses  dix-neuf  ans (ou  dix-huit : il  avait  pu  lui  mentir  sur  son  âge !) ; qui  malheureusement  habitait  l’Alabama. Pas  la  porte  à  côté ! Ils  s’étaient  promis  de  se  revoir  pour  les  vacances  d’été…

L’adolescente  feuilleta  distraitement  son  journal, relut  ce  qu’elle  avait  écrit  sur  sa  rencontre  avec  Tim, le  7  février, puis  elle  constata  que  les  pages  suivantes  du  cahier  comportaient  des  notes  oubliées. Les  relisant, elle  eut  soudain  l’impression  de  sombrer  dans  un  cauchemar : Sandy, disparue  le  12  mars ? Reparue  le  14, dans  le  Hammond Pond Park… Sandy, amnésique, ayant  tout  oublié  de  cette  absence  de  quarante-huit  heures  qui  coïncidait  avec  le  départ  de  ses  parents  pour  la  Nouvelle-Zélande… Sandy  qui  lui  aurait  donné  un  collier  dont  le  pendentif  recelait  la  photo  d’un  petit  garçon  de  couleur, à  charge  pour  elle, Mary, de  confier  le  bijou  à  la  police  comme  objet  trouvé ?

Mais  quel  collier, grand  Dieu ?

Sandy  qui, éprouvant  une  inexplicable  répulsion, avait  pris  en  rentrant  une  douche  et, bizarrement, s’était  assurée  de  l’intégrité  de  son  hymen !… Sandy  enfin  qui, le  25  avril, s’était  soumise  à  un  test  de  grossesse : Positif ! Elle  était  vierge  mais  bel  et  bien  enceinte ! Dément ! Et  elle, Mary  Holbrook, avait  écrit  tout  cela – sa  propre  écriture  ne  pouvait  la  tromper – sans  en  avoir  conservé  la  moindre  souvenance ? C’était  impensable ! Et  tout  à  l’heure, en  arrivant  pour  déjeuner, comment  réagirait  sa  copine  en  lisant  ces  confidences  ahurissantes ?

Mary  dut  déjeuner  seule : Sandy  ne  vint  pas  partager  son  repas, comme  prévu. Téléphoner  au  collège. Non, elle  avait  manqué  les  cours, aujourd’hui. On  ne  l’avait  pas  vue. S’agissait-il  d’une  nouvelle  disparition  énigmatique, trois  mois  après  la première ?

L’étudiante  sentit  sa  raison  vaciller…

 

Vers  onze  heures  du  soir, Mary, en  pyjama  dans  sa  chambre, relisait  pour  la  énième  fois  ces  lignes  incroyables (et  oubliées !) qu’elle  avait  pourtant  écrites  le  25  avril, à  propos  de  son  amie  Sandy  Rowland.

La  jeune  fille  sursauta  violemment  quand  le  carillon  de  la porte  d’entrée  se  fit  entendre. Par  la  fenêtre, elle  vit  dans  l’allée  la  Lincoln  Continental  Connie  phares  allumés : ses  parents  étaient  de  retour. Elle  descendit  les  marches  en  courant, tracassée, tenant  son  journal  intime  contre  sa  poitrine  et  alla  ouvrir. Son  visage  défait  ne  put  échapper  à  sa  mère, lorsqu’elle  l’embrassa.

Betty  Holbrook, les  cheveux  châtains, les  yeux  gris-bleu, dans  la  beauté  épanouie  de  ses  trente-huit  ans, s’alarma :

– Les  médicaments  n’ont  pas  calmé  ta  crise  de  foie ?

La  jeune  femme  avait  jeté  un  coup  d’œil  fugace  au  cahier  vert, qu’elle  n’était  pas  censée  connaître, mais  qu’elle  avait  découvert  quatre  mois  plus  tôt, dans  sa  cache, sous  le  tiroir  supérieur  du  bureau  de  sa  fille ; un  tiroir  qui  ce  jour-là  fermait  mal, repoussé  trop  hâtivement  par  Mary  et  resté  entrouvert. Madame  Holbrook, amusée  et  nullement  fâchée, avait  parcouru  ces  confidences  d’adolescente, ce  flirt  avec  Tim, un  garçon  de  l’Alabama, avant  de  remettre  en  place  ce  « document  secret ».

Voyant  Betty  prendre  leur  fille  par  les  épaules, puis  la  serrer  contre  elle  avant  de  grimper  vers  sa  chambre, le  docteur  Holbrook  lança, sur  le  ton  de  la  plaisanterie :

– Quand  vous  aurez  fini  vos  cachotteries, je  mangerai  volontiers  des  œufs  brouillés !

Il  les  mangea, mais  avec  beaucoup  moins  d’appétit, en  raison  du  caractère  ahurissant  de  ce  que  son  épouse  devait  lui  apprendre. Le  contenu  du  journal  intime  de  leur  fille  et  ce  mystérieux  collier  d’or, enfin  retrouvé (coincé  au  fond  de  la  cache  du  petit  bureau), allaient  contribuer  à  dévoiler, plus  tard, une  fantastique  machination  aux  prolongements  terrifiants !

 

 

Ce  même  vendredi  2  juin, mais  à  dix-sept  heures, heure  locale, à  Abidjan, Côte-d’Ivoire

 

Face  au  collège  Jean-Mermoz  de  Cocody, le  quartier  résidentiel  de  la  capitale  ivoirienne, se  trouvait  la  Librairie  Papeterie  Aquarius, spécialisée  dans  les  ouvrages  ésotériques ; ceux-ci  intéressaient  davantage  les  parents  d’élèves  que  leur  progéniture, surtout  attirée  par  les  crayons, les  gommes, règles, rapporteurs, cahiers  et  autres  fournitures  scolaires, tout  autant  que  par  les  bonbons  et  les  chewing-gums !

Comme  partout  ailleurs  de  par  le  monde, aux  abords  des  établissements  d’enseignement, l’entrée  et  la  sortie  des  classes, au  collège  Jean-Mermoz, créaient  une sympathique  animation, faites  de  cris, des  plus  jeunes, de  rires  et  de  bousculades, certains  se  ruant  vers  la  marchande  de  nems  ou  le  vendeur  de  glace  pilée  aromatisée  de  divers  sirops, installés  tous  deux  devant  la  librairie. Cette  effervescence  était  cependant  tempérée  par  les  parents  venus  la  plupart  en  voiture  chercher  leurs  enfants.

Après  dix-sept  heures, le  remue-ménage  s’était  estompé, les  voitures  ayant  repris  chacune  le  chemin  du  logis, soit  pilotées  par  le  chauffeur  de  la  famille, soit  par  la  mère  ou  le  père  de  l’élève. Des  boys  venaient  aussi  chercher  les  enfants  de  leurs  maîtres  qui, résidant  dans  le  voisinage, les  laissaient  s’y  rendre  à  pied.

