Un 3ème œil sur la réalité

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 4

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 4

« Quelle  dose  de  vérité  supportez-vous ?  »

Nietzsche

 

 

Décontenancé.

Médusé.

Estomaqué.

Sidéré.

L’air  d’un  con !…

C’était  assurément  moins  poétique, mais  cette  expression  triviale  domina  chez  Phil  Jackson/Teddy  Cowen  lorsque, ayant  appuyé  sur  le  timbre  au  nom  d’Ariellah  Greenstein, la  porte  palière  ‘ouvrit. De  stupeur, il  lâcha  le  magnifique  bouquet  d’orchidées  devant  l’apparition  de  cette  jeune  femme  aux  longs  cheveux  d’ébène, aux  grands  yeux  tout  aussi  sombres, au  teint  bronzé, d’une  rare  beauté.

Pouvait-il  admettre  le  témoignage  de  sa  vue ? Reconnaître  pour  vrai  l’inimaginable ? L’impensable ?

Drapée  dans  une  cheongsam (robe-tunique  asiatique) en  satin  bleu  pastel, brodée  de  dragons  crachant  le  feu, fendue  sur  les  côtés  jusqu’à  mi-cuisse, cette  créature  de  rêve  au  décolleté  vertigineux  était  indubitablement  Ariellah !

La  belle, la  merveilleuse, l’éblouissante  Ariellah  inchangée ! A  l’image  même  qui  était  la  sienne  ce  jour  lointain  de  1965  où, sans  surprise  et  d’un  commun  accord, mais  non  sans  chagrin, elle  l’avait  quitté, en  Australie, au  seuil  du  Grand  Désert  de  Victoria !

Autour  de  son  cou, à  une  chaîne  d’or  à  gros  maillons  rectangulaires  de  facture  moderne, était  suspendu  un  volumineux  pendentif  ovale  à  fond  noir, seule  couleur  à  même  de  révéler  tous  les  feux  d’une  extraordinaire  opale, noire  à  reflets  irisés  mariant  le  rouge  orangé, le  vert émeraude  et  le  bleu  cobalt. Une  variété  australienne  particulièrement  prisée  des  connaisseurs… fortunés !

Elle  se  blottit  contre  sa  poitrine, rompant  son  attitude  figée, chercha  ses  lèvres, l’étreignit  de  toutes  ses  forces, l’embrassant  à  en  perdre  le  souffle. Puis  elle  le  lâcha, ramassa  le  bouquet  tombé  à  leurs  pieds  et  entraîna  son  visiteur  dans  un  living  cossu  moquetté  de  gris  perle, au  large  divan  de  cuir  fauve  et  fauteuils  assortis. Une  table  basse  à  plateau  de  verre  fumé, une  baie  vitrée  ouvrant  sur  une  terrasse, face  à  Central Park, des  tableaux  figuratifs, voire  hyperréaliste, preuve  de  bon  goût  et, dans  un  angle, un  téléviseur  sur  table  roulante.

Un  cadre  luxueux  auquel  pourtant  l’écrivain  n’accorda  qu’une  attention  distraite, fasciné  par  la  jeune  femme  qu’il  reprit  dans  ses  bras :

– Tu… es… jeune ! Pareille  à  l’Ariellah…, mon  Ariellah  que  j’ai  connue  en  Australie, à  Wirrida, ce  coin  oublié  de  Dieu… Co… Comment  est-ce  possible ?

Elle  scruta  son  visage  viril, sans  la  moindre  ride, caressa  de  l’index  la  petite  cicatrice  sur  sa  joue  droite  et  sourit, reprenant  ses  propres  termes :

– Tu  es… jeune ! Pareil  à  Lonesome  Jackson, … mon  Jack  connu  en  Australie, en  ce  coin  oublié  de  Dieu ! Comment  est-ce  possible ? As-tu  une  réponse  à  ma  question, reflet  de  la  tienne ?

Il  secoua  la  tête :

– Il  y  a  un  peu  plus  de  deux  ans, dans  ce  même  coin  perdu, sous  un  soleil  de  plomb, un  matin, deux  policiers  m’ont  réveillé, voulant  m’embarquer, s’imaginant  que  j’avais  assassiné  leur  copain  Lonesome Jackson ; ils  ne  me  reconnaissaient  pas. Quiproquo, discussion – j’appris  ainsi  que  j’avais  dormi  huit  jours  d’affilée ! – et  je  me  suis  réveillé  avec  l’aspect  qui  était  le  mien  lorsque  j’avais  dans  les  trente  ans ! Puis  j’ai  perdu  conscience. Quand  je  suis  revenu  à  moi, les  flics  n’étaient  plus  là.

Bouleversé, je  plie  bagage, abandonne  la  prospection  des  opales, regagne  mon  petit  studio  d’Alice  Springs  et  je  me  mets  à  écrire  des  romans  de science-fiction, des  articles  sur  les  OVNI, les  observations  et  rencontres  du  IIIe  Type. Je  trouve  un  éditeur, mes  trois  premiers  livres  se  vendent  bien, sont  traduits  dans  de  nombreux  pays. Entre-temps, je  passe  le  brevet  de  pilote  d’hélicoptère, quitte  l’Australie  et  m’installe  à  New York.

Pensive, la  journaliste  commenta :

– Aberrant, incroyable  et  cependant, à  des  variantes  près, c’est  la  même  expérience  que  j’ai  vécue, à  la  cinquantaine  passée, il  y  a  un  peu  plus  de  deux  ans ! Après  huit  jours  de  sommeil – ou  de  disparition – je  me  suis  réveillée  redevenue  jeune… et  pas  désagréable  à  regarder, bien  que  j’aie  failli  m’évanouir  de  stupeur  en  me  voyant  dans  un  miroir ! Un  tel  changement  ne  va  pas  sans  soulever  un  certain  nombre  de  problèmes, d’ordre  professionnel  en  premier  lieu. J’écrivis  donc  une  lettre  aux  agences  de  presse  et  grands  journaux  avec  lesquels  je  travaillais  en  free-lance, annonçant  que  je  souhaitais  prendre  une  année  sabbatique  afin  de  rédiger  un  gros  ouvrage  documentaire. Une  nièce  journaliste  me  remplacerait, signerait  de  mon  nom  ses  reportages – et  pour  cause ! – et  je  certifiais  qu’elle  donnerait  toute  satisfaction.

