Un 3ème œil sur la réalité

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 5

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 5

« Le  secret  c’est  mauvais, c’est  antidémocratique, et  ça  finit  toujours  par  coûter  cher.  »

Hubert  Reeves

 

 

17  juin, sept  heures  quarante  et  une. Washington, la  Maison-Blanche.

 

Veste  immaculée, gants  blancs, pantalon  noir, le  vieux  valet  de  chambre  déposa  sur  la  table  basse, près  du  bureau  où  le  Président, matinal, travaillait  déjà  depuis  une  demi-heure, le  plateau  avec  une  grande  tasse  de  thé, sucré  d’une  cuillerée  de  miel, additionnée  d’un  nuage  de  lait.

– Merci, Max, fit  Alan  Nedwick, la  main  posée  sur  le  combiné  du  téléphone.

– Tout  à  votre  service, monsieur  le  Président, fit  le  serviteur  en  repoussant  un  peu  le  coffret  à  cigares  Pleïades  pour  mieux  disposer  le  plateau.

Max  Griffin, le  valet  de  chambre, se  retira, notant  l’humeur  plutôt  nerveuse  de  l’homme  d’Etat  qui, à  son  entrée, avait  gardé  la  main  sur  le  téléphone, manifestement  interrompu  dans  son  intention  d’appeler  personnellement  un  correspondant. Attaché  à  la  Maison-Blanche  depuis  une  trentaine  d’années, Max  avait  vu  se  succéder  les  présidents, à  commencer  par  J.-F.  Kennedy. Il  connaissait  leurs  qualités, leurs  habitudes, leurs  travers, leurs  intonations  de  voix. Le  vieux  serviteur  n’avait  pas  besoin  d’une  longue  observation  pour  savoir, par  exemple, si  le  Président  Nedwick, lorsqu’il  lui  apportait  sa  seconde  tasse  de  thé (la  première, il  la  prenait  dans  son  lit, avant  de  faire  sa  toilette) serait  de  bonne  ou  de méchante  humeur, préoccupé  ou  serein.

Et  ce  matin, le  premier  magistrat  du  pays  manifestait  de  la  nervosité. Son  « Merci  Max », trop  sec, trahissait  une  préoccupation  sérieuse.

S’éloignant  en  direction  du  hall, le  valet  de  chambre  marqua  un  temps  d’arrêt, tourna  machinalement  la  tête  à  ces  bruits  composites  inhabituels : la  tasse  reposée  avec  une  sorte  de  brusquerie  sur  la  sous-tasse, un  fauteuil  heurté  et, après  quelques  secondes, un  soupir  ou  un  gémissement  étouffé.

Un  malaise, peut-être ?

Le  serviteur, indécis, sursauta  violemment : une  détonation  assourdissante  venait  de  précéder  le  bruit  sourd  d’un  corps  tombant  sur  le  parquet. Avant  qu’il  n’ait  pu  se  ressaisir, les  hommes  des  services  de  sécurité  et  leur  officier, Colt  45  au  poing, faisaient  irruption  dans  le  couloir  pour  se  ruer  vers  le  « sanctuaire ». Le  capitaine  ouvrit  la  porte  à  toute  volée  et  se  figea  sur  le  seuil  du  bureau  ovale, pétrifié  d’horreur : le  Président  des  Etats-Unis  d’Amérique  gisait  sur  le  dos, le  visage  éclaté, complètement    défiguré  par  la  cartouche  explosive  de  fort  calibre  qu’il  s’était  tirée  sous  le  menton ! L’index  encore  dans  le  pontet, sa dextre  tenait  un  revolver  Charter  Arms  44  Magnum.

Sur  le  bureau, à  côté  de  la  tasse  vide, une  boîte  de  cartouches  explosives, ouverte, portant  la  marque  d’une  manufacture  de  Norgross, Georgie : Bingham  Ltd. Les  six  alvéoles  vides  attestaient  que  le  désespéré  avait  garni  le  barillet  tout  exprès  pour  accomplir  son  acte  tragique ; il  ne  s’agissait  donc  pas  d’une  arme  chargée  restant  à  demeure  dans  le  tiroir  du  bureau. Outre  l’odeur  de  poudre  flottait  une  autre  odeur, plus  ténue : celle  de  l’ozone, peut-être.

– Oh ! Mon  Dieu ! Mon  Dieu ! ne  cessait  de  répéter  le  vieux  valet  de  chambre, brisé  d’émotion  devant  le  cadavre  à  la  face  ensanglantée.

Le  vice-président  Edmund  Marsh, sur  ces  entrefaites, arrivait  à  la  Maison-Blanche. Alarmé  par  le  remue-ménage  et  le  déploiement  des  services  de  sécurité  autour  de  l’édifice  et  jusqu’en  bordure  de  l’Elipse  au  gazon  soigneusement  tondu, il  se  hâta  vers  le  bureau. Devant  le  spectacle, il  eut  un  haut-le-cœur  et  porta  son  mouchoir  à  la  bouche, l’estomac  soulevé  par  l’envie  de  vomir ! Il  parvint  à  se  maîtriser, interrogea  l’officier  de  sécurité, le  valet  de  chambre  qui  bégayait, les  yeux  humides, ni  l’un  ni l’autre  ne  pouvant  expliquer  ni  comment  ni  pourquoi  c’était  arrivé.

– Monsieur  le  vice-président, prévint  le  capitaine, sur  le  bureau  se  trouve  une  lettre  qui  vous  est  destinée.

L’intéressé  prit  l’enveloppe  au  libellé  ainsi  rédigé : A  l’attention  d’Edmund  C. Marsh, vice-président  des  Etats-Unis  d’Amérique. A  n’ouvrir  qu’après  ma  mort.

Bouleversé, Marsh  décacheta  l’enveloppe, et  déplia  lentement  la  lettre  à  l’en-tête  très  officiel  de  la  Maison-Blanche. Il  parcourut  les  premières  lignes  manuscrites  et  les  relut, cette  fois  d’une  voix  sourde, enrouée  par  l’émotion :

– « Cher  Ed. Que  Dieu  pardonne  mon  geste, dicté  par  la  situation  sans  issue  dans  laquelle  mes  prédécesseurs  et  moi-même – sans  l’avoir  voulu – avons  jeté  notre  pays ; une  situation  épouvantable  qui… »

Le  vice-président  marmonna  la  suite  de  façon  indistincte  et  acheva  sa  lecture, en  cachant  de  son  mieux  une  émotion  nouvelle  qui  imprimait  un  léger  tremblement  à  ses  mains. Quel  terrible  secret  révélaient  donc  ces  lignes  pour  que  le  destinataire  ait  jugé  bon  de  le  garder pour  lui ? Ses  traits, déjà  altérés  par  les  pénibles  minutes  que  tous  ici  venaient  de  vivre, se  creusaient  davantage  et  une  lueur  alarmante, un  instant, ternit  le  gris  acier  de  ses  yeux. Il  replia  la  lettre, la glissa  dans  sa  poche  et  secoua  sombrement  la  tête :

– Le  malheureux  a  su  très  bien  dissimuler  son  état : une  profonde  dépression  nerveuse  qui  devait  aboutir  à  cet  acte  de  désespoir…

Avec  une  poignante  affliction, il  regarda  l’affreuse  bouillie  sanglante  qui  tenait  lieu  de  visage  au  chef  de  l’Etat  et  se  comprima  l’estomac ; une  insoutenable  nausée  lui  soulevait  de  nouveau  le  cœur. Il  bredouilla  une  excuse  et  gagna  hâtivement  le  cabinet  des  toilettes  attenant  au  bureau  ovale.

A  leur  tour, Steven  Madow, le  porte-parole  de  la  Maison-Blanche  et  Andrew  Ryan, assistant  particulier  du  vice-président, aussi  incrédules  et  remués  que  ceux  qui  les  avaient  précédés, se présentèrent  bientôt  au  cordon  de  gardes  déployés  devant  le  péristyle.

Alertés  dès  la  découverte  du  drame  par  l’officier  des  services  de  sécurité, Leonard  Trenholm, le  directeur  du  FBI  et  six  de  ses  agents  arrivèrent  alors  cinq  minutes  à  peine  venaient  de  s’écouler. Sis  à  la  F  Street, le  siège  du  Bureau  fédéral  des  Investigations  est  pratiquement  voisin  de  la  Maison-Blanche. Bien  que  davantage  éloignés – Langley  se  situant  à  une  douzaine  de  kilomètres  à  vol  d’oiseau –, les  hommes  de  la  CIA  n’arrivèrent  que  quelques  minutes  après  les  G. Men[1], en  hélicoptère  il  est  vrai, qui  se  posa  sur  le  gazon, face  à  l’aile  droite  de  l’édifice.

Flanqué  de  ses  plus  proches  collaborateurs  de  la  Central  Intelligence  Agency, Morris  Newbury, grand, mince  et  blond (pas  un  cheveu  blanc  malgré  ses  soixante-trois  ans), se  hâta  vers  le  portique  aux  colonnes  ioniques. Il  gagna  prestement  le bureau  ovale, encombré  de  techniciens  du  FBI  qui  photographiaient, sous  tous  les  angles, le  cadavre  méconnaissable, examinaient  la  pièce  pouce  par  pouce, nantis  de  bocaux, récipients  et  de  pinces  brucelles. L’un  d’eux  récupérait  délicatement  des  fragments  d’os  de  la  boîte  crânienne  et  de  la  matière  cervicale  rosâtre  projetée  contre  le  mur. D’autres  rassemblaient  dans  des  sachets  plastiques  des  morceaux  de  mâchoire, de  dents, expulsés  plus  loin  sur  la  moquette. Le  projectile  explosif  avait  littéralement  brisé  en  maints  endroits  la  face  et  la  voûte  crânienne  de  la  victime.

Morris  Newbury  échangea  une  poignée  de  main  avec  le  vice-président  Marsh  puis  avec  son  homologue  du  FBI, Leonard  Trenholm, moins  grand, plus  « enveloppé », le  front  dégarni. L’arrivée  d’une  Pontiac  Bonneville, conduite  par  un  chauffeur  en  livrée, leur  fit  machinalement  tourner  la  tête  vers  la  baie  vitrée. De  la  luxueuse  limousine, ils  virent  descendre  un  vieil  homme, très  droit, sans  trace  d’embonpoint, cheveux  blancs, le  visage  resté  énergique  malgré  les  ans, que  tous  connaissaient  fort  bien : « Dear  Harold », l’ex-patron  de  la  CIA, éminence  grise  du  Président  des  Etats-Unis, conseiller  technique  très  écouté, aimé  des  uns, haï  par  d’autres, mais  respecté  par  tous.

Du  moins  en  apparence.

Il  pénétra  dans  le  bureau  ovale  passablement  envahi, salua  l’assistance  d’un  simple  mouvement  de  tête, attristé, les  traits  décomposés  par  l’émotion  et  la  douleur. Le  vieillard  s’approcha  du  corps, mit  un  genou  à  terre, sur  la  moquette  grise  et  se  pencha  sur  le  magma  d’os  et  de  chair  sanguinolent, qui  avait  été  un  visage  ami. Harold  Blackwood  sembla  se  recueillir  un  moment, tête  baissée, et  lorsqu’il  se  releva, ses  yeux  étaient  noyés  de  larmes. Il  déglutit  avec  difficulté, s’éclaircit  la  voix  avant  de  s’adresser  au  vice-président :

– L’on  m’a  dit  que  le  Président  avait  laissé  une  lettre, sur  son  bureau, avant  de… se  suicider. Elle  vous  était  destinée. Donnait-il  les  raisons  de  son  geste ?

Edmund  C. Marsh  arrondit  les  épaules, dubitatif :

– Il  parlait  de  l’extrême  gravité  de  la  situation  internationale  et  s’accusait – en  accusant  aussi  les  Présidents  qui  l’avaient  précédé – d’en  être  responsable, du  moins  en  partie. Le  reste  n’était  que  divagations ; le  pauvre  Alan, surmené, versait  dans  la  schizophrénie, victime  d’un  très  grave  état  dépressif  que  nous  ne  soupçonnions  pas.

Leonard  Trenholm, le  directeur  du  FBI, crut  devoir  toussoter, comme  pour  atténuer  son  embarras  mais  en  le  soulignant  hypocritement  par  ce  raclement  de  gorge :

– Il  est  bien  dommage, monsieur  Blackwood, que  l’intense  émotion  éprouvée  par  monsieur  le  Vice-Président  lui  ait  fait  détruire  la  lettre  en  question, sitôt  lue.

– Après  une  brève  contraction  de  ses  masséters – douleur  ou  contrariété ? –, Edmund  Marsh  confirma :

– J’ai  agi  inconsidérément, je  le  reconnais  maintenant, mais  j’ai  eu  un  malaise  en  voyant  le… l’affreuse  chose  sanglante… qu’était  devenu  le  visage  d’Alan. Je  me  suis  rendu  aux  toilettes, l’estomac  soulevé. Machinalement, j’ai  froissé  la  lettre  et  tiré  la  chasse  d’eau.

Le  vieillard  effleura  à  peine  du  regard  Newbury, son  successeur  à la  tête  de  la  CIA  et  Trenholm, le  directeur  du  FBI, avant  de  pousser  un  soupir  accompagné  d’un  hochement  de  tête.

– Je  comprends, Marsh. L’émotion… Nul  ne  saurait  vous  en  blâmer… même  en  déplorant  la  perte  de  ce  document  historique…

Leonard  Trenholm  se  mordilla  imperceptiblement  les  lèvres  et  sembla  suivre  un  instant  des  yeux  le  vol  d’une  mouche, tout  en  notant  avec  quelle  habileté  ce  vieux  renard  du  renseignement  qu’était  « Dear  Harold »  avait  su  absoudre  Marsh  tout  en  rappelant  incidemment  l’inqualifiable  faute  commise  en  détruisant  la  lettre  du  défunt. A  l’évidence, ces  deux  hommes  ne  s’aimaient  pas  et  lui, Trenholm, devrait  soigneusement  veiller  à  ne  pas  placer  son  doigt  entre  l’enclume  et  le  marteau.

Nul  besoin  d’attendre  les  prochaines  élections  pour  élire  le  nouveau  Président. L’article  25  de  la  Constitution  des  Etats-Unis  était  clair  et  sans  équivoque : « En  cas  de  destitution, de  décès  ou  de  démission  du  Président, le  vice-président  deviendra  Président. » Le  même  article  stipulait : « En  cas  de  vacance  du  poste  de  vice-président, le  Président  nommera  un  vice-président  qui  entrera  en  fonction  dès  que  sa  nomination  aura  été  approuvée  par  un  vote  majoritaire  des  deux  chambres  du  Congrès. »

L’amitié  et  l’estime  que  Marsh  portait  à  Morris  Newbury  autorisaient  à  penser  que  ce  dernier  avait  des  chances  d’être  nommé  au  poste  devenu  vacant. Dans  de  telles  conditions, raisonnait  Trenholm, mieux  valait  ne  pas  montrer  ce  qu’il  pensait  du  geste inconsidéré  induit  par  l’émotion  du  vice-président, successeur  légal  d’Alan  Nedwick…

Harold  Blackwood, une  nouvelle  fois, remua  la  tête  puis  s’adressa  simultanément  à  Marsh  et  au  patron  du  FBI :

– Inutile  d’insister  sur  la  nécessité  de  demeurer  dans  un  flou  pudique  quant  aux  résultats  de  l’autopsie  qui  sera  pratiquée…

Le  tout  récent  « ex »-vice-président  et  le  directeur de  la  CIA  échangèrent  un  coup  d’œil  fugitif  qui  soulignait  un  mélange  d’incrédulité  et  de  gêne. Marsh  fut  le  premier  à  réagir :

– Voyons, Blackwood, vous  n’y  pensez  pas ? Une  autopsie ? Sur  le  Président  des  Etats-Unis  d’Amérique ? Le  suicide  est  évident. Deux  minutes  à  peine  se  sont  écoulées  après  que  Max, son  valet  de  chambre  personnel, lui  avait  apporté  une  tasse  de  thé.

Une  tasse  qui  trônait, vide, sur  la  table  basse…

L’ex-patron  de  la  CIA  parut  à la  fois  surpris  puis  confus, comme  on  peut  l’être  après  une  bévue :

– Excusez-moi, j’aurais  cru  que… Je  veux  dire  normalement…

Et  de  s’interrompre, patelin, en  prenant  à  témoin  le  directeur  du  FBI :

– Après  tout, pourquoi  Alan  n’aurait-il  pas  bu  sa  tasse  de  thé  avant  de  se  tirer  une  balle  explosive  sous  le  menton ? Sans  doute  son  Colt  45, qui  était  toujours  dans  le  tiroir  de  ce  bureau (il  désignait  le  meuble  d’un  mouvement  de  tête) était-il  enrayé ?

Les  G. Men  et  leurs  collègues  de  la  CIA (collègues  d’une  convivialité  pas  toujours  évidente) concentraient  opportunément  leur  attention  sur  le  bout  de  leurs  chaussures  ou  encore, à  travers  les  baies  vitrées, sur  le  vol  des  pigeons. Chacun  s’efforçait  de  prendre  un  air  dégagé, méditant  les  yeux  ailleurs  sur  l’excellence  de  la  non-implication  des  adeptes  du  Zen !

Sous  les  dehors  de  la  courtoisie  et  de  l’affliction, soliloquait  Leonard  Trenholm, « Dear  Harold »  en  met  plein  la  gueule  au  vice-président – pardon ! au  nouveau  Président – et  à  son  « ombre », le  boss  de  la  CIA ! Il  y  a  de  l’orage  dans  l’air  et  les  peaux  de  bananes  pleuvront  avant  pas  longtemps : j’aurai  intérêt  à  voir  où  je  mets  les  pieds !

Sacré  vieux  Blackwood : comédien  habile, politicien  redoutable  pour  avoir  eu  accès, dix  ans  durant, aux  secrets  du  monde  à  travers  ses  fonctions  de  grand  manitou  de  la  Central  Intelligence  Agency, cet  homme  rusé, encore  débordant  d’énergie, d’opiniâtreté, lui  plaisait. Il  opta  donc  pour  son  parti  et  avec  une  touchante  innocence, répondit  à  sa  question  relative  à  l’arme  personnelle  du  maître  des  lieux :

– Non, monsieur  Blackwood, l’un  de  mes  agents  a  vérifié : le  Colt  du  Président  est  en  parfait  état  de  marche, à  sa  place  habituelle, dans  le  tiroir  supérieur  droit  du  bureau… En  revanche, le  coffret  à  cigares  Aldébaran, a, selon  Max  Griffin, disparu  de  la  table  basse.

Edmund  Marsh  et  Morris  Newbury  ne  pipèrent  mot, mais  sans  nul  doute  inscrivirent-ils  mentalement  sur  leurs  tablettes  de  ne  pas  oublier  le  directeur  du  FBI  dans  la  distribution  des  peaux  de  bananes ! Il  bénéficierait  d’une  priorité  lors  des  prochaines  mises  à  la  retraite  anticipée !

Le  conseiller  intime  de  la  Maison-Blanche, l’ami, le  frère  de  feu  Alan  Nedwick, les  épaules  un  peu  plus  voûtées, secoua  douloureusement  la  tête  en  murmurant :

– Saluons  en  Edmund  C. Marsh  le  nouveau  Président  des  Etats-Unis  d’Amérique  et  puisse  la  fin  tragique  de  notre  ami  Nedwick  sceller  l’union  du  peuple  américain. Démocrates  et  Républicains, j’en  suis  persuadé, un  jour, ne  feront  plus  qu’une  famille  soudée  devant  l’adversité.

Après  cette  formule  passe-partout  digne  d’un  candidat  des  zones  rurales  du  Wyoming  ou  du  Montana  au  poste  de  délégué  aux  comices  agricoles  du  Comté, Blackwood  fit  un  pas  vers  la  porte  puis  se  ravisa, se tourna  vers  le  chef  du  FBI  pour indiquer, très  incidemment :

– Vous  m’obligeriez, Trenholm, en  veillant  à  ce  que  le  laboratoire  d’anatomo-pathologie  me  fasse  parvenir  les  résultats  de  l’autopsie. A  titre  informel, sans  aucun  caractère  d’officialité, bien  sûr, et  uniquement  parce qsue  des  liens  fraternels  nous  unissaient, Alan  Nedwick  et  moi.

– Je  n’y  manquerai  pas, monsieur  Blackwood.

Ce  dernier  opina  puis  se  ravisa  de  nouveau, avec  un  vague  geste  de  la main, comme  pour  implorer  l’indulgence  de  ses  interlocuteurs  après  un  manquement  aux  règles  de  la  bienséance :

– Naturellement, à  condition  que  la  famille  du  défunt  ne  s’y  oppose  pas… Au  revoir, messieurs. A  bientôt, Marsh. Nous  nous  reverrons  pour  les  obsèques…

Le  vieillard  s’en  alla  d’un  pas  plus  lent  que  de  coutume. Son  dos  s’était  aussi  un  peu  arrondi, comme  sous  le  poids  d’un  immense  chagrin. Mais  ses  yeux, baissés, brillaient  d’une  lueur  inquiétante…

 

A  bord  de  la  Pontiac  qui  roulait  en  souplesse  sur  la  large  autoroute  longeant  le  fleuve  Potomac – moins  chargée  à  cette  heure  de  la  matinée  que  l’interminable  MacArthur  Boulevard –, Harold  Blackwood  n’eut  guère  le  temps  d’admirer  le  paysage  ni  d’adresser  la  parole  à  son  chauffeur. Il  donna  trois  coups  de  fil, s’exprimant  pour  l’un  d’eux  en  une  langue  mystérieuse – en  fait, l’un  des  dialectes  « primitifs »  des  Indiens  Athapascan  de  l’Ouest  canadien, enrichi  de  néologismes  codés  pour  l’adapter  au  langage  moderne. Une  langue  composite  enfantée  à  partir  de  bases  sémantiques  anciennes  par  les  linguistes  et  sémantistes  de  la  CIA.

La  CIA  qu’il  pouvait  justement apercevoir  par  les  vitres  des  portières  gauches. La  limousine  dominait  en  effet  présentement  le  fleuve  et  au-delà  un  prolongement  de  la  forêt  de  peupliers  et  de  sycomores. La  zone  de  Langley, à  l’ouest, étalait  ses  installations  et  constructions  abritant  les  services  de  la  Central  Intelligence  Agency, en  Virginie.

Quand  il  reposa  dans  son  logement  le  combiné  du  radiotéléphone, « Dear  Harold »  parut  satisfait…

De  nouveaux  pions  se  mettaient  en  place  sur  l’échiquier  mondial  tandis  qu’il  avait, en  trois  appels  brefs, réglé  les  affaires  courantes… et  le  sort  de  quelques  personnages  de  premier  plan  qui  risquaient  fort, dans  les  semaines  ou  mois  à  venir, de  dresser  des  obstacles  visant  à  compromettre  les  grands desseins  de  l’éminence  grise  de  la  Maison-Blanche…

 

A  l’orée  du  Cabin  John  Park, à  moins  de  cinq  kilomètres  de  Langley, sur  la  rive  opposée  du  Potomac, l’imposant  cottage  de  Blackwood, au  sommet  d’une  butte  verdoyante, offrait  une  vue  magnifique  sur  le  fleuve. Celui-ci, dessinant  un  coude  vers  le  sud-est, irait  s’élargissant  à  travers  le  DC (District  of  Colombia) et  la  capitale  fédérale  avant  d’aller  se  jeter  dans  la  baie  de  Chesepeake  ouverte  sur  l’Atlantique.

 

Vêtue  d’une  robe  au  décolleté  profond (son  coloris  lilas  tranchait  harmonieusement  sur  sa  carnation  noire), Maura  Kimball  gravit  l’escalier  d’une  démarche  qui, pour  être  naturelle, n’en  constituait  pas  moins  un  spectacle  déconseillé  aux  hypertendus ! Elle  emprunta  le  couloir  de  l’aile  gauche  de  la  vaste  demeure  et  sonna  à  la  porte  du  bureau  de  l’ex-directeur  de  la  CIA. Les  bras  croisés  sur  sa  superbe  poitrine, elle  tenait  une  chemise  cartonnée  qui  réduisait  l’abîme  périlleux  de  son  décolleté. Deux  lettres  grecques – Phi  et  Oméga – s’inscrivaient  dans  l’angle  supérieur  droit  du  dossier.

Commandée  électriquement, la  porte  s’ouvrit. A  sa  table  de  travail, le  combiné  du  téléphone  en  main, Blackwood  l’invita  du  geste  à  entrer. Son  assistante  avança  à  pas  feutrés, déposa  la  chemise  sur  le  sous-main  puis  regagna  son  bureau, également  au  premier  étage ; un  bureau  dont  les  deux  baies  dominaient  l’allée  centrale  du  parc  clôturé  par  une  haute  et  robuste  grille  en  fer  forgé.

Curieuse  assistante  que  cette  brillante  politologue, collaboratrice  de  « Dear  Harold »  depuis  une  douzaine  d’années. Lors  de  son  entrée  en  fonction, elle  comptait  à  peine  vingt-trois  ans. Belle, jeune, intelligente, cultivée, mais  née  noire  comme  d’autres  naissent  blancs, laids  et  congénitalement  imbéciles, Maura  n’avait  pas  été  facilement  admises, à  l’époque, parmi  un  certain  establishment  encore  un  peu  réticent  à  l’endroit  des  coloured  persons

Remontant  à  sa  prime  enfance, des  souvenirs  traumatisants  refluaient, parfois, à  sa  mémoire, avec  en  surimpression  l’image  floue  de  sa  mère, morte  alors  que  Maura  n’avait  que  trois  ans. La  petite  devait  vivre  seule  avec  son  père, modeste  livreur  d’une  buanderie  de  Port  Morris ; un  quartier  sale  et  misérable, au  sud  du  Bronx. Un  bon  papa  grand  et  fort  qui  lui  vouait  une  véritable  adoration, lui  racontait  des  histoires  féeriques  en  la  couchant, mais  qui  s’endormait  souvent  avant  elle, recru  de  fatigue. Pour  son  cinquième  anniversaire – en  fait, le  premier  à  avoir  été  fêté – une  séance  de  cinéma  et  une  glace : Byzance !