La  vendeuse  de  la  librairie  Aquarius, chargée  plus  particulièrement  du  département  scolaire  et  papeterie, jeta  machinalement  un  coup  d’œil  vers  l’entrée  principale  du  collège  au  mur  rose  pâle. Elle  s’étonna  de  voir  un  gamin  d’une  huitaine  d’années, son  cartable  posé  contre  le  mur, regardant  à  gauche  et  à  droite  sur  la  grande  avenue  Jean-Mermoz  et  commençant  à  manifester  de  l’inquiétude.

La  jeune  Ivoirienne  appela  le  libraire, Achi  Koman, qui  la  rejoignit  devant  la  porte  vitrée. La  quarantaine, visage  rond, l’air  jovial, passionné  d’ésotérisme, capable  de  deviser  en  savoir  et  connaissance  avec  ses  clients  qui  la  plupart  devenaient  ses  amis, Achi  Koman  fronça  légèrement  les  sourcils  en  reconnaissant  le  collégien  resté  seul, livré  à  lui-même :

– Mais, c’est  le  petit  Doffou  Touré ! Sa  mère  vient  le  prendre  presque  chaque  jour  en  voiture  ou  alors, elle  envoie  son  boy, en  cas  d’empêchement. Va  le  chercher, il  a  l’air  d’être  au  bord  des  larmes !

L’employée  obéit  et  ramena  bientôt  l’enfant  qui, effectivement, pinçait  les  lèvres, angoissé  de  n’avoir  pas  trouvé  sa  mère, Thérésa  Touré, à  la  sortie  du  collège.

Achi  Koman  caressa  la  chevelure  courte  et  crépue  du  garçonnet  et  lui  sourit  gentiment :

– T’en  fais  pas, Doffou, tu  vas  attendre  ta  maman  ici. Elle  a  dû  avoir  un  imprévu  qui  l’aura  retardée. Tu  sais  que  nous  sommes  de  vieux  amis, elle  et  moi ? Certes, ta  maman  est  plus  jeune  que  moi, mais  elle  fut  l’une  de  mes  premières  clientes  quand  j’ai  ouvert  la  librairie, il  y  a  plus  de  douze  ans. Elle  n’était  pas  encore  mariée.

Il  s’interrompit, s’adressa  à  l’employée :

– Va  préparer  du  thé  et  des  biscuits. Notre  jeune  ami  Doffou  doit  avoir  une  petite  faim, non ?

Le  gosse, un  peu  rassuré, opina  et  le  libraire  ajouta  à  l’intention  de  la  jeune  femme :

– Tu  appelleras  aussi  la  maison  de  madame  Touré  pour  dire  que  Doffou  est  là.

Il  posa  la  main  sur  l’épaule  de  l’écolier, l’accompagna  vers  le  fond  de  la  librairie, le  fit  s’asseoir  et  s’installa  près  de  lui, toujours  souriant :

– Je  te  disais  que  ta  maman  devait  avoir  dix-huit  ans  lorsqu’elle  est  entrée  ici  pour  la  première  fois. Elle  s’appelait  alors  Thérésa  Dao. Une  jeune  fille  d’une  rare  intelligence, passionnée  d’ésotérisme, d’occultisme, de  choses  mystérieuses, d’OVNI, que  sais-je  encore ? Un  jour, elle  est  venue  avec  un  de  ses  amis, Robert  Touré, qui  devait  devenir  un  brillant  homme  d’affaires… et  aussi  ton  papa  puisque  Thérésa  et  lui  se  sont  mariés  et  m’ont  invité  à  leur  mariage.

L’employée  revint  avec  une  théière, des  tasses, une  assiette  de  biscuits. Elle  posa  le  plateau, jeta  un  regard  embarrassé  à  son  patron  et  lui  fit  un  léger  signe  de  tête, souhaitant  lui  parler  hors  de  la  présence  du  petit  Doffou. Achi  Koman  comprit  parfaitement  la  signification  de  ce  manège, servit  le  thé  au  gamin, l’invita  à  puiser  dans  l’assiette  de  biscuits  et  s’absenta  pour  un  court  moment. Une  fois  dans  le  bureau, au  premier  étage  de  la  librairie, l’employée  baissa  la  voix :

– La  maman  du  petit  n’est  pas  là ; le  boy  ignore  où  elle  est  allée, en  partant  ce  matin  avec  Doffou  pour  l’accompagner  à  l’école. Elle  aurait  dû, normalement, venir  le  récupérer  ce  soir  à  la  sortie. Monsieur  Touré, lui, est  en  voyage  d’affaires  à  l’étranger, en  France, depuis  une  quinzaine  de  jours. Il  doit  rentrer  seulement  la  semaine  prochaine.

Soucieux, Achi  Koman  se  massa  le  front, dans  un  geste  machinal, puis  il  soupira :

– Je  vais  raccompagner  Doffou  chez  lui  et  je  verrai  sur  place  s’il  y  a  lieu  d’appeler  quelqu’un  de  la  famille. En  roulant, Thérésa  a  peut-être  eu  un  malaise… Elle  attend  un  bébé. Mais  si  elle  avait  eu  un  accident  de  voiture, la  police  aurait  appelé  chez  elle… Je  ne  comprends  pas…

 

L’on  ne  devait  retrouver  la  belle  Thérésa  que  le  lendemain  soir, hébétée, errant  dans  la  forêt, à  l’est  du  luxueux  quartier  de  La  Riviera. Les  propriétaires  d’une  villa  cossue, intrigués  par  son  air  hagard, l’avaient  invitée  à  venir  se  reposer, boire  un  verre, pensant  qu’elle  pouvait  souffrir  d’une  forte  migraine. Ils  n’avaient  pu  se  douter  de  sa  grossesse, non  encore  visible  à  trois  mois  de  gestation.

Elle  débitait  simplement  son  prénom, son  nom, paraissait  un  peu  inquiète  de  constater  qu’il  faisait  nuit  et  que  son  fils  avait  dû  l’attendre, tout  à  l’heure, à  la  sortie  du  collège. Comment  était-elle  arrivée  là, dans  les  faubourgs  de  La  Riviera, venant  de  la  forêt ? Qu’y  avait-elle  fait ? Elle  ne  savait  pas. Mais  elle  réalisait  avec  angoisse  que  ce  qui  s’était  produit  trois  mois  plus  tôt  venait  de  recommencer !

Il  lui  fallait  rentrer chez  elle, appeler  un  taxi… Sa  voiture ? Elle  ignorait  où  elle  l’avait  laissée. Dans  la  forêt, sans  doute ? Auquel  cas, elle  était  allée  s’y  promener ? Non… Aucun  souvenir  d’une  promenade. Pourquoi  serait-elle  aller  se  promener  un  vendredi ?… Quoi ? On  n’était  pas  le  vendredi  2  juin  mais  le  samedi  3 ?

