Un 3ème œil sur la réalité

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 6

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 6

 

« C’est  souvent  lorsqu’elle  est  la  plus  désagréable  à  entendre  qu’une  vérité  est  la  plus  utile  à  dire. »

André  Gide

 

 

A  une  quinzaine  de  kilomètres  de  Dulce, la  Lookout  Tower  se  dressait  au-dessus  du  point  culminant (2 600  m) de  la  Dulce  Mountain. A  trente  mètres  de  hauteur, entourée  d’un  grade-fou, sa  plate-forme  couverte  abritait  à  l’aise  Brad  Corliss, son  second, Mancaniello, et  le  couple  Ariellah-Teddy  Cowen.

Au  pied  de  la  construction, à  bord  de  la  Jeep  équipée  d’une  émetteur-récepteur  portant, à  cette  altitude, à  plus  de  trois  cents  kilomètres, Cora, le  casque  sur  la  tête, gardait  l’écoute. Elle  accusait  réception  des  messages  de  routine  émanant  des  dix  postes  d’observation  constitués  par  les  ranchers  répartis  dans  un  rayon  de  cent  cinquante  kilomètres. Sur  le  siège, près  d’elle, un  talkie-walkie  lui  permettait  le  cas  échéant  d’établir  une  liaison  avec  son  père, ainsi  en  mesure, via  l’émetteur-récepteur  de  la  Jeep, de  communiquer  à  une  distance  beaucoup  plus  grande  qu’avec  le  petit  appareil  portatif.

Au  ranch, Ellen  Corliss, sa  fille  cadette  Rosy  et  Sam (le  poivrot  toujours  affalé  dans  un  coin  et  privé  de  fusil  par  mesure  de  prudence) assuraient  la  couverture  du  domaine  au  débouché  du  Cordova  Canyon, avec  trois  vaqueros  armés  qui  patrouillaient  régulièrement  aux  abords  des  édifices  et  des  pâturages. Brad, à  plusieurs  reprises, s’était  assuré  du  bon  fonctionnement  du  vieux  M16, premier  fusil  d’assaut  de  calibre  5,56  fabriqué  par  Colt  en  1959  et  équipé  d’un  lance-grenade  de  40  mm. Il  avait  placé  le  fusil  automatique  dans  une  fonte  accrochée  au  garde-fou  et  disposé  vingt  chargeurs  de  trente  coups  dans  une  caissette  arrimée  à  l’un  des  montants  de  la  barrière ; un  compartiment  de  la  caissette  contenant  aussi  cinquante  grenades  cylindriques, à  bout  arrondi.

Miguel  Mancaniello, lui, disposait  d’une  Winchester  à  levier  d’armement  et  d’une  cartouchière  bien  garnie ! Muni  de  jumelles  tout  comme  son  patron, il  scrutait  lentement  le  paysage, les  canyons, le  flanc  des  montagnes, les  rios  ou  arroyos  et, plus  à  l’est, la  surface  miroitante  des  Enbon  Lake  et  Horse  Lake  sous  la  lune.

Regardant  vers  le  nord-est, en  direction  de  Canyon  Amorgo  où  le  groupe  7  était  en  poste, Brad  Corliss  distingua  un  bref  éclat  de  lumière, très  localisé. Sur-le-champ, il  mit  le  contact  à  son  talkie-walkie  et  grogna :

– « Toptop »  appelle  « Point  7 ». Over.

Un  court  grésillement  et  la  voix  d’un  rancher  qu’il  identifia  comme  Peter  Woods  se  fit  entendre :

– « Point  7 »  à  « Toptop ». Parlez.

– L’un  de  tes  gars  vient  d’allumer  une  clope ! Non  seulement  c’est  visible  de  loin, mais  ce  con  risque  aussi  de  foutre  le  feu. Fais-la-lui  bouffer ! Terminé.

– OK, « Toptop ». Terminé. Je  coupe…

Le  rancher  bougonna  à  l’intention  de  l’Australien  et  de  sa  compagne :

– Avec  cette  sécheresse  et  dans  ces  résineux, une  étincelle  et  c’est  l’incendie ! Un  désastre !

Le  signal  du  talkie-walkie  grésilla ; il  enfonça  le  contacteur  latéral, donna  son  code  et  reconnut  la  voix  de  sa fille :

– « Toptop »  un  appel  de  « Major  III ». Je  bascule  sur  toi…

Un  craquement  et  une  voix  masculine  annonça :

– « Major  III »  à  « Toptop ». Hélico  non  identifiable, sans  feux  ni  marque, arrive  du  sud-est. C’est  sûrement  le  même  que  celui  qui  a  enlevé  un  veau  à  « Black  Hole » ! Il… (bruit  de  déglutition, puis  débit  rapide)… Merde ! Les  fumiers  viennent  de  balancer  une  bête  dans  la  pâture, d’une  hauteur  d’au  moins  trente  mètres ! Un  de  mes  gars  court  voir, en  éclaireur…

Des  coups  de  feu  éclatèrent, selon  divers  niveaux  sonores  indiquant  que  les  tireurs  se  trouvaient  non  pas  groupés  mais  dispersés, à  des  distances  variables  par  rapport  au  micro  qui  les  captait.

– Salopards ! cria  « Major  III ». L’hélico  a  foncé  à  une  vitesse  dingue  et  disparu  derrière  les  montagnes, vers le  nord-nord-ouest.

– Et  ton  éclaireur, « Major  III » ?

– Il  court  vers  nous, « Toptop ». Une  petite  minute…

Deux  bonnes  minutes  s’écoulèrent  puis  « Major  III »  reprit, sur  un  ton  coléreux :

– Y  a  pas  de  doute, c’est  le  veau  de… « Black  Hole »  que  ces  enfoirés  ont  balancé  par-dessus  bord ! L’éclaireur  a  formellement  identifié  la  marque  de  son  ranch, sur  la  cuisse. La  pauvre  bête, mutilée, s’est  brisée  une  jambe  en  tombant  de  cette  hauteur, mais  elle  devait  être  morte  avant  la  chute.

– A  quelle  distance, les  fournisseurs  de  bonbons ?

– Le  plus  proche  à  moins  de  cinquante  mètres, le  plus  éloigné  à  deux  cent  mètres, « Toptop ». Pas  de  consigne  particulière ?

– Non, « Major  III », continuez  la  veille  et  prévenez  « Black  Hole »  que  vous  avez  réceptionné  son  veau ! Terminé. Je  coupe.

Il  relâcha  le  contacteur  latéral  du  talkie-walkie  relié  à  l’émetteur-récepteur  de  la  Jeep  et  expliqua :

– « Major  III », ça  veut  dire  le  troisième  secteur  de  surveillance  vers  le  sud-est. Il  est  à  Ojo  Caliente, la  Source  Chaude, à  une  distance  d’environ  soixante-dix  kilomètres  à  vol  d’oiseau. Celui  qui  m’appelait  est  un…

Nouveau  signal  du  talkie-walkie. Voix  de  Cora :

– Un  appel  de  « Major  II ». Je  bascule  sur  toi…

– « Major  II »  à  « Toptop  de  Major  I ». Nous  venons  d’être  survolés  par  un  hélico  pareil  à  celui  qu’ont  signalé  « Black  Hole »  et  « Major  III ». Il  a  décrit  une  boucle  puis  s’est  éloigné  vers  le  nord-nord-est. Pas  eu  l’occasion  d’utiliser  les  bonbons… Terminé.

Teddy  Cowen  avait  déplié  une  carte  du  Nouveau-Mexique  et, à  l’aide  d’une  petite  loupe  éclairante  masquée  par  sa  main, il  repéra  les  postes  successifs :

– Regardez  cette  trajectoire, Brad. Pour  la  première  fois, l’hélico  est  repéré  par  « Black  Hole »  de  « Major  IV », votre  ami  Crivello, à  La Cueva. Distance : un  peu  plus  de  cent  kilomètres. Si  l’on  tire  une  droite  sud-sud-est/nord-nord-ouest  en  partant  de  La Cueva, nous  obtenons  donc  Ojo  Caliente, puis  un  point  aux  abords  de  Tierra  Amarilla, vraisemblablement, à  trente  kilomètres  d’ici. Je  me  trompe ?

– En  plein  dans  le  mille, Ted ! C’est  bien  à  Tierra  Amarilla  qu’est  situé  « Major  II »  qui  vient  de  m’appeler ! Mais… (il  cilla, inquiet  soudain)… Mais  dites  donc, si  votre  hypothèse  est  juste – et  ça  se  pourrait  bien ! – si  la  ligne  suivie  par  l’hélico  n’a  pas  dévié, il  devrait  foncer  vers  vous… avant  pas  longtemps !

Il  actionna  le  talkie-walkie  et  clama  d’une  voix  tendue :

– « Toptop »  à  tous  de  « Major  I » ! « Toptop »  à  tous  de  « Major  I » ! Attention ! L’hélico  va  surgir  du  sud-sud-est ! L’hélico  va  surgir  du  sud-sud-est ! Distribution  gratuite  de  bonbons ! Laissez-le  approcher. Ojo  mucho, muchachos ![1] Terminé.