Puis  tout  s’était  enchaîné  si  vite, à  la  sortie  du  cinéma. Will  Kimball  et  sa  fille  marchaient  dans  une  rue  quasi  déserte. Des  appels  au  secours, lancés  par  une  femme. Will  avait  caché  sa  fillette  dans  l’encoignure  d’une  porte : « Tu  ne  bouges  pas ! Je  reviens  te  chercher… » Dans  une  artère  perpendiculaire, une  voiture  au  pare-brise  en  miettes, moteur  tournant, l’avant  ayant  percuté  une  borne  à  incendie. La  conductrice  appelait  à  l’aide, sauvagement  arrachée  du  véhicule  par  deux  drogués  à  la  coiffure  hirsute : blouson  de  cuir, le  faciès  bestial, ils  s’efforçaient  de  l’entraîner  dans  le  couloir  d’une  maison  lépreuse.

Courageux, Kimball  s’était  sans  trop  de  difficulté  débarrassé  de  l’un  des  agresseurs, mais  il  n’eut  pas  le  temps, toutefois, de  faire  volte-face  pour  assommer  l’autre : celui-ci  venait  de  lui  plonger  un  pic  à  glace  entre  les  omoplates ! Apeurée, quittant  sa  cachette, l’enfant  avait  assisté  en  hurlant  à  l’assassinat  de  son  père. A  ses  cris, le  meurtrier  s’était  enfui. La  belle  dame  avait  pris  Maura  dans  ses  bras  pour  courir  et  être  enfin  miraculeusement  secourue  par  une  voiture  de  police  en  patrouille.

La  conductrice  agressée  par  ces  voyous  s’appelait  Meredith  Blackwood. Elle  et  Harold, son  époux, avaient  recueilli  la  petite  orpheline, s’y  étaient  attachés, conquis  par  sa  grâce, sa  gentillesse, son  intelligence, et  en  avaient  fait  leur  pupille. Veillant  à  lui  donner  une  excellente  éducation, ils  se  réjouissaient  de  la  voir  poursuivre  de  brillantes  études  tout  en  pratiquant  divers  sports  et  arts  martiaux  avec  le  même  bonheur. A  dix-huit  ans, les  Blackwood  lui  avaient  offert  un  studio, lui  allouant  une  confortable  mensualité  pour  lui  permettre  de  mener  une  existence  indépendante  décente. Devenu  directeur  de  la  CIA, oncle  Harold (ainsi  appelait-elle  affectueusement  son  tuteur) lui  avait  proposé  de  suivre  un  enseignement  très  spécial, fort  étranger  aux  programmes  de  l’université  et  tout  aussi  étranger, au  demeurant, à  l’entraînement  des  agents  de  la  Central  Intelligence  Agency.

Diplômée  de  cette  école  ne  figurant  sur  aucun  annuaire, plyglotte, aussi  à  l’aise  dans  le  maniement  d’une  arme  automatique  qu’au  lancer  du  couteau, karatéka, pilote  d’hélicoptère  et  d’avion, brevetée  d’une  autre  école – celle  des  nageurs  de  combat –, Maura  était  sortie  première (section  féminine) du  Centac. Ce  nom  inconnu  du  public  désignait  une  organisation  extrêmement  discrète  ayant, dit-on (sans  certitude !), un  vague  cousinage  avec  la  DEA, la  Drug  Enforcement  Administration, l’Administration  de  Lutte  contre  la  drogue[2], pseudopode  possible (mais  non  garanti  là  non  plus !) de  la  NSA  ou  National  Security  Agency.

Sa  meilleure  couverture  était  donc  ce  titre  d’assistante  politologue  imaginé  par  son  oncle  adoptif  pour  couvrir  ses  activités  « parallèles »… Son  tuteur  qui, présentement, achevait  de  s’entretenir  par  téléphone  avec  un  homme  brisé  de  douleur : Russel  Nedwick, le  frère  cadet  du  feu  Président  des  Etats-Unis  d’Amérique :

– Oui, mon  cher  Russel, j’ai  longuement  parlé  à  votre  frère  Gene : il  a  pris  l’avion  pour  vous  rejoindre  à  Richmond. Je  suppose  que  vous  et  lui  vous  rendrez  en  voiture  à  Washington ?… Bien… Ayez  du  courage, Russel ; Alan  et  moi  étions  frères  de  cœur, je  comprends  d’autant  mieux  le  chagrin  que  vous  éprouvez… C’était  un  président  exemplaire  et  la  nation  entière  le  pleurera, toutefois, n’oubliez  pas  la  formule  d’Alan : « Gémissons, certes, mais  espérons. »

Blackwood  fit  une  courte  pause  et  parut  se  souvenir  d’une  chose  importante :

– Ah ! J’allais  oublier, Russel. Je  ne  puis, ici  et  maintenant, vous  en  dire  les  raisons, mais  il  serait  utile  que  vous et  Gene  ne  vous  opposiez  pas  à  ce  qu’une  autopsie  soit  pratiquée… Oui, oui, je  comprends  que  cette  idée  vous  révulse, mon  cher  Russel, mais, dans  le  suicide  de  votre  frère, des  indices, des  anomalies  me  paraissent  plutôt  bizarres…

Il  est  de  notre  devoir, dans  l’esprit  de  la  Constitution  et  pour  le  respect  du  défunt, qu’une  enquête  minutieuse  soit  menée  dans  les  règles… Et  cela  passe  obligatoirement  par  l’autopsie !

 

L’autopsie  fut  pratiquée : l’état  de  dislocation  de  l’ossature  de  la  face  et  la  destruction  des  chairs  interdisaient  toute  identification. La  balle  avait  explosé  dans  le  palais, fait  « sauter »  la  partie  supérieure  de  la  voûte  crânienne, rompue  la  suture  fronto-pariétale  et  détruit  les  deux  maxillaires. Il  était pratiquement  impossible  de  reconstituer  la  denture  afin  de  la  comparer  au  dossier  médical  établi  par  le  dentiste  de  la  victime.

Un  détail  chiffonnait  de  surcroît  le  médecin  légiste, informé  du  fait  que  quelques  minutes  seulement  avant  de  mettre  fin  à  ses  jours, Alan  Nedwick  avait  bu  sa  seconde  tasse  de  thé  de  la  matinée. Un  détail  embarrassant : le  système  digestif, les  reins, la  vessie  ne  contenaient  pas  la  moindre  trace  de  thé !

Or, dans  le  bureau  ovale, la  tasse  apportée  par  le  vieux  serviteur  avait  bel  et  bien  été  retrouvée  vide  et  portait  uniquement  les  empreintes  de  la  victime – reconnues  comme  telles  grâce  au  dossier  fourni  par  Langley – Griffin  ayant  servi  ganté  de  blanc. L’autopsie  révélait  d’autres  éléments  troublants : pas  de  traces  de  nicotine  dans  les  poumons, sur  les  dents, les  muqueuses  buccales. En  revanche, sans  le  moindre  doute, le  Président  était  saturé  de  marijuana ! Ce  qu’aucun  membre  de  sa  famille  ni  ses  proches  n’auraient  pu  un  seul  instant  imaginer !

Les  experts  du  FBI  n’avaient  pas  trouvé  un  gramme  de  marijuana  dans  le  bureau ; pas  le  moindre  joint. Mais  le  coffret  à  cigares  Aldébaran-Pleïades  avait  bel  et  bien  disparu ! Un  nouveau  « mystère  de  la  chambre  jaune » ! Une  impossibilité  de  fait  dans  un  lieu  clos. Quelle  que  soit  la  solution  de  l’énigme, celle-ci  impliquait  des  perspectives  fabuleuses, angoissantes  aussi…

 

La  nouvelle  avait  jeté  le  pays  dans  la  consternation  et  la  peine  qu’aggravait  un  sentiment  de  gêne  ou  d’incrédulité. Le  communiqué  de  Steve  Madow, porte-parole  de  la  Maison-Blanche, laissait  entendre  que, surmené  depuis  plusieurs  mois (mais  pourquoi  aucun  communiqué  de  santé  n’en  avait  jamais  fait  mention ?), le  Président  souffrait  d’un  état  dépressif  dont  le  geste  fatal  avait  été  le  point  culminant.

Et  blablabla… et  blablabla…

Le  nouveau  Président, Edmund  Marsh, ajoutait  le  communiqué, après  lecture  d’une  lettre  écrite  à  son  intention  par  Alan  Nedwick, avait  eu  un  malaise  et  s’était  rendu  dans  le  cabinet  de  toilettes  jouxtant  le  bureau  ovale. Au  comble  de  l’émotion  et  du  chagrin, Edmund  C. Marsh  avait, sans  s’en  rendre  compte, froissé  la  lettre  présidentielle  et  l’avait  jetée  dans  la  cuvette !

Une  lettre  en  soi  assez  anodine, trahissant  la  profonde  dépression, voire  la  confusion  mentale  du  malheureux  que  les  tensions  internationales  affolaient  littéralement  et  dont  il  se  rendait  en  partie  responsable. A  l’évidence, bien  que  nul  n’ait  pu  soupçonner  chez  lui  une  instabilité  psychique, Nedwick  versait  dans  la  psychose  et  la  schizophrénie.

Tel  n’était  pas  l’avis  du  Washington Post  qui, le  lendemain, titrait :

Magouilles  à  la  Maison-Blanche ?

Un  informateur  anonyme  nous  promet  des  révélations  fracassantes  sur  la  lettre  posthume  du  Président  Nedwick  destinée  au  vice-président  Edmund  C. Marsh. Lettre  que  ce  dernier, sous  l’empire  du  chagrin  et  par  inadvertance, aurait  jetée  quelques  instants  après  le  drame…

Ces  quelques  lignes, de  la  part  du  quotidien  qui  avait  déclenché  l’affaire  du  Watergate, allaient  donner  des  cauchemars  à  plus  d’un  familier  de  la  présidence  des  Etats-Unis  d’Amérique ! D’aucuns  n’hésitaient  pas  à  murmurer  que, selon  l’expression  consacrée, des  cadavres  allaient  sortir  de  leurs  placards.

Un  qui  n’était  pas  mécontent  de  ce  suspense  était  Léonard  Trenholm, le  directeur  du  FBI, le  premier  à  avoir  subodoré  une  manœuvre  chez  Marsh  pour  garder  cette  lettre  par-devers  lui. Quel  incroyable  secret  pouvait-elle  bien  contenir ? Ce  genre  de  question, le  vieux  Harold  Blackwood  devait  aussi  se  la  poser ; il  ne  serait  sûrement  pas  fâché  si  ce  faux  pas – le  détournement  d’un  courrier  d’une  telle  nature – constituait  la  peau  de  banane  sur  laquelle  le  nouveau  Président  allait  glisser, entraînant  de  façon  quasi  certaine  la  remise  en  cause  de  sa  succession  à  Alan  Nedwick…

 

 

19  juin, Manhattan.

 

Teddy  Cowen  avait  élu  domicile  chez  Ariellah  Greenstein. L’entreprise  de  déménagement, la  veille, y avait  transporté  la  bibliothèque, les  armoires  métalliques  à  classeurs  suspendus, le  bureau, le  téléfax, l’ordinateur  de  l’écrivain, outre  son  fauteuil  rotatif  à  roulettes  et  quelques  meubles  secondaires. La  journée  et  une  partie  de  la  soirée  n’avaient  pas  été  superflues  pour  tout  mettre  en  place  dans  la  grande  pièce  et  ce  matin, les  ouvrages  classés, l’ordi  branché, le  bureau  devenait  opérationnel !

A  sept  heures  trente, le  couple  achevait  le  petit  déjeuner  dans  la  cuisine, tout  en  écoutant  le  JT  matinal  d’une  oreille  assez  distraite. Tous  deux  ne  devinrent  attentifs  qu’au  moment  où  le  journaliste, sur  le  petit  écran, aborda  le  drame  survenu  à  la  Maison-Blanche.

La  passation  de  serment  du  nouveau  Président  aurait  lieu  le  21, la  veille  de  l’inhumation  de  son  prédécesseur. La  plupart  des  chefs  d’Etat  de  la  planète  avaient  répondu  favorablement  à  l’invitation  à  assister  aux  obsèques  d’Alan  Nedwick, inhumé  au  cimetière  militaire  d’Arlington  à  Washington. Marsh  n’avait  pas  encore  désigné  son  nouveau  vice-président  mais  la  plupart  des  pronostiqueurs  avançaient  le  nom  de  Morris  Newbury. Le  DCI (Director  of  Central  Intelligence) avait  d’ailleurs – comme  par  hasard – déclaré  envisager  de  démissionner  de  son  poste  de  Langley  pour  se  consacrer  à  d’autres  tâches, « si  les circonstances  l’exigeaient ».

L’allusion  aux  quelques  lignes  à  suspense  parues  le  matin  même  à  la  une  du  Washington Post  fit  redoubler  d’attention  l’Australien  et  sa  compagne. Ce  volet  du  journal  télévisé  clos  sur  un  point  d’interrogation, Teddy  rumina :

– Je  ne  suis  ni  politologue  ni  même  citoyen  américain  habitué  aux  manœuvres  et  intrigues  propres  à  chaque  parti, à  chaque  gouvernement, mais  il  se  pourrait  bien  que  le  Washington Post  ait  raison  de  titrer : « Magouilles  à  la  Maison-Blanche ? », sans  omettre  le  point  d’interrogation. Le  comportement, les  explications  vaseuses  de  Marsh, c’est  sûr, manquent  de  naturel…

– C’est  exactement  ce  que  je  pense  et  si  le  Post  est  en  mesure, prochainement, de  publier  des  précisions  sur  les  secrets  d’Etat  que  pouvait  contenir  la  lettre  de  Nedwick, les  chances  de  Marsh  de  conserver  la  présidence  vont  dégringoler  vertigineusement ! Ce..

La  sonnerie  du  téléphone  interrompit  la  jeune  femme  et  elle  décrocha, se  nomma, puis  se  mit  à  rire  en  enfonçant  la  touche  « chorus »  afin  de  permettre  à  Cowen  de  suivre  l’entretien. Une  voix  masculine  proclamait  avec  ironie :

– Tu  es  le  meilleur  free-lance  que  je  connaisse, pour  exploiter  le  tuyau  que  je  vais  te  refiler. Après  le  reportage, fais  une  petite  halte  chez  moi  à  Tulsa, Oklahoma, sur  ton  trajet  de  retour.

Sa  voix  devint  comiquement  larmoyante  pour  avouer :

– Tu  ne  peux  l’ignorer, je  t’ai  toujours  aimée  en  silence, sans  oser  me  déclarer, en  raison  de  ma  timidité  maladive. Ah ! ma  pauvre  amie, c’est  dur  de  vivre  un  amour  exclusif  inassouvi, cruellement  rejeté  et  qui  vous  obsède  sans  cesse !

– Je  compatis, répliqua-t-elle, railleuse.

Ils  éclatèrent  de  rire  et  Ariellah  confia  à  son  compagnon :

– Bud  Maxwell  est  un  confrère  et  un  vieux  copain, coureur  comme  pas  deux !

– Hé ! Tu  n’es  pas  seule ? A  qui  tu  causes ?

– A  Teddy, mon  mari… ou  presque !

Le  reporter  lança :

– Salut, Teddy ! Ariellah  est  une  fille  formidable  et  vous  le  savez  puisque  vous  allez  vous  marier. Cela  me  fait  rudement  plaisir. Félicitations.

– Merci, Bud.

– Alors, c’est  quoi, ton  tuyau ? reprit  la  jeune  femme.

– Une  récente  vague  de  mutilations  animales  sévit  au  nord  du  Nouveau-Mexique  et  au  Colorado.

– Ca, tout  le  monde  le  sait, Bud. La  télé  en  a  encore  parlé  ce  matin.

– Ouais, mais  le  public  est  friand  de  photos  choc, de  détails  insolites, « saignants »  et…

– Tu  es  infâme ! grimaça-t-elle  en  regardant  le  poste  téléphonique, comme  si  son  correspondant  avait  pu  la  voir  exprimer  son  dégoût.

– Peut-être, mais  ça  paie ! Bon, écoute : divers  ranches  ont  été  touchés  sur  un rayon  de  cent  cinquante  bornes  autour  de  la  petite  ville  de  Dulce. Les  salopards  qui  font  ça  se  sont  acharnés  sur  le  bétail. Les  rancheros  sont  fous  de  rage. Ce  soir – et  c’est  ça  le  tuyau –, ils  se  mobilisent  tous  pour  passer  le  secteur  au  peigne  fin, les  armes  à  la  main. Je  suis  obligé  de  partir  tout  à  l’heure  sur  un  autre  coup, dans  le  Nebraska, et  ne  pourrai  pas  couvrir  l’événement. Tu  peux  t’en  charger, en  évitant  de  photographier  de  face  des  gars  en  action ?

Elle  interrogea  l’Australien :

– On  y  va, Ted ?

– C’est  parti, mon  chou ! fit-il  en  la  laissant  poursuivre  pour  aller  téléphoner  dans  son  bureau.

Ariellah  revint  à  son  correspondant :

– Banco, Bud. Tu  as  sûrement  un  contact, à  Dulce, pour  détenir  ce  genre  d’informations ?

– J’ai  plusieurs  informateurs  mais  je  vais  te  donner  deux  contacts  de  première  classe ! Tu  notes ?

– Le  tape[3]  tourne, tu  peux  y  aller…

– OK. Il  y  a  deux  personnes  à  voir : le  docteur  Ernesto  Saliente, le  vétérinaire  de  Dulce, l’homme  qui  a  vu  et  examiné  un  nombre  impressionnant  de  carcasses  d’animaux  mutilés  depuis  la  terrible  vague  des  années  70  dans  sa  région. Il  passe  avec  raison  pour  un  mutologiste[4]  tout  à  fait  compétent. Saliente  est  un  type  fort  serviable, très  bon  veto, enquêteur  minutieux, perspicace, à  l’esprit  extrêmement  ouvert, conscient  que  les  autorités  racontent  des  salades  et  bernent  le  public  à  propos  de  ces  atrocités perpétrées  sur  du  bétail. Son  téléphone  est  le  505-759-3663. Appelle-le  de  ma  part. S’il  n’est  pas  écrasé  de  boulot, il  te  pilotera  volontiers  chez  mon  deuxième  contact : Bradford  Corliss.

Brad, lui, a  perdu  pas  mal  de  têtes  de  bétail. Voici  son  adresse : Lookout  Tower  East  Ranch, par  la  route  537. A  dix-sept  kilomètres  au  sud  du  petit  aérodrome, sur  la  droite, un  chemin  pas  très  bon. Là, une  pancarte  fléchée  indique  le  Corliss Ranch. Le  mirador  est  visible  de  loin. Il  s’agit  d’un  vestige  rouillé  de  la  tour  de  surveillance  des  forages  pétroliers  provisoirement  abandonnés  dans  le  secteur.

– Brad  Corliss, tu  le  connais  bien ?

– Aussi  bien  que  « Doc »  Saliente. Je  vais  d’ailleurs  le  prévenir  que  toi  et  ton  mari – « ou  presque » – serez  à  Dulce  probablement  en  fin  d’après-midi.

Rapportant  de  son  bureau  un  bloc-note  griffonné, Teddy  Cowen  avait  entendu  les  dernières  paroles  du  journaliste  et  il  confirma, près  du  combiné  tenu  par  sa  compagne :

– C’est  à  peu  près  ça, Bud. J’ai  téléphoné  à  l’aéroport. Nous  serons  à  Dulce  à  dix-huit  heures  quinze, heure  locale. J’ai  fait  nos  réservations ; nous  partons  à  dix  heures  neuf  de  Newark, moins  éloigné  que  Kennedy  Airport[5].

 

Au  sud  du  village (une  communauté  principalement  composée  d’éleveurs  de  bestiaux, en  pleine  réserve  indienne  apache  Jicarilla), l’aéroport  de  Dulce  n’aurait  pu  être  confondu  avec  celui  de  J.-F.  Kennedy ! Non  plus  d’ailleurs  que  Dulce  ne  pouvait  rivaliser – mille  huit  cents  habitants – avec  la  mégalopole  new-yorkaise  qui  en  comptait  près  de  dix  millions ! Emule  de  Mark  Twain, un  humoriste  avait  prétendu  qu’on  y  entendait  plus  souvent  meugler  les  vaches  que  klaxonner  les  voitures  et  que  le  « parfum »  de  l’étable  y  flottait  plus  souvent  que  celui  du  Jasmin ! Publiée, cette  boutade  lui  valut  un  jour  de  battre  le  record  de  la  « course  à  pied  involontaire » (détenu  jusque-là  par  un  représentant  en  ventilateurs  venu  inconsidérément  faire  une  démonstration  chez  un  philatéliste).

Malencontreusement  tombé  en  panne  au  milieu  du  village, l’humoriste  appela  un  garage  depuis  le  bureau  de  poste. En  l’entendant  prononcer  son  nom, des  habitants  du  pays  voulurent  lui  faire  un  mauvais  parti  et  il  dut  battre  en  retraite  précipitamment !

Leur  simple  sac  de  voyage  à  la  main, Teddy  Cowen  et  Ariellah  Greenstein, sortis  du  hall  de  l’aérodrome, parcoururent  des  yeux  les  rares  véhicules  en  stationnement – une  camionnette, deux  taxis, quelques  autos  particulières – à  la  recherche  d’un  Mini-Pickup  Ranger (petit  4X4  de  Ford) ayant  sur  ses  deux  portières  l’inscription : E. Saliente, Veterinary – DMV[6], Dulce, NM.

Rien  de  semblable ; le  praticien  devait  avoir  eu  un  empêchement  de  dernière  minute. Ils  allaient  se  résoudre  à  prendre  un  taxi  lorsqu’ils  avisèrent, un  peu  à  l’écart, un  homme  d’une  quarantaine  d’années, en  jean  délavé, chemise  écossaise, feutre  jadis  blanc, bottes  en  cuir  « vachette »  avec  incrustation  « reptile »  qui, un  pied  sur  le  pneu  avant  d’une  Jeep  couverte  de  poussière, les  considérait  avec  curiosité.

Il  cessa  de  téter  son  mégot  de  cigare, le  cracha  sans  façon  et  s’avança  vers  eux. Il  s’agissait  d’un  colosse  blond  aux  cheveux  courts  et  bouclés. Une  force  de  la  nature, la  peau  tannée, cuivrée  par  le  soleil ; une  démarche  souple, un  faciès  sympathique, un  sourire  révélant  des  dents  éclatantes.

Avec  son  mètre  quatre-vingt-dix, l’homme  aurait  pu  sans  conteste  faire  de  la  figuration  dans  un  western  de  John  Ford, King  Vidor, Raoul  Walsh  ou  William  Wyler ! Surtout  dans  ce  cadre  typique, avec  cette  étendue  aride  devant  l’aérodrome  et, au-delà  du  village  aux  maisons  blanches  espacées, la  ligne  bleutée  des  collines  et  le  massif  de  l’Archuleta  Mesa. Le  vent  du  sud-est  poussait  des  nuages  légers  vers  le  Colorado, soulevant  au  sol  des  brindilles  et  des  tourbillons  de  terre.

– Salut. C’est  vous  qui  êtes  les  copains  de  Bud ?

Une  voix  un  peu  rocailleuse, nullement  désagréable, qui  collait  bien  au  personnage.

Echange  de  poignée  de  main  pendant  lequel  il  enchaîna :

– Bienvenus  à  Dulce, monsieur  et  madame  Greenstein. Bradford  Corliss, mais  les  amis  de  mes  amis  m’appellent  Brad. Faisons  d’abord  connaissance ; on  parlera  plus  tard  des  saloperies  de  massacres  de  bétail  qui  vous  amènent  ici.

Conquis  par  sa  simplicité, la  chaleur  de  son  accueil, le  couple  se  sentit  immédiatement  à  l’aise  et  le  jeune  femme  rectifia, amusée  par  sa  méprise :

– Greenstein, c’est  mon  nom, Brad. Et  lui, c’est  Teddy  Cowen, mon  futur  mari ; mais  son  vrai  nom  c’est  Philip  Jackson.

Le  rancher  rejeta  un  peu  son  feutre  en  arrière, se  gratta  le  front, assimila  tout  cela  et  hocha  la  tête :

– OK, Phil… euh… Je  vous  appelle  Phil  ou  Ted ?

– Ted  ou  Teddy, comme  vous  voudrez, Brad.

– Va  pour  Teddy…

Il  désigna  la  Jeep  poussiéreuse  d’un  geste  cocasse  accompagné  d’une  révérence :

– Prenez  place  dans  mon  carrosse ! Sur  la  route, ça  va  encore, mais  je  vous  préviens : quand  nous  emprunterons  le  chemin  menant  au  ranch, le  carrosse  se  transforme  en  casse-cul  et… Oh ! Pardon ! fit-il  en  coulant  un  regard  malheureux  vers  la  jeune  femme  qui  ne  put  s’empêcher  de  pouffer :

– Il  n’y  a  pas  d’offense, Brad. « Casse-cul »  ne  peut  absolument  pas  être  remplacé  par  « rompt  fondement ». Ou  alors, avouez  que  cela  ferait  rudement  cul-cul !