Elle  avait  donc  disparu  vingt-quatre  heures  durant  et  raté  le  rendez-vous  du  2, à  quinze  heures, avec  son  gynécologue ? Ceci  n’était  pas  très  important  puisqu’elle  n’était  enceinte  que  de  trois  mois. Ce  retard  de  vingt-quatre  heures  n’aurait  pas  de  conséquence  fâcheuse ; elle  verrait  le  médecin  lundi. Mais  son  fils ? La  veille, qui  était  allé  le  chercher  à  la  sortie  du  collège ? Ses  boys, affolés  par  l’absence  prolongée  de  la  patronne, avaient  dû  alerter  la  police… !

Il  lui  fallait  rentrer  sans  retard… Et  se  doucher ! Se  laver ! Se  débarrasser  de… Elle  ne  savait  pas  de  quoi, mais  elle  se  sentait  souillée. Tout  comme  la  première  fois, le  12  mars !

La  Riviera ! Quelle  curieuse  coïncidence ! En  1965, alors  qu’elle  était  une  enfant  de  six  ans, ses  parents  habitaient  justement  ce  quartier… Du  moins  la  zone  côtière, en  ce  temps-là  pratiquement  déserte. Proche  de  la  lagune  Ebrié, ils  possédaient  une  grande  villa – sans  doute  la  toute  première  du  secteur, à  l’époque – dont  le  vaste  jardin  communiquant  avec  la  forêt.

Les  souvenirs  lointains  refluaient  progressivement  à  sa  mémoire. Sa  grand-mère  maternelle – mémé  Afiba – lui  recommandait  sempiternellement  de  ne  pas  s’éloigner, de  ne  pas  s’éloigner, de  ne  pas  aller  jouer  au  bord  de  la  lagune, ni  de  s’aventurer  dans  les  bois. Et  elle, la  petite  Thérésa, espiègle  en  diable, n’en  avait  cure  et  partait, insouciante. Néanmoins, elle  ne  rentrait  jamais  tard, afin  d’éviter  les  remontrances  de  sa  grand-mère  ou  de  ses  parents…

Sauf  un  jour  de  juin  1965… il  y  avait  vingt-quatre  ans : la  gamine, désobéissante, s’était  aventurée  dans  cette  même  forêt  de  La  Riviera ! A  la  fin  du  jour, les  boys  l’avaient  cherchée  partout, de  même  que  ses  parents, fous  d’anxiété… Et  la  petite  Thérésa  s’en  était  revenue, tenant  sa  poupée, sautillant, sans  inquiétude, pour  se  faire  copieusement  gronder, sévèrement  tancer  après  son  escapade. Ce  soir-là, elle  était  allée  se  coucher  sans  manger, juste  après  le  bain  que  sa  mère  lui  avait  donné, en  constatant  alors  que  son  mollet, enflé, portait  la  trace  d’une  piqûre. Rien  de  grave. Le  soir  même, ses  parents  avaient  pu, avec  une  pince  à  épiler, retirer  de  son  mollet  une  longue, une  très  longue  épine, bizarre, bien  polie, aussi  brune  que  sa  peau  d’adorable  petite  africaine.

Bizarre, aussi, qu’elle  ait  été  incapable  de  dire  ce  qu’elle  avait  fait  dans  la  forêt, tout  cet  après-midi-là, oubliant  l’heure  et  revenant  à  la  nuit  tombée. Et  vingt-quatre  ans  plus  tard, tout  aussi  bizarrement, c’était  dans  cette  même  forêt  qu’on  l’avait  retrouvée, errant, l’air  hagard, ne  se  souvenant  de  rien  de  ce  qui  avait  pu  se  passer  depuis  la  veille…

Ceci  était  d’autant  plus  étrange  que, trois  mois  plus  tôt, déjà, la  jeune  femme  avait  inexplicablement  disparu  d’Abidjan  pendant  vingt-quatre  heures  et  qu’elle  avait  été – tout  comme  ce  soir – incapable  d’expliquer  où  elle  était  allée, ce  qu’elle  avait  fait ! Une  chance  que  Robert, son  époux, ait  eu  une  entière  confiance  en  elle  et  admis, avec  le  médecin  de  famille, sa  brusque  amnésie  partielle  couvrant  ce  laps  de  temps. Malgré  les  recherches  de  la  police  durant  sa  disparition, aucun  indice  n’avait  pu  éclaircir  ce  mystère… et  l’on  avait  jamais  retrouvé  son  collier  d’or  au  médaillon  renfermant  la  photo  de  son  fils  Doffou…

 

 

11  juin  1989 – Comté  de  Rio  Arriba, Nouveau-Mexique

 

A  deux  cent  quatre-vingts  kilomètres  au  nord  d’Albuquerque, à  cheval  sur  la  State  line  séparant  le Nouveau-Mexique  du  Colorado  et  à  huit  kilomètres  de  la  petite  ville  de  Dulce (à  peine  mille  huit  cents  âmes), le  ranch  du  professeur  Lionel  Dennsmore  étirait  son  territoire  le  long  de  la  Navajo  River : vingt-cinq  kilomètres  d’est  en  ouest  et  dix  kilomètres  du  nord  au  sud, au  cœur  de  la  réserve  des  Indiens  apaches  Jicarilla. Vers  le  nord  se  dressaient  les  vertes  collines  d’Archuleta (plantées  de  pins  et  de  genévriers) que  dominait  l’Archuleta  Mesa, un  plateau  surélevé  aux  falaises  ocre-bistre. Une  route  militaire  ceinturait  ce  massif, interdite  à  toute  circulation.

Les  très  rares  voisins – le  plus  proche  habitait  à  sept  kilomètres – ignoraient  pourquoi  seul  Dennsmore  bénéficiait  d’une  dérogation  l’autorisant  à  emprunter cette  voie. Cet  universitaire  éminent  devait  à  l’évidence  jouir  de  puissants  appuis. Il  n’était  pas  rare, d’ailleurs, qu’un  VIP, amené  par  un  hélicoptère  de  l’Air Force, vînt  faire  un  court  séjour  dans  la  vaste  demeure  héritée  d’un  Dennsmore  du  XVIIIe  siècle, éleveur  de  chevaux, un  peu  trafiquant  d’armes  et  d’ « eau  de  feu », qui  (selon  les  mauvaises  langues  ou  les  jaloux !) aurait  fricoté  avec  les  pillards  apaches !

Une  splendide  propriété, ce  ranch ; un  grand  « U »  entourés  de  pins, de  maintes  variétés  de  cactus : agaves, figuiers  de  Barbarie, devils  fingers  ou  doigts  du  diable, sorte  de  « pieuvre »  verte  aux  « tentacules »  quadridactilés, avec  de  petites  fleurs  violettes, une  espèce  aussi  douloureuse  à  effleurer  que  les  précédentes ! Sur  la  façade  à  colonnades – rajoutées  au  XIXe  siècle  pour  faire  « colonial »  et  victorien – des  parterres  de  fleurs. Un  chemin  de  gravillons  rosés  conduisait  à  la  piscine.