Je  me  rendis  auprès  des  directeurs  et  rédacteurs  en  chef  qui, d’emblée, trouvèrent  à  ladite  nièce  une  ressemblance  convaincante  avec  sa  tante  Ariellah  Greenstein ! Mes  oncle  et  tante  de  New York, eux, bien  qu’estomaqués  par  cette  métamorphose, gardèrent  le  secret. Mes  parents – je  te  l’ai  expliqué  en  Australie – ont  péri  dans  un  attentat  palestinien, il  y  a  bien  longtemps ; quant  à  mes  relations  secondaires, un  petit  mot  leur  faisant  savoir  que  je  m’isolais  pour  écrire  un  gros  bouquin, dans  un  chalet  des  Rocheuses, devait  suffire  à  les  tenir  éloignés  de  cet  appartement.

Mais  pensons  un  peu  à  nous, fit-elle  en  mettant  le  bouquet  d’orchidées  dans  un  pique-fleur  en  cristal  avant  de  déboucher  une  bouteille  de  champagne  Taittinger  Brut  Millésimé  1982. Une  question, d’abord : es-tu  marié ?

– Non. Et  toi, Ariellah ?

– Pas  davantage…

Elle  le  regarda  longuement, avec  sur  ses  lèvres  pulpeuses  son  adorable  sourire  et  questionna :

– Tu  m’aimes  encore ? Même  s’il  y  a  eu  des  éclipses, dans  ta  vie, au  cours  desquelles  tu  m’as  remplacée ?

– Je  t’aime  toujours, honey  et  je  ne  t’ai  pas  remplacée  souvent ! Et  toi ?

– Je  t’ai  toujours  aimé, Goï  o’ my  heart, même  lorsque  les  circonstances  ont  voulu  que  j’aie  une  liaison  avec  d’autres  hommes, au  cours  des  vingt-cinq  années  écoulées. Vois-tu, Phil  chéri, nous  avons  été  un  couple  temporaire, éphémère  mais  décidé  à  ne  pas  mentir, à  respecter  une  ligne  de  franchise  de  laquelle  nous  ne  nous  sommes  jamais  écartés. De  la  sorte, aujourd’hui, en  nous  retrouvant  enfin, nous  pouvons  sans  tricher  porter  un  toast  à  notre  amour.

Il  but  comme  elle  quelques  gorgées  et, comme  elle, il  posa  sa  coupe  sur  la  table  basse. Ariellah  lui  prit  les  mains, plongea  ses  yeux  noirs  dans  les  siens :

– Tu  as  très  faim ?

– Oui… De  toi…

Elle  rit, amusée :

– Quelle  joie  de  retrouver  intacts, après  tant  d’années, cette  même  complicité, ce  même  désir !

La  jeune  femme  l’entraîna  dans  sa  chambre, avec  un  immense  lit  bas, drap  et  couverture  soigneusement  roulés  vers  le  bas. Prêt  à  l’emploi ! Phil  Jackson  dénoua  la  ceinture  de  la  cheongsam, aida  la  journaliste  à  la  remonter, à  la  faire  passer  par-dessus  ses  épaules  et  sa  tête, pour  apparaître  intégralement  nue, bronzée, avec  ses  seins  en  forme  de  pomme, à  l’aréole  sombre, et  sa  toison  pubienne  au  triangle  fourni.

Avec  des  gestes  fébriles, Ariellah  se  mit  en  devoir  de  l’aider  à  se  dépouiller  de  ses  vêtements, de  son  slip… Opération  moins  facile  en  raison  de  son… émoi. « Emoi »  qu’elle  dut, en  pouffant, dégager  de  l’élastique  du  slip  auquel  il  faisait  obstacle !

Le  lit  les  accueillit, tous  deux  se  couvrant  de  baisers, se  pétrissant  le  corps  puis  se  soudant  l’un  à  l’autre. Ariellah  noua  ses  jambes  nerveuses  autour  des  hanches  de  son  amant  retrouvé, gémit, hoqueta, râla  sous  ses  ruades. Ces  assauts  l’emportaient  lentement  mais  sûrement  vers  le  point  d’orgue  où  l’homme  et  la  femme  ne  font  plus  qu’un, où  l’indicible  bonheur  de  l’un  se  fond  dans  celui  de  l’autre ; où  l’alchimie  de  l’orgasme  pleinement  partagé  fait  naître  l’illumination  intérieure, la  transmutation, le  bouillonnement  de  l’or  né  de  l’accord  majeur  élaboré  par  l’harmonie…

Ils  restèrent  soudés  très  longtemps, savourant  les  battements  de  leurs  cœurs  en  contact, les  frémissements  de  leurs  sexes, la  communion  de  leurs  souffles  qui  s’apaisaient  graduellement  en  synchronisme. Ariellah, les  yeux  noyés  dans  les  siens, murmura, alanguie :

– C’était… merveilleux, Phil  chéri…

Ils  se  désunirent, s’allongèrent, mais  la  jeune  femme  ne  tarda  pas  à  se  blottir  de  nouveau  dans  les  bras  de  son  partenaire… qui, en  riant, la  força  à  se  coucher  sur  le  dos  tandis  qu’il  se  mettait  sur  un  coude, voulant  se  repaître  de  sa  beauté, admirer  son  corps  sculptural, se  pencher  pour, du  bout  des  lèvres, donner  à  ses  seins  de  chastes  petits  baisers :

– Je  t’aime  comme  au premier  jour, Sabra  o’  my  heart ! Et  je  ne  me  lasse  pas  de  contempler  ta  beauté, ta  jeunesse, la  douceur  de  ton  épiderme, la  fermeté  de  tes  seins… Mais, toi, Amour, comment  se  fait-il  que  tu  n’aies  pas  parue  tellement  surprise  de me  retrouver  tel  que  j’étais  il  y  a  vingt-cinq  ans, en  Australie ?

Elle  tendit  le  bras, ouvrit  le  tiroir  de  la  petite  table  de chevet, en  retira  le  dernier  livre  du  romancier : L’Entité  noire  d’Andamooka, dont  elle  lui  montra  la  dernière  page  de  couverture :

– Ta  photo  couleur  ne laisse  aucun  doute  sur  ta  jeunesse ; de  plus, en  petits  caractères, le  célèbre  photographe  de  Brisbane  qui  a  pris  ce  cliché  mentionne  la  date  du  copyright : 1987. Quand  le  même  rajeunissement  inexplicable  s’est  manifesté, après  ma  disparition  durant  une  semaine, j’ai  tout  naturellement  pensé  à  toi, me  demandant  quelle  serait  ta  réaction  en  me  découvrant  avec  l’aspect  qui  est  le  mien  aujourd’hui. Je  t’avais  laissé  dans  le  désert  de  Victoria  en  1965 ; j’avais  vécu  ma  vie, bourlinguant  sur  les  cinq  continents, effectuant  des  reportages, écrivant  quelques  scénarios  de  films, trouvant  ici  et  là  parfois  un  partenaire (elle  pouffa) pour  épancher  ma  libido, mais  le  quittant  après  un  mois  ou  deux.