Il  hurla  de  rire, fit  s’enfuir  un  chien  errant  venu  renifler  ses  bottes  et  se  signer  une  autochtone  style  dame  patronnesse  à  la  robe  austère, gris  clair, serrée  au  cou, ne  révélant  rien  de  ses  formes  sans  doute  aussi  peu  accentuées  que  celles  d’une  planche  à pain ! Elle  avait  dû, à  ce  rire  homérique, imaginer  une  plaisanterie  salace  de  la  part  de  cette  pécheresse  de  la  ville  venue  corrompre  la  population  mâle  du  Comté !

Ariellah  s’installa  sur  la  banquette  arrière  de  la  Jeep, avec  les  sacs  de  voyage, tandis  que  Teddy  prenait  place  à  droite  du  chauffeur, lequel  tourna  la  tête  avant  de  démarrer :

– Désolé, ma  voiture  est  pourrie, couverte  de  poussière ; j’aurais  dû  la  nettoyer  avant  de  venir  vous  chercher. J’ai  été  prévenu  un  peu  tard  par  Saliente  qui  n’a  pas  pu  vous  accueillir  dès  votre  arrivée. Il  est  chez  un  fermier ; vers  la  forêt  de  Carson, des  feux  se  sont  déclarés  et  des  bêtes  se  sont  blessés, en  fuyant…

– Ca  n’a  aucune  importance, Brad, répondit  l’écrivain. Quand  nous  étions  en  Australie, nous  avons  eu  un  tout-terrain  plus  pourri  encore !

Le  rancher  mit  le  contact :

– Vous  allez  voir, c’est  une  vraie  fusée, cette  putain  de… Oh ! Pardon, Ariellah !

Il  démarra  sur  les  chapeaux  de  roue, prit  un  virage  sur  l’aile  et  fila  vers  l’est  dans  un  nuage  de  poussière  le  long  de  l’aérodrome.

Un  poème, ce  Brad ! En  accélérant, il  avait  dégagé  le  cordonnet  en  cuir  de  son  vieux  feutre  pour  le  passer  autour  du  cou, à  toutes  fins  utiles  en  raison  du  grand  vent. Il  conduisait  comme  un  fou  sur  la  route  fort  heureusement  bien  entretenue  et  peu  fréquentée  en  cette  fin  de  journée. Un  panneau, sur  la  droite, à  l’entrée  d’un  chemin  caillouteux, indiquait : Lookout  Tower  East  Ranch. Corliss  vira  sec  et  s’engagea  sur  ce  qui  aurait  pu  constituer  une  piste  d’entraînement  pour  chars  d’assaut ! Il  eut  alors  le  vent  debout ; la  poussière  et  le  sable  assaillirent  le  véhicule  qui  cahotait  de  plus  belle. Il  n’avait  pas  bluffé  en  parlant  de  « casse-cul » !

Semblant  indifférent  aux  rafales  qui  les  souffletaient, réduisaient  la  visibilité, l’éleveur  planta  un  cigare  entre  ses  dents  et  cria, pour  dominer  le  vacarme, en  se  tournant  tout  à  fait  vers  sa  passagère  qu’il  distingua  à  peine :

– La  fumée  ne  vous  gêne  pas, au  moins ?

Déjà  à  moitié  suffoquée  par  le  vent, la  poussière  et  les  grains  de  sable  qui  crissaient  sous  ses  dents, la  journaliste  fit  non  de  la  tête  et, pour  qu’il  n’y  ait  pas  de  méprise, tant  elle  était  secouée, elle  fit  non  de  l’index. Teddy, inquiet  de  voir  la  Jeep  lancée  à  toute  allure  et  son  conducteur  regarder  à  l’opposé  du  sens  de  la  marche, se  tenait  prêt, si  besoin  était, à  redresser  le  véhicule  en  tendant  la  main  vers le  volant.

Oui, un sacré  personnage  ce  coww-boy, avec  son  feutre  maintenant  dans le  dos  et  son  cigare  allumé  à  un  antique  briquet  à  amadou, une  pièce  de  musée  héritée  de  son  arrière-grand-père : Timothy  Corliss  dit  « Flint », ainsi  qu’il  l’expliqua  à  ses  passagers. Etabli  au  siècle  dernier  à  Clayton, dans  le  Comté  de  l’Union  et  les  plaines  du  nord-est  du  Nouveau-Mexique, l’aïeul  fumait  comme  un  volcan ! Important  centre  postal  et  ferroviaire  des  C&SRR[7], Clayton  était  aussi  connu  pour  être  le  lieu  le  plus  venteux  des  Etats-Unis ! D’où  le  briquet  à  amadou  et  le  surnom  de  « Flint », ce  patronyme  signifiant  également  « pierre  à  briquet ».

Bradford  donna  un  coup  de  frein  qui  déporta  la  Jeep  vers  la  gauche  et  stoppa. Quand  le  nuage  de  poussière  se  fut  un  peu  dissipé, ils  virent, sur  le bord  du  chemin  conduisant  au  ranch, un  vieil  homme  aux  longs  cheveux  grisonnants, porteur  d’un  balluchon, le  visage  creusé  de  rides, la  peau  d’un  roux  cuivré : un  Indien  Apache  Jicarilla, en  jean  rapiécé, une  chemise  kaki  dite  « des  surplus », sous-entendu  de  l’armée. De  l’armée  du  général  Grant  ou  de  celle  du  général  Lee  avant  Gettysburg  et  la  fin  de  la  guerre  de  sécession, alors, car  ses  rabats  de  poches  pectorales  s’ornaient  d’un  insigne  fantaisie  en  tissu  représentant  les  deux  vieux  rifles  croisés  dont  les  Sudistes  et  les  Fédérés  faisaient  usage  à  l’époque  pour  s’occire  gaillardement !

Présence  des  plus  banales  dans  le  Comté  du  Rio  Arriba  abritant  plusieurs  réserves  indiennes  et  tout  particulièrement  celle  des  Apaches  Jicarilla.

Saludo, amigo  Quivira, lança  le  rancher, amical.

Saludo, amigo  Corliss.

Le  conducteur  commenta  à  l’adresse de  ses  passagers :

– Quivira  habite  une  bourgade  de  la  réserve, à  cinq  kilomètres  du  ranch. Arrivé  du  Mexique  en  1985, il  ne  parle  pas  l’anglais. Sa  langue  maternelle  est  l’athabascan, issu  du  groupe  linguistique  Na-déné. En  revanche, s’il  ne  comprend  pas  l’anglais, il  s’exprime  couramment  en  espagnol… C’est  un  brave  type. Je  l’accompagne  parfois  jusqu’à  son  pueblo… quand  j’en  ai  le  temps.

– Nous  ne  sommes  pas  tellement  pressés, Brad ; pourquoi  ne  le  reconduiriez-vous  pas  à  son  village ?

Il  acquiesça  et  invita  le  vieil  homme  à  grimper  dans  la  Jeep. Ariellah, souriante, lui fit  une  place  sur  la  banquette  en  casant  les  sacs  sur  ses  genoux. Quivira  s’assit, posant  sur  ses  genoux  lui  aussi  le  balluchon, sorte  de  sac  allongé  confectionné  à  partir  d’une  vieille  couverture  aux  broderies  usées  et  fermé  par  deux  sangles  de  cuir.

Avec  une  brève  inclinaison  de  tête, il  avait  simplement  prononcé :

Gracias, señora.

Et  Ariellah  avait  enchaîné  dans  la  même  langue, qu’elle  possédait  parfaitement, étonnant  l’Apache  qui  lui  répondait, finalement  heureux  de  pouvoir  bavarder  avec  cette  extranjera (étrangère, terme  sans  connotation  péjorative, comme  gringo, gringa).

Les  cahots, le  bruit  du  moteur, ne  permettaient  pas  au  conducteur  et  à  l’Australien  de  percevoir  clairement  leur  dialogue, mais  le  rancher  apprécia :

– Votre  femme  parle  l’espagnol, Teddy, le  vieux  Quivira  doit  être  bien  content  de  pouvoir  lui  raconter  l’histoire  de  ses  ancêtres  « de  grandes  tentes »[8]. Le  nom  de  Quivira  viendrait  du  français  cuivre – il  y  a  des  mines  de  cuivre, dans  le  pays – ou  de  Kirikurus, une  tribu  Wichita. En  fait, on  n’en  sait  rien.

– De  quoi  vit-il ?

– Faut  savoir  d’abord  que  les  jeunes  et  leurs  enfants  ont  déserté  le  pueblo  pour  s’installer  à  la  ville : Albuquerque, Santa Fe, Rio Rancho. Avec  sa  squaw  et  d’autres  vieux  du  coin, Quivira  fabrique  des  objets  artisanaux, des  souvenirs  pour  touristes : des  sandales, des  mocassins, des  poteries, des  vanneries, sacs  de  selle, tambours  de  guerre  et  Dieu  sait  quoi  encore. Ces  articles  donnent  une  bonne  idée  de  ce  qu’était  jadis  l’artisanat  de  la  nation  indienne  Apache.

A  droite, sur  le  mauvais  chemin, ils  dépassèrent  un  baraquement  en  bois, aux  planches  disjointes, aux  fenêtres  démantelées, sans  porte, avec, sur  la  façade, une  inscription  partiellement  effacée  par  les  intempéries : Jicarilla  Apache  Indian  Reservation – Office  of  Indian  Affairs. Plus  bas  figurait  le  grand  sceau  de  la  tribu  Apache  Jicarilla. Dans  le  tracé  géographique  de  la  réserve  s’échelonnaient (sur  le  sceau), de  bas  en  haut : deux  derricks  d’un  champ  pétrolifère, la  tête  d’un  bœuf, deux  têtes  de  chien (semblait-il), le  buste  d’un  Apache  de  profil, avec  une  plume  sur  l’oreille  gauche, enfin, deux  teepees, le  tout  traversé  par  une  flèche  et  encadré  par  deux  bannières  tribales.

 

– C’était  la  bicoque  de  deux  fonctionnaires  indiens, un  petit  bureau  quasi  inutile, qui  a  été  d’ailleurs  abandonné  dans  les  années  50, expliqua  Corliss. Quand  j’étais  gamin, avec  des  copains, on  venait  parfois  jouer  dans  les  parages, mais  on  finissait  par  déguerpir  avec  une  frousse  bleue, loin  de  cette  baraque  fantôme ! Une  petite  indienne  et  son  frère  nous  avaient  dit  que  les  mauvais  esprits  nous  tueraient  s’ils  nous  trouvaient  un  jour  sur  leur  territoire. Bien  sûr, nous  avions  la  trouille, mais personnellement, je  n’ai  jamais  rencontré  les  esprits, bons  ou  mauvais, ici  ou  ailleurs. Je  dis  « personnellement »  car  l’un  de  mes  copains  d’enfance  qui, un  jour, s’était  écarté  de  la  bande, nous  a  rejoints  en  hurlant  et  en  criant  que  les  fantômes  étaient  à  ses  trousses. Nous  avons  tous  détalé, fallait  voir  comment ! rit-il.

A  cinquante  mètres  de  là  seulement, derrière  le  baraquement, l’on  apercevait  une  tour  de  métal  rouillée, effondrée, aux  poutrelles  tordues, dominant  un  hangar  au  toit  de  tôle  ondulée, également  rouillée, ses  murs  de  parpaings  ici  et  là  en  partie  démolis, laissant  entrevoir  des  machines  hors  d’usage, rouges  d’oxydation.

– Tout  ce  qui  reste  d’un  chantier  de  prospection  de  gaz  naturel  qui  abonde  au  Nouveau-Mexique, mais  pas  dans  ce  secteur. On  a  abandonné  cette  station  de  forage-pompage  presque  dans  le  même  temps  qu’a  été  fermé  le  Bureau  des  affaires indiennes, vers  1952  ou  53, je  crois. D’autres  points  de  forage  ont  été  dans  ce  cas, laissés  à  l’abandon  avant  même  que  les  sondages  aient  atteint  les  poches  souterraines  profondes, les  ingénieurs  géologues  décrétant  qu’elles  étaient  vides. Mon  père  a  failli  avoir  une  attaque, lui  qui  espérait  tant  voir  jaillir  le  pétrole  ou  le  gaz  quelque  part  sur  nos  terres ! Il  s’est  fait  une  raison  et  moi  aussi ; l’élevage  ne  nous  enrichira  pas, mais  nous  vivons  bien, fit-il  avec  philosophie.

Sur  la  banquette  arrière, Quivira  et  la  journaliste  papotaient  maintenant  comme  de  vrais  amis, riant  parfois  d’une  plaisanterie  de  l’un  ou  de  l’autre  mais, à  l’approche  de  son  village, l’Indien  redevint  grave. Il  retira  de  son  balluchon  une  petite  poupée, une  effigie  masculine  revêtue  de  ses  atours  de  cérémonie : pagne  en  daim, ceinturon  de  cuir, boléro  à  parements  de  fines  perles  de  couleur, parure  de  tête  en  écorce  de  bouleau  avec  sa  couronne  de  plumes, mocassins. La  figurine  portait, en  outre, un  sac  oblong  orné  de  perles, terminé  par  des  franges, abritant  précieusement  la  pipe  en  terre  rouge  sacrée  du  Minnesota  et  un  sachet  de  kinnikinnick, un  mélange  de  tabac, d’écorce  séchée  et  de  feuilles  de  sumac, un  arbre  ou  un  arbrisseau  riche  en  tannin  et  utilisé  en  tannerie.

De  par  sa  réelle  valeur  artistique  et  son  ancienneté, cette  pièce  eût  pu  dignement  figurer  dans  un  musée  d’ethnographie  amérindienne !

– Accepte  cette  muñeca (poupée), hermana (sœur). Elle  te  portera  bonheur. Si  tu  es  en  danger, fais  appel  à  la  Force  que  mon  grand  ancêtre  chamane[9]  a  mis  en  elle. Cette  Force, il  la  tenait  de  Yusn[10]  qu’il  avait  rencontré  lors  de  ses  voyages  dans  le  ciel  des  Gans[11].

Il  baissa  la  voix, confidentiel :

– Je  te  dis  tout  ça  parce  que  je  sais  que  tu  ne  te  moqueras  pas  de  nos  croyances, de  nos  coutumes  et  de  nos  rites  qui, généralement, font  sourire  les  Pale-Faces.

Emue, elle  regarda  longuement  la  figurine, couchée  au  creux  de  sa  main  et  reporta  ses  yeux  sur  l’aïeul :

– Merci, hermano. Il  n’y  a  que  les  tontos (idiots) pour  se  moquer  de  rites  ou  de  croyances  qu’ils  sont  incapables  de  comprendre.

Elle  parut  préoccupée, un  peu  mécontente  aussi, en  ajoutant :

– Je  n’ai  rien  avec  moi  pouvant  constituer  un  cadeau  digne  du  tien, cette  si  bonita  muñeca (jolie  poupée). Consentirais-tu  à  recevoir  en  échange  de  l’argent ? hasarda-t-elle  en  ouvrant  son  sac.

Il  posa  sa  main  décharnée  sur  la  sienne  pour  interrompre  son  geste :

– C’est  un  cadeau, hermana. Je  refuse  ton  argent, mais  je  sais  que  tu  n’as  pas  voulu  m’offenser  en  me  le  proposant. Un  autre  jour, peut-être, c’est  toi  qui  me  fera  un  grand  cadeau, sabe  Dios (Dieu  seul  le  sait).

– Merci, du  fond  du  cœur, Quivira. Cette  muñeca  ne  me  quittera  plus. A-t-elle  un  nom, une  signification  pour  ton  peuple ?

– Elle  représente  et  symbolise  Kupishtaya, le  chef  des  faiseurs  d’éclairs. Annonciateur  de  l’orage, il  était  vénéré, imploré  par  mes  ancêtres  cultivateurs ; pour  eux, la  pluie  était  un  bienfait  des  dieux.

Kupishtaya, répéta-t-elle, pour  bien  s’en  souvenir. Mes  ancêtres  aussi, hermano, dépendaient  de  la  pluie, car  ils  vivaient  dans  un  lointain  pays, au  climat  chaud, pas  toujours  très  bien  arrosé.

– Comment  s’appelle  le  pays  de  tes  ancêtres ?

– De  leur  temps, il  s’appelait  Joudaïa[12], l’ancien  royaume  de  Juda, et  encore  plus  connu  sous  le  nom  d’Israël.

La  Jeep, au  détour  d’un  chemin  encaissé, aborda  un  creek, une  sorte  d’oasis  à  l’amorce  d’un  canyon  où  coulait  un  rio. En  arc  de  cercle  s’y  déployaient  des  maisonnettes  en  adobe  de  plain-pied, au  toit  couvert  de  chaume, avec  ici  et  là, contre  les  murs, des  armatures  sur  lesquelles, tendues, séchaient  des  peaux  de  cervidés, de  lièvres, de  lapins.

Au  long  du  rio, des  boqueteaux  de  trembles  et  de  peupliers, des  bois  clairsemés  de  noyers  noirs, de  saules, d’ormes, d’érables  Negundo, alternaient  avec  des  buissons, offrant  une  riche  palette  de  roux  et  de  dorés  tandis  que  plus  loin, vers  les  collines, des  résineux, pins, sapins, conservaient  le  vert  de  leur  feuillage. Pendant  deux  ou  trois  secondes, Brad  Corliss  afficha  une  sorte  de  perplexité, de  curiosité, puis  il  battit des  paupières, exhala  un  soupir  bizarre, parut  oublier  le  décor  et  sourit  au  vieil  Indien :

– Te  voilà  chez  toi, Quivira. Hasta  pronto.

Le  vieil  homme  leva  la  main  en  signe  de  gratitude ; il  regarda  plus  longuement  Ariellah  avec  dans  ses  yeux  noirs  une  flamme  de  sympathie, puis  il  tourna  le  dos, marcha  vers  le  pueblo. Sur  la  petite  place  de  la  bourgade, près  de  la  rivière, des  gamins  s’amusaient, sous  la  surveillance  de  jeunes  femmes  qui, devant  leur  maison, dépeçaient  un  mouton, ravaudaient  ou  égrenaient  des  épis  de  maïs. Un  très  vieil  Apache, en  tout  cas, fumait  une  pipe  en  terre  rouge  et  un  peu  plus  loin, deux  jeunes  mères, presque  des  adolescentes, donnaient  le  sein  à  leur  nourrisson.

Sur  la  piste  descendant  des  collines  arrivaient  trois  hommes  robustes, torse  nu, un  pagne  autour  des  reins  et  un  poignard  à  la  ceinture. Un  ruban  d’écorce  maintenait  leur  chevelure. Chacun  était  armé  d’un  arc  avec, dans  le  dos, un  carquois  et  des  flèches. Ils  rapportaient  de  la  chasse  deux  lièvres, un  pécari  à  lèvres  blanches  et, le  plus  grand  des  trois  chasseurs, le  plus  fort  aussi, transportait  sur  ses  épaules  un  jeune  cerf  wapiti  à  la  ramure  incomplètement  développée, une  flèche  plantée  dans  le  flanc, sous  l’épaule  gauche. Scène  et  spectacle  d’un  autre  âge  que  cette  bourgade  apache  avec  ses  habitants  en  tenue  traditionnelle, vaquant  à  leurs  besognes, sans  accorder  la  moindre  attention  aux  occupants  de  la  Jeep  qui  manœuvraient  et  rebroussaient  chemin, ayant  laissé  l’aïeul  qui  émergeait  de  la  poussière  soulevée  par  le  départ  du  véhicule.

– Drôle  d’endroit, marmonna  Ted  comme  pour  lui-même, complètement  hors  du  temps…

Ariellah  se  pencha, s’accouda  sur  le  dossier  de  la  banquette  avant :

– Si  demain  nous  ne  sommes  pas  trop  bousculés, j’aimerais  retourner  à  ce  pueblo  pour  faire  des  photos.

– Si  ça  vous  chante, fit  le  rancher, vous  prendrez  la  Jeep, mais  il  n’y  a  pas  grand-chose  à  voir. Je  veux  dire  pas  grand-chose  d’original.

Ariellah  hocha  la  tête. Visiblement, elle  trouvait  l’Américain  trop  blasé. Cette  petite  communauté, à  ses  yeux  de  reporter  à  l’affût  de  toute  originalité, lui  paraissait  au  contraire  fascinante.

– Avant  de  gagner  le  ranch, annonça  Brad  Corliss, je  vais  vous  montrer  la  pâture  où  ce  matin  l’un  de  mes  hommes  a  encore  découvert  une  génisse  mutilée…

Il  braqua  à  gauche  et  emprunta  un  méchant  sentier  à  côté  duquel  le  chemin  précédent  méritait  le  nom  d’autoroute ! De  creux  en  bosses, de  rocs  affleurants  en  ornières  profondes  qui  les  ballottaient  en  tout  sens, ils  débouchèrent  sur  une  vaste  étendue  d’herbe  plutôt  maigre  avec, au  premier  plan, la  malheureuse  bête  au  ventre  gonflé, une  horrible  plaie  entre  les  pattes  postérieures : ses  organes  génitaux  et  l’anus  avaient  été  découpés.

Le  patron  du  ranch  cogna  du  poing  sur  le  volant :

– Les  fumiers  d’enc… (il  buta  sur  le  mot, bifurqua) de… de  salopards  lui  ont  également  découpé  la  langue  au  niveau  du  larynx !

A  plusieurs  centaines  de  mètres, près  d’une  haie, un  grand  nombre  de  vaches, de  génisses  et  de  veaux  ruminaient  ou  somnolaient  tandis  que  d’autres  léchaient  des  blocs  de  sel  attachés  à  des  piquets, à  leur  hauteur, près  d’un  arroyo. Les  bovins  avaient  en  effet  besoin  de  s’hydrater, de  boire  dans  le  ruisseau  et  lécher  la  « pierre  de  sel »  les  incitait  à  se  désaltérer  plus  régulièrement.

– Vous  voyez, les  bêtes  se  tiennent  à  l’écart  de  la  génisse  mutilée  et  pas  un  coyote, pas  un  prédateur  ne  l’approchera. Même  les  chiens  passent  au  large  des  victimes  des  massacreurs, comme  s’ils  flairaient  quelque  chose  de  maudit ! Et  c’est  sûr  que, faire  des  trucs  pareils, d’une  telle  sauvagerie, c’est  diabolique.

Il  s’adressa  plus  spécialement  à  la  jeune  femme  et  scanda  ses  paroles  en  agitant  son  index :

– Mais  dans  votre  article – et  ça, je  l’ai  déjà  exigé  de  Bud – ne  me  faites  pas  dire  ce  que  je  n’ai  pas  dit : les  sectes  de  cinglés  qui  font  des  sacrifices  de  coqs  ou  de  chiens  n’ont  rien  à  voit  avec  ces  atrocités ! Même  les  sortes  de  hippies  crasseux  et  chevelus  qui  adorent  Satan  et  font  des  messes  noires  en  baisant  en  chœur  n’ont  rien  de  commun  avec  ces  mutilations. D’ailleurs, ici, on  n’est  pas  en  Californie  où  les  jobards  fleurissent  comme  les  mauvaises  herbes ! Paraît  même  que  des  loufoques  adorent  le  nombril, c’est  vous  dire ! Mais  si  c’est  le  nombril  de  leurs  voisines, c’est  moins  grave ! Non, ici, y  a  que  des  gens  normaux, depuis  quelques  années.

– Et  avant ?

– Avant  Ted, y  avait  bien  une  quinzaine  de  tordus  qui  prétendaient  vivre  en  communauté  avec  leurs  pouffiasses (il  toussota, se  reprit  après  un furtif  coup  d’œil  à  la  journaliste), avec  leurs  chicks (nanas), leurs  fags (homosexuels), tous  dopefiends (toxicomanes), mais  ça  n’a  pas  duré.

– Ils  sont  revenus  dans  le  droit  chemin ? questionna  Ariellah, avec  un  petit  sourire  en  coin.

– Oui… Enfin, on  les  y  a  un  peu  aidés, une  nuit  où, bourrée  d’herbe, ils  étaient  venus  faire  du  bordel  à  Lumberton, un  bled  pas  loin  d’ici, et  à  emmerder  des  filles  de  la  chorale, revenant  d’une  répétition. On  les  a… vaguement  bousculés, en  les  raccompagnant  hors  du  village, sans  même  leur  donner  l’adresse  d’un  dentiste. Pourtant, je  vous  jure  qu’ils  en  avaient  tous  besoin ! On  les  a  plus  vus.

– Ils  n’ont  pas  porté  plainte ? s’enquit  Teddy.

– Pensez-vous ! On  avait  pris  la  précaution  de  piquer  leur  carte  d’identité  et  de  relever  soigneusement  leurs  nom  et  adresse, en  leur  garantissant  qu’au  cas  où  ils  voudraient  nous  casser  les  burnes… Oh ! Pardon ! Nous  casser  les  pieds, on  les  retrouverait  facile  et  cette  fois, ce  ne  serait  pas  d’un  dentiste  dont  ils  auraient  besoin, mais  des  pompes  funèbres !

Et  puis, vous  croyez  que  ces  drogués – ou  qui  que  ce soit, d’ailleurs – auraient  pu  charcuter  ces  pauvres  bêtes  de  cette  façon-là ? Sans  que  ça  saigne, sans  trace  de  sang  sur  le  pelage  ou  par  terre  et  avec  plus  une  goutte  de  résiné  dans  le  corps ?