Un  havre  de  paix  que  ne  quittait  plus  guère  le  professeur  Dennsmore, titulaire  d’une  chaire  à  l’Université  du  Nouveau-Mexique  où  il  avait  enseigné  la  biologie  moléculaire, la  biochimie  et  la  génétique. Une  université  réputée  dont  on  fêterait  cette  année  le  centenaire.

Malheureusement, ce  scientifique  de  top-niveau, auteur  de  travaux  de  pointe  sur  le  clonage  accéléré  chez  les  mammifères (ses  pairs  voyaient  en  lui  un  génie  parfaitement  nobelisable) avait  été  cruellement  atteint  par  la  maladie : l’évolution  sournoise  d’une  sclérose  en  plaques  le  clouait  sur  un  fauteuil  roulant, ne  lui  laissant  plus  que  l’usage  du  bras droit  et  partiellement  celui  du  gauche. Cette  terrible  affection  l’avait  frappé  trois  ans  plus  tôt, à  l’âge  de  cinquante-sept  ans, faisant  de  lui – si  actif, si  dynamique  jusque-là – un  handicapé, à  l’instar  du  célèbre  astrophysicien  et  cosmologue  Stephen  Hawking[2], qu’il  regrettait  de  n’avoir  jamais  rencontré.

Lionel  Dennsmore, en  fait, était  un  être  secret : peu  d’hommes  pouvaient  se  targuer  de  le  bien  connaître  et  moins  encore  d’avoir  été  invités  en  son  ranch, où  il  se  terrait  avec  Anna, son  épouse  beaucoup  plus  jeune  que  lui. Celle-ci, effectivement, belle  métisse  « Coyote »[3], n’avait  pas  encore  fêté  ses  trente-cinq  ans. Il  ne  se  montrait  que  fort  rarement  avec  elle. La  plupart  du  temps, le  savant  sortait  escorté  de  trois  hommes  d’une  stricte  élégance, invariablement  vêtus  de  sombre, coiffés  d’un  feutre  classique  un  peu  rabattu  sur  les  yeux. Leur  âge  variait  de  trente  à  quarante  ans. Le  plus  âgé  d’entre  eux – Frank  Rooney – passait  pour  être  le  médecin  personnel  du  biologiste, mais  on  l’avait  vu  plusieurs  fois  piloter  un  hélicoptère  et, même, être  respectueusement  salué, au  garde-à-vous, par  un  colonel  de  l’Air Force ! Les  deux  autres  collaborateurs  de  l’infirme  possédaient  un  statut  assez  flou : Ralf  Hunt  celui  de  secrétaire  particulier, Harris  DiMattia  celui  de  chauffeur.

Un  chauffeur  stylé, conduisant  avec  maîtrise  un  puissant  4X4  Dodge  Ramcharger (aux  glaces  opaques  teintées  bronze) dont  le  moteur, gonflé, rendait  possibles  des  vitesses  de  pointe  excédant  les  cent  quatre-vingt-dix  kilomètres/heure. Son  toit  avait  été  bizarrement  surélevé  d’une  bonne  trentaine  de  centimètres. Sur  le  plateau  arrière, un  plan  mobile, inclinable  par  des  vérins, doté  de  rails  articulés, pouvait  s’étirer  jusqu’au  sol  et  servir  de  rampe  d’accès  au  très  robuste  fauteuil  roulant, un  924  d’Everest  Engining, la  firme  californienne  de  Camarillo, spécialisée  dans  ce  genre  de  matériel. Ce  modèle  ne  pesait  pas  moins  de  cent  huit  kilos, une  part  notable  de  ce  poids  étant  imputable  aux  batteries  de  quatre-vingts  ampères  alimentant  un  moteur  de  cent  cinquante  watts.

Pourquoi  le  toit  du  véhicule  avait-il  été  rehaussé  sur  toute  sa  longueur, jusques  et  y  compris  au-dessus  de  la  cabine ? Pourquoi  ce  Ramcharger  pesait-il  nettement  plus  que  sa  version  courante ? Pourquoi, aussi, son  hayon  était-il  si  épais ? Bien  d’autres  questions  auraient  pu  être  posées  par  les  curieux. Il  est  vrai  que  ceux-ci, dans  ce  secteur  aride – privé  et  surveillé –, n’encombraient  assurément  pas  la  circulation !

Présentement, le  hayon  soulevé, la  rampe  d’accès  touchant  le  sol, les  trois  hommes  en  costume  sombre  attendaient  patiemment  de  part  et  d’autre  du  plan  incliné. Du  garage  leur  parvenait  le  bruit  sourd, familier, du  moteur  électrique  du  fauteuil  roulant.

Les  cheveux  grisonnants, une  forte  moustache, un  visage  fermé, voire  sévère, le  professeur  Dennsmore  parut, pilotant  son  siège  mobile  en  actionnant  le  bloc  de  commandes  disposé  sur  l’accoudoir, juste  au-dessus  du  phare  droit. Anna, à  la  chaude  carnation  d’Espagnole  mâtinée  d’Indienne, avec  sa  longue  chevelure  aile  de  corbeau  à  reflets  bleutés, arborait  une  robe  d’été  blanc  cassé  au  décolleté  discret. Elle  marchait  la  main  simplement  posée  sur  l’une  des  poignées  du  dossier. Son  époux  portait  un  costume  gris  perle, une  chemise  saumon  et  une  cravate  grise  à  rayures  bordeaux ; une  harmonie  de  coloris  due  au  bon  goût  de  madame  Dennsmore.

Celle-ci  voulut  s’assurer  que  la  large  ceinture, partie  intégrante  du  fauteuil, était  correctement  fixée  pour  maintenir  convenablement  la  taille  de  l’infirme  mais  ce  dernier, avec  un  mouvement  d’humeur, repoussa  sa  main :

– Laisse, Anna ! J’ai  vérifié  moi-même…

– Excuse-moi, chéri, répondit-elle  d’une  voix  basse, avec  douceur. Je  ne  pensais  pas  que  cela  t’importunerait…

Tension… Lassitude  rentrée, réciproque  et  difficilement  contenue. Masque  trompeur – à  peine ! – que  l’on  se  compose  à  l’endroit  des  tiers, des  étrangers… Etranger  que  l’on  devient  soi-même, peu  à  peu, vis-à-vis  de  l’autre, que  l’on  aspire  à  fuir (sans  se  l’avouer) en  feignant  toutefois  la  sollicitude. Jeu  des  apparences, où  l’on  est  content  lorsque  l’on  peut  rester  seul  quelques  heures, voire  un  jour  ou  deux, sans  duperie, sans  obligation  de  sourire  à  l’infortuné  handicapé. Un  homme  qu’Anna  avait  aimé, certes, mais  lui, aigri  par  la  cruelle  iniquité  de  son  état, se  comportait  parfois  comme  si  l’autre – si  belle, si  jeune, en  si  bonne  forme  physique – était  responsable  de  sa  maladie  incurable ! Et  de  se  montrer  injuste  lui-même, de  l’humilier  par  des  réactions  rudes, voire  brutales  et  partant  abusives, imméritées, agrandissant  ainsi, graduellement, le  fossé  devenu  inévitable  entre  deux  êtres  condamnés  tôt  ou  tard  à  se  déchirer…