Il  laissa  retomber  l’appareil  sur  sa  poitrine, la  courroie  autour  du  cou  et, sans  perte  de  temps, arma  le  fusil  d’assaut  après  avoir  passé  les  jumelles  à  Ariellah. Teddy  Cowen  puisa  dans  la  caissette  à  munitions  une  poignée  de  grenades  40  mm, prêt  à  les  loger  l’une  après  l’autre  dans  le  tube  du  lance-grenades  faisant  corps  avec  le  vieux  M16. Brad  l’avait  épaulé, balayant  lentement  le  sud-sud-est, l’index  passé  dans  le  pontet, caressant  la  détente.

– Ted… Si  nous  le  repérons, je  lui  balance  un  chargeur  en  rafale  et  vous  me  faites  aussitôt  passer  les  grenades, OK ?

– Elles  sont  déjà  à  votre  disposition, fit-il  en  montrant  la  poignée  de  projectiles. Si  toutefois  elles  atteignent  leur  cible…

– J’aime  les  initiatives, Ted, dit-il  concentré, sans  cesser  de  balayer  l’horizon  avec  son  M16.

– Attention, droit  devant ! prévint  Ariellah  en  brandissant  son  appareil  photo. Il  survole  le  petit  lac, au  sud-sud-est… Avec  mon  « arme »  à  moi, au  moins  je  suis  sûre  du  résultat !

– Enbom  Lake, indiqua  Brad  en  raffermissant  ses  doigts  autour  de  l’arme. C’est  à  moins  de  quatre  kilomètres !

Ils  percevaient  le  bruit  de  rotation  des  pales  mais  réalisaient  que  ce  battement  n’était  pas  exactement  celui, caractéristique, des  pales  d’un  hélicoptère. Une  différence  existait, difficile  à  définir[2].

Sous  un  ciel  clair, avec  la  lune  descendant  vers  l’horizon, l’appareil, sans  le  moindre  feu  de  position  ni  marque  distinctive – donc  en  flagrante  irrégularité  de  vol –, découpait  sa  silhouette  sombre, noire  ou  vert  bouteille  peut-être, analogue  à  celle  d’un  vieux  Sikorski  S-58. Malgré  le  ciel  dégagé, ses  contours  paraissaient  plutôt  flous.

La  jeune  femme  en  prit  divers  clichés.

Corliss, Miguel  Mancaniello  et  le  couple  s’étaient  prestement  agenouillés  près  du  garde-fou  vers  lequel  le  mystérieux  hélicoptère  volait  en  droite  ligne ! Il  allait  passer  à  moins  de  quinze  mètres  du  sommet  de  la  tour  lorsque  le  rancher  pressa  la  détente, imité  par  Mancaniello  avec  sa  Winchester, arrosant  l’intrus  d’une  grêle  de  balles. Cela  équivalait  à  l’ordre  d’attaquer ! Répartis  au  sol  dans  le  secteur, sur  un  rayon  de  trois  cents  mètres  environ, les  autres  veilleurs  firent  feu  à  volonté. Ceux  de  la  tour  et  les  plus  proches  au  sol  ne  pouvaient  pas  rater  la  carlingue, voire  le  cockpit, assurés  dès  lors  de  blesser  ou  tuer  le  pilote.

Il  n’en  fut  rien. Après  avoir  inexplicablement  rayonné  un  faible  halo  bleuâtre, fugace, l’engin  conserva  son  cap, sans  même  accélérer. Aucune  réaction  de  défense, de  riposte, de  dérobade  de  la  part  de  l’équipage. Un  comportement  anormal, tout  à  fait  inattendu…

A  la  demande  de  Brad, l’Australien  passait  l’une  après  l’autre  les  grenades  que  le  rancher  introduisait, non  moins  rapidement, dans  le  logement  cylindrique  disposé  sous  le  M16. Il  tira  successivement  trois  grenades  et  ce  fut  la  quatrième  qui  fit  mouche !

La  journaliste  déclencha  la  prise  de  vues  « en  rafale »  et  prit  ainsi  une  douzaine  de  clichés  fort  spectaculaires  de  ce  coup  de  main  parfaitement  réussi. Laissant  son  appareil  en  sautoir  sur  la  poitrine, elle  serra  machinalement  la  figurine  apache  dans  ses  doigts. Une  chose  étrange  venait  en  effet  de  se  produire : sans  perdre  pour  autant  de  l’altitude, l’hélico  s’entourait  de  nouveau  d’un  halo  bleuté, boule  de  lumière  englobant  les  pales  dont  le  vrombissement  s’atténuait  en  un  decrescendo  bizarre.

Ariellah  reprit  l’appareil  photo  en  conservant  dans  sa  main  gauche  la  muñeca  représentant  la  divinité  apache. Subitement, de  l’aura  bleuâtre  qui  cachait  la  silhouette  du  Sikorsky, un  faisceau  orangé  émergea, balaya  le  paysage, cisaillant  la  cime  et  les  plus  hautes  branches  des  arbres  qui  dégringolèrent  avec  fracas !

– Cessez  le  feu ! cria  Teddy  Cowen. A  plat  ventre, vite !

Il  prit  Ariellah  par  la  taille, la  fit  s’allonger  près  de  lui  et  l’entendit  murmurer, en  montrant  la  figurine :

– C’est  l’occasion  rêvée  de  faire  appel  à  la  Force  de  Kupishtaya !

Lien  de  cause  à  effet  ou  simple  coïncidence ? Deux  ou  trois  secondes  s’écoulèrent  et  l’appareil  se  mit  à  osciller  avec  un  lent  mouvement  pendulaire, cessant  de  projeter  le  faisceau  lumineux  orangé, mais  conservant  toujours  son  nimbe  bleuâtre. A  une  vitesse  croissante, l’engin, dont  la  silhouette  s’estompait  à  travers  la  lueur, mit  le  cap  vers  le  sud-est. A  deux  cents  ou  trois  cents  mètres  de  la  tour, il  se  transforma  en  une  simple  sphère  de  lumière, animée  de  pulsations  irrégulières, et  s’éloigna  selon  une  trajectoire  de  plus  en  plus  erratique.

Corliss  et  ses  compagnons  s’étaient  relevés, éberlués, puis  ils  sursautèrent : à  l’horizon, l’hélico  devenu  boule  lumineuse  explosa  silencieusement  alors  qu’il  atteignait  la  verticale  d’Enbom  Lake, à  moins  de  quatre  kilomètres, donc  bien  visible  dans  les  jumelles. Ses  débris  s’engloutirent  dans  le  lac, épargnant  ainsi  les  conifères  qui, sans  cela, n’eussent  pas  manqué  de  prendre  feu.

Impressionnée, Ariellah  regardait  alternativement  la  figurine  du  « faiseur  d’éclairs »  et, au  loin, le  lac  où  le  mystérieux  aéronef  s’était  abîmé  après  son  explosion ; scène  spectaculaire  qu’elle  avait  eu  le  temps  de  photographier.

Corliss  se  racla  la  gorge, troublé :

– Dites, Cowen, c’était  quoi, à  votre  avis, ce  putain  d’engin  qui, d’hélico  à  l’origine, se  transforma  en  truc  rond  lumineux ?

– N’importe  quoi, sauf  l’image  qu’il  donnait  de  lui-même  au  départ. L’aspect  d’hélicoptère – peut-être  un  hologramme – cachait  la  forme  réelle  d’un  aéronef  devant  officiellement  rester  ignoré  du  commun  des  mortels… comme  les  OVNI ! Un  aéronef  capable, avec  son  faisceau  laser, de  décapiter  les  arbres… ou  de  détruire  cette  tour, s’il  l’avait  pu.

– A  tous  les  coups  c’était  un  protype  secret, pesta  l’éleveur. Des  rumeurs  circulent, ici  et  là. Une  base  existerait  dans  la  région  de  Dulce, bien  que  personne  n’ait  la  moindre  idée  de  sa  situation  exacte  ni  de  son  entrée. Là, des  laboratoires  souterrains  militaires  fabriqueraient  Dieu  sait  quoi, mais  sûrement  pas  du  chewing-gum  ou  des  purgatifs ! Des  fois, des  pontes  de  l’armée  débarquent  en  hélico  chez  le  professeur  Lionel  Dennsmore ; il  habite  dans  le  secteur, un  peu  plus  au  nord. C’est  un  original  sauvage  qui  ne  veut  voir  personne. Infirme, il  ne  peut  se  déplacer  que  sur  fauteuil  roulant. Les  huiles  galonnées  restent  une  heure  ou  un  jour  puis  repartent.