Pour  croire  ça, faudrait  être  con  comme  ces  « experts »  de  la  ville  qui  prétendent  que  ce  sont  des  coyotes, des  renards, les  coupables ! Des  renards  ou  des  coyotes  savants  échappés  d’un  cirque, alors  et  rudement  bien  dressés  pour  se  servir  d’un  bistouri !

Il  fit  une  pause, s’éclaircit  la  voix  et  rappela :

– On  est  bien  d’accord, pour  cette  nuit ? S’il  y  a  du  grabuge  et  si  on  tire… un  peu  plus  bas  qu’au-dessus  de  la  tête  des  fumiers  de  mutilateurs, vous  faites  gaffe : ni  moi  ni  aucun  de  mes  gars  ne  doivent  être  reconnaissables  sur  vos  photos, OK ?

– Parole, Brad. Bud  nous  a  déjà  fait  part  de  vos  exigences. Notre  rôle  de  journaliste  est  de  rendre  compte  de  la  réalité, pas  de  trahir  nos  sources. Ne  vous  inquiétez  pas.

 

Quand  la  Jeep  stoppa  dans  la  cour  du  ranch, une  trentaine  d’hommes  étaient  déjà  là, en  jean  pour  la  plupart, faisant  cercle  autour  d’un  énorme  barbecue  sur  les  grilles  duquel  cuisaient  des  côtes  de  bœuf, des  côtes  de  mouton  et  des  gigots  tandis  qu’un  second  barbecue, plus  « familial »  dans  ses  dimensions, était  réservé  à  la  cuisson  des  saucisses. Une  énorme  corbeille  contenait  une  imposante  quantité  de  petits  pains.

Miguel  Mancaniello  et  un  jeune  vaquero  surveillaient  ces  grillades, aidés  par  Ellen, l’épouse  de  Corliss  et  ses  filles  Rosy  et  Cora, respectivement  âgées  de  quatorze  et  dix-sept  ans.

Au  premier  abord, l’on  aurait  pu  croire  à  une  garden-party  entre  voisins,heureux  de  se  retrouver  en  fin  de  semaine  pour  partager  un  barbecue  et  boire  un  pot, encore  que  la  gent  féminine  n’y  soit  pas  très  abondamment  représentée. Un  examen  plus  attentif  révélait  que  chacun  de  ces  hommes  et  les  deux  femmes (minces, cheveux  poivre  et  sel, l’air  décidé) portaient  à  leur  ceinturon  soit  un  pistolet, soit, pour  la  majorité  d’entre  eux, un  revolver, Smith  &  Wesson, Colt, Ruger (peu  nombreux) et  357  Magnum.

Plus  d’un, sans  nul  doute, songeait  avec  émotion  à  ses  aïeux  du  temps  de  la  conquête  de  l’Ouest ; la  plupart  fuyant  l’Europe, notamment  l’Angleterre  du  XVIIe  siècle, avec  ses  troubles  politiques  et  religieux, générateurs  d’intolérance, d’injustice ; fléaux  que  les  émigrants  retrouvaient  parfois  sur  le  sol  du  Nouveau  Monde, contraints  par  exemple  de  fuir  la  théocratie  autoritaire  de  Boston  pour  faire  sécession  et  fonder  alors  le  Connecticut  et  Rhode Island.

Certains  devaient  aussi  évoquer  une  époque  plus  récente, les  XVIIIe  et  XIXe   siècles  où  les  cow-boys  devaient  lutter, se  défendre  contre  les  outlaws  ou  des  propriétaires  terriens  peu  scrupuleux  et  toujours  prêts  à  spolier  leurs  voisins ! D’où  règlements  de  comptes, justice  expéditive, les  armes  à  la  main !

Un  coup  d’œil  circulaire  pemettait  là  aussi  de  découvrir, le  long  des  murs, des  fusils  de  chasse, des  Winchester, des  riotguns  de  gros  calibres  et  autres  Mossberg, Remington, des  fusils  de  l’armée, M14, M16  et  même  un  vieux  M3 A1, le  pistolet-mitrailleur  calibre  45 (exceptionnellement  9 m/m) fabriqué  par  L’Ithaca  Gun  Co  pour  la  guerre  de  Corée ! Un  armement  hétéroclite  où  l’on  ne  trouvait  tout  de  même  pas  le  modèle  à  canon  courbe  étudié  en  1945  pour  les  combats  de  rue, d’après  un  modèle  déjà  réalisé  en  Allemagne  lors  de  la  Seconde  Guerre  mondiale.

Nombre  de  ces  hommes – plusieurs  en  treillis  militaires – ne  virent  pas  d’un  très  bon  œil  ce  couple  bardé  d’appareils  photo  débarquant  de  la  Jeep  avec  le  propriétaire  du  ranch. Ce  fut  sans  enthousiasme  qu’ils  saluèrent  les  nouveaux  venus, restant  sur  la  réserve. Cette  attitude  suspicieuse, voire  inamicale, ne  surprit  pas  vraiment  le  couple. Brad  présenta  Ariellah  et  Teddy  à  l’assistance, puis  haussa  le  ton  pour  dominer  les  murmures  qui, ici  et  là, s’étaient  fait  entendre :

– Une  minute, les  gars ! Râlez  pas ! Le  mois  dernier, à  ma  demande, c’est  mon  copain  Bud  Maxwell  qui  est  venu  ici, lors  de  la  reprise  des  mutilations. Bud  et  moi, on  a  fait  les  commandos  ensemble, au  Laos, en  1977, avec  ce  qui  restait  de  l’armée  secrète  de  Vang Pao, dans  la  plaine  des  Jarres. Bud  et  moi, on  est  comme  des  frangins  et  dans  son  article, il  n’a  cité  aucun  nom, pas  vrai ?

Il  y  eut  des  « mm, mm »  de  confirmation  et  Corliss  poursuivit :

– Il  était  parmi  nous, pourtant, quand  nous  avons  fait  le  serment  de  casser  la  tête  aux  fumiers  de  mutilateurs  si  nous  parvenions  à  les  coincer. OK ?… Bon. Mon  copain  Bud  n’a  pas  pu  venir  et  il  nous  envoie  deux  potes  à  lui : Ariellah  et  Teddy  Cowen. Ariellah  est  journaliste  free-lance. Son  mari, peut-être  que  vous  avez  lu  ses  bouquins, est  romancier, mais  il  se  passionne  pour  tout  ce  qui  est  étrange, inexpliqué. Il  fait  des  enquêtes  à  titre  personnel, pour  sa  documentation, pour… Pour  écrire  ses  romans, quoi.

Et  tous  les  deux  m’ont  donné  leur  parole : s’ils  publient  un  article, ils  ne  révéleront  que  les  faits, sans  nommer  les  lieux  ni  aucun  d’entre  nous. Bud  leur  a  fait  confiance  et  Bud  est  mon  pote. Dans  ces  conditions, je  ne  vois  pas  pourquoi  je  ne  leur  ferai  pas  confiance, moi  aussi. Alors, vous  cessez  de  faire  la  gueule, vous  partagez  avec  eux  le  casse-croûte, la  bière  ou  ce  que  vous  voulez  et  vous  finissez  de marmonner  comme  les  grenouilles  de  bénitier  à  confesse, OK ?

– Bien  parlé, Brad ! lança  un  fermier  moustachu, maigre, les  jambes  arquées, les  cheveux  grisonnants, image  même  du  vieux  cow-boy  traditionnel  et  sympa.

Il  s’avança, revolvers  sur  les  hanches, Stetson  défraîchi  découvrant  son  front  et  cligna  de  l’œil  à  l’écrivain :

– J’ai  lu  vos  livres, Cowen. Vos  personnages  sont  épris  de  justice  et  foutent  chaque  fois  une  dérouillée  aux  méchants. Je  connais  les  hommes  et  je  ne  crois  pas  me  tromper : vous  êtes  un  type  bien. Alors, je  vous  dis, à  vous  et  à  votre  gentille  dame : merci  de  vous  intéresser  à  nos  problèmes, et  peut-être  de  nous  aider  dans  la  recherche  des  coupables ! Nous  en  avons  plus  que  jamais  besoin  après  le  suicide  du  Président  qui, lui, semblait  décidé  à  tout  faire  pour  découvrir  et  châtier  les  massacreurs  de  bétail !

Il  y  eut  de  timides  applaudissements, suivis  de  claquements  de  mains  plus  nombreux, plus  énergiques, qui  se  muèrent  enfin  en  ovation  quasi  unanime. La  glace  était  rompue  et  à  son  tour, Teddy  Cowen  leva  la  main  pour  réclamer  la  parole, tandis  que  d’autres  rancheros  arrivaient, venant  de  grossir  le  groupe.

Le  silence  rétabli, l’écrivain  déclara :

– Votre  démonstration  chaleureuse  nous  touche  et  Ariellah  et  moi  vous  en  remercions. Brad  l’a  dit : nous  avons  donné  à  Bud  notre  parole  d’honneur  que  nous  ne  trahirions  aucun  d’entre  vous. Quoi  qu’il  arrive, les  mutilations  animales  sont  l’un  des  plus  irritants  et  révoltants  mystères  de  notre  époque. Ce  phénomène  sévit  essentiellement  aux  States, dans  cet  Etat  et  dans  les  Etats  voisins, mais  ces  forfaitures, en  quelque  manière, concernent  peut-être  aussi  l’ensemble  de  la  nation. Et  vous, mes  amis, prêts  à  la  lutte, vous  agissez  comme  autant  de  patriotes  lucides  et  désireux  de  protéger  leur  famille, de  conserver  leur  patrimoine, leurs  biens, leur  dignité. En  un  mot, d’être  fidèles  à  la  Constitution !

Il  fit  une  courte  pause, songeur  et  ajouta :

– Qui  sait  si, un  jour, tous  les  citoyens  ne  seront  pas  obligés  de  participer  à  une  lutte  actuellement  encore  inimaginable  mais  qui, pour  certains, a  déjà  commencé ?

L’Australien  esquissa  un  sourire, comme  pour  regretter  de  s’être  laissé  emporter  par  sa  verve :

– Pardonnez-moi, les  amis. Mon  intention  n’était  pas  de  vous  faire  un  discours  et  je  ne  suis  pas  candidat  aux  prochaines  élections ! Alors, je  n’ai  que  trop  parlé  et  vous  devez  être  impatients  d’ouvrir  ces  agapes, préparées  par  Ellen, l’épouse  de  notre  hôte, ses  filles  et  leurs  aides  que  nous  pouvons  remercier !

Lorsque  les  applaudissements  se  furent  tus, Ariellah  confia  à  son  compagnon, intriguée :

– Avec  tes  airs  de  tribun, sais-tu  que  tu  ferais, en  vérité, un  excellent  candidat  si  tu  oeuvrais  dans  un  parti  politique ? Tu  maîtrise  le  verbe  en  public, tu  sais  relâcher  la  vapeur, faire  sourire  ou  rire  au  bon  moment… et  tu  connais  même  le  prénom  de  madame  Corliss. Tu  m’épates, mon  chéri !

Il  lui  donna  un  bref  baiser  en  riant :

– Pendant  qu  tu  séduisais  de  façon  éhontée  ce  bon  Quivira, en  roulant  vers  son  pueblo, dans  le  but  de  le  faire  parler, de  mon  côté, j’apaisais  les  craintes  de  Brad  quant  à  notre  rencontre  avec  ces  fermiers  et  éleveurs  rendus  furieux  par  la  reprise  des  mutilations  du  bétail. Ils  n’étaient  pas  très  chauds  à  l’idée  d’avoir  deux  journalistes  sur  le  dos. J’ai  aussi  interrogé  Brad  sur  sa  famille, appris  que  son  épouse  se  prénommait  Ellen, sa  fille  aînée  de  dix-sept  printemps, Cora  et  la  cadette  de  quatorze  ans, Rosy.

Brad  vint  les  chercher, les  pousser  vers  les  barbecues  afin  de  leur  présenter  Ellen, brune, aussi  grande  que  lui  ou  presque, rieuse  et  solide  mère  de  famille  légèrement  rondelette, tout  à  fait  charmante. A  l’instar  de  son  mari, elle  était  directe, franche, avec  cependant  un  langage  plus  châtié.

Elle  prit  familièrement  le  bras  d’Ariellah  et  s’informa, en  désignant  d’un  mouvement  de  tête  son  compagnon :

– C’est  bien  vrai ? Ted  ne  se  présentera  pas  un  jour  dans  le  Comté, aux  élections ?

– C’est  la  plus  stricte  vérité, Ellen. Pourquoi  cette  question ?

– Parce que  avec  un  candidat  comme  lui, baratineur, séducteur  au  point  de  renverser  la  situation  et  de  se  faire  des  alliés  parmi  tous  ces  lourdauds  armés  qui  menaçaient  de  lui  flanquer  leur  poing  dans  la  gueule, il  aurait  toutes  les  chances  de  décrocher  la timbale !

– Et  Brad ?

– Quoi, Brad ?

– C’est  un  meneur  d’hommes, répliqua  la  journaliste, il  sait  leur  parler  et  ils  accourent  à  son  appel. Ce  sont  là  aussi  des  qualités  pour  un  candidat  aux  élections  municipales. Pourquoi  ne  se  présenterait-il  pas  pour  enlever  la  mairie  de  Dulce ?

Elle  éclata  de  rire :

– D’abord, parce que  nous  avons  un  bon  maire, ensuite, parce que  Brad  n’a  pas  ce  genre  d’ambition. La  bonne marche  de  notre  ranch  lui suffit  et  il  n’a  pas  tort. Et  puis, les  municipales, ce  n’est  que  le  premier  cran  de  l’engrenage. On  est  élu  maire  et  quelques  années  plus  tard, on  veut  être  sénateur  et  après, on  regarde  sans  cesse  du  côté  de  Washington ! Dites-moi, Ariellah, vous  nous  voyez  à  la  Maison-Blanche, Brad  et  moi ?

Elle  laissa  la  jeune  femme  rire  à  son  aise  et  interpella  un  vaquero  assis  à  même  le  sol, adossé  au  mur  avec, à  ses  pieds, plusieurs  boîtes  de  bière  vides :

– Hé ! Sam  Dayton ! Tu  crois  que  c’est  la  meilleure  façon  de  se  préparer  à  une  nuit  de  surveillance, un  flingue  à  la  main ?

Il  leva  sur  elle  un  regard  qui  avait  du  mal  à  conserver  la  cible  à  la  bonne  place, étouffa  in  extremis  une  éructation  qui  lui  fit  monter  les  larmes  aux  yeux  et  bégaya :

– Tantan… T’en  fais  ppppaaas, July, je… Je  viserai  juuuuuuuste, sisisi… s’il  le  fffffaut !

– C’est  pas  ta  July, espèce  d’ivrogne, c’est  Ellen, sa  tante  et  ta  patronne ! Si  je  te  reprends  à  écluser, Sam, tu  passes  la  nuit  dans  la  grange ! Et  pour  t’aider  à  roupiller, je  te  foutrai  deux  baffes !

Ariellah  et  Teddy  continrent  leur  envie  de  rire, amusés  par  la  verve  énergique  de  cette  maîtresse  femme  qui  exerçait  son  autorité  sur  une  trentaine  de  ranchers  au  côté  de  son  mari : ranchers  d’origine  américaine  pour  les  trois  quarts  mais  aussi  d’origine apache  et  hispano-américaine  pour  les  autres.

L’Australien  avisa, un  peu  tardivement, le  gonflement  anormal  de  la  poche  pectorale  gauche  de  la  veste-reporter  à  poches  multiples  que  sa  compagne  avait  revêtue  à  la  nuit  tombée :

– Tu  as  déjà  pris  une  provision  de  films  avant  de  garnir  les  autres  poches  avec  les  accessoires  photos ?

– Non, il  s’agit  du  fétiche  que  Quivira  m’a  donné, fit-elle  en  lui  montrant  la  muñeca  figurant  Kupishtaya, le  « faiseur  d’éclairs ». Une  très  belle  pièce  ethnographique  chargée  d’une  force  de  protection  par  un  ancêtre  chamane  de  ce  vieil  Apache  rempli  de  sagesse. C’est  du  moins  ce  dont  il  est  persuadé. Tu  y  crois  toi, chéri ?

Teddy  entoura  de  son  bras  ses  épaules :

– Souviens-toi, en  Australie, nous  avons  rencontré  à  deux  reprises  des  aborigènes  qui  me  connaissaient  un  peu. Ils  nous  ont  invités ; nous  avons  passé  une  nuit  autour  du  feu  et  je  t’ai  traduit  leurs  contes, leurs  conversations. L’un  d’eux  s’est  levé, a  paru  écouter, les  yeux  fixés  vers  le  nord-est, affirmant  qu’un  sien  cousin  s’approchait. Il  marchait  depuis  des  jours  et  seraient  là, près  du  feu, avant  que  la  Lune  n’atteigne  le  haut  du  ciel…

– Et  c’est  bien  ce  qui  s’est  produit, murmura-t-elle, pensive. Le  cousin  en  question  est  arrivé, couvert  de  poussière, harassé  de  fatigue, avant  que  la  lune  ne  soit  au  zénith. J’avais  entendu  dire  que  les  aborigènes – une  partie  d’entre  eux  au  moins – communiquaient  par  télépathie, ou  bien  qu’ils  pouvaient, par  projection  mentale, explorer, surveiller  leur  territoire. Et  nous  venions  d’en  avoir  une  éclatante  démonstration[13].

– Tu  connais  donc  ma  réponse : je  crois  à  ce  genre  de  choses  parce  que  ces  choses-là  existent. Et  ce  ne  sont  pas  les  divagations  rationalistes  d’un  scientiste  borné  qui  effaceront  la  réalité  objective  de  ce  à  quoi  nous  avons  assisté, sans  trucage  ni  erreur  possible. Quant  à  la  « charge »  de  cette  figurine, pourquoi  pas ? Il existe  bien  des  objets  maléficiés, entraînant  pour  leur possesseur  des  déboires  ou  des  malheurs  répétés. L’inverse  est  probablement  plausible, même  si  nous  ne  comprenons  pas  le  mécanisme  de  ce  phénomène.

Rosy, la  cadette  de  la  famille  Corliss, sortit  en  courant  du  ranch  et  cria  à  son  père :

– Viens  vite, papa. Cora  a  capté  un  appel  de  « Black  Hole »[14]. Il  veut  te  parler…

Le  rancher, d’un  signe  de  tête, invita  le  couple  à  l’accompagner  tout  en  expliquant :

– « Black  Hole », c’est  le  nom-code  de  mon  ami  Crivello  dans  cette  opération, tout  comme  le  mien  est  « Toptop »  en  raison  du  fait  que  notre  poste  d’observation, tout  à  l’heure, sera  le  plus  élevé. « Black  Hole »  lui  va  très  bien  puisqu’il  vit  à  La Cueva, nom  espagnol  désignant  une  grotte ! Son  bled  est  au  pied  de  la  chaîne  Sangre  de  Cristo, le  Sang  du  Christ, à  cent  kilomètres  d’ici, vers  le  sud-est. S’il  m’appelle  sur  ondes  courtes, c’est  qu’il  est  déjà  en  planque  dans  la  nature. Chaque  poste  de  guet  a  reçu  un  nom  de  code. A  Dulce, comme  je  viens  de  vous  le  dire, mon  identification  personnelle  est  « Toptop »  et  celle  de  ce  secteur : « Major  I ». « Black  Hole »  étant  en  quatrième  position  vers  le  sud-est, son  secteur  est  baptisé : « Major  IV ». Ainsi, nous  conserverons  tous  l’anonymat, pour  le  cas  où  nos  brefs  échanges  de  messages  parviendraient  à  de  oreilles  indiscrètes…

L’émetteur-récepteur  du  ranch  était  installé  dans  la  pièce  du  fond, après  le  living  et  le  salon ; pièce  tenant  également  lieu  de  bureau  passablement  encombré  de  classeurs, de  cartes  topographiques, de  paperasses  qui  s’empilaient  sur  une  petite  machine  à  écrire  portable, mécanique, sans  doute  assez  peu  utilisée.

– Ah ! Voilà  « Toptop », « Black  Hole », annonça  Cora, l’aîné  des  Corliss, parfaitement  au  courant  des  modalités  de  l’opération  en  cours.

Elle  céda  la  chaise  à  son  père  en  souriant  aux  visiteurs, un  peu  gauche, tandis  que  Brad, délaissant  le  casque, basculait  sur  haut-parleur  et  prenait  le  micro :

– « Toptop »  à  l’écoute, « Black  Hole ». Du  nouveau ?

Crivello, d’une  voix  nasillarde, répondit  dans  le  haut-parleur :

– Nous  sommes  en  poste  sur  une  barre  rocheuse  et  dominons  la  vallée. La  nuit  est  très  claire, nous  apercevons  nettement  mon  ranch  à  la  jumelle. Il  y  a  moins  de  cinq  minutes ; l’un  de  mes  hommes, dans  la  vallée, m’a  signalé  l’approche  d’un  hélico, sans  feux  de  position  réglementaires, sans  aucune  marque  sur  ses  flancs. Il  tourne  toujours  aux  abords  de  mes  pâturages, là  où  nous  avons  laissé  les  bêtes, comme  convenu…

La  voix  de  Walter  Crivello  s’éloigna ; il  parlait  avec  un  autre  correspondant, par  talkie-walkie, et  l’on  entendit  un  juron  lointain, puis  la  voix  de  Crivello, assez  faible :

– Merde ! Qu’est-ce  que  tu  dis ? Je  te  reçois  2  sur  5…

Corliss, Teddy  Cowen, Ariellah  et  les  deux  jeunes  filles  attendaient, anxieux, prêtant  l’oreille. A  l’évidence, le  ranchero  de  La Cueva  dialoguait  avec  l’un  de  ses  hommes  répartis  dans  la  vallée.

– « Toptop ? » Tu  es  toujours  là ?

– Oui, qu’est-ce  qui  se  passe ?

– Ce  putain  d’hélico ! Il  vient  de  me  piquer  un  veau ! De  l’enlever  comme  ça, sans  rien !

– Comment  ça, sans  rien ?

– Je  te  le  dis : sans  rien, sans  élingue, sans  palanquée, sans  que  dalle, merde ! Le  veau  a  été  comme  qui  dirait  « aspiré ». Et  l’hélico  a  pris  de  l’altitude  pour  disparaître  derrière  une  crête, vers  le  nord-ouest !

– Et  les  bonbons, « Black  Hole », les  bonbons ? s’enquit  Corliss.

– Pas  eu  le  temps  de  les  distribuer ! Je  coupe, « Toptop ». Si  j’ai  du  nouveau, je  te  rappelle. Terminé.

– OK, « Black  Hole ». Terminé, je  coupe.

Il  resta  un  moment  pensif, inquiet  tandis  que  Teddy  Cowen  répétait  une  question  pour  la  seconde  fois :

– Les  bonbons, je  suppose  qu’il  s’agit  d’un  code  pour  désigner  les  munitions ? Autrement  dit, « distribuer  les  bonbons », cela  veut  dire  « tirer  sur  un  objectif » ?

– C’est  bien  ça, Ted. Je  vais  prévenir  mes  gars  et  les  envoyer  aux  divers  postes  qui  leur  ont  été  assignés  pour  bien  surveiller  le  secteur. Nous, nous  allons  prendre  position  à  l’est, sur  la  tour-mirador  des  anciens  forages  pétroliers  qui  domine  le  secteur. Et  les  bonbons, faites-moi  confiance, on  va  en  avoir  un  wagon  à  notre  disposition…


[1]              Diminutif  pour  Government  Men (Hommes  du  Gouvernement), désignant  les  agents  du  FBI.

[2]              Cf. : L’Empire  clandestin : 5  ans  avec  les  services  secrets  au  cœur  du  crime  organisé, par  James  Mills, éditions  Albin  Michel. Ouvrage  documentaire.

[3]              Littéralement  « bande », « ruban », sous-entendu : enregistreur, magnétophone.

[4]              Mutologiste :  de  mute, abrégé  américain  de  « mutilation » ; désigne  un  spécialiste  des  mutilations  animales, liées  à  l’ufologie. L’une  des  meilleures  organisations  de  recherches  en  ce  domaine  est  le  Project  Stigmata, créé  par  Thomas  Adams, PO Box  1094, Paris, Texas  75460 / USA. Sa  revue  Stigmata  est  à  la  fois  passionnante  et  édifiante.

[5]              Abréviation  couramment  employée  pour  John  Fitzgerald  Kennedy  Airport. Au  sud  de  Manhattan, le  Holland  Tunnel  évite  les  importantes  gares  de  triage  d’Hoboken  et  de  Jersey City, cette  dernière  étant  « enjambée »  par  l’une  des  voies  rapides  desservant  Newark, à  une  vingtaine  de  kilomètres  au  sud-ouest  de  Manhattan.

[6]              Doctor  of  Medecine  Veterinary.

[7]              Abréviation  pour  Colorado  and  Southern  Railroad (ligne  ferroviaire  du  Colorado  et  des  régions  méridionales).

[8]              De  noble  souche, de  haut  rang (expression typiquement  américaine, liée  aux  Indiens).

[9]              Sorcier, homme-médecine/guérisseur, ayant  subi  une  initiation  particulière. Apte  à  effectuer  des  « sorties  en  astral »  ou  dédoublements, le  Shamane (ou  Chamane), rapporte  de  ses  « périples », parfois, des  connaissances  stupéfiantes  difficilement  explicables.

[10]             Yusn : divinité  suprême, qui  donne  la  vie  dans  le  monde   visible  ou  invisible.

[11]             Esprits  de  la  montagne.

[12]             Prononcer  Ioudaïa, toponyme  ayant  donné  Judéen, Juif.

[13]             Les  aptitudes  psi  de  ces  survivants  de  la  préhistoire, en  Australie, ont  été  dûment  constatées.