Et  voici  que, il  y  a  trois  mois, fortuitement, je  suis  tombée  sur  l’un  de  tes  romans. Ta  photo  a été  une  révélation : cet  auteur – Teddy  Cowen – dont  j’avais  entendu  parler  ou  lu  des  critiques  sur  ses  romans, c’était  donc  toi ! Mais  pareillement  rajeuni. N’ayant  jamais  cru  au  hasard  ni  aux  coïncidences, j’en  conclus  tout  naturellement  que  ce  qui  nous  était  arrivé, séparément  mais  quasi  simultanément, était  voulu  non  par  Dieu  mais  par  je  ne  sais  qui  bénéficiant  des  mêmes  pouvoirs  thaumaturgiques !

Mon  neveu  David – ses  parents  vivent  à  New York, Park Avenue, non  loin  de  la  salle  des  ventes  Christie’s – est  un  fana  de  la  science-fiction ; c’est  en  jetant  un  coup  d’œil  sur  l’étagère  de  ses  lectures  que  j’ai  trouvé  tes  trois  bouquins. Le  jour  de  ta  séance  de  dédicace, j’étais  retenue  en  Californie  du  Nord, pour  un  reportage  programmé  depuis  longtemps, au  Mont  Shasta. Impossible  de  me  décommander. Je  t’ai  donc  fait  porter  un  mot  par  Dave, à  la  Science Fiction Shop  où  tu  dédicaçais  tes  œuvres. Voilà. Tu  sais  tout. Et  toi ?

– Moi ? rit-il. Je  t’aime  et…

Il  se  pencha  sur  son  ventre, mordilla  son  pubis  en  grognant :

– … et  je  vais  te  dévorer  si  nous  ne  passons  pas  à  table !

Elle  le  repoussa  de  côté  et  se  leva  en  riant :

– Le  repas  est  prêt, Teddy, il  faut  juste  mettre  le  couvert. En  prévision  de  ta  venue, et  de  ce  qui  vient  de  se  passer, plaisanta-t-elle, j’ai  donné  quartier  libre  à  Dora, la  domestique. Une  Portoricaine  à  la  fois  gentille, consciencieuse  et  bonne cuisinière. Tu  la  connaîtras  demain.

Ils  prirent  une  douche ; ensuite, la  jeune  femme  offrit  à  l’Australien  un  kimono  de  satin  noir  décoré  d’idéogrammes  japonais, soigneusement  plié, avec, au-dessus, une  paire  de  mules :

– Pour  le  confort  de  « monsieur », s’il  daigne  revenir  souvent…

Elle  avait  dit  cela  avec  le  sourire  mais  son  regard  exprimait  une  certaine  gravité. Il  prit  ce  cadeau, le  posa  sur  le  lit  et  enlaça  la  jeune  femme, savourant  la  tiédeur  de  sa  nudité  sur  la  sienne :

– Je  daignerai, chérie, mais  la  proposition  que  je  t’ai  faite, peu  avant  notre  séparation, en  Australie, tient  toujours. Tu  t’en  souviens ?

– Parfaitement, Goï  o’  my  heart : tu  m’as  demandé  de  devenir  ta  femme, mais  c’était  alors  impossible  et  c’est  le  cœur  brisé  que  j’ai  dû  refuser, te  laissant  une  nuit  dans  le  désert  où  nous  avions  vécu  trois  mois  ensemble, trois  mois  de  bonheur.

Elle  caressa  le  lourd  pendentif  à  la  splendide  opale  noire  aux  reflets  irisés  suspendue  à  son  cou :

– Ainsi  que  je  te  l’avais  promis, je  t’ai  laissé  ma  récolte  d’opales… pour  trouver  plus  tard, au  fond  de  mon  sac, cette  énorme  opale  précieuse  que  tu  y  avais  cachée !

– Et  le  second  sac ?

Elle  fronça  les  sourcils, surprise :

– Comment  le  sais-tu ? C’est  vrai, après  mon  sommeil  d’une  semaine, j’ai  trouvé  à  mon  chevet  un  volumineux  sac  d’opales  taillées, presque  aussi  belles  que  celle  que  tu  m’as  offerte.

Ce  fut  à  son  tour  de  ciller  dans  une  mimique  d’incompréhension :

– Je  parlais  du  gros  sac  d’opales  que  j’ai  trouvé, moi, à  mon  réveil, après  huit  jours  passés  Dieu  sait  où !… Huit  jours… Il  est  impensable  que  j’aie  dormi  aussi  longtemps  dans  le  désert, à  l’ombre  de  mon  4X4, sans  périr  de  soif !… Ainsi  donc, toi  aussi  tu  as  vécu  ce  même  épisode  et  reçu  en  cadeau  anonyme  un  lot  important  d’opales ?

– Oui  et  j’ignore  toujours  à  qui  je  dois  ce  présent… qui  m’a  permis  d’acheter  cet  appartement  au  cœur  de  Manhattan, face  à  Central Park !… Un  présent  royal  puisque  la  vente  de  ce  lot  d’opales  atteignit  environ  un  million  cinq  cent  mille  dollars !

– C’est  ce  que  valait  aussi  le  sac  de  gemmes  découvert  sous  mon  nez, à  mon  réveil, à  peu  près  au  même  moment  où  tu  trouvais  le  tien ! J’ai  fait  quelques  bons  placements  et  avec, de  surcroît, mes  droits  d’auteurs, je  vois  l’avenir  plutôt  en  rose ! Alors, amour, qu’attendons-nous  pour  nous  marier ?

Elle  se  serra  davantage  contre  lui, l’embrassa  longuement :

– Dès  cet  instant, je  me  considère  comme  ta  femme, Teddy, et  je  suis  prête  à  venir  vivre  chez  toi  ou  à  t’accueillir  ici, selon  ce  que  tu  décideras, mais… pour  des raisons  que  je  souhaiterais  t’exposer  plus  tard  seulement, je  préférerais  que  nous  nous  mariions  vers  la  fin  de  l’année. Tu  y  vois  un  inconvénient ?

– Aucun, chérie, puisque  dès  ce  soir, nous  ne  nous  quittons  plus ! toutefois, s’il  n’y  a  aucun  inconvénient, il  y  a  peut-être  un  problème  pour  m’installer  chez  toi : auras-tu  la  place  pour  accueillir  un  grand  bureau, des  centaines  de  bouquins, de  dossiers  suspendus  ainsi  qu’un  poste  de  travail  pour  ordinateur  où  je  fais  mes  traitements  de  texte ?