Savoir  si  ce  Dennsmore  n’a  pas  mis  au  point  un  gaz  asphyxiant  ou  une  saloperie  chargée  de  microbes  pour  anéantir  l’ennemi, en  cas  de  guerre ? Ca  expliquerait  les  visites  de  ces  généraux  et  des  civils  qui  parfois  les  accompagnent. Un  jour, en  allant  au  ravitaillement  à  Dulce, Ellen  a  vu  une  limousine  aux  vitres  fumées, immatriculée  à  Washington  DC ; elle  prenait  la  route  qui, un  peu  plus  au  nord, traverse  le  Navajo  River  et  oblique  vers  le  nord-nord-ouest  en  direction  du  ranch  de  Dennsmore.

– Lui  aussi  doit  être  une  huile  de  première  qualité  pour  avoir, en  permanence, des  gardes  du  corps, trois  hommes  toujours  vêtus  de  sombre, qui  n’adressent  la  parole  à  personne  dans  le  coin. Lui  seul – avec  ses  gorilles – a  le  droit  d’emprunter  une  route  militaire, interdite  aux  autres  et  qui  traverse  ses  terres.

– Voilà  un  bonhomme  que  vous  auriez  intérêt  à  aller  voir. Il  en  connaît  fatalement  un  rayon, sur  les  massacres  de  bétail.

Ariellah  remua  dubitativement  la  tête :

– Vous  pensez  qu’il  nous  accueillerait  les  bras  ouverts  et  viderait  son  sac  aux  journalistes  que  nous  sommes ? Ses  gardes  du  corps  ne  nous  laisseraient  certainement  pas  l’approcher  et  dans  le  cas  contraire  nous  serions  fichés, et  peut-être  même  surveillés ! C’est  un  risque  évident  que nous  ne  pouvons  pas  courir…

L’Australien  approuva  d’un  hochement  de  tête  non  sans  couler  un  furtif  regard  à  sa  compagne  qui  lui  avait, jusqu’ici, donné  l’impression  d’être  une  fonceuse, toujours  prête  à  braver  le  danger. Une  facette  d’elle  qu’il  ne  connaissait  pas. Ariellah, pusillanime ? Ridicule ! Elle  n’avait  pas  hésité  un  instant  à  participer – en  « première  ligne » – à  cette  nuitée  de  surveillance  avec  des  hommes  décidés, armés, déterminés  à  tendre  un  piège  aux  mutilateurs  et  à  les  abattre  si  l’occasion  s’en  présentait. Pourquoi  ces  contadictions  dans  son  comportement ?…

– Je  crois  que  nous  pouvons  abandonner  le  secteur, estima  le  rancher. Cela  m’étonnerait  qu’« ils »  envoient  un  second  hélico  cette  nuit. En  tout  cas, le  premier, nous  l’avons  descendu ! Ses  débris  ont  coulé  dans  l’Enbom  Lake  et  ça  leur  fera  les  pieds !

– Mais  cela  ne  nous  renseignera  toujours  pas  sur  les  mobiles  des  mutilateurs, fit  remarquer  Teddy  Cowen. Néanmoins, les  communautés  de  cinglés  sont  tout  à  fait  étrangères  à  ce  à  quoi  nous  avons  assisté. Il  eût  été, au  départ, déraisonnable  de  penser  que  ces  jobards  aient  pu  posséder  un  hélico  et  perpétrer  ces  atrocités  sur  plusieurs  Etats. Et  après  ce  qui  vient  de  se  passer, nous  pouvons  affirmer  que  cet  hélico  n’en  était  pas  un ; il  s’agissait  plus  probablement  d’un  prototype  secret – comme  vous  l’avez  envisagé, Brad – utilisé  par  l’Air Force  ou  l’armée  et  disposant  d’un  canon  laser  des  plus  redoutables. Mais  tout  cela  ne  nous  fait  point  avancer  d’un  pas  sur  les  raisons  pour  lesquelles  ces  gens – civils  ou  militaires –, depuis  une  quinzaine  d’années, se  transforment  en  sadiques  et  tortionnaires  du  bétail.

Il  parcourut  des  yeux  le  paysage  à  l’entour, s’attarda  aux  arbres  décapités, perplexe :

– Une  chance  que  leur  canon  laser  n’ait  pas  induit  une  chaleur  intense  en  tranchant  ainsi  la  partie  haute  de  ces  arbres. Le  rayon  a  sectionné  le  bois  en  une  fraction  de  seconde, temps  insuffisant  pour  l’enflammer. Dans  le  cas  contraire, ces  tirs  auraient  incendié  la  forêt !

– C’est  vrai, soupira  l’éleveur. On  a  eu  du  pot ! Bon, nous  rentrons. Ellen  vous  aura  préparé  une  chambre  confortable, mes  amis, et  demain, nous  ferons  si  vous  le  voulez  une  inspection  des  lieux…

– Demain, Brad, il  nous  faudra  regagner  New York  car  nous  avons  un  planning  chargé, des  enquêtes  à  effectuer, des  centaines  de  lettres  de  téléspectateurs  à  lire, avant  de  mettre  en  chantier  mon  prochain  roman. Sans  doute  aurons-nous  la  possibilité, plus  tard, de  retourner  à  Dulce  et  de  passer  alors  quelques  jours  ensemble ?

– Ici, les  bêtes  nous  obligent  à  nous  lever  tôt, sourit  l’éleveur. Nous  aurons  le  temps  de  prendre  tranquillement  le  petit  déjeuner  et  je  vous  conduirai  à  Dulce. Dans  la  négative, je  vous  laisserai  la  Jeep. L’un  de  mes  hommes  ira  la  récupérer  et  la  ramènera  dans  la  journée. Vous  la  garerez  n’importe  où  sur  le  parking  de  l’aérogare. Y  a  jamais  grand-monde !

 

Ses  cheveux  blonds  ébouriffés, les  yeux  bouffis  de  sommeil, Morris  Newbury, le  directeur  de  la  CIA, décrocha  le  téléphone  qui  sonnait  depuis  un  moment  déjà. Il  répondit  en  bâillant  et  son  bâillement  se  bloqua  lorsqu’il  reconnut  la  voix  cassante  de  son  correspondant :

– Euh… Oui, professeur, désolé  de  vous  avoir  fait  attendre…

– Branchez  votre  enregistreur, Newbury, car  je  ne  répéterai  pas ! Et  ne  m’interrompez  pas  avec  des  questions  stupides.

S’il  n’avait  été  dans  son  lit, nul  doute  que  le  big  boss  de  Langley  se  fût  mis  au  garde  à  vous, inquiet  du  ton  employé  par  le  professeur  Dennsmore  qui  n’avait  pas  hésité  à  le  réveiller  à  deux  heures  du  matin !

– A  une  vingtaine  de  kilomètres  de  Dulce  se  trouve  le  Lookout  Tower  East  Ranch  de  Bradford  Corliss  dit  Brad. Il  figure  sur  la  carte  topographique  du  secteur. A  la  tête  d’une  bande  d’éleveurs  excités, cette  nuit, Corliss  a  abattu  un  hélico  « G ». Vous  me  croirez  sans  peine  si  je  vous  dis  que  nos… « associés »  n’ont  guère  apprécié ! Vous  allez  exercer  des  représailles  sur  ce  Corliss  mais  attention, faites  en  sorte  que  l’on  voie  là une  histoire  de  voyous, de  punks, de  marginaux  qui  auront  agi  sous  l’emprise  de  la  boisson  ou  de  la  drogue, par  exemple. Je  veux  un  travail  bien  fait, qui  donne  à  réfléchir  aux  autres  éleveurs  et  les  dissuade  de  recommencer.

– Bien  noté, professeur. J’alerte  immédiatement  notre  antenne  de  Santa Fe  ou  d’Albuquerque.

– Seconde  opération, plus  délicate  et  qui  exigera  beaucoup  plus  de  doigté, de  discrétion. La  fille  concernée, seize  ans, s’appelle  Mary  Holbrook, à  Newton, ouest  de  Boston, Massachusetts. Les  coordonées  exactes  vont  suivre. Cette  étudiante  à  l’habitude  de  confier  ses  états  d’âme  à  un  journal  intime  qu’il  serait  tout  à  fait  regrettable  de  voir  tomber  entre  certaines  mains. La  fille  a  de  surcroît  une  amie  d’enfance, Sandy  Rowland  et  toutes  deux  constituent, à  des  degrés  divers, un  danger  pour  la  pérennité  de  notre œuvre, au  sein  du  PI 40. Voici, maintenant, ce  que  j’attends  de  vous…

 

 

20  juin

 

Levée  dès  sept  heures, Ariellah, sitôt  après  la  douche, avait  rejoint  Ellen  à  la  cuisine  et  s’était  imposée  pour  la  seconder  dans  la  préparation  du  petit  déjeuner. La  longue  table  de la  salle  à  manger  comptait  douze  bols  et  couverts.

Tout  en  apportant  les  boîtes  de  crn-flakes  et  de  céréales, l’invitée  s’était  étonnée :

– Douze  petits  déjeuners ?

– Aujourd’hui, oui, Ariellah, puisque  vous  et  Ted  nous  faites  l’amitié  de  partager  le  repas  matinal. Vous  prenez  quoi, au  juste ?

– Du  thé  pour  Teddy  et  du  café  pour  moi.