[14]             Black Hole : Trou  noir.

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« Le  secret  c’est  mauvais, c’est  antidémocratique, et  ça  finit  toujours  par  coûter  cher.  »

Hubert  Reeves

17  juin, sept  heures  quarante  et  une. Washington, la  Maison-Blanche.

Veste  immaculée, gants  blancs, pantalon  noir, le  vieux  valet  de  chambre  déposa  sur  la  table  basse, près  du  bureau  où  le  Président, matinal, travaillait  déjà  depuis  une  demi-heure, le  plateau  avec  une  grande  tasse  de  thé, sucré  d’une  cuillerée  de  miel, additionnée  d’un  nuage  de  lait.

– Merci, Max, fit  Alan  Nedwick, la  main  posée  sur  le  combiné  du  téléphone.

– Tout  à  votre  service, monsieur  le  Président, fit  le  serviteur  en  repoussant  un  peu  le  coffret  à  cigares  Pleïades  pour  mieux  disposer  le  plateau.

Max  Griffin, le  valet  de  chambre, se  retira, notant  l’humeur  plutôt  nerveuse  de  l’homme  d’Etat  qui, à  son  entrée, avait  gardé  la  main  sur  le  téléphone, manifestement  interrompu  dans  son  intention  d’appeler  personnellement  un  correspondant. Attaché  à  la  Maison-Blanche  depuis  une  trentaine  d’années, Max  avait  vu  se  succéder  les  présidents, à  commencer  par  J.-F.  Kennedy. Il  connaissait  leurs  qualités, leurs  habitudes, leurs  travers, leurs  intonations  de  voix. Le  vieux  serviteur  n’avait  pas  besoin  d’une  longue  observation  pour  savoir, par  exemple, si  le  Président  Nedwick, lorsqu’il  lui  apportait  sa  seconde  tasse  de  thé (la  première, il  la  prenait  dans  son  lit, avant  de  faire  sa  toilette) serait  de  bonne  ou  de méchante  humeur, préoccupé  ou  serein.

Et  ce  matin, le  premier  magistrat  du  pays  manifestait  de  la  nervosité. Son  « Merci  Max », trop  sec, trahissait  une  préoccupation  sérieuse.

S’éloignant  en  direction  du  hall, le  valet  de  chambre  marqua  un  temps  d’arrêt, tourna  machinalement  la  tête  à  ces  bruits  composites  inhabituels : la  tasse  reposée  avec  une  sorte  de  brusquerie  sur  la  sous-tasse, un  fauteuil  heurté  et, après  quelques  secondes, un  soupir  ou  un  gémissement  étouffé.

Un  malaise, peut-être ?

Le  serviteur, indécis, sursauta  violemment : une  détonation  assourdissante  venait  de  précéder  le  bruit  sourd  d’un  corps  tombant  sur  le  parquet. Avant  qu’il  n’ait  pu  se  ressaisir, les  hommes  des  services  de  sécurité  et  leur  officier, Colt  45  au  poing, faisaient  irruption  dans  le  couloir  pour  se  ruer  vers  le  « sanctuaire ». Le  capitaine  ouvrit  la  porte  à  toute  volée  et  se  figea  sur  le  seuil  du  bureau  ovale, pétrifié  d’horreur : le  Président  des  Etats-Unis  d’Amérique  gisait  sur  le  dos, le  visage  éclaté, complètement    défiguré  par  la  cartouche  explosive  de  fort  calibre  qu’il  s’était  tirée  sous  le  menton ! L’index  encore  dans  le  pontet, sa dextre  tenait  un  revolver  Charter  Arms  44  Magnum.

Sur  le  bureau, à  côté  de  la  tasse  vide, une  boîte  de  cartouches  explosives, ouverte, portant  la  marque  d’une  manufacture  de  Norgross, Georgie : Bingham  Ltd. Les  six  alvéoles  vides  attestaient  que  le  désespéré  avait  garni  le  barillet  tout  exprès  pour  accomplir  son  acte  tragique ; il  ne  s’agissait  donc  pas  d’une  arme  chargée  restant  à  demeure  dans  le  tiroir  du  bureau. Outre  l’odeur  de  poudre  flottait  une  autre  odeur, plus  ténue : celle  de  l’ozone, peut-être.

– Oh ! Mon  Dieu ! Mon  Dieu ! ne  cessait  de  répéter  le  vieux  valet  de  chambre, brisé  d’émotion  devant  le  cadavre  à  la  face  ensanglantée.

Le  vice-président  Edmund  Marsh, sur  ces  entrefaites, arrivait  à  la  Maison-Blanche. Alarmé  par  le  remue-ménage  et  le  déploiement  des  services  de  sécurité  autour  de  l’édifice  et  jusqu’en  bordure  de  l’Elipse  au  gazon  soigneusement  tondu, il  se  hâta  vers  le  bureau. Devant  le  spectacle, il  eut  un  haut-le-cœur  et  porta  son  mouchoir  à  la  bouche, l’estomac  soulevé  par  l’envie  de  vomir ! Il  parvint  à  se  maîtriser, interrogea  l’officier  de  sécurité, le  valet  de  chambre  qui  bégayait, les  yeux  humides, ni  l’un  ni l’autre  ne  pouvant  expliquer  ni  comment  ni  pourquoi  c’était  arrivé.

– Monsieur  le  vice-président, prévint  le  capitaine, sur  le  bureau  se  trouve  une  lettre  qui  vous  est  destinée.

L’intéressé  prit  l’enveloppe  au  libellé  ainsi  rédigé : A  l’attention  d’Edmund  C. Marsh, vice-président  des  Etats-Unis  d’Amérique. A  n’ouvrir  qu’après  ma  mort.

Bouleversé, Marsh  décacheta  l’enveloppe, et  déplia  lentement  la  lettre  à  l’en-tête  très  officiel  de  la  Maison-Blanche. Il  parcourut  les  premières  lignes  manuscrites  et  les  relut, cette  fois  d’une  voix  sourde, enrouée  par  l’émotion :

– « Cher  Ed. Que  Dieu  pardonne  mon  geste, dicté  par  la  situation  sans  issue  dans  laquelle  mes  prédécesseurs  et  moi-même – sans  l’avoir  voulu – avons  jeté  notre  pays ; une  situation  épouvantable  qui… »

Le  vice-président  marmonna  la  suite  de  façon  indistincte  et  acheva  sa  lecture, en  cachant  de  son  mieux  une  émotion  nouvelle  qui  imprimait  un  léger  tremblement  à  ses  mains. Quel  terrible  secret  révélaient  donc  ces  lignes  pour  que  le  destinataire  ait  jugé  bon  de  le  garder pour  lui ? Ses  traits, déjà  altérés  par  les  pénibles  minutes  que  tous  ici  venaient  de  vivre, se  creusaient  davantage  et  une  lueur  alarmante, un  instant, ternit  le  gris  acier  de  ses  yeux. Il  replia  la  lettre, la glissa  dans  sa  poche  et  secoua  sombrement  la  tête :

– Le  malheureux  a  su  très  bien  dissimuler  son  état : une  profonde  dépression  nerveuse  qui  devait  aboutir  à  cet  acte  de  désespoir…

Avec  une  poignante  affliction, il  regarda  l’affreuse  bouillie  sanglante  qui  tenait  lieu  de  visage  au  chef  de  l’Etat  et  se  comprima  l’estomac ; une  insoutenable  nausée  lui  soulevait  de  nouveau  le  cœur. Il  bredouilla  une  excuse  et  gagna  hâtivement  le  cabinet  des  toilettes  attenant  au  bureau  ovale.

A  leur  tour, Steven  Madow, le  porte-parole  de  la  Maison-Blanche  et  Andrew  Ryan, assistant  particulier  du  vice-président, aussi  incrédules  et  remués  que  ceux  qui  les  avaient  précédés, se présentèrent  bientôt  au  cordon  de  gardes  déployés  devant  le  péristyle.

Alertés  dès  la  découverte  du  drame  par  l’officier  des  services  de  sécurité, Leonard  Trenholm, le  directeur  du  FBI  et  six  de  ses  agents  arrivèrent  alors  cinq  minutes  à  peine  venaient  de  s’écouler. Sis  à  la  F  Street, le  siège  du  Bureau  fédéral  des  Investigations  est  pratiquement  voisin  de  la  Maison-Blanche. Bien  que  davantage  éloignés – Langley  se  situant  à  une  douzaine  de  kilomètres  à  vol  d’oiseau –, les  hommes  de  la  CIA  n’arrivèrent  que  quelques  minutes  après  les  G. Men[1], en  hélicoptère  il  est  vrai, qui  se  posa  sur  le  gazon, face  à  l’aile  droite  de  l’édifice.

Flanqué  de  ses  plus  proches  collaborateurs  de  la  Central  Intelligence  Agency, Morris  Newbury, grand, mince  et  blond (pas  un  cheveu  blanc  malgré  ses  soixante-trois  ans), se  hâta  vers  le  portique  aux  colonnes  ioniques. Il  gagna  prestement  le bureau  ovale, encombré  de  techniciens  du  FBI  qui  photographiaient, sous  tous  les  angles, le  cadavre  méconnaissable, examinaient  la  pièce  pouce  par  pouce, nantis  de  bocaux, récipients  et  de  pinces  brucelles. L’un  d’eux  récupérait  délicatement  des  fragments  d’os  de  la  boîte  crânienne  et  de  la  matière  cervicale  rosâtre  projetée  contre  le  mur. D’autres  rassemblaient  dans  des  sachets  plastiques  des  morceaux  de  mâchoire, de  dents, expulsés  plus  loin  sur  la  moquette. Le  projectile  explosif  avait  littéralement  brisé  en  maints  endroits  la  face  et  la  voûte  crânienne  de  la  victime.

Morris  Newbury  échangea  une  poignée  de  main  avec  le  vice-président  Marsh  puis  avec  son  homologue  du  FBI, Leonard  Trenholm, moins  grand, plus  « enveloppé », le  front  dégarni. L’arrivée  d’une  Pontiac  Bonneville, conduite  par  un  chauffeur  en  livrée, leur  fit  machinalement  tourner  la  tête  vers  la  baie  vitrée. De  la  luxueuse  limousine, ils  virent  descendre  un  vieil  homme, très  droit, sans  trace  d’embonpoint, cheveux  blancs, le  visage  resté  énergique  malgré  les  ans, que  tous  connaissaient  fort  bien : « Dear  Harold », l’ex-patron  de  la  CIA, éminence  grise  du  Président  des  Etats-Unis, conseiller  technique  très  écouté, aimé  des  uns, haï  par  d’autres, mais  respecté  par  tous.

Du  moins  en  apparence.

Il  pénétra  dans  le  bureau  ovale  passablement  envahi, salua  l’assistance  d’un  simple  mouvement  de  tête, attristé, les  traits  décomposés  par  l’émotion  et  la  douleur. Le  vieillard  s’approcha  du  corps, mit  un  genou  à  terre, sur  la  moquette  grise  et  se  pencha  sur  le  magma  d’os  et  de  chair  sanguinolent, qui  avait  été  un  visage  ami. Harold  Blackwood  sembla  se  recueillir  un  moment, tête  baissée, et  lorsqu’il  se  releva, ses  yeux  étaient  noyés  de  larmes. Il  déglutit  avec  difficulté, s’éclaircit  la  voix  avant  de  s’adresser  au  vice-président :

– L’on  m’a  dit  que  le  Président  avait  laissé  une  lettre, sur  son  bureau, avant  de… se  suicider. Elle  vous  était  destinée. Donnait-il  les  raisons  de  son  geste ?

Edmund  C. Marsh  arrondit  les  épaules, dubitatif :

– Il  parlait  de  l’extrême  gravité  de  la  situation  internationale  et  s’accusait – en  accusant  aussi  les  Présidents  qui  l’avaient  précédé – d’en  être  responsable, du  moins  en  partie. Le  reste  n’était  que  divagations ; le  pauvre  Alan, surmené, versait  dans  la  schizophrénie, victime  d’un  très  grave  état  dépressif  que  nous  ne  soupçonnions  pas.

Leonard  Trenholm, le  directeur  du  FBI, crut  devoir  toussoter, comme  pour  atténuer  son  embarras  mais  en  le  soulignant  hypocritement  par  ce  raclement  de  gorge :

– Il  est  bien  dommage, monsieur  Blackwood, que  l’intense  émotion  éprouvée  par  monsieur  le  Vice-Président  lui  ait  fait  détruire  la  lettre  en  question, sitôt  lue.

– Après  une  brève  contraction  de  ses  masséters – douleur  ou  contrariété ? –, Edmund  Marsh  confirma :

– J’ai  agi  inconsidérément, je  le  reconnais  maintenant, mais  j’ai  eu  un  malaise  en  voyant  le… l’affreuse  chose  sanglante… qu’était  devenu  le  visage  d’Alan. Je  me  suis  rendu  aux  toilettes, l’estomac  soulevé. Machinalement, j’ai  froissé  la  lettre  et  tiré  la  chasse  d’eau.

Le  vieillard  effleura  à  peine  du  regard  Newbury, son  successeur  à la  tête  de  la  CIA  et  Trenholm, le  directeur  du  FBI, avant  de  pousser  un  soupir  accompagné  d’un  hochement  de  tête.

– Je  comprends, Marsh. L’émotion… Nul  ne  saurait  vous  en  blâmer… même  en  déplorant  la  perte  de  ce  document  historique…

Leonard  Trenholm  se  mordilla  imperceptiblement  les  lèvres  et  sembla  suivre  un  instant  des  yeux  le  vol  d’une  mouche, tout  en  notant  avec  quelle  habileté  ce  vieux  renard  du  renseignement  qu’était  « Dear  Harold »  avait  su  absoudre  Marsh  tout  en  rappelant  incidemment  l’inqualifiable  faute  commise  en  détruisant  la  lettre  du  défunt. A  l’évidence, ces  deux  hommes  ne  s’aimaient  pas  et  lui, Trenholm, devrait  soigneusement  veiller  à  ne  pas  placer  son  doigt  entre  l’enclume  et  le  marteau.

Nul  besoin  d’attendre  les  prochaines  élections  pour  élire  le  nouveau  Président. L’article  25  de  la  Constitution  des  Etats-Unis  était  clair  et  sans  équivoque : « En  cas  de  destitution, de  décès  ou  de  démission  du  Président, le  vice-président  deviendra  Président. » Le  même  article  stipulait : « En  cas  de  vacance  du  poste  de  vice-président, le  Président  nommera  un  vice-président  qui  entrera  en  fonction  dès  que  sa  nomination  aura  été  approuvée  par  un  vote  majoritaire  des  deux  chambres  du  Congrès. »

L’amitié  et  l’estime  que  Marsh  portait  à  Morris  Newbury  autorisaient  à  penser  que  ce  dernier  avait  des  chances  d’être  nommé  au  poste  devenu  vacant. Dans  de  telles  conditions, raisonnait  Trenholm, mieux  valait  ne  pas  montrer  ce  qu’il  pensait  du  geste inconsidéré  induit  par  l’émotion  du  vice-président, successeur  légal  d’Alan  Nedwick…

Harold  Blackwood, une  nouvelle  fois, remua  la  tête  puis  s’adressa  simultanément  à  Marsh  et  au  patron  du  FBI :

– Inutile  d’insister  sur  la  nécessité  de  demeurer  dans  un  flou  pudique  quant  aux  résultats  de  l’autopsie  qui  sera  pratiquée…

Le  tout  récent  « ex »-vice-président  et  le  directeur de  la  CIA  échangèrent  un  coup  d’œil  fugitif  qui  soulignait  un  mélange  d’incrédulité  et  de  gêne. Marsh  fut  le  premier  à  réagir :

– Voyons, Blackwood, vous  n’y  pensez  pas ? Une  autopsie ? Sur  le  Président  des  Etats-Unis  d’Amérique ? Le  suicide  est  évident. Deux  minutes  à  peine  se  sont  écoulées  après  que  Max, son  valet  de  chambre  personnel, lui  avait  apporté  une  tasse  de  thé.

Une  tasse  qui  trônait, vide, sur  la  table  basse…

L’ex-patron  de  la  CIA  parut  à la  fois  surpris  puis  confus, comme  on  peut  l’être  après  une  bévue :

– Excusez-moi, j’aurais  cru  que… Je  veux  dire  normalement…

Et  de  s’interrompre, patelin, en  prenant  à  témoin  le  directeur  du  FBI :

– Après  tout, pourquoi  Alan  n’aurait-il  pas  bu  sa  tasse  de  thé  avant  de  se  tirer  une  balle  explosive  sous  le  menton ? Sans  doute  son  Colt  45, qui  était  toujours  dans  le  tiroir  de  ce  bureau (il  désignait  le  meuble  d’un  mouvement  de  tête) était-il  enrayé ?

Les  G. Men  et  leurs  collègues  de  la  CIA (collègues  d’une  convivialité  pas  toujours  évidente) concentraient  opportunément  leur  attention  sur  le  bout  de  leurs  chaussures  ou  encore, à  travers  les  baies  vitrées, sur  le  vol  des  pigeons. Chacun  s’efforçait  de  prendre  un  air  dégagé, méditant  les  yeux  ailleurs  sur  l’excellence  de  la  non-implication  des  adeptes  du  Zen !

Sous  les  dehors  de  la  courtoisie  et  de  l’affliction, soliloquait  Leonard  Trenholm, « Dear  Harold »  en  met  plein  la  gueule  au  vice-président – pardon ! au  nouveau  Président – et  à  son  « ombre », le  boss  de  la  CIA ! Il  y  a  de  l’orage  dans  l’air  et  les  peaux  de  bananes  pleuvront  avant  pas  longtemps : j’aurai  intérêt  à  voir  où  je  mets  les  pieds !

Sacré  vieux  Blackwood : comédien  habile, politicien  redoutable  pour  avoir  eu  accès, dix  ans  durant, aux  secrets  du  monde  à  travers  ses  fonctions  de  grand  manitou  de  la  Central  Intelligence  Agency, cet  homme  rusé, encore  débordant  d’énergie, d’opiniâtreté, lui  plaisait. Il  opta  donc  pour  son  parti  et  avec  une  touchante  innocence, répondit  à  sa  question  relative  à  l’arme  personnelle  du  maître  des  lieux :

– Non, monsieur  Blackwood, l’un  de  mes  agents  a  vérifié : le  Colt  du  Président  est  en  parfait  état  de  marche, à  sa  place  habituelle, dans  le  tiroir  supérieur  droit  du  bureau… En  revanche, le  coffret  à  cigares  Aldébaran, a, selon  Max  Griffin, disparu  de  la  table  basse.

Edmund  Marsh  et  Morris  Newbury  ne  pipèrent  mot, mais  sans  nul  doute  inscrivirent-ils  mentalement  sur  leurs  tablettes  de  ne  pas  oublier  le  directeur  du  FBI  dans  la  distribution  des  peaux  de  bananes ! Il  bénéficierait  d’une  priorité  lors  des  prochaines  mises  à  la  retraite  anticipée !

Le  conseiller  intime  de  la  Maison-Blanche, l’ami, le  frère  de  feu  Alan  Nedwick, les  épaules  un  peu  plus  voûtées, secoua  douloureusement  la  tête  en  murmurant :

– Saluons  en  Edmund  C. Marsh  le  nouveau  Président  des  Etats-Unis  d’Amérique  et  puisse  la  fin  tragique  de  notre  ami  Nedwick  sceller  l’union  du  peuple  américain. Démocrates  et  Républicains, j’en  suis  persuadé, un  jour, ne  feront  plus  qu’une  famille  soudée  devant  l’adversité.

Après  cette  formule  passe-partout  digne  d’un  candidat  des  zones  rurales  du  Wyoming  ou  du  Montana  au  poste  de  délégué  aux  comices  agricoles  du  Comté, Blackwood  fit  un  pas  vers  la  porte  puis  se  ravisa, se tourna  vers  le  chef  du  FBI  pour indiquer, très  incidemment :

– Vous  m’obligeriez, Trenholm, en  veillant  à  ce  que  le  laboratoire  d’anatomo-pathologie  me  fasse  parvenir  les  résultats  de  l’autopsie. A  titre  informel, sans  aucun  caractère  d’officialité, bien  sûr, et  uniquement  parce qsue  des  liens  fraternels  nous  unissaient, Alan  Nedwick  et  moi.

– Je  n’y  manquerai  pas, monsieur  Blackwood.

Ce  dernier  opina  puis  se  ravisa  de  nouveau, avec  un  vague  geste  de  la main, comme  pour  implorer  l’indulgence  de  ses  interlocuteurs  après  un  manquement  aux  règles  de  la  bienséance :

– Naturellement, à  condition  que  la  famille  du  défunt  ne  s’y  oppose  pas… Au  revoir, messieurs. A  bientôt, Marsh. Nous  nous  reverrons  pour  les  obsèques…

Le  vieillard  s’en  alla  d’un  pas  plus  lent  que  de  coutume. Son  dos  s’était  aussi  un  peu  arrondi, comme  sous  le  poids  d’un  immense  chagrin. Mais  ses  yeux, baissés, brillaient  d’une  lueur  inquiétante…

A  bord  de  la  Pontiac  qui  roulait  en  souplesse  sur  la  large  autoroute  longeant  le  fleuve  Potomac – moins  chargée  à  cette  heure  de  la  matinée  que  l’interminable  MacArthur  Boulevard –, Harold  Blackwood  n’eut  guère  le  temps  d’admirer  le  paysage  ni  d’adresser  la  parole  à  son  chauffeur. Il  donna  trois  coups  de  fil, s’exprimant  pour  l’un  d’eux  en  une  langue  mystérieuse – en  fait, l’un  des  dialectes  « primitifs »  des  Indiens  Athapascan  de  l’Ouest  canadien, enrichi  de  néologismes  codés  pour  l’adapter  au  langage  moderne. Une  langue  composite  enfantée  à  partir  de  bases  sémantiques  anciennes  par  les  linguistes  et  sémantistes  de  la  CIA.

La  CIA  qu’il  pouvait  justement apercevoir  par  les  vitres  des  portières  gauches. La  limousine  dominait  en  effet  présentement  le  fleuve  et  au-delà  un  prolongement  de  la  forêt  de  peupliers  et  de  sycomores. La  zone  de  Langley, à  l’ouest, étalait  ses  installations  et  constructions  abritant  les  services  de  la  Central  Intelligence  Agency, en  Virginie.

Quand  il  reposa  dans  son  logement  le  combiné  du  radiotéléphone, « Dear  Harold »  parut  satisfait…

De  nouveaux  pions  se  mettaient  en  place  sur  l’échiquier  mondial  tandis  qu’il  avait, en  trois  appels  brefs, réglé  les  affaires  courantes… et  le  sort  de  quelques  personnages  de  premier  plan  qui  risquaient  fort, dans  les  semaines  ou  mois  à  venir, de  dresser  des  obstacles  visant  à  compromettre  les  grands desseins  de  l’éminence  grise  de  la  Maison-Blanche…

A  l’orée  du  Cabin  John  Park, à  moins  de  cinq  kilomètres  de  Langley, sur  la  rive  opposée  du  Potomac, l’imposant  cottage  de  Blackwood, au  sommet  d’une  butte  verdoyante, offrait  une  vue  magnifique  sur  le  fleuve. Celui-ci, dessinant  un  coude  vers  le  sud-est, irait  s’élargissant  à  travers  le  DC (District  of  Colombia) et  la  capitale  fédérale  avant  d’aller  se  jeter  dans  la  baie  de  Chesepeake  ouverte  sur  l’Atlantique.

Vêtue  d’une  robe  au  décolleté  profond (son  coloris  lilas  tranchait  harmonieusement  sur  sa  carnation  noire), Maura  Kimball  gravit  l’escalier  d’une  démarche  qui, pour  être  naturelle, n’en  constituait  pas  moins  un  spectacle  déconseillé  aux  hypertendus ! Elle  emprunta  le  couloir  de  l’aile  gauche  de  la  vaste  demeure  et  sonna  à  la  porte  du  bureau  de  l’ex-directeur  de  la  CIA. Les  bras  croisés  sur  sa  superbe  poitrine, elle  tenait  une  chemise  cartonnée  qui  réduisait  l’abîme  périlleux  de  son  décolleté. Deux  lettres  grecques – Phi  et  Oméga – s’inscrivaient  dans  l’angle  supérieur  droit  du  dossier.

Commandée  électriquement, la  porte  s’ouvrit. A  sa  table  de  travail, le  combiné  du  téléphone  en  main, Blackwood  l’invita  du  geste  à  entrer. Son  assistante  avança  à  pas  feutrés, déposa  la  chemise  sur  le  sous-main  puis  regagna  son  bureau, également  au  premier  étage ; un  bureau  dont  les  deux  baies  dominaient  l’allée  centrale  du  parc  clôturé  par  une  haute  et  robuste  grille  en  fer  forgé.

Curieuse  assistante  que  cette  brillante  politologue, collaboratrice  de  « Dear  Harold »  depuis  une  douzaine  d’années. Lors  de  son  entrée  en  fonction, elle  comptait  à  peine  vingt-trois  ans. Belle, jeune, intelligente, cultivée, mais  née  noire  comme  d’autres  naissent  blancs, laids  et  congénitalement  imbéciles, Maura  n’avait  pas  été  facilement  admises, à  l’époque, parmi  un  certain  establishment  encore  un  peu  réticent  à  l’endroit  des  coloured  persons

Remontant  à  sa  prime  enfance, des  souvenirs  traumatisants  refluaient, parfois, à  sa  mémoire, avec  en  surimpression  l’image  floue  de  sa  mère, morte  alors  que  Maura  n’avait  que  trois  ans. La  petite  devait  vivre  seule  avec  son  père, modeste  livreur  d’une  buanderie  de  Port  Morris ; un  quartier  sale  et  misérable, au  sud  du  Bronx. Un  bon  papa  grand  et  fort  qui  lui  vouait  une  véritable  adoration, lui  racontait  des  histoires  féeriques  en  la  couchant, mais  qui  s’endormait  souvent  avant  elle, recru  de  fatigue. Pour  son  cinquième  anniversaire – en  fait, le  premier  à  avoir  été  fêté – une  séance  de  cinéma  et  une  glace : Byzance !