A  l’approche  du  couple, les  trois  hommes  au  costume  sombre, à  la  cravate  noire, ôtèrent  leur  feutre  et  s’en  recoiffèrent  avec  un  geste  mécanique. Nul  n’aurait  pu  dire  qui, des  trois, était  le  médecin, le  secrétaire  ou  le  chauffeur ! Même  déférence  à  l’égard  de  l’illustre  savant, même  allure  sportive, même  « classe », même  impassibilité  respectueuse. Sauf  pour  l’un  d’eux, le  docteur  Frank  Rooney : passant  derrière  le  handicapé  pour  s’emparer  de  l’autre poignée  afin  de  guider  les  roues  sur  les  rails  du  plan  incliné, il  nuança  la  froideur  de  son  regard  d’une  discrète  lueur  d’intérêt  en  effleurant  des  yeux  la  belle  Anna, qui  demeura  indifférente.

Le  docteur  Rooney  remercia  la  jeune  femme  d’un  signe  de  tête  lorsqu’elle  s’écarta  pour  lui  laisser  pousser  le  lourd  fauteuil, bien  que  ce  dernier  eût  pu  effectuer  tout  seul  la  manœuvre ; la  puissance  de  son  moteur  le  lui  aurait  permis. Le  médecin  l’accompagna  le  long  de  la  rampe  jusque  sur  le  plateau  arrière, l’arrimant  grâce  à  des  courroies  contre  la  paroi  latérale  et  près  du  dossier  de  la  banquette. Des  crochets  gainés  de  caoutchouc, fixés  aux  rails, furent  rabaissés, emprisonnant  la  jante  des  grandes  roues  avant, afin  d’en  assurer  une  meilleure  stabilité.

A  l’opposé, à  gauche, un  curieux  cylindre  de  métal  d’environ  quatre-vingt  centimètres  de  diamètre, vertical, touchait  le  dossier  de  la  seconde  banquette ; un  cylindre  d’acier  qui  s’élevait  jusqu’au  plafond  et  s’encastrait  semblait-il  dans  le  toit  surélevé.

– Bonne  promenade, Lionel…

– Merci, Anna…

Banalités  en  phrases  courtes, prononcées  par  habitude, l’esprit  ailleurs, pour  dire  quelque  chose  en  fonction  du  moment.

Harris  DiMattia  se  mit  au  volant  avec, à  sa  droite, le  secrétaire  Ralph  Hunt. Le  docteur  Rooney, lui, s’installa  sur  la  seconde  banquette, au  niveau  de  l’infirme  placé  juste  derrière  lui.

Le  chauffeur  tourna  la  clé  de  contact ; le  moteur  vrombit  à  la  première  sollicitation. Sur  le  tableau  de  bord, plus  complexe  que  ne  l’était  celui  du  modèle  standard, des  clignotants  s’allumèrent, ainsi  que  l’écran  d’un  petit  téléviseur. Harris  pressa  un  bouton : avec  un  ronronnement  feutré, le  hayon, fort  épais, se  rabaissa, s’encastra  avec  un  double  déclic. Ralph  Hunt  enfonça  un  contacteur  et  l’écran  d’un  mini-ordinateur  s’éclaira, faible  lueur  d’un  vert  émeraude, sur  lequel  des  chiffres  et  des  symboles  défilèrent, attentivement  suivis  par  le  secrétaire. Le  petit  téléviseur, lui, se  bornait  à  scintiller  faiblement.

– Quelle  direction  dois-je  prendre, professeur ?

– Celle  du  Pueblo, Harris.

Car  le  célèbre  biologiste  avait  pour  violon  d’Ingres  l’archéologie (théorique, son  état  ne  lui  autorisant  plus  la  moindre  fouille, naturellement) et  l’ethnographie, l’anthropologie  culturelle  des  nations  indiennes. Il  s’interessait  en  particulier  aux  ethnies  Apaches  Jicarilla, Chiricahua, Mescalero  notamment – toujours  vivaces – issues  des  envahisseurs  Athapascan  venus  du  nord-ouest : Alaska, Yukon, Ouest  canadien  principalement.

Dans  un  passé  beaucoup  plus  reculé (moins  20 000 – 30 000 ans), l’homme  occupait  déjà  ce  territoire. Avant  les  atteintes  de  son  infirmité, Dennsmore  avait  recueilli  des  pointes  de  flèches  lancéolées, longues  de  cinq  ou  six  centimètres, avec  un  décrochement  latéral  près  de  la  base, caractéristique  typique  de  l’industrie  lithique  du  Nouveau-Mexique. Il  avait  également  procédé  à  des  fouilles  dans  la  Sandia  Cave, une  caverne  à  une  quinzaine  de  kilomètres  au  nord-est  d’Albuquerque, recelant  aussi  des  ossements  de  mammouth, de  mastodonte, de  cheval, de  bison  et  même  de  chameau. Un  autre  site  intéressant  existait  non  loin  du  mont  Archuleta, vers  les  limites  septentrionales  du  ranch ; d’importants  vestiges  Pueblo  subsistaient  près  de  Seguro  Canyon.

 

Le  Ramcharger  prit  cette  direction, roulant  sur  la  piste  de  terre  qui  grimpait  rapidement. Il  s’engagea  sur  la  route  militaire, négligeant  l’injonction  du  grand  panneau  blanc : No  trespassing ! Extension  of  Military  Territory  controled  by  Kirtland  AFB/Albuquerque. Mines  field. Danger ! You  are  making  yourself  liable  to  prosecution  by  Military  Authorities… (Défense  de  passer. Extension  du  territoire  militaire  contrôlé  par  la  Base  des  Forces  aériennes  de  Kirtland/Albuquerque. Champ  de  mines. Danger. Vous  vous  exposez  aux  poursuites  des  autorités  militaires.)

Le  4X4  aborda  une  corniche  quasi  horizontale  qui  épousait  une  courbe  de  la  montagne, dessinant  un  arc  de  cercle, avant  de  s’élever  à  nouveau. C’est  à  ce  moment-là  qu’un  tir  d’enfer  se  déchaîna, venant  de  la  falaise  opposée ! Le  tir  d’une  mitrailleuse  lourde  dont  le  chapelet  de  balles  laissa  de  petits  impacts  sur  le  pare-brise  et  les  glaces  latérales  teintées  couleur  bronze, sans  parvenir  à  traverser  leur  verre  blindé ! Sur  les  portières, les  projectiles  n’eurent  pas  plus  de  succès  que  sur  le  blindage  de  la  carrosserie ! Rooney, avec  une  rapidité  surprenante, avait  plongé  la  main  sous  la  banquette  et  ramené  un  gros  pistolet  « rafaleur »  Ingram  M 11, de  calibre  380 ; arme  redoutable, au  chargeur  de  trente-deux  cartouches, à  la  fois  stable  et  précis  dans  le  tir  par  rafales.