– Nous  avons  ça. Donc, quatre  petits  déjeuners  pour  les  Corliss  et  deux  pour  vous, plus  six  pour  les  cow-boys  ou  vaqueros  permanents, ça  fait  la  douzaine ! Bacon’nd  eggs, jambon, confiture, miel, beurre, céréales, jus  d’orange  et  lait, ça  ira ?

La  journaliste  eut  un  soupir  faussement  résigné :

– On  s’en  contentera !

Miguel  Mancaniello (il  habitait  une  maisonnette  près  d’un  arroyo, en  bordure  sud  du  territoire  des  Corliss) arriva  comme  tous  les  matins  à  sept  heures  et  demie. La  maisonnée, bruyante, achevait  le  petit  déjeuner. Brad  Corliss  lui  offrit  un  café  qu’il  accepta, ayant  tendance  à  faire  alterner  ce  breuvage  chaud  avec  la  tequila  tétée  au  goulot  à  la  température  ambiante.

La  sonnerie  du  téléphone  fit  se  lever  Rosy  qui  courut  dans  le  bureau  de  son  père  et  revint  peu  après, soucieuse :

– C’était  July. Sam  n’est  pas  rentré, cette  nuit.

Le  père  de  l’adolescente  interrogea  du  regard  son  second :

– Parole, patron, je  l’ai  accompagné  jusqu’à  sa  maison  vers  trois  heures  du  matin, après  qu’on  a  bigorné  l’hélico.

– Sam, un  peu  pété, dormait  dans  la  grange  et  je  lui  avais  confisqué  son  fusil, expliqua Ellen. Cet  idiot  est  capable  d’avoir  loupé  sa  porte  et  de  s’être  affalé  dans  la  garrigue, derrière  sa  maison ! Il  aura  dormi, cuvé  son  whisky  ou  sa  bière  et  se  réveillera  avec  la  gueule  de  bois. Brad, tout  à  l’heure, en  allant  raccompagner  nos  amis  à  l’aéroport, fais  un  petit  crochet  jusqu’à  la maison  de  Sam  et  rassure  July. Ou  aide-la  à  le  chercher, dans  les  buissons !

 

Samuel  Dayton  et  July, sa  jeune  épouse, habitaient  une  modeste  maisonnette  à  deux  kilomètres  de  la  route  537  conduisant  à  Dulce. On  y  accédait  par  le  mauvais  chemin  emprunté  la  veille  afin  d’accompagner  Quivira, le  vieil  Indien  Apache  Jicarilla, dont  le  pueblo  se  situait  cinq  kilomètres  plus  à  l’ouest.

Brad  Corliss  avait  envoyé  son  second  en  éclaireur, le  chargeant  d’annoncer  à  July  qu’il  passerait  un  peu  après  lui  en  accompagnant  un  couple  de  journalistes  à  l’aéroport  de  Dulce.

Le  4X4  de  l’éleveur  arriva  à  quelques  minutes  d’intervalle, stoppant  dans  un  nuage  de  poussière  devant  la  maison  entourée  d’un  petit  parterre  de  fleurs  soigneusement  entretenues. La  Jeep  de  Mancaniello  était  là. Un  vieux  puits, avec  son  arceau  de  métal, sa  poulie, sa  chaîne, son  seau  cabossé ; un  poulailler  où  caquetaient  une  dizaine  de  poules  et  deux  familles  de  canards  avec  leur  nombreuse  progéniture  « coincoinante »  barbotant  dans  la  mare  alimentée  par  l’arroyo. Et  un  chien : Pulga, de  race  très  indéfinie : un  tiers  chien-loup, un  tiers  épagneul, un  tiers  chien  errant  et  un  quart  du  tout  coyote, disait  plaisamment  Sam  qui  l’avait  recueilli  un  jour, squelettique  et  mourant  de  soif  sur  une  piste  isolée.

Pulga, présentement, aboyait  de  façon  bizarre, plaintive, sans  cesser  d’agiter  la  queue  car  pour  lui  le  rancher  n’était  pas  un  inconnu. Ce  dernier  et  ses  passagers  descendirent  du  véhicule ; de  loin  leur  parvint  soudain  un  cri. Un  cri  déchirant, poussé  par  une  femme. Ils  contournèrent  en  hâte  la  petite  maison  et  virent, à  plusieurs  centaines  de  mètres, Mancaniello  courant  à  perdre  haleine, leur  tournant  le  dos  pour  se  diriger  vers  le  nord  du  Cordova  Canyon, là  d’où  provenait  le  cri.

Sur  le  conseil  de  Brad, Ariellah  et  Teddy  remontèrent  dans  le  véhicule  qui  vira  derrière  la  maison  et  s’engagea  en  klaxonnant  sur  le  sentier  pierreux. Le  vaquero  se  retourna, fit  un  grand  signe  du  bras  et  reprit  sa  course. Ils  le  rattrepèrent  alors  qu’il  empruntait  une  déclivité  et  dévalèrent  à  sa  suite, vers  une  éclaircie  entre  les  buissons  d’épineux.

July  était  agenouillée, sanglotant  sur  le  corps  dévêtu  de  son  mari. Horrible  à  voir  avec  une  plaie  ovale, « propre », à  l’emplacement  de  ses  organes  sexuels, de  son  anus, avec  son  œil  droit  énucléé, ses  lèvres  et  la  moitié  des  joues  découpées, laissant  à  nu  une  partie  des  maxillaires  et  dévoilant  la  denture  du  malheureux ; l’absence  d’une  prémolaire  formait  un  petit  rectangle  sombre, incongru.

L’éleveur, la  gorge  nouée, les  yeux  humides, se  pencha, prit  la  jeune  femme  par  les  épaules, essayant  de  se  relever, lui  parlant  avec  douceur :

– July, ma  petite  July, arrête ! Nous  ne  pouvons  plus  rien  pour  Sam, tu  le  sais  bien. Tu  te  fais  du  mal  et…

La  jeune  femme  tourna  vivement  son  visage  ruisselant  de  larmes  et  convulsé  vers  cet  homme – son  oncle  qu’elle  adorait  depuis  toujours – et  cria, folle  de  rage  impuissante :

– Et  à  lui, qui  était  si  bon, si  gentil, même  s’il  buvait  un  peu, des  fois, est-ce  qu’ils  ne  lui  ont  pas  fait  du  mal ? Regarde, oncle  Brad ! Vous  aussi  regardez ! cracha-t-elle  à  l’adresse  de  Mancaniello  et  du  couple  qu’elle  ne  connaissait  pas.

Elle  se  jeta  sur  le  cadavre  supplicié, secouée  par  de  violents  sanglots  et  ce  fut  la  journaliste  qui  se  pencha  vers  elle, entoura  de  son  bras  ses  épaules, lui  parla  doucement, affectueusement :

– July, je  comprends  ce  que  tu  ressens  et  rien, aucun  mot  ne  saurait  apaiser  ton  chagrin, mais  il  faut  te  ressaisir. Ecoute  ton  oncle  Brad  qui  lui  aussi  a  de  la  peine  de  voir  ce… cette  abomination.

Ariellah  fit  un  signe  de  tête  à  l’éleveur  et  celui-ci  se pencha  à  son  tour ; tous  deux  relevèrent  la  jeune  femme  et  l’entraînèrent, presque  de  force, vers  le  4X4, la  firent  s’asseoir  sur  la  banquette.

Corliss, par  talkie-walkie, appela  le  ranch, demanda  à  Ellen  de  foncer  chez  Sam  et  lui  expliqua  très  brièvement  le  drame  qui  s’était  déroulé, ajoutant :

– Tu  préviens  le  shérif  et  je  reste  avec  July. Miguel  accompagnera  nos  amis  à  Dulce. Ne  dis  rien  aux  enfants, chérie. Terminé.

Il  reposa  l’émetteur-récepteur, prit  la  main  de  sa  nièce  dans  les  siennes, la  serra :

– Quand  l’as-tu  découvert ?

Entre  deux  hoquets  et  des  flots  de  larmes, elle  répondit :

– Il  y  a… une  de… demi-heure… Je  ne… sais  pas  pour… quoi  j’ai  été… attirée  par  ce  coin-là… Mais… Pourquoi, oncle  Brad ? Pourquoi  lui  ont-ils  fait  ça ? Comme  ils  le  font  aux  bêtes !

Teddy  Cowen  intervint, parlant  à  voix  douce, avec  affection  lui  aussi :

– July, vous  ne  nous  connaissez  pas, Ariellah  et  moi. Nous  sommes  journalistes. Cette  nuit, nous  étions  avec  Brad  et  tous  ses  gars, pour  tenter  de  surprendre  les  salopards  qui  commettent  ces  atrocités. Nous  sommes  avec  vous, July, avec  tous  ceux  qui  désormais  vont  déclarer  la  guerre  à  ces  monstres  sadiques. Nous  n’en  sommes, je  crois, qu’au  tout  début  de  l’action. Je  vous  dis  cela  parce que  j’ai  confiance  en  vous  tout  comme  Brad  a  eu  confiance  en  nous. Je  vais  vous  demander  une  chose  qui  peut-être  vous  indignera, vous  révoltera, mais  je  vous  supplie  de  me  croire : si  vous  acceptez, cela  permettra  un  jour  d’apporter  un  élément  de  poids  dans  la  lutte  qui  commence, clandestinement  pour  l’instant.