Puis  tout  s’était  enchaîné  si  vite, à  la  sortie  du  cinéma. Will  Kimball  et  sa  fille  marchaient  dans  une  rue  quasi  déserte. Des  appels  au  secours, lancés  par  une  femme. Will  avait  caché  sa  fillette  dans  l’encoignure  d’une  porte : « Tu  ne  bouges  pas ! Je  reviens  te  chercher… » Dans  une  artère  perpendiculaire, une  voiture  au  pare-brise  en  miettes, moteur  tournant, l’avant  ayant  percuté  une  borne  à  incendie. La  conductrice  appelait  à  l’aide, sauvagement  arrachée  du  véhicule  par  deux  drogués  à  la  coiffure  hirsute : blouson  de  cuir, le  faciès  bestial, ils  s’efforçaient  de  l’entraîner  dans  le  couloir  d’une  maison  lépreuse.

Courageux, Kimball  s’était  sans  trop  de  difficulté  débarrassé  de  l’un  des  agresseurs, mais  il  n’eut  pas  le  temps, toutefois, de  faire  volte-face  pour  assommer  l’autre : celui-ci  venait  de  lui  plonger  un  pic  à  glace  entre  les  omoplates ! Apeurée, quittant  sa  cachette, l’enfant  avait  assisté  en  hurlant  à  l’assassinat  de  son  père. A  ses  cris, le  meurtrier  s’était  enfui. La  belle  dame  avait  pris  Maura  dans  ses  bras  pour  courir  et  être  enfin  miraculeusement  secourue  par  une  voiture  de  police  en  patrouille.

La  conductrice  agressée  par  ces  voyous  s’appelait  Meredith  Blackwood. Elle  et  Harold, son  époux, avaient  recueilli  la  petite  orpheline, s’y  étaient  attachés, conquis  par  sa  grâce, sa  gentillesse, son  intelligence, et  en  avaient  fait  leur  pupille. Veillant  à  lui  donner  une  excellente  éducation, ils  se  réjouissaient  de  la  voir  poursuivre  de  brillantes  études  tout  en  pratiquant  divers  sports  et  arts  martiaux  avec  le  même  bonheur. A  dix-huit  ans, les  Blackwood  lui  avaient  offert  un  studio, lui  allouant  une  confortable  mensualité  pour  lui  permettre  de  mener  une  existence  indépendante  décente. Devenu  directeur  de  la  CIA, oncle  Harold (ainsi  appelait-elle  affectueusement  son  tuteur) lui  avait  proposé  de  suivre  un  enseignement  très  spécial, fort  étranger  aux  programmes  de  l’université  et  tout  aussi  étranger, au  demeurant, à  l’entraînement  des  agents  de  la  Central  Intelligence  Agency.

Diplômée  de  cette  école  ne  figurant  sur  aucun  annuaire, plyglotte, aussi  à  l’aise  dans  le  maniement  d’une  arme  automatique  qu’au  lancer  du  couteau, karatéka, pilote  d’hélicoptère  et  d’avion, brevetée  d’une  autre  école – celle  des  nageurs  de  combat –, Maura  était  sortie  première (section  féminine) du  Centac. Ce  nom  inconnu  du  public  désignait  une  organisation  extrêmement  discrète  ayant, dit-on (sans  certitude !), un  vague  cousinage  avec  la  DEA, la  Drug  Enforcement  Administration, l’Administration  de  Lutte  contre  la  drogue[2], pseudopode  possible (mais  non  garanti  là  non  plus !) de  la  NSA  ou  National  Security  Agency.

Sa  meilleure  couverture  était  donc  ce  titre  d’assistante  politologue  imaginé  par  son  oncle  adoptif  pour  couvrir  ses  activités  « parallèles »… Son  tuteur  qui, présentement, achevait  de  s’entretenir  par  téléphone  avec  un  homme  brisé  de  douleur : Russel  Nedwick, le  frère  cadet  du  feu  Président  des  Etats-Unis  d’Amérique :

– Oui, mon  cher  Russel, j’ai  longuement  parlé  à  votre  frère  Gene : il  a  pris  l’avion  pour  vous  rejoindre  à  Richmond. Je  suppose  que  vous  et  lui  vous  rendrez  en  voiture  à  Washington ?… Bien… Ayez  du  courage, Russel ; Alan  et  moi  étions  frères  de  cœur, je  comprends  d’autant  mieux  le  chagrin  que  vous  éprouvez… C’était  un  président  exemplaire  et  la  nation  entière  le  pleurera, toutefois, n’oubliez  pas  la  formule  d’Alan : « Gémissons, certes, mais  espérons. »

Blackwood  fit  une  courte  pause  et  parut  se  souvenir  d’une  chose  importante :

– Ah ! J’allais  oublier, Russel. Je  ne  puis, ici  et  maintenant, vous  en  dire  les  raisons, mais  il  serait  utile  que  vous et  Gene  ne  vous  opposiez  pas  à  ce  qu’une  autopsie  soit  pratiquée… Oui, oui, je  comprends  que  cette  idée  vous  révulse, mon  cher  Russel, mais, dans  le  suicide  de  votre  frère, des  indices, des  anomalies  me  paraissent  plutôt  bizarres…

Il  est  de  notre  devoir, dans  l’esprit  de  la  Constitution  et  pour  le  respect  du  défunt, qu’une  enquête  minutieuse  soit  menée  dans  les  règles… Et  cela  passe  obligatoirement  par  l’autopsie !

L’autopsie  fut  pratiquée : l’état  de  dislocation  de  l’ossature  de  la  face  et  la  destruction  des  chairs  interdisaient  toute  identification. La  balle  avait  explosé  dans  le  palais, fait  « sauter »  la  partie  supérieure  de  la  voûte  crânienne, rompue  la  suture  fronto-pariétale  et  détruit  les  deux  maxillaires. Il  était pratiquement  impossible  de  reconstituer  la  denture  afin  de  la  comparer  au  dossier  médical  établi  par  le  dentiste  de  la  victime.

Un  détail  chiffonnait  de  surcroît  le  médecin  légiste, informé  du  fait  que  quelques  minutes  seulement  avant  de  mettre  fin  à  ses  jours, Alan  Nedwick  avait  bu  sa  seconde  tasse  de  thé  de  la  matinée. Un  détail  embarrassant : le  système  digestif, les  reins, la  vessie  ne  contenaient  pas  la  moindre  trace  de  thé !

Or, dans  le  bureau  ovale, la  tasse  apportée  par  le  vieux  serviteur  avait  bel  et  bien  été  retrouvée  vide  et  portait  uniquement  les  empreintes  de  la  victime – reconnues  comme  telles  grâce  au  dossier  fourni  par  Langley – Griffin  ayant  servi  ganté  de  blanc. L’autopsie  révélait  d’autres  éléments  troublants : pas  de  traces  de  nicotine  dans  les  poumons, sur  les  dents, les  muqueuses  buccales. En  revanche, sans  le  moindre  doute, le  Président  était  saturé  de  marijuana ! Ce  qu’aucun  membre  de  sa  famille  ni  ses  proches  n’auraient  pu  un  seul  instant  imaginer !

Les  experts  du  FBI  n’avaient  pas  trouvé  un  gramme  de  marijuana  dans  le  bureau ; pas  le  moindre  joint. Mais  le  coffret  à  cigares  Aldébaran-Pleïades  avait  bel  et  bien  disparu ! Un  nouveau  « mystère  de  la  chambre  jaune » ! Une  impossibilité  de  fait  dans  un  lieu  clos. Quelle  que  soit  la  solution  de  l’énigme, celle-ci  impliquait  des  perspectives  fabuleuses, angoissantes  aussi…

La  nouvelle  avait  jeté  le  pays  dans  la  consternation  et  la  peine  qu’aggravait  un  sentiment  de  gêne  ou  d’incrédulité. Le  communiqué  de  Steve  Madow, porte-parole  de  la  Maison-Blanche, laissait  entendre  que, surmené  depuis  plusieurs  mois (mais  pourquoi  aucun  communiqué  de  santé  n’en  avait  jamais  fait  mention ?), le  Président  souffrait  d’un  état  dépressif  dont  le  geste  fatal  avait  été  le  point  culminant.

Et  blablabla… et  blablabla…

Le  nouveau  Président, Edmund  Marsh, ajoutait  le  communiqué, après  lecture  d’une  lettre  écrite  à  son  intention  par  Alan  Nedwick, avait  eu  un  malaise  et  s’était  rendu  dans  le  cabinet  de  toilettes  jouxtant  le  bureau  ovale. Au  comble  de  l’émotion  et  du  chagrin, Edmund  C. Marsh  avait, sans  s’en  rendre  compte, froissé  la  lettre  présidentielle  et  l’avait  jetée  dans  la  cuvette !

Une  lettre  en  soi  assez  anodine, trahissant  la  profonde  dépression, voire  la  confusion  mentale  du  malheureux  que  les  tensions  internationales  affolaient  littéralement  et  dont  il  se  rendait  en  partie  responsable. A  l’évidence, bien  que  nul  n’ait  pu  soupçonner  chez  lui  une  instabilité  psychique, Nedwick  versait  dans  la  psychose  et  la  schizophrénie.

Tel  n’était  pas  l’avis  du  Washington Post  qui, le  lendemain, titrait :

Magouilles  à  la  Maison-Blanche ?

Un  informateur  anonyme  nous  promet  des  révélations  fracassantes  sur  la  lettre  posthume  du  Président  Nedwick  destinée  au  vice-président  Edmund  C. Marsh. Lettre  que  ce  dernier, sous  l’empire  du  chagrin  et  par  inadvertance, aurait  jetée  quelques  instants  après  le  drame…

Ces  quelques  lignes, de  la  part  du  quotidien  qui  avait  déclenché  l’affaire  du  Watergate, allaient  donner  des  cauchemars  à  plus  d’un  familier  de  la  présidence  des  Etats-Unis  d’Amérique ! D’aucuns  n’hésitaient  pas  à  murmurer  que, selon  l’expression  consacrée, des  cadavres  allaient  sortir  de  leurs  placards.

Un  qui  n’était  pas  mécontent  de  ce  suspense  était  Léonard  Trenholm, le  directeur  du  FBI, le  premier  à  avoir  subodoré  une  manœuvre  chez  Marsh  pour  garder  cette  lettre  par-devers  lui. Quel  incroyable  secret  pouvait-elle  bien  contenir ? Ce  genre  de  question, le  vieux  Harold  Blackwood  devait  aussi  se  la  poser ; il  ne  serait  sûrement  pas  fâché  si  ce  faux  pas – le  détournement  d’un  courrier  d’une  telle  nature – constituait  la  peau  de  banane  sur  laquelle  le  nouveau  Président  allait  glisser, entraînant  de  façon  quasi  certaine  la  remise  en  cause  de  sa  succession  à  Alan  Nedwick…

19  juin, Manhattan.

Teddy  Cowen  avait  élu  domicile  chez  Ariellah  Greenstein. L’entreprise  de  déménagement, la  veille, y avait  transporté  la  bibliothèque, les  armoires  métalliques  à  classeurs  suspendus, le  bureau, le  téléfax, l’ordinateur  de  l’écrivain, outre  son  fauteuil  rotatif  à  roulettes  et  quelques  meubles  secondaires. La  journée  et  une  partie  de  la  soirée  n’avaient  pas  été  superflues  pour  tout  mettre  en  place  dans  la  grande  pièce  et  ce  matin, les  ouvrages  classés, l’ordi  branché, le  bureau  devenait  opérationnel !

A  sept  heures  trente, le  couple  achevait  le  petit  déjeuner  dans  la  cuisine, tout  en  écoutant  le  JT  matinal  d’une  oreille  assez  distraite. Tous  deux  ne  devinrent  attentifs  qu’au  moment  où  le  journaliste, sur  le  petit  écran, aborda  le  drame  survenu  à  la  Maison-Blanche.

La  passation  de  serment  du  nouveau  Président  aurait  lieu  le  21, la  veille  de  l’inhumation  de  son  prédécesseur. La  plupart  des  chefs  d’Etat  de  la  planète  avaient  répondu  favorablement  à  l’invitation  à  assister  aux  obsèques  d’Alan  Nedwick, inhumé  au  cimetière  militaire  d’Arlington  à  Washington. Marsh  n’avait  pas  encore  désigné  son  nouveau  vice-président  mais  la  plupart  des  pronostiqueurs  avançaient  le  nom  de  Morris  Newbury. Le  DCI (Director  of  Central  Intelligence) avait  d’ailleurs – comme  par  hasard – déclaré  envisager  de  démissionner  de  son  poste  de  Langley  pour  se  consacrer  à  d’autres  tâches, « si  les circonstances  l’exigeaient ».

L’allusion  aux  quelques  lignes  à  suspense  parues  le  matin  même  à  la  une  du  Washington Post  fit  redoubler  d’attention  l’Australien  et  sa  compagne. Ce  volet  du  journal  télévisé  clos  sur  un  point  d’interrogation, Teddy  rumina :

– Je  ne  suis  ni  politologue  ni  même  citoyen  américain  habitué  aux  manœuvres  et  intrigues  propres  à  chaque  parti, à  chaque  gouvernement, mais  il  se  pourrait  bien  que  le  Washington Post  ait  raison  de  titrer : « Magouilles  à  la  Maison-Blanche ? », sans  omettre  le  point  d’interrogation. Le  comportement, les  explications  vaseuses  de  Marsh, c’est  sûr, manquent  de  naturel…

– C’est  exactement  ce  que  je  pense  et  si  le  Post  est  en  mesure, prochainement, de  publier  des  précisions  sur  les  secrets  d’Etat  que  pouvait  contenir  la  lettre  de  Nedwick, les  chances  de  Marsh  de  conserver  la  présidence  vont  dégringoler  vertigineusement ! Ce..

La  sonnerie  du  téléphone  interrompit  la  jeune  femme  et  elle  décrocha, se  nomma, puis  se  mit  à  rire  en  enfonçant  la  touche  « chorus »  afin  de  permettre  à  Cowen  de  suivre  l’entretien. Une  voix  masculine  proclamait  avec  ironie :

– Tu  es  le  meilleur  free-lance  que  je  connaisse, pour  exploiter  le  tuyau  que  je  vais  te  refiler. Après  le  reportage, fais  une  petite  halte  chez  moi  à  Tulsa, Oklahoma, sur  ton  trajet  de  retour.

Sa  voix  devint  comiquement  larmoyante  pour  avouer :

– Tu  ne  peux  l’ignorer, je  t’ai  toujours  aimée  en  silence, sans  oser  me  déclarer, en  raison  de  ma  timidité  maladive. Ah ! ma  pauvre  amie, c’est  dur  de  vivre  un  amour  exclusif  inassouvi, cruellement  rejeté  et  qui  vous  obsède  sans  cesse !

– Je  compatis, répliqua-t-elle, railleuse.

Ils  éclatèrent  de  rire  et  Ariellah  confia  à  son  compagnon :

– Bud  Maxwell  est  un  confrère  et  un  vieux  copain, coureur  comme  pas  deux !

– Hé ! Tu  n’es  pas  seule ? A  qui  tu  causes ?

– A  Teddy, mon  mari… ou  presque !

Le  reporter  lança :

– Salut, Teddy ! Ariellah  est  une  fille  formidable  et  vous  le  savez  puisque  vous  allez  vous  marier. Cela  me  fait  rudement  plaisir. Félicitations.

– Merci, Bud.

– Alors, c’est  quoi, ton  tuyau ? reprit  la  jeune  femme.

– Une  récente  vague  de  mutilations  animales  sévit  au  nord  du  Nouveau-Mexique  et  au  Colorado.

– Ca, tout  le  monde  le  sait, Bud. La  télé  en  a  encore  parlé  ce  matin.

– Ouais, mais  le  public  est  friand  de  photos  choc, de  détails  insolites, « saignants »  et…

– Tu  es  infâme ! grimaça-t-elle  en  regardant  le  poste  téléphonique, comme  si  son  correspondant  avait  pu  la  voir  exprimer  son  dégoût.

– Peut-être, mais  ça  paie ! Bon, écoute : divers  ranches  ont  été  touchés  sur  un rayon  de  cent  cinquante  bornes  autour  de  la  petite  ville  de  Dulce. Les  salopards  qui  font  ça  se  sont  acharnés  sur  le  bétail. Les  rancheros  sont  fous  de  rage. Ce  soir – et  c’est  ça  le  tuyau –, ils  se  mobilisent  tous  pour  passer  le  secteur  au  peigne  fin, les  armes  à  la  main. Je  suis  obligé  de  partir  tout  à  l’heure  sur  un  autre  coup, dans  le  Nebraska, et  ne  pourrai  pas  couvrir  l’événement. Tu  peux  t’en  charger, en  évitant  de  photographier  de  face  des  gars  en  action ?

Elle  interrogea  l’Australien :

– On  y  va, Ted ?

– C’est  parti, mon  chou ! fit-il  en  la  laissant  poursuivre  pour  aller  téléphoner  dans  son  bureau.

Ariellah  revint  à  son  correspondant :

– Banco, Bud. Tu  as  sûrement  un  contact, à  Dulce, pour  détenir  ce  genre  d’informations ?

– J’ai  plusieurs  informateurs  mais  je  vais  te  donner  deux  contacts  de  première  classe ! Tu  notes ?

– Le  tape[3]  tourne, tu  peux  y  aller…

– OK. Il  y  a  deux  personnes  à  voir : le  docteur  Ernesto  Saliente, le  vétérinaire  de  Dulce, l’homme  qui  a  vu  et  examiné  un  nombre  impressionnant  de  carcasses  d’animaux  mutilés  depuis  la  terrible  vague  des  années  70  dans  sa  région. Il  passe  avec  raison  pour  un  mutologiste[4]  tout  à  fait  compétent. Saliente  est  un  type  fort  serviable, très  bon  veto, enquêteur  minutieux, perspicace, à  l’esprit  extrêmement  ouvert, conscient  que  les  autorités  racontent  des  salades  et  bernent  le  public  à  propos  de  ces  atrocités perpétrées  sur  du  bétail. Son  téléphone  est  le  505-759-3663. Appelle-le  de  ma  part. S’il  n’est  pas  écrasé  de  boulot, il  te  pilotera  volontiers  chez  mon  deuxième  contact : Bradford  Corliss.

Brad, lui, a  perdu  pas  mal  de  têtes  de  bétail. Voici  son  adresse : Lookout  Tower  East  Ranch, par  la  route  537. A  dix-sept  kilomètres  au  sud  du  petit  aérodrome, sur  la  droite, un  chemin  pas  très  bon. Là, une  pancarte  fléchée  indique  le  Corliss Ranch. Le  mirador  est  visible  de  loin. Il  s’agit  d’un  vestige  rouillé  de  la  tour  de  surveillance  des  forages  pétroliers  provisoirement  abandonnés  dans  le  secteur.

– Brad  Corliss, tu  le  connais  bien ?

– Aussi  bien  que  « Doc »  Saliente. Je  vais  d’ailleurs  le  prévenir  que  toi  et  ton  mari – « ou  presque » – serez  à  Dulce  probablement  en  fin  d’après-midi.

Rapportant  de  son  bureau  un  bloc-note  griffonné, Teddy  Cowen  avait  entendu  les  dernières  paroles  du  journaliste  et  il  confirma, près  du  combiné  tenu  par  sa  compagne :

– C’est  à  peu  près  ça, Bud. J’ai  téléphoné  à  l’aéroport. Nous  serons  à  Dulce  à  dix-huit  heures  quinze, heure  locale. J’ai  fait  nos  réservations ; nous  partons  à  dix  heures  neuf  de  Newark, moins  éloigné  que  Kennedy  Airport[5].

Au  sud  du  village (une  communauté  principalement  composée  d’éleveurs  de  bestiaux, en  pleine  réserve  indienne  apache  Jicarilla), l’aéroport  de  Dulce  n’aurait  pu  être  confondu  avec  celui  de  J.-F.  Kennedy ! Non  plus  d’ailleurs  que  Dulce  ne  pouvait  rivaliser – mille  huit  cents  habitants – avec  la  mégalopole  new-yorkaise  qui  en  comptait  près  de  dix  millions ! Emule  de  Mark  Twain, un  humoriste  avait  prétendu  qu’on  y  entendait  plus  souvent  meugler  les  vaches  que  klaxonner  les  voitures  et  que  le  « parfum »  de  l’étable  y  flottait  plus  souvent  que  celui  du  Jasmin ! Publiée, cette  boutade  lui  valut  un  jour  de  battre  le  record  de  la  « course  à  pied  involontaire » (détenu  jusque-là  par  un  représentant  en  ventilateurs  venu  inconsidérément  faire  une  démonstration  chez  un  philatéliste).

Malencontreusement  tombé  en  panne  au  milieu  du  village, l’humoriste  appela  un  garage  depuis  le  bureau  de  poste. En  l’entendant  prononcer  son  nom, des  habitants  du  pays  voulurent  lui  faire  un  mauvais  parti  et  il  dut  battre  en  retraite  précipitamment !

Leur  simple  sac  de  voyage  à  la  main, Teddy  Cowen  et  Ariellah  Greenstein, sortis  du  hall  de  l’aérodrome, parcoururent  des  yeux  les  rares  véhicules  en  stationnement – une  camionnette, deux  taxis, quelques  autos  particulières – à  la  recherche  d’un  Mini-Pickup  Ranger (petit  4X4  de  Ford) ayant  sur  ses  deux  portières  l’inscription : E. Saliente, Veterinary – DMV[6], Dulce, NM.

Rien  de  semblable ; le  praticien  devait  avoir  eu  un  empêchement  de  dernière  minute. Ils  allaient  se  résoudre  à  prendre  un  taxi  lorsqu’ils  avisèrent, un  peu  à  l’écart, un  homme  d’une  quarantaine  d’années, en  jean  délavé, chemise  écossaise, feutre  jadis  blanc, bottes  en  cuir  « vachette »  avec  incrustation  « reptile »  qui, un  pied  sur  le  pneu  avant  d’une  Jeep  couverte  de  poussière, les  considérait  avec  curiosité.

Il  cessa  de  téter  son  mégot  de  cigare, le  cracha  sans  façon  et  s’avança  vers  eux. Il  s’agissait  d’un  colosse  blond  aux  cheveux  courts  et  bouclés. Une  force  de  la  nature, la  peau  tannée, cuivrée  par  le  soleil ; une  démarche  souple, un  faciès  sympathique, un  sourire  révélant  des  dents  éclatantes.

Avec  son  mètre  quatre-vingt-dix, l’homme  aurait  pu  sans  conteste  faire  de  la  figuration  dans  un  western  de  John  Ford, King  Vidor, Raoul  Walsh  ou  William  Wyler ! Surtout  dans  ce  cadre  typique, avec  cette  étendue  aride  devant  l’aérodrome  et, au-delà  du  village  aux  maisons  blanches  espacées, la  ligne  bleutée  des  collines  et  le  massif  de  l’Archuleta  Mesa. Le  vent  du  sud-est  poussait  des  nuages  légers  vers  le  Colorado, soulevant  au  sol  des  brindilles  et  des  tourbillons  de  terre.

– Salut. C’est  vous  qui  êtes  les  copains  de  Bud ?

Une  voix  un  peu  rocailleuse, nullement  désagréable, qui  collait  bien  au  personnage.

Echange  de  poignée  de  main  pendant  lequel  il  enchaîna :

– Bienvenus  à  Dulce, monsieur  et  madame  Greenstein. Bradford  Corliss, mais  les  amis  de  mes  amis  m’appellent  Brad. Faisons  d’abord  connaissance ; on  parlera  plus  tard  des  saloperies  de  massacres  de  bétail  qui  vous  amènent  ici.

Conquis  par  sa  simplicité, la  chaleur  de  son  accueil, le  couple  se  sentit  immédiatement  à  l’aise  et  le  jeune  femme  rectifia, amusée  par  sa  méprise :

– Greenstein, c’est  mon  nom, Brad. Et  lui, c’est  Teddy  Cowen, mon  futur  mari ; mais  son  vrai  nom  c’est  Philip  Jackson.

Le  rancher  rejeta  un  peu  son  feutre  en  arrière, se  gratta  le  front, assimila  tout  cela  et  hocha  la  tête :

– OK, Phil… euh… Je  vous  appelle  Phil  ou  Ted ?

– Ted  ou  Teddy, comme  vous  voudrez, Brad.

– Va  pour  Teddy…

Il  désigna  la  Jeep  poussiéreuse  d’un  geste  cocasse  accompagné  d’une  révérence :

– Prenez  place  dans  mon  carrosse ! Sur  la  route, ça  va  encore, mais  je  vous  préviens : quand  nous  emprunterons  le  chemin  menant  au  ranch, le  carrosse  se  transforme  en  casse-cul  et… Oh ! Pardon ! fit-il  en  coulant  un  regard  malheureux  vers  la  jeune  femme  qui  ne  put  s’empêcher  de  pouffer :

– Il  n’y  a  pas  d’offense, Brad. « Casse-cul »  ne  peut  absolument  pas  être  remplacé  par  « rompt  fondement ». Ou  alors, avouez  que  cela  ferait  rudement  cul-cul !