Elle  lui  prit  la  main, traversa  l’appartement  et  à  l’extrémité  d’un  hall  de  dégagement, elle  ouvrit  une  porte  sur  une  grande  pièce  vide, avec  seulement  un  téléphone  branché  dans  un  angle :

– Ce  sera  suffisant ? Le  maître  pourra-t-il, à  l’aise, pondre  ici  ses  romans, ses  articles ?

– Il  le  pourra  très  confortablement, Mrs  Jackson ! agréa-t-il  non  sans  songer, avec  perplexité, que  le  conte  de  fées  continuait !

Un  conte  de  fées  méthodique : vingt-cinq  ans  plus  tôt, Ariellah  le  quitte  en  lui  laissant  sa  récolte  d’opales. Ce  lot  de  pierres  fines  vendu, il  confie  le  montant  de  la  transaction  à  un  agent  en  bourse  qui  fait  fructifier  son  capital. Un  quart  de  siècle  s’écoule : il  commence  à  en  avoir  assez  de  ce  métier  de  prospecteur, ingrat  et  pénible. Ses  rentes  devraient  lui  permettre, à  cinquante  ans passés, sinon  de  « décrocher », du  moins  de  soigner  ses  rhumatismes  et  ses  dents  en  fort  mauvais  état !

Comme  tous  les  soirs, il  s’endort  au  bivouac, près  du  vieux  4X4. Deux  copains  flics  le  réveillent  tôt  le  matin… Et  c’est  l’impossible, l’incroyable  qui  se  manifeste : Lonesome  Jackson, quinquagénaire, aux  cheveux  poivre  et  sel, au  front  dégarni, est  inexplicablement  redevenu  l’homme  jeune  et  vigoureux  qu’il  était  vers  trente  ans ! Et  il  découvre  qu’entre  le  moment  où  il  s’est  endormi  et  celui  de  son  réveil, une  semaine  s’est  écoulée ! Là, un  trou  supplémentaire  dans  ses  souvenirs : une  brève  perte  de  conscience  pendant  laquelle  les  policiers  sont  repartis ! Il  récupère  son  matériel, embarque  le  tout  dans  le  4X4… et  découvre  sur  le  siège  avant  un  gros  sac  d’opales  magnifiquement  taillées, qu’il  vendra  près  d’un  million  cinq  cent  mille  dollars !

Il  est  riche… Et  désormais  en  mesure  d’accomplir  ce  rêve  auquel  souvent  il  a  pensé  puis  rejeté  comme  inaccessible : devenir  romancier…

Ouvrant  un  atlas  australien  et  fermant  les  yeux, il  avait  piqué  l’index  n’importe  où  et  constaté  que  son  ongle  désignait  le  petit  port  méridional  de  Cowell, dans  le  golfe  de  Spencer.

Cowell ?… La  phonétique  de  ce  nom  ne  lui  convenait  pas  entièrement. Il  avait  remplacé  les  « l »  par  un  « n »  et  obtenu  Cowen, qu’il  allait  répéter  à  plusieurs  reprises. Oui, à  son  goût, cela  sonnait  mieux.

Mais  pourquoi  « n »  plutôt  qu’une  autre  consonne ? Parce  qu’un  soir, rêvant  avec  Ariellah  dans  le  désert, à  contempler  les  étoiles, la  jeune  Américaine, parlant  de  la  Kabbale, un  domaine  complexe  qui  la  passionnait, lui  appris  que  le  « n » – le  noun – placé  à  la  fin  d’un  mot, en  modifiait  l’énergie ; plus  exactement  la  structuration  énergétique, selon  le  Sepher  Yetsira, livre  fondamental  de  la  pensée  analytique  hébraïque. De  valeur  cinquante, le  noun  appartient  au  plan  kabbalistique  des  réalisations, avec  pour  sens  ontologique : le  souffle, la  vie. Sous  quels  meilleurs  auspices  aurait-il  pu  se  forger  un  pseudonyme ?

C’était  décidé : il  serait  Teddy  Cowen, mais  il  n’écrirait  pas  des  romans  d’aventure, optant  finalement  pour  la  science-fiction.

C’est  le  succès. Merci, Bonne  Fée ! Et  sur  d’autres  plans, les  miracles  continuent : Ariellah, de  son  côté, devient  riche  et  rajeunit ! Ariellah  achète  un  somptueux  appartement  à  Central Park, s’y  installe, laisse  une  grande  pièce  vide, prête  à  l’accueillir, lui  et  son  bureau, sa  bibliothèque, lorsqu’une  série  de  « hasards »  les  fait  se  retrouver, toujours  épris  l’un  de  l’autre, libres  et  sans  contraintes, cette  fois.

Oui, un  beau  conte  de  fées…

L’ennui, avec  Phil  Jackson/Teddy  Cowen, c’est  qu’il  ne  croyait  pas  aux  contes  de  fées  et  pas  davantage  au  hasard  tout  court  et  a  fortiori  aux  séries  de  hasards !

Il  se  sentit  secoué  et  entendit  rire  sa  compagne  qui  le  dévisageait :

– Eh ! Mon  cœur, où  étais-tu  parti, sans  crier  gare  ni  écouter  ce  que  je  te  disais ?

– Loin, Ariellah  chérie. Fort  loin  dans  l’espace  et  le  temps, mais  tu  occupais  pourtant  toutes  mes  pensées ! J’ai  pu  me  rendre  compte  ainsi  que  je  n’ai  jamais  cessé  de  t’aimer…

Sur  ce  point, au  moins, il  était  pleinement  sincère…

Elle  le  taquina, faussement  soupçonneuse :

– Tu  ne  me  caches  rien ?

L’Australien, gardant  avec  peine  son  sérieux, se  recula, bras  écartés, paumes  ouvertes  présentées  en  avant, aussi  nu  que  l’était  sa  compagne :

– Parole, amour, je  ne  te  cache  rien, tu  peux  vérifier !

Ariellah  pouffa  de  ses  facéties ; ils  se  rendirent  dans  la  chambre  où  elle  revêtit  sa  cheongsam  et  lui  le  kimono  reçu  en  cadeau  de  retrouvailles.

– J’ai  suspendu  ton  costume  dans  l’armoire, fit-elle  en  ouvrant  la  porte  du  meuble.

Il  alla  prendre  son  briquet, son  étui  à  cigarettes  dans  la  poche  de  sa  veste  et  un  bristol  tomba  sur  la  moquette  que  la  jeune  femme  ramassa  pour  le  lui  restituer.

Machinalement, il  lut  le  libellé, à  mi-voix :

– Kenneth  Fisher, électronicien ? Ah  oui, c’est  un  lecteur  venu  se  faire  dédicacer  un  bouquin. Un  garçon  charmant. J’ai  bavardé  avec  lui  cinq  minutes, à  la  librairie ; il semblait  en  pincer  pour  une  ravissante  blonde  qui, à  regret, dut  refuser  son  invitation  à  prendre  un  verre… Linda, j’ai  oublié  son  nom, mais  je  dois  avoir  également  sa  carte  dans  ma  poche.