July, qui  pleurait  sur  l’épaule  d’Ariellah, leva  vers  lui  son  regard  noyé  de  larmes :

– Que… voulez-vous  me… demander ?

– L’autorisation  de  photographier  votre  mari. Ce  document  servira  un  jour  de preuve  dans  le  réquisitoire  que  nous – ou  d’autres – présenterons  au  gouvernement  afin  de…

– Non ! Je  ne  veux  pas !…

Ariellah  lui  souleva  doucement  le  menton :

– July, Ted  a  raison. Au  stade  actuel, nous  en  sommes  à  la  période  de  collecte  des  éléments  et  si  possible  des  preuves  contre  ces  criminels… quels  qu’ils  soient. Mais, si  les  personnes  qui  détiennent  ces  éléments  ou  ces  preuves  refusent  de  nous  aider – et  Dieu  sait  si, dès  aujourd’hui, nous-mêmes  allons  prendre  des  risques ! –, a  qui  pourrions-nous  demander  cette  aide ? Pas  à  Washington… qui  a  toujours  minimisé  la  gravité  de  ces  mutilations  animales… et  maintenant  humaines.

– Et  pas  à  ces  experts  à  la  con  qui  parlent  de  coyotes  et  de  prédateurs ! s’échauffa  l’éleveur. Tu  es  libre  d’accepter  ou  de  refuser, July, et  tu  sais  que  je  te  considère  un  peu  comme  ma  fille. Mais  putain  de  merde, s’emporta-t-il, la  voix  enrouée, aide-nous, ma  chérie, aide  mes  amis ! Ils  sont  bien, je  te  l’assure. Ils ne  vont  pas  publier  ces  photos  dans  l’un  de  ces  torchons  à  scandales ! Non, ils  ne  les  publieront  que  plus  tard  dans… dans… Enfin, je  ne  sais  pas, moi, mais  ils  les  publieront  avec  d’autres  et  ça  fera  du  bruit !

July  renifla, finalement  convaincue, et  fit  un  signe  d’assentiment. Ariellah  et  son  compagnon  se  hâtèrent  de  sortir  leurs  appareils  photo  du  sac  de  voyage. Le  rancher  lança  à  l’Australien :

– Ne  traîne  pas, Teddy. Ca  m’emmerderait  que  les  flics  débarquent  ici, avant  que  toi  et  ta  femme  ayez  fini. Et  puis, y  a  l’avion ; il  vous  attendra  pas !

– Ne  t’inquiète  pas, Brad, fit  l’écrivain  en  passant  au  tutoiement  lui  aussi. Ca  ne  sera pas  long.

– Et  si  nous  ratons  ce  vol, nous  prendrons  le  prochain, ou  le  suivant, rajouta  la  journaliste. La  situation  a  changé  et  nous  voudrions  te  dire  encore  certaines  choses, Brad. Nous  prenons  les  clichés  et  nous  demandons  à  Miguel  de  nous  évacuer  d’ici  avant  que  ne  débarquent  le shérif  et  ses  hommes.

– On  se  retrouve  au  ranch ?

– Non, au  pueblo  de  Quivira, dès  que  tu  pourras  nous  y  rejoindre. Là-bas, nous  voulons  vérifier  quelque  chose…

Le  couple  de  journalistes  se  hâta  vers  l’éclaircie  entre  les  épineux, marquant  un  léger  temps  d’arrêt  en  revoyant  le  corps  affreusement  mutilé  de  cet  homme  qui  n’avait  sans  doute  pas  trente  ans, bien  découplé, sympathique.

– Ce  sont  quand  même de  beaux  fumiers ! cracha  la  jeune  femme  en  portant  l’oculaire  de  l’appareil  photo  devant  son  œil, imitée  par  Teddy  Cowen. C’est  inhumain !

Tournant  autour  de  l’infortuné  Sam  Dayton, ils  prirent  une  série  de  diapositives  et  clichés  couleurs  en  plan  général, en  plan  rapproché  et  en gros  plan  du  visage  et  du  pelvis  que, curieusement, aucune  mouche  ou  moucheron  ni  autre  insecte  n’approchaient[3].

Mancaniello  vint  en  courant :

– Señor, le  patron  dit  qu’il  faut  faire  vite. Le  shérif  est  en  route  et  ne  va  pas  tarder… Vamos… Je  vous  conduis  au  pueblo  et  je  vous  laisse  là-bas. Le  patron  viendra  vous  chercher…

– Miguel, vous  pouvez  approcher  le  4X4  au  bord  de  la  pente ?

– Si, señora. Porqué ?

– Para  dominar  el  cuerpo  y  hacer  una  fotografia, pues  claro ! (Pour  dominer  le  corps  et  faire  une  photographie, parbleu !)

Le  vaquero  effectua  la  manœuvre  et  le  couple  se  jucha  sur  le  plateau  afin  de  prendre  une  dizaine  de  clichés  du  malheureux. Prudents, ils  laissèrent  hors  du  champ, à  gauche, July  sanglotant  dans  les  bras  de  son  oncle.

 

En  se  serrant  un  peu, Ariellah  et  Teddy  avaient  pu  prendre  place  au  côté  de  Mancaniello  qui  pilotait  le  4X4  avec  la  même  dextérité  que  son  patron. En  d’autres  termes, il  roulait  comme  lui  à  tombeau  ouvert  sur  la  route  aussi  bien  que  sur  les  pistes  et  sentiers, soulevant  derrière  le  véhicule  un  énorme  nuage  de  poussière ! Et  chaque  fois  que  le  « bolide »  bondissait  sur  une  grosse  pierre  ou  un  rocher  pour  retomber  plus  loin, le  vaquero  s’énervait  et  jurait  en  espagnol.

– Puta  de  suspension ! Los  amortigadores  siegan  perdido ! (Putain  de  suspension ! Les  amortisseurs  sont  foutus !)

Une  élégance  de  langage  que  n’eût  point  désavouée  Brad  Corliss  en  personne ! Il  semblait  ne  point  venir  à  l’idée  de  Miguel  que  cette  façon  de  conduire, sur  les  terrains  accidentés, n’était  pas  des  mieux  indiquées  pour  assurer  la  longévité  des  amortisseurs.

Le  baraquement  délabré  de  l’Office  of  Indian  Affairs  et  les  ruines  du  chantier  de  prospection  de  gaz  naturel  furent  dépassés  en  trombe, rapidement  estompés  dans  le  « simoun »  que  provoquait  le  véhicule  sur  son  passage. Peu  après, le  conducteur  freina  dans  un  tête-à-queue  impeccable  et, au  milieu  d’une  tornade  de  poussière, s’arrêta  aux  abords  du  rio  sur  l’autre  rive  duquel  se  dressait  le  pueblo  de  Quivira. Le  vent  ayant  enfin  balayé  la  terre  et  les  brindilles  soulevées  par  le  véhicule, ses  passagers  écarquillèrent  les  yeux  sur  un  spectacle  stupéfiant.

Interdits, Ariellah  et  son  compagnon  se  regardèrent : le  village  apache  ne  correspondait  pas  à  celui  qu’ils  avaient  vu  la  veille  en  y  accompagnant  Quivira ! Celui-ci  était  plus  grand  avec, sur  presque  toutes  les  maisonnettes  en  adobe, un  écriteau  invitant  les  touristes  à  acheter  les  magnifiques  objets  artisanaux  fabriqués  par  les  Apaches  Jicarilla  de  ce  pueblo ! La  plupart  des  murs  orientés  face  à  la  petite  rivière  étaient  soit  percés  d’une  baie  avec  étalage  desdits objets, soit  carrément  ouverts  sur  l’intérieur  formant  alors  une  boutique !

Point  d’armatures  de  joncs  ou  de  branchettes  servant  à  tendre  et  sécher  les  peaux, ici : point  de  jeunes  mères  allaitant  leur  nourrisson ; ni  d’hommes  torse  nu, vêtus  d’un  pagne, revenant  de  la  chasse  avec  arc  et  carquois, portant  sur  leurs  robustes  épaules  un  jeune  wapiti, un  cerf  et  autres  animaux  sauvages. Seulement  des  Indiens  des  deux  sexes, la  plupart  âgés, comme  tout  un  chacun  en  jeans, chemise  écossaise  ou  tee-shirt. Un  chef, pourtant, arborait  la  tenue  traditionnelle  avec  parure  de  tête  ornée  de  plumes  et  sur  le  front  et  les  joues  des  « peintures  de  guerre », ce  qu’était  censé  confirmer  un  long  poignard  passé  dans  son  ceinturon  de  cuir (peut-être  made  in  Hong  Kong  ou  Taïwan !)… Des  poteaux  de  ciment  alternaient  avec  des  poteaux  de  bois, les  uns  destinés  aux  fils  électriques, les  autres  aux  lignes  du  téléphone.