Il  hurla  de  rire, fit  s’enfuir  un  chien  errant  venu  renifler  ses  bottes  et  se  signer  une  autochtone  style  dame  patronnesse  à  la  robe  austère, gris  clair, serrée  au  cou, ne  révélant  rien  de  ses  formes  sans  doute  aussi  peu  accentuées  que  celles  d’une  planche  à pain ! Elle  avait  dû, à  ce  rire  homérique, imaginer  une  plaisanterie  salace  de  la  part  de  cette  pécheresse  de  la  ville  venue  corrompre  la  population  mâle  du  Comté !

Ariellah  s’installa  sur  la  banquette  arrière  de  la  Jeep, avec  les  sacs  de  voyage, tandis  que  Teddy  prenait  place  à  droite  du  chauffeur, lequel  tourna  la  tête  avant  de  démarrer :

– Désolé, ma  voiture  est  pourrie, couverte  de  poussière ; j’aurais  dû  la  nettoyer  avant  de  venir  vous  chercher. J’ai  été  prévenu  un  peu  tard  par  Saliente  qui  n’a  pas  pu  vous  accueillir  dès  votre  arrivée. Il  est  chez  un  fermier ; vers  la  forêt  de  Carson, des  feux  se  sont  déclarés  et  des  bêtes  se  sont  blessés, en  fuyant…

– Ca  n’a  aucune  importance, Brad, répondit  l’écrivain. Quand  nous  étions  en  Australie, nous  avons  eu  un  tout-terrain  plus  pourri  encore !

Le  rancher  mit  le  contact :

– Vous  allez  voir, c’est  une  vraie  fusée, cette  putain  de… Oh ! Pardon, Ariellah !

Il  démarra  sur  les  chapeaux  de  roue, prit  un  virage  sur  l’aile  et  fila  vers  l’est  dans  un  nuage  de  poussière  le  long  de  l’aérodrome.

Un  poème, ce  Brad ! En  accélérant, il  avait  dégagé  le  cordonnet  en  cuir  de  son  vieux  feutre  pour  le  passer  autour  du  cou, à  toutes  fins  utiles  en  raison  du  grand  vent. Il  conduisait  comme  un  fou  sur  la  route  fort  heureusement  bien  entretenue  et  peu  fréquentée  en  cette  fin  de  journée. Un  panneau, sur  la  droite, à  l’entrée  d’un  chemin  caillouteux, indiquait : Lookout  Tower  East  Ranch. Corliss  vira  sec  et  s’engagea  sur  ce  qui  aurait  pu  constituer  une  piste  d’entraînement  pour  chars  d’assaut ! Il  eut  alors  le  vent  debout ; la  poussière  et  le  sable  assaillirent  le  véhicule  qui  cahotait  de  plus  belle. Il  n’avait  pas  bluffé  en  parlant  de  « casse-cul » !

Semblant  indifférent  aux  rafales  qui  les  souffletaient, réduisaient  la  visibilité, l’éleveur  planta  un  cigare  entre  ses  dents  et  cria, pour  dominer  le  vacarme, en  se  tournant  tout  à  fait  vers  sa  passagère  qu’il  distingua  à  peine :

– La  fumée  ne  vous  gêne  pas, au  moins ?

Déjà  à  moitié  suffoquée  par  le  vent, la  poussière  et  les  grains  de  sable  qui  crissaient  sous  ses  dents, la  journaliste  fit  non  de  la  tête  et, pour  qu’il  n’y  ait  pas  de  méprise, tant  elle  était  secouée, elle  fit  non  de  l’index. Teddy, inquiet  de  voir  la  Jeep  lancée  à  toute  allure  et  son  conducteur  regarder  à  l’opposé  du  sens  de  la  marche, se  tenait  prêt, si  besoin  était, à  redresser  le  véhicule  en  tendant  la  main  vers le  volant.

Oui, un sacré  personnage  ce  coww-boy, avec  son  feutre  maintenant  dans le  dos  et  son  cigare  allumé  à  un  antique  briquet  à  amadou, une  pièce  de  musée  héritée  de  son  arrière-grand-père : Timothy  Corliss  dit  « Flint », ainsi  qu’il  l’expliqua  à  ses  passagers. Etabli  au  siècle  dernier  à  Clayton, dans  le  Comté  de  l’Union  et  les  plaines  du  nord-est  du  Nouveau-Mexique, l’aïeul  fumait  comme  un  volcan ! Important  centre  postal  et  ferroviaire  des  C&SRR[7], Clayton  était  aussi  connu  pour  être  le  lieu  le  plus  venteux  des  Etats-Unis ! D’où  le  briquet  à  amadou  et  le  surnom  de  « Flint », ce  patronyme  signifiant  également  « pierre  à  briquet ».

Bradford  donna  un  coup  de  frein  qui  déporta  la  Jeep  vers  la  gauche  et  stoppa. Quand  le  nuage  de  poussière  se  fut  un  peu  dissipé, ils  virent, sur  le bord  du  chemin  conduisant  au  ranch, un  vieil  homme  aux  longs  cheveux  grisonnants, porteur  d’un  balluchon, le  visage  creusé  de  rides, la  peau  d’un  roux  cuivré : un  Indien  Apache  Jicarilla, en  jean  rapiécé, une  chemise  kaki  dite  « des  surplus », sous-entendu  de  l’armée. De  l’armée  du  général  Grant  ou  de  celle  du  général  Lee  avant  Gettysburg  et  la  fin  de  la  guerre  de  sécession, alors, car  ses  rabats  de  poches  pectorales  s’ornaient  d’un  insigne  fantaisie  en  tissu  représentant  les  deux  vieux  rifles  croisés  dont  les  Sudistes  et  les  Fédérés  faisaient  usage  à  l’époque  pour  s’occire  gaillardement !

Présence  des  plus  banales  dans  le  Comté  du  Rio  Arriba  abritant  plusieurs  réserves  indiennes  et  tout  particulièrement  celle  des  Apaches  Jicarilla.

Saludo, amigo  Quivira, lança  le  rancher, amical.

Saludo, amigo  Corliss.

Le  conducteur  commenta  à  l’adresse de  ses  passagers :

– Quivira  habite  une  bourgade  de  la  réserve, à  cinq  kilomètres  du  ranch. Arrivé  du  Mexique  en  1985, il  ne  parle  pas  l’anglais. Sa  langue  maternelle  est  l’athabascan, issu  du  groupe  linguistique  Na-déné. En  revanche, s’il  ne  comprend  pas  l’anglais, il  s’exprime  couramment  en  espagnol… C’est  un  brave  type. Je  l’accompagne  parfois  jusqu’à  son  pueblo… quand  j’en  ai  le  temps.

– Nous  ne  sommes  pas  tellement  pressés, Brad ; pourquoi  ne  le  reconduiriez-vous  pas  à  son  village ?

Il  acquiesça  et  invita  le  vieil  homme  à  grimper  dans  la  Jeep. Ariellah, souriante, lui fit  une  place  sur  la  banquette  en  casant  les  sacs  sur  ses  genoux. Quivira  s’assit, posant  sur  ses  genoux  lui  aussi  le  balluchon, sorte  de  sac  allongé  confectionné  à  partir  d’une  vieille  couverture  aux  broderies  usées  et  fermé  par  deux  sangles  de  cuir.

Avec  une  brève  inclinaison  de  tête, il  avait  simplement  prononcé :

Gracias, señora.

Et  Ariellah  avait  enchaîné  dans  la  même  langue, qu’elle  possédait  parfaitement, étonnant  l’Apache  qui  lui  répondait, finalement  heureux  de  pouvoir  bavarder  avec  cette  extranjera (étrangère, terme  sans  connotation  péjorative, comme  gringo, gringa).

Les  cahots, le  bruit  du  moteur, ne  permettaient  pas  au  conducteur  et  à  l’Australien  de  percevoir  clairement  leur  dialogue, mais  le  rancher  apprécia :

– Votre  femme  parle  l’espagnol, Teddy, le  vieux  Quivira  doit  être  bien  content  de  pouvoir  lui  raconter  l’histoire  de  ses  ancêtres  « de  grandes  tentes »[8]. Le  nom  de  Quivira  viendrait  du  français  cuivre – il  y  a  des  mines  de  cuivre, dans  le  pays – ou  de  Kirikurus, une  tribu  Wichita. En  fait, on  n’en  sait  rien.

– De  quoi  vit-il ?

– Faut  savoir  d’abord  que  les  jeunes  et  leurs  enfants  ont  déserté  le  pueblo  pour  s’installer  à  la  ville : Albuquerque, Santa Fe, Rio Rancho. Avec  sa  squaw  et  d’autres  vieux  du  coin, Quivira  fabrique  des  objets  artisanaux, des  souvenirs  pour  touristes : des  sandales, des  mocassins, des  poteries, des  vanneries, sacs  de  selle, tambours  de  guerre  et  Dieu  sait  quoi  encore. Ces  articles  donnent  une  bonne  idée  de  ce  qu’était  jadis  l’artisanat  de  la  nation  indienne  Apache.

A  droite, sur  le  mauvais  chemin, ils  dépassèrent  un  baraquement  en  bois, aux  planches  disjointes, aux  fenêtres  démantelées, sans  porte, avec, sur  la  façade, une  inscription  partiellement  effacée  par  les  intempéries : Jicarilla  Apache  Indian  Reservation – Office  of  Indian  Affairs. Plus  bas  figurait  le  grand  sceau  de  la  tribu  Apache  Jicarilla. Dans  le  tracé  géographique  de  la  réserve  s’échelonnaient (sur  le  sceau), de  bas  en  haut : deux  derricks  d’un  champ  pétrolifère, la  tête  d’un  bœuf, deux  têtes  de  chien (semblait-il), le  buste  d’un  Apache  de  profil, avec  une  plume  sur  l’oreille  gauche, enfin, deux  teepees, le  tout  traversé  par  une  flèche  et  encadré  par  deux  bannières  tribales.

– C’était  la  bicoque  de  deux  fonctionnaires  indiens, un  petit  bureau  quasi  inutile, qui  a  été  d’ailleurs  abandonné  dans  les  années  50, expliqua  Corliss. Quand  j’étais  gamin, avec  des  copains, on  venait  parfois  jouer  dans  les  parages, mais  on  finissait  par  déguerpir  avec  une  frousse  bleue, loin  de  cette  baraque  fantôme ! Une  petite  indienne  et  son  frère  nous  avaient  dit  que  les  mauvais  esprits  nous  tueraient  s’ils  nous  trouvaient  un  jour  sur  leur  territoire. Bien  sûr, nous  avions  la  trouille, mais personnellement, je  n’ai  jamais  rencontré  les  esprits, bons  ou  mauvais, ici  ou  ailleurs. Je  dis  « personnellement »  car  l’un  de  mes  copains  d’enfance  qui, un  jour, s’était  écarté  de  la  bande, nous  a  rejoints  en  hurlant  et  en  criant  que  les  fantômes  étaient  à  ses  trousses. Nous  avons  tous  détalé, fallait  voir  comment ! rit-il.

A  cinquante  mètres  de  là  seulement, derrière  le  baraquement, l’on  apercevait  une  tour  de  métal  rouillée, effondrée, aux  poutrelles  tordues, dominant  un  hangar  au  toit  de  tôle  ondulée, également  rouillée, ses  murs  de  parpaings  ici  et  là  en  partie  démolis, laissant  entrevoir  des  machines  hors  d’usage, rouges  d’oxydation.

– Tout  ce  qui  reste  d’un  chantier  de  prospection  de  gaz  naturel  qui  abonde  au  Nouveau-Mexique, mais  pas  dans  ce  secteur. On  a  abandonné  cette  station  de  forage-pompage  presque  dans  le  même  temps  qu’a  été  fermé  le  Bureau  des  affaires indiennes, vers  1952  ou  53, je  crois. D’autres  points  de  forage  ont  été  dans  ce  cas, laissés  à  l’abandon  avant  même  que  les  sondages  aient  atteint  les  poches  souterraines  profondes, les  ingénieurs  géologues  décrétant  qu’elles  étaient  vides. Mon  père  a  failli  avoir  une  attaque, lui  qui  espérait  tant  voir  jaillir  le  pétrole  ou  le  gaz  quelque  part  sur  nos  terres ! Il  s’est  fait  une  raison  et  moi  aussi ; l’élevage  ne  nous  enrichira  pas, mais  nous  vivons  bien, fit-il  avec  philosophie.

Sur  la  banquette  arrière, Quivira  et  la  journaliste  papotaient  maintenant  comme  de  vrais  amis, riant  parfois  d’une  plaisanterie  de  l’un  ou  de  l’autre  mais, à  l’approche  de  son  village, l’Indien  redevint  grave. Il  retira  de  son  balluchon  une  petite  poupée, une  effigie  masculine  revêtue  de  ses  atours  de  cérémonie : pagne  en  daim, ceinturon  de  cuir, boléro  à  parements  de  fines  perles  de  couleur, parure  de  tête  en  écorce  de  bouleau  avec  sa  couronne  de  plumes, mocassins. La  figurine  portait, en  outre, un  sac  oblong  orné  de  perles, terminé  par  des  franges, abritant  précieusement  la  pipe  en  terre  rouge  sacrée  du  Minnesota  et  un  sachet  de  kinnikinnick, un  mélange  de  tabac, d’écorce  séchée  et  de  feuilles  de  sumac, un  arbre  ou  un  arbrisseau  riche  en  tannin  et  utilisé  en  tannerie.

De  par  sa  réelle  valeur  artistique  et  son  ancienneté, cette  pièce  eût  pu  dignement  figurer  dans  un  musée  d’ethnographie  amérindienne !

– Accepte  cette  muñeca (poupée), hermana (sœur). Elle  te  portera  bonheur. Si  tu  es  en  danger, fais  appel  à  la  Force  que  mon  grand  ancêtre  chamane[9]  a  mis  en  elle. Cette  Force, il  la  tenait  de  Yusn[10]  qu’il  avait  rencontré  lors  de  ses  voyages  dans  le  ciel  des  Gans[11].

Il  baissa  la  voix, confidentiel :

– Je  te  dis  tout  ça  parce  que  je  sais  que  tu  ne  te  moqueras  pas  de  nos  croyances, de  nos  coutumes  et  de  nos  rites  qui, généralement, font  sourire  les  Pale-Faces.

Emue, elle  regarda  longuement  la  figurine, couchée  au  creux  de  sa  main  et  reporta  ses  yeux  sur  l’aïeul :

– Merci, hermano. Il  n’y  a  que  les  tontos (idiots) pour  se  moquer  de  rites  ou  de  croyances  qu’ils  sont  incapables  de  comprendre.

Elle  parut  préoccupée, un  peu  mécontente  aussi, en  ajoutant :

– Je  n’ai  rien  avec  moi  pouvant  constituer  un  cadeau  digne  du  tien, cette  si  bonita  muñeca (jolie  poupée). Consentirais-tu  à  recevoir  en  échange  de  l’argent ? hasarda-t-elle  en  ouvrant  son  sac.

Il  posa  sa  main  décharnée  sur  la  sienne  pour  interrompre  son  geste :

– C’est  un  cadeau, hermana. Je  refuse  ton  argent, mais  je  sais  que  tu  n’as  pas  voulu  m’offenser  en  me  le  proposant. Un  autre  jour, peut-être, c’est  toi  qui  me  fera  un  grand  cadeau, sabe  Dios (Dieu  seul  le  sait).

– Merci, du  fond  du  cœur, Quivira. Cette  muñeca  ne  me  quittera  plus. A-t-elle  un  nom, une  signification  pour  ton  peuple ?

– Elle  représente  et  symbolise  Kupishtaya, le  chef  des  faiseurs  d’éclairs. Annonciateur  de  l’orage, il  était  vénéré, imploré  par  mes  ancêtres  cultivateurs ; pour  eux, la  pluie  était  un  bienfait  des  dieux.

Kupishtaya, répéta-t-elle, pour  bien  s’en  souvenir. Mes  ancêtres  aussi, hermano, dépendaient  de  la  pluie, car  ils  vivaient  dans  un  lointain  pays, au  climat  chaud, pas  toujours  très  bien  arrosé.

– Comment  s’appelle  le  pays  de  tes  ancêtres ?

– De  leur  temps, il  s’appelait  Joudaïa[12], l’ancien  royaume  de  Juda, et  encore  plus  connu  sous  le  nom  d’Israël.

La  Jeep, au  détour  d’un  chemin  encaissé, aborda  un  creek, une  sorte  d’oasis  à  l’amorce  d’un  canyon  où  coulait  un  rio. En  arc  de  cercle  s’y  déployaient  des  maisonnettes  en  adobe  de  plain-pied, au  toit  couvert  de  chaume, avec  ici  et  là, contre  les  murs, des  armatures  sur  lesquelles, tendues, séchaient  des  peaux  de  cervidés, de  lièvres, de  lapins.

Au  long  du  rio, des  boqueteaux  de  trembles  et  de  peupliers, des  bois  clairsemés  de  noyers  noirs, de  saules, d’ormes, d’érables  Negundo, alternaient  avec  des  buissons, offrant  une  riche  palette  de  roux  et  de  dorés  tandis  que  plus  loin, vers  les  collines, des  résineux, pins, sapins, conservaient  le  vert  de  leur  feuillage. Pendant  deux  ou  trois  secondes, Brad  Corliss  afficha  une  sorte  de  perplexité, de  curiosité, puis  il  battit des  paupières, exhala  un  soupir  bizarre, parut  oublier  le  décor  et  sourit  au  vieil  Indien :

– Te  voilà  chez  toi, Quivira. Hasta  pronto.

Le  vieil  homme  leva  la  main  en  signe  de  gratitude ; il  regarda  plus  longuement  Ariellah  avec  dans  ses  yeux  noirs  une  flamme  de  sympathie, puis  il  tourna  le  dos, marcha  vers  le  pueblo. Sur  la  petite  place  de  la  bourgade, près  de  la  rivière, des  gamins  s’amusaient, sous  la  surveillance  de  jeunes  femmes  qui, devant  leur  maison, dépeçaient  un  mouton, ravaudaient  ou  égrenaient  des  épis  de  maïs. Un  très  vieil  Apache, en  tout  cas, fumait  une  pipe  en  terre  rouge  et  un  peu  plus  loin, deux  jeunes  mères, presque  des  adolescentes, donnaient  le  sein  à  leur  nourrisson.

Sur  la  piste  descendant  des  collines  arrivaient  trois  hommes  robustes, torse  nu, un  pagne  autour  des  reins  et  un  poignard  à  la  ceinture. Un  ruban  d’écorce  maintenait  leur  chevelure. Chacun  était  armé  d’un  arc  avec, dans  le  dos, un  carquois  et  des  flèches. Ils  rapportaient  de  la  chasse  deux  lièvres, un  pécari  à  lèvres  blanches  et, le  plus  grand  des  trois  chasseurs, le  plus  fort  aussi, transportait  sur  ses  épaules  un  jeune  cerf  wapiti  à  la  ramure  incomplètement  développée, une  flèche  plantée  dans  le  flanc, sous  l’épaule  gauche. Scène  et  spectacle  d’un  autre  âge  que  cette  bourgade  apache  avec  ses  habitants  en  tenue  traditionnelle, vaquant  à  leurs  besognes, sans  accorder  la  moindre  attention  aux  occupants  de  la  Jeep  qui  manœuvraient  et  rebroussaient  chemin, ayant  laissé  l’aïeul  qui  émergeait  de  la  poussière  soulevée  par  le  départ  du  véhicule.

– Drôle  d’endroit, marmonna  Ted  comme  pour  lui-même, complètement  hors  du  temps…

Ariellah  se  pencha, s’accouda  sur  le  dossier  de  la  banquette  avant :

– Si  demain  nous  ne  sommes  pas  trop  bousculés, j’aimerais  retourner  à  ce  pueblo  pour  faire  des  photos.

– Si  ça  vous  chante, fit  le  rancher, vous  prendrez  la  Jeep, mais  il  n’y  a  pas  grand-chose  à  voir. Je  veux  dire  pas  grand-chose  d’original.

Ariellah  hocha  la  tête. Visiblement, elle  trouvait  l’Américain  trop  blasé. Cette  petite  communauté, à  ses  yeux  de  reporter  à  l’affût  de  toute  originalité, lui  paraissait  au  contraire  fascinante.

– Avant  de  gagner  le  ranch, annonça  Brad  Corliss, je  vais  vous  montrer  la  pâture  où  ce  matin  l’un  de  mes  hommes  a  encore  découvert  une  génisse  mutilée…

Il  braqua  à  gauche  et  emprunta  un  méchant  sentier  à  côté  duquel  le  chemin  précédent  méritait  le  nom  d’autoroute ! De  creux  en  bosses, de  rocs  affleurants  en  ornières  profondes  qui  les  ballottaient  en  tout  sens, ils  débouchèrent  sur  une  vaste  étendue  d’herbe  plutôt  maigre  avec, au  premier  plan, la  malheureuse  bête  au  ventre  gonflé, une  horrible  plaie  entre  les  pattes  postérieures : ses  organes  génitaux  et  l’anus  avaient  été  découpés.

Le  patron  du  ranch  cogna  du  poing  sur  le  volant :

– Les  fumiers  d’enc… (il  buta  sur  le  mot, bifurqua) de… de  salopards  lui  ont  également  découpé  la  langue  au  niveau  du  larynx !

A  plusieurs  centaines  de  mètres, près  d’une  haie, un  grand  nombre  de  vaches, de  génisses  et  de  veaux  ruminaient  ou  somnolaient  tandis  que  d’autres  léchaient  des  blocs  de  sel  attachés  à  des  piquets, à  leur  hauteur, près  d’un  arroyo. Les  bovins  avaient  en  effet  besoin  de  s’hydrater, de  boire  dans  le  ruisseau  et  lécher  la  « pierre  de  sel »  les  incitait  à  se  désaltérer  plus  régulièrement.

– Vous  voyez, les  bêtes  se  tiennent  à  l’écart  de  la  génisse  mutilée  et  pas  un  coyote, pas  un  prédateur  ne  l’approchera. Même  les  chiens  passent  au  large  des  victimes  des  massacreurs, comme  s’ils  flairaient  quelque  chose  de  maudit ! Et  c’est  sûr  que, faire  des  trucs  pareils, d’une  telle  sauvagerie, c’est  diabolique.

Il  s’adressa  plus  spécialement  à  la  jeune  femme  et  scanda  ses  paroles  en  agitant  son  index :

– Mais  dans  votre  article – et  ça, je  l’ai  déjà  exigé  de  Bud – ne  me  faites  pas  dire  ce  que  je  n’ai  pas  dit : les  sectes  de  cinglés  qui  font  des  sacrifices  de  coqs  ou  de  chiens  n’ont  rien  à  voit  avec  ces  atrocités ! Même  les  sortes  de  hippies  crasseux  et  chevelus  qui  adorent  Satan  et  font  des  messes  noires  en  baisant  en  chœur  n’ont  rien  de  commun  avec  ces  mutilations. D’ailleurs, ici, on  n’est  pas  en  Californie  où  les  jobards  fleurissent  comme  les  mauvaises  herbes ! Paraît  même  que  des  loufoques  adorent  le  nombril, c’est  vous  dire ! Mais  si  c’est  le  nombril  de  leurs  voisines, c’est  moins  grave ! Non, ici, y  a  que  des  gens  normaux, depuis  quelques  années.

– Et  avant ?

– Avant  Ted, y  avait  bien  une  quinzaine  de  tordus  qui  prétendaient  vivre  en  communauté  avec  leurs  pouffiasses (il  toussota, se  reprit  après  un furtif  coup  d’œil  à  la  journaliste), avec  leurs  chicks (nanas), leurs  fags (homosexuels), tous  dopefiends (toxicomanes), mais  ça  n’a  pas  duré.

– Ils  sont  revenus  dans  le  droit  chemin ? questionna  Ariellah, avec  un  petit  sourire  en  coin.

– Oui… Enfin, on  les  y  a  un  peu  aidés, une  nuit  où, bourrée  d’herbe, ils  étaient  venus  faire  du  bordel  à  Lumberton, un  bled  pas  loin  d’ici, et  à  emmerder  des  filles  de  la  chorale, revenant  d’une  répétition. On  les  a… vaguement  bousculés, en  les  raccompagnant  hors  du  village, sans  même  leur  donner  l’adresse  d’un  dentiste. Pourtant, je  vous  jure  qu’ils  en  avaient  tous  besoin ! On  les  a  plus  vus.

– Ils  n’ont  pas  porté  plainte ? s’enquit  Teddy.

– Pensez-vous ! On  avait  pris  la  précaution  de  piquer  leur  carte  d’identité  et  de  relever  soigneusement  leurs  nom  et  adresse, en  leur  garantissant  qu’au  cas  où  ils  voudraient  nous  casser  les  burnes… Oh ! Pardon ! Nous  casser  les  pieds, on  les  retrouverait  facile  et  cette  fois, ce  ne  serait  pas  d’un  dentiste  dont  ils  auraient  besoin, mais  des  pompes  funèbres !

Et  puis, vous  croyez  que  ces  drogués – ou  qui  que  ce soit, d’ailleurs – auraient  pu  charcuter  ces  pauvres  bêtes  de  cette  façon-là ? Sans  que  ça  saigne, sans  trace  de  sang  sur  le  pelage  ou  par  terre  et  avec  plus  une  goutte  de  résiné  dans  le  corps ?

Pour  croire  ça, faudrait  être  con  comme  ces  « experts »  de  la  ville  qui  prétendent  que  ce  sont  des  coyotes, des  renards, les  coupables ! Des  renards  ou  des  coyotes  savants  échappés  d’un  cirque, alors  et  rudement  bien  dressés  pour  se  servir  d’un  bistouri !