Il  la  trouva  sans  peine  et  lut :

– Linda  Buckley, antiquités, JH  Payne’s  Mansion, Hill  Way, Coram, Long Island. Une  jeune  femme  fort  sympathique, qui  aurait  fait  une  Rencontre  du  IIIe  Type  souhaiterait  m’en  parler. Ca  te  ferait  plaisir  que  nous  allions  passer  un  jour  ou  deux  à  Long Island, afin  d’interroger  cette  Linda  Buckley ?

– Non seulement  cela  me  ferait  plaisir  mais  je  pourrai  peut-être  faire  un  très  bon  papier, avec  son  aventure. Pour  autant  qu’elle  m’autorise  à  divulguer  au  moins  une  partie  de  son  identité. Ce  qui  m’étonnerait ; les  personnes  ayant  eu  une  expérience  traumatisante  dans  ce  domaine  préfèrent  souvent  conserver  l’anonymat.

– Ce  sera  probablement  son  cas, je  le  crains  aussi. Nous  lui  téléphonerons  pour  prendre  rendez-vous.

Il  réfléchit  un  instant  puis :

– La  carte  de  visite  au  nom  de  Kenneth  Fisher, ramassée  sous  la  table, à  la  librairie  où  je  dédicaçais  mes  romans, je  me  demande  si  ce  n’est  pas  Linda  qui  l’aurait  fait  tomber, par  inadvertance…

– Téléphone-lui  donc, chéri, pendant  que  je  mets  le  couvert…

Il  chercha  des  yeux  le  téléphone  et  le  trouva  sur  un  petit  guéridon, près  du  canapé  en  cuir  fauve  disposé  dans  le  living  à  l’opposé  de  la  table  ovale  garnie  de  six  chaises.

L’Australien  composa  le  numéro  et  mit  le  chorus, afin  qu’Ariellah  entende. Il  ne  tarda  pas  à  obtenir  la  jeune  femme  qui  se  montra  ravie  de  son  appel, puis  surprise  et  incrédule  d’apprendre  qu’il  ait  trouvé  la  carte  effectivement  perdue !

– C’est  formidable, Teddy ! J’avais  renoncé  à  chercher  dans  l’annuaire  de  l’Etat  de  New York, tant  il  y  a  de  Fisher ! J’étais  sincèrement  navrée, contrariée  de  cette  étourderie. Ce  Kenneth  Fisher  m’a  paru  tellement  sympathique  et… Cela  vous  amusera  sans  doute  mais, lui  et  moi  avons  eu  la  même  impression, très  forte, de  nous  être  déjà  rencontrés.

– Je  vous  donne  tout  de  suite  ses  coordonnées.

Dans  l’écouteur  lui  parvint, un  peu  éloignée, une  voix  enfantine, curieusement  haut  perchée  appelant  « Ma… man »… « Ma… man », en  détachant  les  syllabes.

Masquant  à  peine  le  combiné, la  jeune  femme  répliqua  avec  une  pointe  d’agacement :

– Oui, Jeffrey ! Laisse  parler  maman, veux-tu ?

Elle  enchaîna  à  l’intention  de  son  correspondant :

– Excusez-moi, Teddy. Mon  fils  est  parfois  sans  gêne ! Vous  alliez  me  donner  les  coordonnées  de  monsieur  Fisher…

Elle  en  prit  note  sur  son  agenda  et  remercia  chaleureusement  le  romancier :

– C’est  gentil  à  vous. Quand  nous  revoyons-nous ? Vous  savez  que  j’ai  des  choses… intéressantes  et  surprenantes  à  vous  dire. Vous  pourriez  venir  passer  un  week-end, vers  la  fin  du  mois, avec  votre  épouse, bien  entendu. La  place  ne  manque  pas  dans  mon  cottage, derrière  le  magasin. Voulez-vous  que  nous  prenions  date ?

– Juste  une  petite  minute, pour  vérifier  si  ma… femme  est  libre  dans  une  quinzaine… (Il  lança) : Chérie, tu  as  un  créneau, en  fin  de  ce  mois ?

Linda  Buckley  nous  invite  à  Long Island.

Depuis  la  cuisine, sa  compagne  répondit :

– Attends, j’arrive  tout  de  suite, chéri. Regarde  mon  calepin, près  du  téléphone.

Ariellah  alla  déposer  au  milieu  de  la  table  dressée  un  réchaud  à  alcool  et  vint  ensuite  s’asseoir  sur  les  genoux  de  Teddy.

– Bonsoir, Linda ; c’est  Ariellah  à  l’appareil. Ted  m’a  tellement  dit  du  mal  de  vous  que  j’ai  hâte  de  vous  connaître ! Sauf  contretemps  de  dernière  minute, c’est  OK, pour  le  samedi  1er  juillet ? Ou  la  veille, si  vous  préférez.

– J’en  suis  vraiment  ravie, Ariellah. D’accord  pour  le  1er. Si  vous  veniez  vers  les  trois  ou  quatre  heures, ce  serait  parfait.

– Nous  y  serons. Et  si  vous  invitiez  aussi  Ken  Fisher ?

Linda, après  un  instant  de  silence, répondit  d’un  ton  enjoué :

– Au  fait, pourquoi  pas ? C’est  une  bonne  idée, Ariellah.

Les  deux  jeunes  femmes  bavardèrent  un  court  moment  encore  et  raccrochèrent  avec  le  sentiment  d’être  devenues  des  amies. L’écrivain  s’étonna :

– Pourquoi  avoir  suggéré  à  Linda  d’inviter  Fisher ? Elle  l’a  entr’aperçu  à  peine  une  minute  à  la  séance  de  dédicace ?

– Justement ! Ils  brûlent  d’envie  de  se  revoir  tout  en  ayant  la  sensation  de  s’être  déjà  fugitivement  rencontrés. N’est-ce  pas  un  excellent  prétexte, pour  Linda, de  l’inviter  à  une  soirée  « avec  des  amis » ? Les  apparences  seront  sauves.

– Et  entremetteuse, avec  ça ! la  taquina-t-il  en  la  chassant  de  ses  genoux  avec  une  tape  sur  les  fesses.

– Et  brutal, avec  ça ! paraphrasa-t-elle  en  contenant  son  envie  de  rire. Veux-tu  allumer  le  réchaud, pendant  que  je  vais  chercher  la  « amrmite  mongole »  qui  attend  sur  le  chauffe-plats ?