Derrière  chaque  maisonnette  « primitive », une  Ford, une  Chevrolet, une  japonaise  que  l’on  s’efforçait  de  cacher  aux  visiteurs  et  qui, le  soir  venu, après  la  fermeture  du  pueblo, permettaient  à  ces  hommes  et  ces  femmes  de  regagner  leur  domicile  à  Dulce, Lumberto  ou  Monero, les  seuls  villages  proches  de  ce  site  aménagé  pour  les  touristes ! Sur  quelques  toits, une  antenne  de  télévision. L’on  était  loin, vraiment, du  pueblo  sorti  d’un  autre  âge  qui  les  avait  frappés  vingt-quatre  heures  plus  tôt.

Et  surtout, surtout, les  feuillages  des arbres, des  buissons, des  arbrisseaux  étaient  verts  comme  ils  se  devaient  de  l’être  au  mois  de  juin  et  non  pas  roux  et  dorés  ainsi  qu’ils  étaient  apparus  la  veille  à  l’Australien  et  à  sa  compagne !

– Hier, la  végétation  prenait  les  coloris  de  l’automne  et  aujourd’hui, les  feuilles  sont  vertes, comme  l’herbe  au  bord  de  l’arroyo ! murmura  la  journaliste, songeuse.

– Avec  ses  jeunes  chasseurs  revenant  des  collines  les  épaules  chargées  de  gibier, avec  leurs  épouses  très  jeunes  nourrissant  au  sein  leur  bébé  et  toutes  ces  peaux  de  cervidés, de  lièvres, de  lapins  qui  séchaient  sur  des  armatures  de  bois, le  pueblo  donnait  l’impression d’être  hors  du  temps ! A  tout  le  moins, sa  saison  ne  correspondait  pas  à  la  nôtre, confirma  Teddy  Cowen.

– Pourtant, intervint  le  vaquero, il  a  toujours  été  pareil, avec  les  mêmes  petites  maisons  et  pas  beaucoup  de  jeunes, comme vous  voyez. Ce  que  vous  décrivez, c’est  pas  ici ; ça  doit  être  un  autre  pueblo, señor.

Ariellah  appela  soudain, d’une  voix  forte :

– Quivira ! Quivira ! Buenos  dias, hermano  mio !

Le  vieillard  aux  longs  cheveux  grisonnants  qui  sortait  d’une  maisonnette  tourna  vivement  la  tête, étonné  de  voir  cette  jeune  femme  l’interpeller  et  lui  faire  de  grands  signes  du  bras. Il  reconnut  le  vaquero, lui  adressa  un  bref  salut  et, après  un  instant  d’indécision, il  finit  par  se  diriger  vers  le  petit  pont  enjambant  la  rivière  afin  de  rejoindre  l’Hispano-Américain  et  le  jeune  couple.

Ariellah  constata  à  la  façon  respectueuse  avec  laquelle  il  inclina  la  tête  en  répondant, que  Quivira  ne  paraissait  pas  du  tout  la  reconnaître.

– Buenos  dias, señora…

Devant  cette  réaction  inattendue, Ariellah  sortit  de  sa  poche  pectorale  la  poupée  à  l’effigie  du  « chef  des  faiseurs  d’éclairs »  et  la  lui  montra :

– Hier  soir, le  señor  Brad  Corliss  t’a  pris  à  bord  de  son  véhicule  pour  te  conduire  jusqu’ici. En  cours  de  route, toi  et  moi  avons  sympathisé  et  employé  les  mots  de  « frère »  et  de  « sœur »  pour  nous  parler. Tu  as  eu  la  gentillesse  de  me  faire  cadeau  de  cette  magnifique  muñeca, pour  me  protéger, en  m’expliquant  qu’un  de  tes  aïeux, chamane  puissant, y  avait  insufflé  la  « Force ».

L’Apache, assez  désorienté, regardait  alternativement  la  jeune  femme  et  la  figurine :

– Si  vous  dites  la  vérité, señora – et  comment  pourrriez-vous  savoir  que  mon  Grand  Ancêtre  chamane  a  mis  en  cette  muñeca  la  Force… (il  toussota, un  peu  gêné)… une  force  magique –, c’est  que  cet  ancêtre, pour  des  raisons  qui  m’échappent, s’est  manifesté  à  vous  et  vous  a  offert  ce  présent. Un  très  beau  présent, très, très  ancien… Celui  qui  vous  l’a  offert  a  dû  vous  dire  le  nom  du  « Chef  des  faiseurs  de  pluie » ?

Elle  comprit  l’erreur  volontaire  du  vieil  Apache  pour  la  tester  et  rectifia :

– Son  nom  est  Kupishtaya, le  chef  des  faiseurs  d’éclairs  et  non  pas  de  pluie. C’est  en  lui, hermano, que  ton  Grand  Ancêtre  a  mis  la  Force  héritée  de  Yusn, la  divinité  suprême  qu’il  avait  rencontrée  dans  le  ciel  des  Gans, les  Esprits  de  la  montagne.

Quivira  cilla, cette  fois  interloqué  et  il  abandonna  le  vouvoiement :

– Ta  bouche  dit  vrai, hermana. Ces  détails, seuls  les  membres  aînés  de  ma  famille  les  connaissent. Je  ne  t’avais  jamais  rencontrée  auparavant, mais  je  serai  désormais  ton  Frère ! Et  mon  ancêtre  chamane, en  prenant  mon  apparence, a  bien  agi  en  te  faisant  ce  présent ; il  te  protégera, sois-en  persuadée. Il  protégera  aussi  ceux  que  tu  aimes… Est-ce  que  ton  mari  parle  l’espagnol ?

– Non, hermano, seulement  l’anglais. Je  lui  traduirai  tes  paroles.

Le  vieil  homme  hocha  la  tête  puis, sans  transition, son  regard  perdit  de  son  éclat  et  devint  fixe  tandis  qu’il  prononçait, non  plus  en  espagnol  mais  en  anglais, cette  langue  qu’il  ne  possèdait  pas :

– Kupishtaya  vous  a  déjà  protégés  tous  les  deux, hermana, ainsi  que  d’autres  amis, la  nuit  dernière, alors  que  vous  étiez  en  danger ! Il  ne  faudra  jamais  t’en  séparer, sans  cela, les  dieux  ne  pourraient  plus  vous  venir  en  aide. Souviens-t’en, hermana  et  dis-le  bien  à  ton  mari…

Curieusement, en  s’exprimant  en  anglais, l’Apache  raisonnait  toujours  en  hispanophone  dont  la  langue  n’était  pas  comprise  par  l’Australien ! Ce  dernier  s’étonna :

– Je  croyais  que  tu  ne  parlais  pas  un  mot  d’anglais, brother (frère). Te  rends-tu  compte  que  tu  viens, pour  la  première  fois  en  notre  présence, d’employer  notre  langue ?

Quivira  cligna  des  yeux, son  regard  perdit de  sa  fixité  et  il  ébaucha  un  sourire  en  revenant  à  l’espagnol :

– No  comprendo  el  inglés, señor, lo  siento  mucho. (Je  ne  comprends  pas  l’anglais, monsieur, je  suis  désolé.)

Il  revint  à  Ariellah :

– Quieres  traducir  mis  palabras  por  tu  marido, hermana ? (Veux-tu  traduire  mes  paroles  à  ton  mari, sœur ?)

Renseigné, Teddy  Cowen  rumina, perplexe :

– Son  regard  était  ailleurs, tout  à  fait  dans  le  vague, lorsqu’il  s’est  exprimé  en  anglais. Etait-il  sous  le  contrôle  d’une  pensée  autre  que  la  sienne ? La  pensée  d’un  télépathe  qui  lui  aurait  fait  prononcer  cette  phrase  en  anglais ?

– Cette… hypothèse  te  choque ?

– Non, chérie, mais  elle  soulève  une  masse  de  questions !

La  situation  dépassait  complètement  le  vaquero, soudain  pressé  de  retourner  au  ranch. Il  remit  ce  projet  à  un  peu  plus  tard  car  son  patron, justement, arrivait, encore  bouleversé  par  l’affreuse  découverte  de  Sam  Dayton  cruellement  mutilé. Il  fit  un  salut  amical, presque  distrait, à  Quivira  et  soupira :

– Le  shérif  et  son  assistant  sont  venus  enquêter  et  ont  appelé  par  radio  la  Ranger  Station  de  Burns  Canyon. Un  coup  de  pot : un  hélico  de  la  CDC[4]  survolait  la  forêt  de  Carson : en  dix  minutes, il  a  pu  prendre  en  charge  le  corps  de  ce  pauvre  Sam  que  July  a  absolument  tenu  à  accompagner  jusqu’à  Española, à  l’hôpital  du  comté, à  environ  cent  soixante  kilomètres  d’ici. Ellen  est  immédiatement  partie  en  voiture  pour  rejoindre  ma  nièce  là-bas. On  ne  peut  pas  la  laisser  seule, après  ça…

– Bon, je  vais  vous  accompagner  à  l’aéroport…

– D’accord, Brad, fit  l’écrivain, mais  une  question  d’abord. Rien  ne  te  choque, dans  ce  pueblo ?