Il  fit  une  pause, s’éclaircit  la  voix  et  rappela :

– On  est  bien  d’accord, pour  cette  nuit ? S’il  y  a  du  grabuge  et  si  on  tire… un  peu  plus  bas  qu’au-dessus  de  la  tête  des  fumiers  de  mutilateurs, vous  faites  gaffe : ni  moi  ni  aucun  de  mes  gars  ne  doivent  être  reconnaissables  sur  vos  photos, OK ?

– Parole, Brad. Bud  nous  a  déjà  fait  part  de  vos  exigences. Notre  rôle  de  journaliste  est  de  rendre  compte  de  la  réalité, pas  de  trahir  nos  sources. Ne  vous  inquiétez  pas.

Quand  la  Jeep  stoppa  dans  la  cour  du  ranch, une  trentaine  d’hommes  étaient  déjà  là, en  jean  pour  la  plupart, faisant  cercle  autour  d’un  énorme  barbecue  sur  les  grilles  duquel  cuisaient  des  côtes  de  bœuf, des  côtes  de  mouton  et  des  gigots  tandis  qu’un  second  barbecue, plus  « familial »  dans  ses  dimensions, était  réservé  à  la  cuisson  des  saucisses. Une  énorme  corbeille  contenait  une  imposante  quantité  de  petits  pains.

Miguel  Mancaniello  et  un  jeune  vaquero  surveillaient  ces  grillades, aidés  par  Ellen, l’épouse  de  Corliss  et  ses  filles  Rosy  et  Cora, respectivement  âgées  de  quatorze  et  dix-sept  ans.

Au  premier  abord, l’on  aurait  pu  croire  à  une  garden-party  entre  voisins,heureux  de  se  retrouver  en  fin  de  semaine  pour  partager  un  barbecue  et  boire  un  pot, encore  que  la  gent  féminine  n’y  soit  pas  très  abondamment  représentée. Un  examen  plus  attentif  révélait  que  chacun  de  ces  hommes  et  les  deux  femmes (minces, cheveux  poivre  et  sel, l’air  décidé) portaient  à  leur  ceinturon  soit  un  pistolet, soit, pour  la  majorité  d’entre  eux, un  revolver, Smith  &  Wesson, Colt, Ruger (peu  nombreux) et  357  Magnum.

Plus  d’un, sans  nul  doute, songeait  avec  émotion  à  ses  aïeux  du  temps  de  la  conquête  de  l’Ouest ; la  plupart  fuyant  l’Europe, notamment  l’Angleterre  du  XVIIe  siècle, avec  ses  troubles  politiques  et  religieux, générateurs  d’intolérance, d’injustice ; fléaux  que  les  émigrants  retrouvaient  parfois  sur  le  sol  du  Nouveau  Monde, contraints  par  exemple  de  fuir  la  théocratie  autoritaire  de  Boston  pour  faire  sécession  et  fonder  alors  le  Connecticut  et  Rhode Island.

Certains  devaient  aussi  évoquer  une  époque  plus  récente, les  XVIIIe  et  XIXe   siècles  où  les  cow-boys  devaient  lutter, se  défendre  contre  les  outlaws  ou  des  propriétaires  terriens  peu  scrupuleux  et  toujours  prêts  à  spolier  leurs  voisins ! D’où  règlements  de  comptes, justice  expéditive, les  armes  à  la  main !

Un  coup  d’œil  circulaire  pemettait  là  aussi  de  découvrir, le  long  des  murs, des  fusils  de  chasse, des  Winchester, des  riotguns  de  gros  calibres  et  autres  Mossberg, Remington, des  fusils  de  l’armée, M14, M16  et  même  un  vieux  M3 A1, le  pistolet-mitrailleur  calibre  45 (exceptionnellement  9 m/m) fabriqué  par  L’Ithaca  Gun  Co  pour  la  guerre  de  Corée ! Un  armement  hétéroclite  où  l’on  ne  trouvait  tout  de  même  pas  le  modèle  à  canon  courbe  étudié  en  1945  pour  les  combats  de  rue, d’après  un  modèle  déjà  réalisé  en  Allemagne  lors  de  la  Seconde  Guerre  mondiale.

Nombre  de  ces  hommes – plusieurs  en  treillis  militaires – ne  virent  pas  d’un  très  bon  œil  ce  couple  bardé  d’appareils  photo  débarquant  de  la  Jeep  avec  le  propriétaire  du  ranch. Ce  fut  sans  enthousiasme  qu’ils  saluèrent  les  nouveaux  venus, restant  sur  la  réserve. Cette  attitude  suspicieuse, voire  inamicale, ne  surprit  pas  vraiment  le  couple. Brad  présenta  Ariellah  et  Teddy  à  l’assistance, puis  haussa  le  ton  pour  dominer  les  murmures  qui, ici  et  là, s’étaient  fait  entendre :

– Une  minute, les  gars ! Râlez  pas ! Le  mois  dernier, à  ma  demande, c’est  mon  copain  Bud  Maxwell  qui  est  venu  ici, lors  de  la  reprise  des  mutilations. Bud  et  moi, on  a  fait  les  commandos  ensemble, au  Laos, en  1977, avec  ce  qui  restait  de  l’armée  secrète  de  Vang Pao, dans  la  plaine  des  Jarres. Bud  et  moi, on  est  comme  des  frangins  et  dans  son  article, il  n’a  cité  aucun  nom, pas  vrai ?

Il  y  eut  des  « mm, mm »  de  confirmation  et  Corliss  poursuivit :

– Il  était  parmi  nous, pourtant, quand  nous  avons  fait  le  serment  de  casser  la  tête  aux  fumiers  de  mutilateurs  si  nous  parvenions  à  les  coincer. OK ?… Bon. Mon  copain  Bud  n’a  pas  pu  venir  et  il  nous  envoie  deux  potes  à  lui : Ariellah  et  Teddy  Cowen. Ariellah  est  journaliste  free-lance. Son  mari, peut-être  que  vous  avez  lu  ses  bouquins, est  romancier, mais  il  se  passionne  pour  tout  ce  qui  est  étrange, inexpliqué. Il  fait  des  enquêtes  à  titre  personnel, pour  sa  documentation, pour… Pour  écrire  ses  romans, quoi.

Et  tous  les  deux  m’ont  donné  leur  parole : s’ils  publient  un  article, ils  ne  révéleront  que  les  faits, sans  nommer  les  lieux  ni  aucun  d’entre  nous. Bud  leur  a  fait  confiance  et  Bud  est  mon  pote. Dans  ces  conditions, je  ne  vois  pas  pourquoi  je  ne  leur  ferai  pas  confiance, moi  aussi. Alors, vous  cessez  de  faire  la  gueule, vous  partagez  avec  eux  le  casse-croûte, la  bière  ou  ce  que  vous  voulez  et  vous  finissez  de marmonner  comme  les  grenouilles  de  bénitier  à  confesse, OK ?

– Bien  parlé, Brad ! lança  un  fermier  moustachu, maigre, les  jambes  arquées, les  cheveux  grisonnants, image  même  du  vieux  cow-boy  traditionnel  et  sympa.

Il  s’avança, revolvers  sur  les  hanches, Stetson  défraîchi  découvrant  son  front  et  cligna  de  l’œil  à  l’écrivain :

– J’ai  lu  vos  livres, Cowen. Vos  personnages  sont  épris  de  justice  et  foutent  chaque  fois  une  dérouillée  aux  méchants. Je  connais  les  hommes  et  je  ne  crois  pas  me  tromper : vous  êtes  un  type  bien. Alors, je  vous  dis, à  vous  et  à  votre  gentille  dame : merci  de  vous  intéresser  à  nos  problèmes, et  peut-être  de  nous  aider  dans  la  recherche  des  coupables ! Nous  en  avons  plus  que  jamais  besoin  après  le  suicide  du  Président  qui, lui, semblait  décidé  à  tout  faire  pour  découvrir  et  châtier  les  massacreurs  de  bétail !

Il  y  eut  de  timides  applaudissements, suivis  de  claquements  de  mains  plus  nombreux, plus  énergiques, qui  se  muèrent  enfin  en  ovation  quasi  unanime. La  glace  était  rompue  et  à  son  tour, Teddy  Cowen  leva  la  main  pour  réclamer  la  parole, tandis  que  d’autres  rancheros  arrivaient, venant  de  grossir  le  groupe.

Le  silence  rétabli, l’écrivain  déclara :

– Votre  démonstration  chaleureuse  nous  touche  et  Ariellah  et  moi  vous  en  remercions. Brad  l’a  dit : nous  avons  donné  à  Bud  notre  parole  d’honneur  que  nous  ne  trahirions  aucun  d’entre  vous. Quoi  qu’il  arrive, les  mutilations  animales  sont  l’un  des  plus  irritants  et  révoltants  mystères  de  notre  époque. Ce  phénomène  sévit  essentiellement  aux  States, dans  cet  Etat  et  dans  les  Etats  voisins, mais  ces  forfaitures, en  quelque  manière, concernent  peut-être  aussi  l’ensemble  de  la  nation. Et  vous, mes  amis, prêts  à  la  lutte, vous  agissez  comme  autant  de  patriotes  lucides  et  désireux  de  protéger  leur  famille, de  conserver  leur  patrimoine, leurs  biens, leur  dignité. En  un  mot, d’être  fidèles  à  la  Constitution !

Il  fit  une  courte  pause, songeur  et  ajouta :

– Qui  sait  si, un  jour, tous  les  citoyens  ne  seront  pas  obligés  de  participer  à  une  lutte  actuellement  encore  inimaginable  mais  qui, pour  certains, a  déjà  commencé ?

L’Australien  esquissa  un  sourire, comme  pour  regretter  de  s’être  laissé  emporter  par  sa  verve :

– Pardonnez-moi, les  amis. Mon  intention  n’était  pas  de  vous  faire  un  discours  et  je  ne  suis  pas  candidat  aux  prochaines  élections ! Alors, je  n’ai  que  trop  parlé  et  vous  devez  être  impatients  d’ouvrir  ces  agapes, préparées  par  Ellen, l’épouse  de  notre  hôte, ses  filles  et  leurs  aides  que  nous  pouvons  remercier !

Lorsque  les  applaudissements  se  furent  tus, Ariellah  confia  à  son  compagnon, intriguée :

– Avec  tes  airs  de  tribun, sais-tu  que  tu  ferais, en  vérité, un  excellent  candidat  si  tu  oeuvrais  dans  un  parti  politique ? Tu  maîtrise  le  verbe  en  public, tu  sais  relâcher  la  vapeur, faire  sourire  ou  rire  au  bon  moment… et  tu  connais  même  le  prénom  de  madame  Corliss. Tu  m’épates, mon  chéri !

Il  lui  donna  un  bref  baiser  en  riant :

– Pendant  qu  tu  séduisais  de  façon  éhontée  ce  bon  Quivira, en  roulant  vers  son  pueblo, dans  le  but  de  le  faire  parler, de  mon  côté, j’apaisais  les  craintes  de  Brad  quant  à  notre  rencontre  avec  ces  fermiers  et  éleveurs  rendus  furieux  par  la  reprise  des  mutilations  du  bétail. Ils  n’étaient  pas  très  chauds  à  l’idée  d’avoir  deux  journalistes  sur  le  dos. J’ai  aussi  interrogé  Brad  sur  sa  famille, appris  que  son  épouse  se  prénommait  Ellen, sa  fille  aînée  de  dix-sept  printemps, Cora  et  la  cadette  de  quatorze  ans, Rosy.

Brad  vint  les  chercher, les  pousser  vers  les  barbecues  afin  de  leur  présenter  Ellen, brune, aussi  grande  que  lui  ou  presque, rieuse  et  solide  mère  de  famille  légèrement  rondelette, tout  à  fait  charmante. A  l’instar  de  son  mari, elle  était  directe, franche, avec  cependant  un  langage  plus  châtié.

Elle  prit  familièrement  le  bras  d’Ariellah  et  s’informa, en  désignant  d’un  mouvement  de  tête  son  compagnon :

– C’est  bien  vrai ? Ted  ne  se  présentera  pas  un  jour  dans  le  Comté, aux  élections ?

– C’est  la  plus  stricte  vérité, Ellen. Pourquoi  cette  question ?

– Parce que  avec  un  candidat  comme  lui, baratineur, séducteur  au  point  de  renverser  la  situation  et  de  se  faire  des  alliés  parmi  tous  ces  lourdauds  armés  qui  menaçaient  de  lui  flanquer  leur  poing  dans  la  gueule, il  aurait  toutes  les  chances  de  décrocher  la timbale !

– Et  Brad ?

– Quoi, Brad ?

– C’est  un  meneur  d’hommes, répliqua  la  journaliste, il  sait  leur  parler  et  ils  accourent  à  son  appel. Ce  sont  là  aussi  des  qualités  pour  un  candidat  aux  élections  municipales. Pourquoi  ne  se  présenterait-il  pas  pour  enlever  la  mairie  de  Dulce ?

Elle  éclata  de  rire :

– D’abord, parce que  nous  avons  un  bon  maire, ensuite, parce que  Brad  n’a  pas  ce  genre  d’ambition. La  bonne marche  de  notre  ranch  lui suffit  et  il  n’a  pas  tort. Et  puis, les  municipales, ce  n’est  que  le  premier  cran  de  l’engrenage. On  est  élu  maire  et  quelques  années  plus  tard, on  veut  être  sénateur  et  après, on  regarde  sans  cesse  du  côté  de  Washington ! Dites-moi, Ariellah, vous  nous  voyez  à  la  Maison-Blanche, Brad  et  moi ?

Elle  laissa  la  jeune  femme  rire  à  son  aise  et  interpella  un  vaquero  assis  à  même  le  sol, adossé  au  mur  avec, à  ses  pieds, plusieurs  boîtes  de  bière  vides :

– Hé ! Sam  Dayton ! Tu  crois  que  c’est  la  meilleure  façon  de  se  préparer  à  une  nuit  de  surveillance, un  flingue  à  la  main ?

Il  leva  sur  elle  un  regard  qui  avait  du  mal  à  conserver  la  cible  à  la  bonne  place, étouffa  in  extremis  une  éructation  qui  lui  fit  monter  les  larmes  aux  yeux  et  bégaya :

– Tantan… T’en  fais  ppppaaas, July, je… Je  viserai  juuuuuuuste, sisisi… s’il  le  fffffaut !

– C’est  pas  ta  July, espèce  d’ivrogne, c’est  Ellen, sa  tante  et  ta  patronne ! Si  je  te  reprends  à  écluser, Sam, tu  passes  la  nuit  dans  la  grange ! Et  pour  t’aider  à  roupiller, je  te  foutrai  deux  baffes !

Ariellah  et  Teddy  continrent  leur  envie  de  rire, amusés  par  la  verve  énergique  de  cette  maîtresse  femme  qui  exerçait  son  autorité  sur  une  trentaine  de  ranchers  au  côté  de  son  mari : ranchers  d’origine  américaine  pour  les  trois  quarts  mais  aussi  d’origine apache  et  hispano-américaine  pour  les  autres.

L’Australien  avisa, un  peu  tardivement, le  gonflement  anormal  de  la  poche  pectorale  gauche  de  la  veste-reporter  à  poches  multiples  que  sa  compagne  avait  revêtue  à  la  nuit  tombée :

– Tu  as  déjà  pris  une  provision  de  films  avant  de  garnir  les  autres  poches  avec  les  accessoires  photos ?

– Non, il  s’agit  du  fétiche  que  Quivira  m’a  donné, fit-elle  en  lui  montrant  la  muñeca  figurant  Kupishtaya, le  « faiseur  d’éclairs ». Une  très  belle  pièce  ethnographique  chargée  d’une  force  de  protection  par  un  ancêtre  chamane  de  ce  vieil  Apache  rempli  de  sagesse. C’est  du  moins  ce  dont  il  est  persuadé. Tu  y  crois  toi, chéri ?

Teddy  entoura  de  son  bras  ses  épaules :

– Souviens-toi, en  Australie, nous  avons  rencontré  à  deux  reprises  des  aborigènes  qui  me  connaissaient  un  peu. Ils  nous  ont  invités ; nous  avons  passé  une  nuit  autour  du  feu  et  je  t’ai  traduit  leurs  contes, leurs  conversations. L’un  d’eux  s’est  levé, a  paru  écouter, les  yeux  fixés  vers  le  nord-est, affirmant  qu’un  sien  cousin  s’approchait. Il  marchait  depuis  des  jours  et  seraient  là, près  du  feu, avant  que  la  Lune  n’atteigne  le  haut  du  ciel…

– Et  c’est  bien  ce  qui  s’est  produit, murmura-t-elle, pensive. Le  cousin  en  question  est  arrivé, couvert  de  poussière, harassé  de  fatigue, avant  que  la  lune  ne  soit  au  zénith. J’avais  entendu  dire  que  les  aborigènes – une  partie  d’entre  eux  au  moins – communiquaient  par  télépathie, ou  bien  qu’ils  pouvaient, par  projection  mentale, explorer, surveiller  leur  territoire. Et  nous  venions  d’en  avoir  une  éclatante  démonstration[13].

– Tu  connais  donc  ma  réponse : je  crois  à  ce  genre  de  choses  parce  que  ces  choses-là  existent. Et  ce  ne  sont  pas  les  divagations  rationalistes  d’un  scientiste  borné  qui  effaceront  la  réalité  objective  de  ce  à  quoi  nous  avons  assisté, sans  trucage  ni  erreur  possible. Quant  à  la  « charge »  de  cette  figurine, pourquoi  pas ? Il existe  bien  des  objets  maléficiés, entraînant  pour  leur possesseur  des  déboires  ou  des  malheurs  répétés. L’inverse  est  probablement  plausible, même  si  nous  ne  comprenons  pas  le  mécanisme  de  ce  phénomène.

Rosy, la  cadette  de  la  famille  Corliss, sortit  en  courant  du  ranch  et  cria  à  son  père :

– Viens  vite, papa. Cora  a  capté  un  appel  de  « Black  Hole »[14]. Il  veut  te  parler…

Le  rancher, d’un  signe  de  tête, invita  le  couple  à  l’accompagner  tout  en  expliquant :

– « Black  Hole », c’est  le  nom-code  de  mon  ami  Crivello  dans  cette  opération, tout  comme  le  mien  est  « Toptop »  en  raison  du  fait  que  notre  poste  d’observation, tout  à  l’heure, sera  le  plus  élevé. « Black  Hole »  lui  va  très  bien  puisqu’il  vit  à  La Cueva, nom  espagnol  désignant  une  grotte ! Son  bled  est  au  pied  de  la  chaîne  Sangre  de  Cristo, le  Sang  du  Christ, à  cent  kilomètres  d’ici, vers  le  sud-est. S’il  m’appelle  sur  ondes  courtes, c’est  qu’il  est  déjà  en  planque  dans  la  nature. Chaque  poste  de  guet  a  reçu  un  nom  de  code. A  Dulce, comme  je  viens  de  vous  le  dire, mon  identification  personnelle  est  « Toptop »  et  celle  de  ce  secteur : « Major  I ». « Black  Hole »  étant  en  quatrième  position  vers  le  sud-est, son  secteur  est  baptisé : « Major  IV ». Ainsi, nous  conserverons  tous  l’anonymat, pour  le  cas  où  nos  brefs  échanges  de  messages  parviendraient  à  de  oreilles  indiscrètes…

L’émetteur-récepteur  du  ranch  était  installé  dans  la  pièce  du  fond, après  le  living  et  le  salon ; pièce  tenant  également  lieu  de  bureau  passablement  encombré  de  classeurs, de  cartes  topographiques, de  paperasses  qui  s’empilaient  sur  une  petite  machine  à  écrire  portable, mécanique, sans  doute  assez  peu  utilisée.

– Ah ! Voilà  « Toptop », « Black  Hole », annonça  Cora, l’aîné  des  Corliss, parfaitement  au  courant  des  modalités  de  l’opération  en  cours.

Elle  céda  la  chaise  à  son  père  en  souriant  aux  visiteurs, un  peu  gauche, tandis  que  Brad, délaissant  le  casque, basculait  sur  haut-parleur  et  prenait  le  micro :

– « Toptop »  à  l’écoute, « Black  Hole ». Du  nouveau ?

Crivello, d’une  voix  nasillarde, répondit  dans  le  haut-parleur :

– Nous  sommes  en  poste  sur  une  barre  rocheuse  et  dominons  la  vallée. La  nuit  est  très  claire, nous  apercevons  nettement  mon  ranch  à  la  jumelle. Il  y  a  moins  de  cinq  minutes ; l’un  de  mes  hommes, dans  la  vallée, m’a  signalé  l’approche  d’un  hélico, sans  feux  de  position  réglementaires, sans  aucune  marque  sur  ses  flancs. Il  tourne  toujours  aux  abords  de  mes  pâturages, là  où  nous  avons  laissé  les  bêtes, comme  convenu…

La  voix  de  Walter  Crivello  s’éloigna ; il  parlait  avec  un  autre  correspondant, par  talkie-walkie, et  l’on  entendit  un  juron  lointain, puis  la  voix  de  Crivello, assez  faible :

– Merde ! Qu’est-ce  que  tu  dis ? Je  te  reçois  2  sur  5…

Corliss, Teddy  Cowen, Ariellah  et  les  deux  jeunes  filles  attendaient, anxieux, prêtant  l’oreille. A  l’évidence, le  ranchero  de  La Cueva  dialoguait  avec  l’un  de  ses  hommes  répartis  dans  la  vallée.

– « Toptop ? » Tu  es  toujours  là ?

– Oui, qu’est-ce  qui  se  passe ?

– Ce  putain  d’hélico ! Il  vient  de  me  piquer  un  veau ! De  l’enlever  comme  ça, sans  rien !

– Comment  ça, sans  rien ?

– Je  te  le  dis : sans  rien, sans  élingue, sans  palanquée, sans  que  dalle, merde ! Le  veau  a  été  comme  qui  dirait  « aspiré ». Et  l’hélico  a  pris  de  l’altitude  pour  disparaître  derrière  une  crête, vers  le  nord-ouest !

– Et  les  bonbons, « Black  Hole », les  bonbons ? s’enquit  Corliss.

– Pas  eu  le  temps  de  les  distribuer ! Je  coupe, « Toptop ». Si  j’ai  du  nouveau, je  te  rappelle. Terminé.

– OK, « Black  Hole ». Terminé, je  coupe.

Il  resta  un  moment  pensif, inquiet  tandis  que  Teddy  Cowen  répétait  une  question  pour  la  seconde  fois :

– Les  bonbons, je  suppose  qu’il  s’agit  d’un  code  pour  désigner  les  munitions ? Autrement  dit, « distribuer  les  bonbons », cela  veut  dire  « tirer  sur  un  objectif » ?

– C’est  bien  ça, Ted. Je  vais  prévenir  mes  gars  et  les  envoyer  aux  divers  postes  qui  leur  ont  été  assignés  pour  bien  surveiller  le  secteur. Nous, nous  allons  prendre  position  à  l’est, sur  la  tour-mirador  des  anciens  forages  pétroliers  qui  domine  le  secteur. Et  les  bonbons, faites-moi  confiance, on  va  en  avoir  un  wagon  à  notre  disposition…


[1]              Diminutif  pour  Government  Men (Hommes  du  Gouvernement), désignant  les  agents  du  FBI.

[2]              Cf. : L’Empire  clandestin : 5  ans  avec  les  services  secrets  au  cœur  du  crime  organisé, par  James  Mills, éditions  Albin  Michel. Ouvrage  documentaire.

[3]              Littéralement  « bande », « ruban », sous-entendu : enregistreur, magnétophone.

[4]              Mutologiste :  de  mute, abrégé  américain  de  « mutilation » ; désigne  un  spécialiste  des  mutilations  animales, liées  à  l’ufologie. L’une  des  meilleures  organisations  de  recherches  en  ce  domaine  est  le  Project  Stigmata, créé  par  Thomas  Adams, PO Box  1094, Paris, Texas  75460 / USA. Sa  revue  Stigmata  est  à  la  fois  passionnante  et  édifiante.

[5]              Abréviation  couramment  employée  pour  John  Fitzgerald  Kennedy  Airport. Au  sud  de  Manhattan, le  Holland  Tunnel  évite  les  importantes  gares  de  triage  d’Hoboken  et  de  Jersey City, cette  dernière  étant  « enjambée »  par  l’une  des  voies  rapides  desservant  Newark, à  une  vingtaine  de  kilomètres  au  sud-ouest  de  Manhattan.

[6]              Doctor  of  Medecine  Veterinary.

[7]              Abréviation  pour  Colorado  and  Southern  Railroad (ligne  ferroviaire  du  Colorado  et  des  régions  méridionales).

[8]              De  noble  souche, de  haut  rang (expression typiquement  américaine, liée  aux  Indiens).

[9]              Sorcier, homme-médecine/guérisseur, ayant  subi  une  initiation  particulière. Apte  à  effectuer  des  « sorties  en  astral »  ou  dédoublements, le  Shamane (ou  Chamane), rapporte  de  ses  « périples », parfois, des  connaissances  stupéfiantes  difficilement  explicables.

[10]             Yusn : divinité  suprême, qui  donne  la  vie  dans  le  monde   visible  ou  invisible.

[11]             Esprits  de  la  montagne.

[12]             Prononcer  Ioudaïa, toponyme  ayant  donné  Judéen, Juif.

[13]             Les  aptitudes  psi  de  ces  survivants  de  la  préhistoire, en  Australie, ont  été  dûment  constatées.

[14]             Black Hole : Trou  noir.

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