La  réaction  de  Harris  DiMattia, le  chauffeur, avait  été  tout  aussi  immédiate. Le  véhicule  avait  bondi  en  avant, grimpé  le  long  de  la  route  militaire  tandis  que, à  ses  côtés, le  secrétaire  Ralph  Hunt  pianotait  fébrilement  sur  le  clavier  de  l’ordinateur  de  bord. Non  moins  rapidement, un  ronronnement  se  fit  entendre. En  synchronisme, des  volets  s’ouvrirent  de  chaque  côté  du  toit  surélevé  cependant  que  le  mystérieux  cylindre  de  métal  émergeait  au-dessus  du  véhicule, sa  partie  supérieure  s’écartant  en  quatre  éléments, telle  une  fleur  déployant  sa  corolle.

De  l’intérieur  du  cylindre  s’éleva  à  son  tour  une  sorte  de  modèle  réduit  de  Katiouchka  ou  « Orgues  de  Staline », surmontées  d’une  antenne  radar. En  moins  d’une  seconde, les  détecteurs  infrarouges  et  les  détecteurs  radar  repérèrent  l’assaillant. Aussitôt, les  séries  juxtaposées  de  tubes  lance-roquettes  entrèrent  en  action : tchiou… tchiou… tchiou. L’automitrailleuse, sans  marque ni  insigne  militaire, tapie  dans  un décrochement  sur  l’autre  flanc  de  la  gorge  escarpée, reçut  de  plein  fouet  la  volée  de  missiles ! Elle  explosa, sa  tourelle  NBC (nucléaire, bactériologique, chimique) soufflée  latéralement  et  sa  carcasse  démantelée  basculant  dans  le  précipice !

– Tout  va  bien, professeur ?

– Oui, merci, Frank.

Et  de  fait, le  biochimiste  infirme ne  semblait  pas  avoir été  sérieusement  impressionné  par  cet  attentat, confiant  qu’il  était  sans  doute  en  l’efficacité  des  multiples  gadgets  équipant  le  Ramcharger… Et  en  celle  de  ses  étonnants  assistants, lesquels, médecin, secrétaire  et  chauffeur, s’apparentaient  davantage  à  des  gardes  du  corps ! Il  n’avait  même  pas  été  nécessaire  de  commander  l’ouverture  du  hayon  dans  l’épaisseur (anormale) duquel  se  dissimulaient  des  mitrailleuses  capables  de  balayer  cent quatre-vingts  degrés  à  l’horizontale  et  quatre-vingt-dix  degrés  à  la  verticale !

Le  chauffeur  leva  les  yeux  sur  le  rétroviseur, pour  interroger  le  paralytique :

– Nous  continuons  vers  le  Pueblo, professeur ?

– Non. Nous…

Il  s’interrompit, ébaucha  bizarrement  un  geste  de  la  main  réclamant  le  silence. Le  biologiste  parut  en  effet  écouter  puis, les  masséters  contractés  par  la  colère, il  opina, comme  à  un  interlocuteur  imaginaire  et  grinça  entre  ses  dents :

– C’est  ça : des  représailles ! Des  représailles !

Le  professeur  Dennsmore  demeura  silencieux  un  court  moment  et, cette  fois, ce  fut  bien  au  chauffeur  qu’il  s’adressa :

– Amenez-moi  sur  la  mesa, Harris, sans  perte  de  temps.

DiMattia  obtempéra, gravissant  la  route  militaire  après  un  furtif  coup  d’œil  à  l’écran  du  téléviseur  qui, maintenant, montrait  une  vue  panoramique  de  la  gorge  profonde  au  flanc  de  laquelle  s’étirait  la  route. Les  détecteurs, disséminés  dans  la  montagne  et  couplés  à  des  caméras  à  objectif  à  focale  variable, ne  décelaient  aucune  autre  menace.

Le  4X4  parvint  enfin  sur  la  mesa, le  long  plateau  oblong, désertique, caillouteux, qui  s’étendait  du  nord  au  sud, dominant  la  région  verdoyante  des  collines. Le  Dodge  stoppa  à  l’amorce  d’une  dépression  artificielle  à  laquelle  l’on  accédait  par  une  route  plus  large  que  celle  qui  les  avait  conduits  en  ce  lieu  désolé. A  l’extrémité  de  cette  imposante  tranchée, en  cul-de-sac, de  cent  mètres  sur  cinquante  environ, aucune  ouverture : une  paroi  de  roc  nue.

Le  hayon  du  véhicule  fut  soulevé, et  le  fauteuil  roulant, libéré  de  son  arrimage, précautionneusement  guidé  par  Frank  Rooney, arriva  sur  le  sol, s’engagea  sur  la déclivité  en  pente  douce, en  sa  partie  centrale  aplanie  artificiellement, bitumée, comme  une  autoroute. Le  professeur  Dennsmore  s’arrêta  une  seconde, fit  accomplir un  quart  de  tour  à  son  siège  mobile  pour  ordonner  à  ses  hommes :

– Vous  pouvez  retourner  au  ranch. Je  serai  absent, probablement  pendant  quarante-huit  heures. Merci.

Il  remit  le  fauteuil  roulant  dans  la  bonne  direction  et  relança  le  moteur, dévalant  doucement  la  voie  tracée  au  milieu  de  la  route. Sur  celle-ci, large, encaissée  entre  les  parois  abruptes, hautes  d’une  centaine  de  mètres, l’infirme  sur  sa  machine  ressemblait  à  un  insecte  dérisoire, minuscule, vulnérable  dans  ce  site  déroutant  chauffé  par  un  implacable  soleil.

Et  tel  un  insecte  stupide  stoppé  par  un  obstacle  dont  il  ne  peut  comprendre  la  nature, Dennsmore, sur  le  bas  de  la  déclivité, s’arrêta  devant  le  haut  mur  de  rocher  où  nulle  faille  n’était  visible. Aucune  trace  de  porte, de  panneau, de  brèche  ou  cavité  quelconque… Et  pourtant, une  ouverture  triangulaire  de  trois  mètres  de  côté  apparut  lentement, dessinant  un  étrange  miroitement, comme  la  bouche  d’accès  à  un  tunnel  qui  se  serait  enfoncé  dans  une  masse  de  mercure !…

 

Le  Dodge  ayant  réintégré  le  spacieux  garage, sur  l’arrière  du  ranch, la  porte  à  bascule  se  referma  sur  les  trois  hommes  revenus  seuls  du  lieu  mystérieux  où  ils  avaient  laissé  le  professeur  Dennsmore. Ils  enfilèrent  une  salopette  de  mécanicien  et  procédèrent  à  l’inspection  méticuleuse  du  véhicule, démontant  l’une  après  l’autre  les  glaces  teintées  et  le  pare-brise, éraflés  par  les  balles, les  remplaçant  avec  autant  d’aisance  qu’auraient  pu  le  faire  des  professionnels  d’un  garage  spécialisé. Les  portières, accusant  à  peine  les  impacts  des  projectiles, subirent  un  examen  des  plus  attentifs. Une  seule  fut  remplacée ; les  impacts  sur  les  autres, moins  visibles  dans  le  blindage, furent  simplement  repeints.