Le  rancher  parcourut  le  village  des  yeux  et  secoua  la  tête :

– Non, tout  est  normal. Et  calme, comme  d’habitude. Par  ces  grandes  chaleurs, les  touristes  et  visiteurs  ne  se  pointent  qu’en  fin  d’après-midi  ou  durant  le  week-end. Hé ! Pourquoi  cette  question  bizarre, Teddy ?

L’Australien  biaisa, n’estimant  pas  utile  de  divulguer  leurs  singulières  conclusions :

– Hier, nous  avions  eu  l’impression  qu’il  y  avait  moins  de  boutiques.

– Y  en  a  toujours  eu  autant, mais  peut-être  qu’elles  n’étaient  pas  toutes  ouvertes.

Sans  conteste  possible, l’étrange  « vision »  d’un  village  hors  du  temps  n’avait  été  perceptible  que  par  le  couple. Pourquoi  cette  anomalie ?

Ils  prirent  congé  du  vieil  Indien  et  s’installèrent, un  peu  serrés, sur  la  banquette  avant. Corliss  démarra, en  grognant :

– Si  ces  salopards  commencent  à  charcuter  les  hommes  comme  le  bétail, va  falloir  être  sur  le  qui-vive  et  plus  quitter  les  armes ! Ca  va  faire  du  bruit  quand  les  journaux  parleront  de  ce  qui  est  arrivé  à…

– Ils  n’en  parleront  pas, Brad, affirma  Cowen. Les  autorités  sont  capables  d’escamoter  le  corps, de  trouver  une  bonne  raison, à  la  rigueur, pour  le  restituer  à  July  par  exemple, dans  un  cercueil  plombé, afin  qu’on  n’y  regarde  de  près… As-tu  un  ami  médecin, à  Española, qui  puisse  se  rendre  immédiatement  à  l’hôpital  du  comté  afin  de  constater  le  décès  de  Sam  et  ses  mutilations ?

Il  fit  non  de  la  tête  puis  une  idée  germa  en  lui :

– Pas  de  toubib  dans  mes  relations, là-bas. En  revanche, je  peux  toujours  téléphoner  à  Greg  Pierson, le  frère  aîné  d’un  copain  d’enfance  qui  a  encore  de  la  famille  à  Dulce. Il  est  avocat  et  estimait  bien  ma  nièce  July  et  son  mari. Ca  pourrait  coller ?

– Probablement, oui. Filons  au  ranch. Tu  l’appelleras  en  lui  expliquant  le  drame, la  mort  « mystérieuse »  de  Sam  Dayton, la  crainte  de  voir  son  cadavre  « confisqué »  par  les  autorités. Demande-lui  de  se  rendre  sans  retard  à  l’hôpital, d’y  joindre  July, à  laquelle  tu  téléphoneras  pour  l’informer  de  la  venue  de  maître  Pierson. Je  vais  t’expliquer  mon  plan  en  détail… Au  fait, Ellen  a-t-elle  la  CB  à  bord  de  sa  voiture ?

– Sûr. Je  l’obtiendrai  sans  problèmes  bien  avant  qu’elle  n’arrive  à  Española. Je  la  mettrai  au  courant, pour  l’intervention  de  greg ; à  condition  de  pouvoir  le  trouver  chez  lui  ou  à  son  cabinet ! Allez, maintenant, accrochez-vous  aux  branches ; je  vais  foncer !

Ils  obéirent  à  ce  conseil ; ce  ne  fut  point  superflu  car  avec  l’accélération, les  cahots  redoublèrent  et  ils  eurent  du  mal  à  ne  pas  être  éjectés  du  véhicule !

 

– Bonjour, cabinet  de  maître  Gregory  Pierson, Carolyn  Hershinger  à  l’écoute.

– Ici, Bradford  Corliss. Je  suis  un  ami  de  gregory  et  je  voulais  lui  parler.

– Je  me  souviens  parfaitement  de  vous  et  de  votre  épouse, monsieur  Corliss ; j’étais  là  quand  vous  êtes  venus  lui  rendre  visite, en  début  d’année. Je  suis  navrée, maître  Pierson  est  absent  jusqu’à  quatre  heures.

– Il  me  faut  le  joindre  immédiatement, c’est  une  question  de  vie  ou  de  mort…

Bref  silence  puis :

– Je  peux  vous  dire  la  vérité, monsieur  Corliss, maître  Pierson  est  parti  ce  matin  avec  son  avion  personnel  pour  faire  visiter  à  des  amis  le  Ghost  Ranch[5]  de  Llano Del Vado. Je  ne  sais  pas  où  ils  déjeuneront  mais  maître  Pierson  sera  de  retour  à  son  cabinet  vers  quatre  heures. Cependant, je  peux  tout  de  même  tenter  de  la  contacter  par  son  bell  boy[6] ; si  j’y  parviens, il  pourra  vous  appeler  depuis  le  radio-téléphone  du  Beechcraft…

 

Fébrile, dans  son  bureau  abritant  l’émetteur-récepteur fixe, Brad  Corliss  tentait  depuis  plusieurs  minutes  d’atteindre  Ellen, son  épouse, sur  la  CB  de  sa  voiture. Il  y  parvint, mais  la  réception  n’était  pas  des  meilleures.

– Où  es-tu  en  ce  moment, Ellen ?

– Je  viens  à  peine  de  dépasser  Cebolla. Qu’y  a-t-il, Brad ?

– J’ai  pu  parler  avec  Gregory  Pierson  qui  trimballe  des  amis  new-yorkais  en  vacances  dans  le  comté. Avec  son  avion, il  les  a  transportés  au  Ghost  Ranch  de  Llano Del Vado  et  le  leur  fait  visiter. Dans  un  quart  d’heure, vingt  minutes, tu  devrais  pouvoir  atteindre  ce  secteur  et  trouver  Greg  sans  difficulté. D’autant  plus  qu’il  t’attendra  près  du  Beechcraft. Il  te  prendra  à  son  bord  et  tu  confieras  la  voiture  à  ses  amis, qui  la  ramèneront  à  Española. Greg  te  conduira  de  l’aéroport – il  a  laissé  sa  voiture  au  parking – jusqu’à  l’hôpital  dont  l’administrateur, Kevin  Lockhart, est  l’un  de  ses  bons  amis… Il  a  accepté  l’idée  suggérée  par  Teddy  Cowen  que  je  vais  te  résumer…

 

En  quittant  la  grande  route  84  pour  emprunter, à  droite, le  chemin  orné  d’un  panneau  annonçant : Ghost  Ranch, Llano Del Vado, Ellen  Corliss  n’eut  pas  à  rouler  longtemps. Elle  aboutit  directement  sur  l’aire  d’atterrissage  au-delà  de  laquelle  l’on  pouvait  voir  les  bâtiments  déserts  et  délabrés  du  Ranch  Fantôme, abandonné  depuis  près  d’un  siècle.

Un  unique  petit  bimoteur  sur  ce  terrain de  fortune : un  Beechcraft  Baron  55  pouvant  transporter  quatre  à  six  personnes  à  la  vitesse  de  croisière  de  347  kilomètres/heure  sur  un  rayon  de  1830  kilomètres. A  l’ombre  de  l’appareil, elle  reconnut  Gregory  Pierson, avec  sa  calvitie  naissante  et  son  léger  embonpoint  qui  s’entretenait  avec  un  couple  élégant, d’une  quarantaine  d’années. Elle, une  magnifique  rousse  dont  le  fond  de  teint  masquait  en  partie  ses  taches  de  son, arborait  une  robe  d’été  safran, au  large  décolleté ; lui  portait  un  costume  léger  sans  doublure, en  coton  fin  beige. Sympathiques, ces  gens, visiblement  à  l’aise  et  disposant  d’un  compte  en  banque  qui  ignorait  les  découverts, à  en  juger  par  les  bijoux  de  la  jeune  femme…

L’avocat  embrassa  Ellen  et  lui   présenta  le  couple : Les  Stauton, industriels  dont  il  défendait  les  intérêts – diversifiés – qu’ils  possédaient  au  Nouveau-Mexique. Et  dans  un  certain  nombre  d’autres  Etats.