 

A  l’issue  de  ce  succulent  repas, ils  s’installèrent  sur  le  canapé  et  savourèrent, dans  un  gobelet  en  porcelaine, de  l’alcool  de  riz  tiédi  tout  en  suivant  un  bulletin  d’informations  à  la  télévision.

… Mutilations  animales  au  Nouveau-Mexique : mécontents, les  ranchers  jurent  d’appliquer  la  loi  du  talion  et  de  tirer  sans  sommation  sur  les  coupables  surpris  en  flagrant  délit…

Série  noire : toujours  aucune  explication  satisfaisante  susceptible  de  rendre  compte  des  multiples  crashes  d’avions, principalement  des  Boeings, survenus  il  y  a  trois  jours  en  divers  points  du  globe.

– Ah ! oui, Teddy, c’est  curieux, tous  ces  avions  qui  dégringolent  en  l’espace  de  vingt-quatre  heures ?

– Non, Ariellah, pas  en  vingt-quatre  heures. Si  tu  consultes  un  planisphère  avec  les  divisions  verticales  des  fuseaux  horaires, tu  constateras  que  ces  catastrophes  se  sont  produites  au  même  moment  à  travers  le  monde ! C’est  le  changement  des  fuseaux  horaires  qui  donne  l’illusion  d’une  série  noire  s’étalant  sur  toute  une  journée !

– Alors, c’est  encore  plus  incroyable !

– Ce  l’est  d’autant  plus, chérie, qu’aucun  commentateur  n’a  fait  ce  rapprochement, comme  si  cela  devait  rester  ignoré  du  public !

Tentative  d’enlèvement  d’une  adolescente – Mary  Holbrook, fille  d’un  médecin  de  Newton – dans  un  parc  près  de  Boston, par  trois  hommes  vêtus  de  noir…

Intriguée, Ariellah  actionna  le  bloc  de  télécommande  pour  augmenter  le  son.

… jeune  fille  faisait  du  jogging  dans  le  Hammond Pond Park, résumait  le  commentateur  de  la  télévision, lorsque, vers  six  heures  du  soir, trois  inconnus  en  costume  sombre  et  feutre  rabattu  sur  les  yeux  se  jetèrent  sur  elle, s’efforçant  de  l’entraîner. L’arrivée  inopinée  d’un  groupe  d’étudiants  du  Pine Manor Junior College, se  livrant  eux  aussi  au  jogging, sauva  Mary  Holbrook, ses  agresseurs  abandonnant  leur  projet  criminel  pour  s’égailler  dans  le  bois. Les  recherches  entreprises  pour  les  retrouver  sont demeurées  vaines.

Notre  page  sportive  débute  avec  les  Tigers  de  Cincinatti  qui…

Ariellah  baissa  le  son, approuvé  par  l’écrivain  qui  se  souciait  autant  des  Tigers  de  Cincinatti  que  des  Skunks (Putois) de  Wichita, fussent-ils  as  du  rugby, champions  de  la  trottinette  ou  virtuoses  du  bilboquet !

– Cette  agression  est  des  plus  bizarres, rumina-t-il, perplexe.

– Tu  sais, tous  les  jours  des  femmes  sont  agressées, aux  States  comme  en  d’autres  pays.

Il  en  convint, mais  se  promit  d’amorcer  une  enquête  auprès  de  cette  jeune  Bostonienne, de  sa  famille, de  ses  relations, ne  pouvant  se  défaire  d’un  sentiment  de  malaise, comme  à  l’approche  d’une  menace  insidieuse, encore  informulée  mais  capable  d’éclater  dans  toute  son  horreur.

Ne  voulant  pas  alarmer – peut-être  inutilement – sa  compagne, il  préféra  garder  ses  craintes  au  fond  de  lui-même, essayant  de  chasser  de  son  esprit  ces  étranges  individus  vêtus  de  sombre  qui  avaient  tenté  de  kidnapper  la  fille  d’un  médecin  de  Boston. Plus  exactement  de  Newton, l’une  des  nombreuses  villes  satellites  de  la  capitale  du  Commonwealth  du  Massachusetts…

 

 

16  juin, dix heures, Washington, DC. La  Maison-Blanche.

 

Après  avoir  franchi  le  contrôle  de  sécurité  traditionnel  au  portail  principal  d’Executive Avenue, la  luxueuse  Pontiac  Bonneville  de  Harold  Blackwood  stoppa  avec  un  faible  ronronnement  à  l’entrée  de  la  Maison-Blanche.

La garde  avait  été  doublée  devant  le  haut  portique  ionique  aux  six  colonnes  immaculées  qui  s’élevaient  jusqu’au  toit  terrasse  du  second  étage. Sanglés  dans  leur  uniforme, gants  blancs, Colt 11,43  à  la  ceinture, et  portant  à  l’épaule  le  bon  vieux  fusil  d’assaut  M16 (également  sorti  des  usines  Colt), les  gardes  ne  jetèrent  qu’un  bref  coup  d’œil  à  la  limousine, laissant  à  leur  capitaine  le  soin  d’aller  aux  nouvelles. Ce  qu’il  fit, saluant  les  passagers  de  la  Pontiac : une  splendide  femme  de  couleur (ressemblant  à  Grace  Jones) à  l’élégant  tailleur  d’été  bleu  pastel  et  un  vieillard. Le  chauffeur  en  livrée  alla  ouvrir  la  portière  arrière  droite.

Seul  l’homme  âgé, de  haute  stature, les  cheveux  blancs, costume  trois  pièces  beige, veston  croisé, quitta  le  véhicule  et  tendit  son  laissez-passer  à  l’officier  qui  le  connaissait  pour  l’avoir  vu  à  plusieurs  reprises  rendre  visite  au  Président  des  Etats-Unis ; ce  faisant, le  capitaine  se  pliait  aux  règles  de sécurité  renforcée. Le  laxisme  général  de  la  vieille  Europe, la  veulerie  de  nombre  de  nations, ne faisaient-ils  pas  les  beaux  jours  de  la  canaille  terroriste, enturbannée  ou  pas ?

Cet  homme, très  droit, mince, au  regard  clair, portait  allègrement  ses  soixante-douze  ans. Mais  il  portait  aussi – moins  aisément  sans  doute – tous  les  secrets  d’Etat  auxquels  sa  charge  l’avait  directement  ou  indirectement  mêlé. Car  Harold  Blackwood  servait  la  nation  américaine  depuis  bien  longtemps. Vétéran  de  l’OSS (Office  of  Strategic  Service, service  de  renseignement  créé  en  1941  lors  de  la  Seconde  Guerre  mondiale), il  avait  pris  la  tête  de  la  CIA  qui  lui  avait  succédé  en  1947, pour  en  assurer  la  direction  dix  années  durant. Par  la  suite, plus  effacé, apparemment  simple  « conseiller  technique », « Dear  Harold » (ainsi  surnommé  par  référence  à  Henry  Kissinger  ou  « Dear  Henry ») avait  toujours  été  l’homme  de  confiance, l’éminence  grise  des  Présidents  qui  s’étaient  succédé  à  la  Maison-Blanche.