– Du  travail  de  pro, apprécia  DiMattia, le  chauffeur.

– Comme  celui  des  types  qui  nous  ont  attaqués, sur  la  corniche, fit  Ralph  Hunt, le  secrétaire (aussi  habile  que  le  « médecin »  pour  procéder  à  ce  genre  de  réparations  très  particulières !). Le  boss  n’a  pas  eu  tort  de  faire  ajouter  tous  ces  gadgets  défensifs-offensifs  à  ce  Dodge, blindé  comme  un  char  d’assaut !

Ils  se  débarrassèrent  de  leurs  bleus  de  travail, rangèrent  les  gants  dans  les  casiers, au-dessus  du  long  établi  surmonté  d’un  râtelier  d’outils  les  plus  divers  et  quittèrent  le garage. Dehors, alors  qu’ils  se  dirigeaient  vers  l’aile  ouest  du  ranch  qui  leur  était  réservée, ils  virent  s’approcher  l’épouse  de  leur  maître. Celle-ci  marchait  d’un  pas  pressé  et  affichait  une  mine  soucieuse. Elle  s’adressa  à  Rooney :

– Docteur, mon  mari  vient  de  m’appeler, pour  m’informer  qu’il  ne  rentrerait  pas  avant  deux  jours.

Elle  regarda  tour  à  tour  les  trois  hommes  et  questionna, toujours  à  l’adresse  du  médecin :

– J’étais  à  la  piscine, une  dizaine  de  minutes  après  votre  départ  et  j’ai  entendu  des  rafales  d’armes  automatiques. Vous  êtes  sûrement  au  courant ?

– Oui, madame  Dennsmore. Nous  les  avons  entendues, nous  aussi. Un  exercice, sans  doute. Ce  n’est  pas  exceptionnel, sur  un  terrain  militaire.

– KMYK[4]  n’en  a  rien  dit  et  pas  davantage  Canal  12[5]. Les  gens  du  laboratoire  n’étaient  pas  inquiets ?

Rooney  mentit  avec  aplomb :

– Pas  le  moins  du  monde, madame. Nous  avons  bavardé  une  minute  avec  eux, pendant  que  le  professeur  s’éloignait, accompagné  des  officiers  venus  l’accueillir. Tout  paraissait  normal, paisible.

Son  sourire  s’accentua, cordial  mais  teinté  de  respect  et  cela  contribua  à  apaiser  les  craintes  de  la  jeune  femme. La  présence  de  ces  trois  hommes, tout  dévoués  à  son  mari, la  réconfortait. Au  surplus, le  médecin  avait  ordre  d’occuper  l’une  des  chambres  d’ami, lors  des  rares  absences  du  biologiste, pour  veiller  à  la  sécurité  de  son  épouse.

 

Vers  vingt-trois  heures, ce  n’était  certes  plus  l’accablante  chaleur  caniculaire, mais  la  température  se  maintenait  à  près  de  vingt  degrés  Celsius  et  Anna  crawlait  avec volupté  dans  l’eau  encore  tiède  de  la  piscine. La  lune, à  son  dernier  quartier, éclairait  le  ranch, suffisamment  pour  projeter  l’ombre  de  l’aile  droite  sur  une  partie  de  la  piscine, coupant  avec  netteté  le  « sillage »  lumineux  de  l’astre  des  nuits  dans  l’eau  agitée  de  clapotis.

Rosa, la  bonne  mexicaine, apporta  un  plateau, se  baissa  pour  le  déposer  sur  le  bord  de  la  piscine :

– El  vuestro  café, señora. (Voici  votre  café, madame.)

– Gracias, Rosa. No  Necesito  màs  de  usted. Buenas  noches. (Merci, Rosa. Je  n’ai  plus  besoin  de  vous. Bonne  nuit.)

– Usted  también, señora. Gracias… (Vous  aussi, madame. Merci.)

Anna  but  le  café, se  prélassa  quelques  minutes  encore  dans  l’eau  tiède  puis  se  hissa  en  souplesse  sur  le  bord  de  la  piscine, nue, ses  longs  cheveux  noirs  collés  à  ses  joues, tombant  sur  ses  épaules  et  ses  seins  perlés  d’eau. Elle  passa  son  peignoir  éponge, gagna  la  salle  de  bains, se  doucha, se  frictionna  le  corps  avec  son  parfum  préféré… et  alla  silencieusement  rejoindre  le  docteur  Frank  Rooney  dans  sa  chambre…

La  « Coyote »  se  débarassa  du  peignoir  et  apparut  dans  son  émouvante  nudité, cependant  que  Frank, tout  aussi  nu  qu’elle, abandonnait  la  lecture  d’un  roman  SF  de  Teddy  Cowen  pour  se  lever, la  serrer  dans  ses  bras, l’embrasser  tendrement  en  pétrissant  ce  corps  bronzé  qui  frissonnait  d’un  plaisir  anticipé… Ils  basculèrent  sur  le  lit, roulèrent  l’un  sur  l’autre  en  riant ; la  jeune  femme, avec  des  gestes  fébriles, mit  un  terme  aux  préliminaires  et  chevaucha  son  amant, se  livrant  à  lui  avec  des  ruades, des  gémissements  et  des  râles, libérant  sa  libido  refoulée  depuis  trop  longtemps… Plus  d’une  quinzaine ! D’ordinaire, il  lui  fallait  en  effet  épier  son  mari, bien  s’assurer  que, tel  soir, il  prenait  des  somnifères, attendre, refréner  son  impatience  pour  enfin, discrètement, aller  s’offrir, frémissante, au  fougueux  docteur  Rooney.

Ils  explosèrent  à  l’unisson, mêlant  leurs  halètements  et  leurs  cris  pour  sombrer  ensuite, délicieusement, dans  la  petite  mort  qui  les  laissa  anéantis  durant  plusieurs  minutes. Reprenant  son  souffle, émergeant  de  ce  fulgurant  orgasme, Anna  nicha  sa  nuque  au  creux  de  l’épaule  de  son  partenaire  qui  la  prit  tout  contre  lui.

– Deux  jours, mon  chéri ! Nous  allons  pouvoir  nous  aimer  pendant  deux  jours !…

Elle  exhala  un  long  soupir  et  se  mit  sur  un  coude, admira  les  traits  virils  de  Rooney, s’inquiétant :

– Maintenant  que  nous  sommes  seuls, amor  mio, dis-moi  ce  qui  s’est  vraiment  passé, cet  après-midi, quand  vous  êtes  allés  vous  promener, avec  mon  mari ?