Aussi  connaissait-il  fort  bien  le  légendaire  « bureau  ovale »  à  la  moquette  beige  aux  fleurs  bleues  stylisées, aux  fauteuils  rouges  et  canapés  blanc  cassé, à  la  vieille  horloge  normande  et  aux  baies  donnant  sur  la  pelouse  avec  ses  jets  d’eau. A  diverses  reprises, son  assistante, la  politologue  Maura  Kimball, l’avait  accompagné  dans  le  saint  des  saints, mais  aujourd’hui, la  très  belle  jeune  femme  demeurait  sagement  installée  à  l’arrière  de  la  Pontiac. Le  bras  droit  sur  le  dossier  de  la  banquette, ses  jambes  au  galbe  parfait  négligemment  croisées, le  menton  sensiblement  relevé  dans  une  pose  à  la  fois  altière  et  naturelle, Maura  Kimball  offrait  à  l’officier  de  la  sécurité  un  profil  de  déesse  antique  empreinte  de  mystère…

– Cher  Harold !

Le  Président  Alan  Nedwick, de  dix  ans  son  cadet, à  la  chevelure  rousse  comme  des  taches  de  son  qui  tavelaient  son  visage, s’était  levé  pour  accueillir  le  visiteur  ami  avec  une  chaude  poignée  de  main :

– Merci, Harold, d’être  venu  si  vite…

Il  abandonna  son  bureau  et, avec  son  hôte, alla  s’asseoir  sur  l’un  des  canapés, s’installant  tous  deux  face  à  face :

– Un  thé ? Un  café ?

– C’est  gentil  à  vous, Alan, mais  j’en  suis  déjà  à  mon  troisième  café, ce  matin !

Le  Président  poussa  vers  lui  un  coffret  à  cigares  en  cèdre  massif  avec, sur  ses  côtés, l’inscription  Aldébaran :

– Dans  ce  cas, servez-vous, mon  cher. Vous  avez  une  mine  splendide !

Verbiages…

Le  Président  tournait  autour  du  pot  pour  retarder  une  information  qu’il  serait  bien  forcé, pourtant, de  lui  communiquer. L’ex-patron  de  la  CIA  feignit  l’ignorance, puisa  dans  le  coffret  l’un  des  énormes  cigares  qu’en  amateur  avisé  il  fit  légèrement  craquer  entre  ses  doigts, un  peu  au-dessus  de  la  bande  dorée  marquée : Pleïades.

Par-dessus  la  petite  table  basse, ronde, laquée  et  sombre, Blackwood  se  pencha, donna  du  feu  au  Président, alluma  rituellement  son  propre  cigare  et  nota, incidemment :

– Vous  faites  des  infidélités  au  Barbudo, Alan ? Il  est  vrai  que  ces  cigares  français  valent  les  siens… En  outre, les  Frenchies  sont  tout  de  même  nos  amis…

Bref  silence  puis :

– La  politesse  voudrait  que  je  vous  retourne  votre  compliment  avec  quelque  chose  du  genre : « Vous  êtes  en  pleine  forme, Président ! » Je  ne  le  ferai  pas. Nous  nous  connaissons  trop  et  depuis  trop  longtemps  pour  échanger  des  propos  de  salon.

Et  de  téter  consciencieusement  son  cigare, sans  inhaler  la  fumée. Son  hôte  illustre  opina, le  visage  grave, le  front  soudain  creusé  de  rides :

– Vous  êtes  un  vieux  renard, Harold, et  mon  intention  n’était  pas  de  vous  leurrer  sur  la  gravité  de  la  situation… que  vous  subodorez  certainement, à  la  façon  dont  vous  connaissez  le  dessous  des  cartes !

– D’autant, ironisa  incidemment  l’homme  de  la  CIA, qu’il  m’arrive  de  suivre  les  bulletins  d’information  à  la  télé  et  d’apprendre  ainsi, par  exemple, que  les  mutilations  animales  ont  repris  au  Nouveau-Mexique  et  que  les  Boeings  surtout  et  quelques  autres  modèles  d’avions  civils – mais  tous  américains – ont  une  fâcheuse  tendance  à  bigorner  les  pâquerettes, depuis  un  certain  temps ! Aux  yeux  des  usagers… et  des  nations  qui  ne  sont  pas  dans  le  secret  des  dieux, cela  fait  mauvais  effet !

Une  ironie  mordante, des  paroles  caustiques  imposées  par  le  caractère  dramatique  de  la  situation  actuelle. Et  tous  deux  faisaient  partie  de  la  poignée  d’hommes  qui  en  connaissaient  l’origine  et  tous  les  rouages…

Le  président  Nedwick  se  massa  le  front  et  lâcha  un  soupir, accablé :

– Je  regarde  aussi  la  télévision, Harold, et  je  vous  ai  demandé  de  venir  pour  vous  annoncer  que  l’heure  de  ma  retraite… définitive  a  sonné.

Blackwood, d’ordinaire  maître  de  ses  réactions, eut  un  bref  mouvement  de  tête, haussant  les  sourcils  dans  une  mimique  de  stupéfaction. Mais  son  illustre  interlocuteur  enchaîna :

– Tous  les  documents  top  secret  sur  le  PI  40  que  vous  ne  possédiez  pas, à  Langley[1], sont  actuellement  chargés, sur  mon  ordre, dans  le  coffre  de  votre  voiture. Vous  êtes  le  dernier  survivant  de  la  « vieille  garde », cher  Harold, puisque  vous  avez  démarré  en  1949  ce  qui, plus  tard, donnerait  naissance  à  la  Cellule  de  Crise  PI 40.

Blackwood  intervint  avec  un  sourire  mélancolique :

– Sans  avoir  mon  âge  canonique, le  professeur Lionel  Dennsmore  appartient  à  la  seconde  « vieille  garde »  puisqu’il  est  entré  sous  mes  ordres  dans  cette  Cellule  de  Crise  voici  une  vingtaine  d’années. Même  infirme  maintenant, sérieusement  handicapé, sur  son  fauteuil  roulant, mais  il  est  bien  vivant, lui  aussi.

Le  Président  l’observa  avec  une  mimique  entendue :

– Oui, bien  vivant  et… désireux  de  le  rester ! Son  4X4  aurait  échappé  à  un  attentat, près  de  Dulce. Vous  devez  être  au  courant ?

Le  vieillard  toussota  avec  beaucoup  de  distinction  et  reconnut, évasif :

– Euh, oui, Alan, je  suis  au  courant.

– Bon. Nous  reviendrons  tout  à  l’heure  sur  le  cas  Dennsmore… Vers  la  fin  des  années  40, le  fantastique  événement  que  vous  savez  déclencha  d’abord  la  peur  au  Pentagone ; ce  sentiment  viscéral  surmonté, cédant  à  l’enthousiasme, nous  avons  commis  la  plus  tragique  des  erreurs, en  gommant  de  l’Histoire  toute  allusion  audit  événement  top  secret  qu’aujourd’hui  nous  savons  pouvoir  qualifier  de  funeste ! Dieu  seul  sait  si  nous  pourrons  un  jour  réparer  cette  faute  énorme… dont  j’assume  une  part  non  négligeable  de  responsabilité.

Le  vieux  conseiller  et  ex-patron  de  la  CIA  eut  un  mouvement  d’épaules  et  un  geste  de  la  main :

– Ce  n’est  pas  sous  votre  mandat, Alan, que  tout  ce  micmac  a  commencé. En  1949, vous  étiez  encore  à  l’université  et  abordiez  à  peine  le  domaine  politique  en  militant  chez  les  « jeunes »  du  Grand  Old  Party.[2]

– C’est  vrai. Néanmoins, quand  j’ai  accédé  au  poste  suprême  et  lorsque  vous, en  personne, en  ce  même  bureau, êtes  venu  me  confier  le  secret  que  seuls  douze  hommes, aux  States, partageaient  à  l’origine  au  plus  haut  niveau, je  n’ai  rien  fait. A  l’instar  de  mes  prédécesseurs  à  la  tête  du  pays  depuis  la  fin  des  années  40, je  me  suis  tu, contribuant  par  mon  silence  à  nous  enfoncer  toujours  un  peu  plus  dans  l’inextricable  guêpier  où, désormais, nous  nous  débattons ! Et  je  dis  guêpier  en  songeant  à  un  mot  nettement  plus  fort !

« Même  en  ces  minutes  d’une  extrême  gravité, raisonna  Blackwood, le  boss  ne  perd  pas  son  légendaire  sans  de  l’humour. »

– Ma  disparition  de  la  scène  politique, Harold, fera  de  moi  un  bouc  émissaire  tout  indiqué. Ceci  vous  permettra  peut-être  de  retarder  quelque  temps  encore  la  divulgation  de… l’horrible  vérité. Ce  délai, mettez-le  à  profit  pour  exploiter  les  informations  que  vous  puiserez  dans  les  documents  mis  à  votre  disposition. Etablissez  un  rapport  édulcoré  destiné  à  préparer  le  public, étape  par  étape, à  ce  qui  l’attend… Usez  de  stratagèmes… mais  restez  dans  l’ombre, ainsi  que  Maura.

Le  Président  ralluma  son  Aldébaran  qu’il  avait  laissé  s’éteindre  dans  le  cendrier  rond  en  métal, avant  d’enchaîner :

– Revenons  à  Lionel  Dennsmore, notre  cher  et  illustre  biologiste  et  généticien. Il  est  l’un  des  premiers  membres  de  la  seconde  génération  des  pionniers  d’où  émergea  le  groupe  PI 40. Mais  de  ceux  qui  aujourd’hui  le  composent, il  est  assurément  le  plus  fanatique, parce que  le  plus  dévoué  à  la  cause  de  ses… « employeurs » ! De  plus  en  plus  handicapé ; il  ne  peut  plus  se  déplacer  que  dans  son  fauteuil  électrique, mais  cela  ne  l’empêche  pas  d’être  un  homme  terriblement  dangereux. Malgré  ce  que  nous  savions  de  lui, nous  n’avons  pas  pu  nous  opposer  à  sa  progression  jusqu’à  la  tête  du  groupe  PI 40. Dennsmore  est  dès  lors  devenu  l’homme  le  plus  puissant  du  monde  et  c’est  lui, assurément, qui  a  donné  le  feu  vert  pour  déclencher  ces  catastrophes  aériennes  en  série, qui  frappent  diverses  compagnies  américaines  et  visent  la  compagnie  Boeing  en  particulier.

– J’avais  remarqué, depuis  un  certain  temps, que  les… « employeurs »  de  Dennsmore  s’agitaient  de  nouveau  d’inquiétante  façon. Ils  doivent  fatalement  manigancer  un  coup  de  Jarnac.

Le  Président  se  leva, plus  lourdement  que  le  vieillard  qui, en  face  de  lui, l’imitait. Les  deux  hommes, très  émus, se  serrèrent  longuement  la  main.

– Soyez  vigilant, mon  cher  Harold. Désormais, vos  anciens  collègues, vos  amis  du  Groupe  PI 40, ne  tarderont  pas  à  se  muer  en  ennemis  implacables  dès  l’instant  où  ils  soupçonneront… ou  apprendront  l’existence  d’une… opposition  occulte. Ils  mettront  tout  en  œuvre – et  le  professeur  Lionel  Dennsmore  le  premier – pour  faire  échec  à  cette  opposition. Si  leurs  soupçons  pèsent  sur  vous, il  est  hors  de  doute  que  vous  serez  alors  le  traître  à  abattre.

Après  une  courte  pause  et  un  long  regard  chargé  d’affection, le  Président  des  Etats-Unis  soupira :

– Bonne  chance, mon  vieux  Harold. Tu  vas  en  avoir  sacrément  besoin !

Blackwood, avec  tristesse, tenta  de  raisonner, de  convaincre  cet  homme  illustre  avec  lequel, depuis  si  longtemps, il  entretenait  des  rapports  fraternels :

– Tu  le  sais, Alan : je  réprouve  ta  décision… Elle  est  trop… radicale. Reste… Reste  parmi  nous. Nous  aurons  besoin  d’hommes  qui…

Le  Président  Alan  Nedwick  l’interrompit, lui  donna  l’accolade, lui  prit  les  épaules  et  le  regarda  en  face, sans  ciller :

– Non, Harold, ne  revenons  pas  là-dessus. Je  suis  le  « coupable »  tout  désigné  pour  jouer  les  victimes  expiatoires… en  te  laissant  ainsi  un  répit  pour  agir… A  tout  le  moins, pour  tenter  l’impossible !


[1]              Siège  de  la  CIA, en  Virginie, dans  le  Comté  de  Fairfax, à  une  douzaine  de  kilomètres  seulement  de  la  Maison-Blanche.

[2]              Le  Grand  Vieux  Parti (orienté  à  droite), surnom  du  Parti  républicain, aux  USA.

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