Il  se  composa  une  mine  surprise :

– Mais, je  te  l’ai  dit, mon  cœur. Ces  tirs  résultaient  indiscutablement  d’une  séance  d’entraînement  des  militaires  qui  contrôlent  les  abords  de  la  mesa. Un  laboratoire  souterrain  de  cette  importance  nécessite  une  surveillance, une  vigilance  de  tous  les instants. Partant, ceux  qui  ont  pour  mission  de le  protéger  se  doivent  de  savoir  se  servir  parfaitement  de leur  armement. Donc, ils  s’entraînent.

– Bien  mal ! renvoya-t-elle, en  jouant  négligemment  avec  les  longs  poils  qui  frisottaient  sur  la  poitrine  de  Frank. Pendant  le  dîner, ce  soir, je  suis  allée  faire  un  tour  au  garage ; j’y  ai  découvert  une  portière  du  4X4  éraflée  des  balles ! Toi, Ralph  et  Harris  n’avez  pas  eu  le  temps  de  vous  en  débarrasser  après  l’avoir  remplacée  par  une  neuve !

Pourquoi  tu  me  mens, querido ? Et  pourquoi  ce  véhicule  utilitaire  est-il  blindé ? Je  m’en  suis  rendu  compte, avec  ces  portières  qui, sur  un  modèle  standard, auraient  dû  être  transpercées. Et  ne  me  dis  pas  que  c’est  par  inadvertance  que  les  sentinelles, vous  prenant  pour  des  assaillants, ont  tiré  sur  vous !

Il  taquina un  instant  l’aréole  sombre  de  son  sein  gauche  et  se  résolut  à  passer  aux  aveux… De  la  manière  la  plus  vraisemblable  possible !

– OK, honey, OK, je  t’ai  menti. Et  c’est  sur  l’ordre  formel  de  ton  mari  que  j’ai  arrangé  la  vérité. Le  Ramcharger  a  été  équipé  d’un nouveau  type  de  blindage  mis  au  point  par le  département  métallographie  de  l’usine-laboratoire. Lorsque  nous  sommes  arrivés  au  sommet  de  la  mesa, le  professeur  a  été  accueilli  par  des  officiers. Il  s’est  éloigné  avec  eux  tandis  que  Ralph, Harris  et  moi, à  bord  du  Dodge, nous  nous  remettions  à  rouler, nous  exposant  avec  confiance  au  tir  d’une  mitrailleuse  lourde. Résultat  concluant : le  blindage  a  remarquablement  tenu !

La  jeune  femme  brune  coula  vers  lui  un  regard  dubitatif, nullement  convaincue  par  son  explication  mais  feignant  de  l’être, pour  avouer :

– C’est  inhumain  mais, pendant  quelques  minutes, en  entendant  ces  tirs  éloignés, je  me  suis  mise  à  agiter  des  pensées  peu  charitables… et  si, victime  d’un  attentat, Lionel  perdait  la  vie ? Certes, je  le  trompe  avec  toi, Frank, mais  je  le  respecte  profondément : il  n’est  pas  responsable  de  son  infirmité. C’est  un  homme  bon, généreux  et  si, graduellement, il  s’est  aigri  et  me  rudoie  un  peu, la  faute  en  incombe  à  ce  mal  incurable  qui  le  mine…

– Je  comprends  ce  que  tu  éprouves, ma  pauvre  chérie. Moi  aussi, j’ai  le  plus  grand  respect  pour  ton  mari ; c’est  un  illustre  savant ; je  donnerai  ma  vie  pour  lui, puisque  je  suis  à  la  fois  son  médecin  et… l’un  de  ses  gardes  du  corps. Et  très  sincèrement, même  si  nous  éprouvons  beaucoup  de  difficultés  à  nous  aimer, dans  de  telles  conditions, je  souhaite  qu’il  vive  le  plus  longtemps  possible. Pour  tout  ce  qu’il  a  apporté  et  apportera  encore  à  la  science  du  vivant.

Emue  par  ces  paroles, la  « Coyote »  se  serra  davantage  contre  lui  puis  ses  lèvres  se  promenèrent  sur  son  torse  puissant, dessinant  une  ligne  de  petits  baisers  vers  sa  toison  pubienne  sombre. Elle  progressa  davantage… et  arracha  bientôt  à  son  partenaire  des  gémissements  de  plaisir…

 

A  moins  de  dix  kilomètres  de  là, dans  les  installations  souterraines  de  la  mystérieuse  usine-laboratoire, le  professeur  Dennsmore, la  gorge  nouée  par  l’émotion, la  vue  brouillée, éteignit  le  télévisionneur  indiscret  qui  venait  de  lui  permettre  de  percer  le  secret  de  son  infortune.

Abandonner  sa  petite  chambre, près  du  laboratoire  de  génétique ? Appeler  DiMattia, son  chauffeur  et  se  faire  conduire  chez  lui  sans  retard, pour  surprendre  et  confondre  les  coupables ? Les  tuer, comme  il  en  avait  eu  la  folle  envie  en  voyant – et  entendant – les  joutes  sexuelles  de  sa  femme  haletant  et  vibrant  entre  les  bras  de  son  amant ?

Non ! Ne  rien  précipiter…

Attendre… Attendre  l’évolution  de  la  situation…

Oh ! Il  n’évoquait  pas  un  seul  instant  sa  propre  situation, non. Il  songeait  plutôt  à  la  conjoncture  internationale, à  tout  ce  qui  allait  se  produire, peut-être  plus  tôt  qu’on  ne  pouvait  l’imaginer… Et  dont  il  était  l’un  des  rares  personnages  à  connaître  les  prémices, lesquels, invariablement, déboucheraient  sur  un  « futurible », un  scénario  potentiel  du  futur. Et  celui-ci  ne  pouvait  qu’être  épouvantable…


[1]              NOW : National  Organisation  of  Women, la  plus  importante  organisation  féministe  aux  USA ; le  WLDF : Women’s  Legal  Defense  Fund, organisation  similaire  luttant  pour  le  maintien  de  la  Loi  de  1973  sur  la  liberté  de  l’avortement.

[2]              Auteur  du  remarquable  ouvrage  traduit  chez  Flammarion, Paris : Une  brève  histoire  du  Temps, du  Big Bang  aux  trous  noirs.

[3]              Se  dit, aux  USA, d’une  personne  de  sang  indien  et  hispano-américain. Ce  terme, un  peu  surprenant  pour  des  Européens, n’est  en  rien  insultant.

[4]              La  plus  importante  des  deux  stations  radio  d’Aztec, à  90  km  environ  à  l’est  de  Dulce.

[5]              Ou  KOBF, station  TV  de  Farmington, affiliée  au  Network (réseau) de  la  NBC (environ  120  km  à  l’est  de  Dulce).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s