– Brad  m’a  mis  au  courant, pour  Sam  Dayton. C’est  horrible  ce  qui  est  arrivé ! Mes  amis  Stauton  ont  eu  la  gentillesse  d’accepter  de  retourner  à  Española  avec  votre  voiture, Ellen. Ils  sont  en  vacances  pour  quelques  jours  encore  à  ma  villa  de  Ranchitos. Avec  le  Beechcraft, nous  serons  à  l’aéroport  en  une  dizaine  de  minutes  au  plus, soit  dans  un  quart  d’heure  à  l’hôpital…

Kevin  Lockhart, l’administrateur  de  l’hôpital  du  comté  situé  à  Española, était  un  homme  d’une  cinquantaine  d’années, grand, mince, voire  maigre  à  la  façon  dont  il  semblait  flotter  dans  son  costume  clair. Excellente  ami  de  l’avocat, il  avait  salué  avec  tristesse  la  jeune  femme  brisée  de  douleur  que  soutenaient  sa  tante, madame  Ellen  Corliss  et  un  homme  à  l’air  un  peu  compassé, dont  il  n’avait  pas  très  bien  entendu  le  nom  ou  le  titre, hâtivement  prononcé  par  l’avocat  lors  des  présentations ; un  parent  ou  un  ami  de  la  veuve, assurément. Sans difficulté, il  les  accompagna  personnellement  à  la  morgue  de  son  établissement  où  reposait  la  victime, transportée  une  heure  plus  tôt  par  un  hélicoptère  du  FOCD.

Une  modeste  morgue  de  petite  ville (Española  ne  comptait  guère  plus  de  sept  mille  âmes), avec  quatre  tables  blanches  et, au  mur  gauche, huit  portillons  métalliques, numérotés. Lockhart  ouvrit  le  premier, retira  lentement  de  l’alvéole  un  étroit  plateau  à  roulettes  supportant  un  corps  enveloppé  d’un  linceul. Les  pieds  nus  dépassaient, le  gauche  avec  une  étiquette  attachée  au  gros  orteil. July  Dayton  fondit  de  nouveau  en  larmes  sur  la  poitrine  d’Ellen. Gregory  Pierson  lui  tapota  affectueusement  l’épaule :

– Tu  n’es  pas  obligée  d’assister  à  la  reconnaissance  du  corps, ma  pauvre  July. Ellen  et  moi  connaissions  parfaitement  ton  mari  et  notre  présence  sera  suffisante  pour  témoigner…

Elle  se  retourna, secoua  la  tête :

– Je  veux  rester, Maître.

– Tu  es  courageuse. Merci…

Sur  un  signe  de  l’avocat, l’administrateur  de  l’hôpital  dévoila  le  cadavre  dont  les  horribles  mutilations  l’impressionnèrent  fortement, le  laissant  mal  à  l’aise, à  l’instar  de  l’homme  compassé  dont  il  avait  mal  entendu  le  nom. Tous  deux  ne  pouvaient  détacher  leurs  yeux  de  cette plaie  triangulaire, atroce, « propre », nullement  sanglante, laissée  par  l’ablation  des  organes  sexuels, du  périnée  et  de  l’anus. Même  « propreté »  pour  l’énucléation  de  l’œil  et  l’ablation  des  lèvres  et  d’une  partie  des  joues, défigurant  le  supplicié  et  lui  donnant  une  sorte  de  rictus  monstrueux.

– Je  n’ai… jamais  vu  une  chose  pareille ! avoua  l’administrateur  d’une  voix  assourdie. J’avais  seulement  noté  dans  les  journaux, surtout  en  nos  régions, voici  plus  de  dix  ans, des  photos  de  bétail  mutilé  de  la  même manière. Mais  un  être  humain !… C’est  incroyable !

Il  sursauta  au  flash  et  au  déclic  du  petit  appareil  photographique  utilisé  sans  prévenir  par  son  ami  Pierson  et  protesta :

– Tu  le  sais, Greg, il  est  tout  à  fait  interdit, sauf  autorisation  spéciale, de  prendre  des  photos  en  ce  lieu.

– Tu  n’y  figureras  pas, Kevin. Seules  Mmes  Dayton  et  Corliss, ainsi  que  maître  Norwitz, seront  visibles  devant  le  corps.

Malgré  la  grimace  réprobatrice  de  Kevin  Lockhart, il  confia  son  appareil  à  Ellen. Dûment  prévenue  du  « scénario », celle-ci, sans  perdre  une  seconde, prit  plusieurs  clichés  en  cadrant  cette  fois  ce  maître  Norwitz  qui  pouvait  passer  pour  un  confrère  du  barreau  et  la  jeune  veuve  auprès  de  la  dépouille  de  son  époux  supplicié.

– Vous  allez  m’attirer  les  pires  ennuis ! grommela  Lockhart. Que  vas-tu  faire  de  ces  photos, Greg ?

– Rien  pour  l’instant. De  toute  manière, si  nous  devions  les  produire  en  justice, nous  jurerions  sur  l’honneur  que, déjouant  ta  surveillance, nous  avons  pénétré  à  ton  insu  dans  la  morgue  pour  y  prendre  ces  clichés.

L’administrateur  remua  les  épaules, mécontent :

– Un  avocat  n’est  pas  assermenté  et…

Pierson  leva  la  main :

– Tu  as  raison, je  ne  suis  pas  assermenté, c’est  pourquoi  j’ai  commis  maître  Norwitz, huissier  de  justice  à  Santa Fe  qui  authentifiera  les  photos  prises  ici  et  attestera  avoir  dûment  constaté  ces  mutilations  sur  le  corps  du  défunt.

L’administrateur  cilla, interloqué :

– Vous  êtes  réellement  huissier  de  justice ? Donc  assermenté ?

L’huissier  leva  le  nez  au  plafond, sans  répondre, laissant  Pierson  le  faire  à  sa  place :

– Rappelle-toi, Kevin, nous  sommes  censés  nous  être  introduits  ici  à  ton  insu. En  conséquence, mon  ami  Norwitz  ne  te  connaît  pas, ne  t’a  jamais  rencontré  et  dès  lors, comment  pourrait-il  répondre  à  ta  question ?

Kevin  Lockhart  bougonna :

– OK… OK… Je  ne  vous  ai  même  pas  vu  franchir  la  grille  de  l’hôpital, mais  je  voudrais  savoir  pourquoi  tu  tiens  tellement  à  prendre  ces  clichés, Greg ?

– Pour  ta  propre  sécurité, je  ne  puis  te  le  dire. Je  peux  seulement  t’indiquer  qu’il  s’agit, en  quelque  sorte, d’une… assurance  sur  l’avenir ! En  particulier  pour  mes  amis  Corliss  et  leur  nièce, July  Dayton, la  veuve  de  ce  malheureux…

– Bon, admit-il  en  consultant  sa  montre. Pour  votre… sécurité  présente, vous  auriez  intérêt  à  repartir  sans  délai : dans  un  quart  d’heure, un  médecin  légiste  se  pointera  à  mon  bureau. Le  QG  de  la  police  d’Etat  me  l’a  fait  savoir  un  moment  avant  votre  arrivée.

Peu  désireux  d’affronter  trop  prématurément  la  police, ils  s’éclipsèrent, l’avocat  entraînant  la  jeune  femme  bouleversée  en  confiant :

– Il  était  inutile, July, de  demander  à  Lockhart  où  et  quand  le  corps  de  Sam  te  serait  restitué. Cette  décision  ne  lui  appartient  pas. Mais  dès  demain, je  me  mettrai  en  rapport  avec  le  QG  de  la  police  en  me  présentant  comme  le  défenseur  de  tes  intérêts  et  je  t’appellerai  aussitôt…

– Téléphonez  au  ranch ; Greg ; July  restera  chez  nous  aussi  longtemps  qu’elle  le  voudra, je  le  lui  ai  dit…

 

Vers  minuit, dans  la  chambre  mise  à  sa  disposition  par  les  Corliss, July  Dayton  ne  dormait  toujours  pas, secouée  par  des  sanglots, hantée  par  la  vision  de  Sam  affreusement  mutilé, gisant  à  près  d’un  kilomètre  derrière  leur  petite  maison, en  pleine  nature…

A  travers  la  cloison, dans  la  chambre  mitoyenne, Cora, la  fille  aînée  des  Corliss, entendait  avec  tristesse  les  pleurs  étouffés  de  la  jeune  femme. Elle  avait  été  réveillée  quelques  minutes  plus  tôt  par  des  motards  roulant  en  pétaradant, non  loin  du  ranch, sur  la  route  84, et  avait  ainsi  surpris  les  pleurs  de  son  amie. L’adolescente  se  leva  et  alla  gratter  à  la  porte  voisine.

Un  petit  oui  lui  répondit  et  elle  entra, alla  s’asseoir  au  bord  du  lit  de  July  Dayton, en  nuisette  jersey  toute  simple, lui  caressa  la  joue, écartant  une  mèche  de  cheveux  collée  par  les  larmes :

– Veux-tu  un  verre  d’eau, avec  deux  comprimés  d’Azene ? Cela  t’aidera  à…

Cora  s’interrompit, éteignit  rapidement  la  faible  veilleuse :

– J’ai  entendu  du  bruit, du  côté  de  la  grange… Vite, va  dans  ma  chambre : la  fenêtre  donne  sur  la  cour. Pendant  ce  temps, je  préviens  mes  parents.

Un  peu  déconcertée, la  jeune  femme  essuya  ses  joues  du  revers  de  la  main  et  se  hâta  vers  la  chambre  de  l’adolescente  qui, elle, courait  au  bout  du  couloir  afin  de  réveiller  son  père. Celui-ci  ne  tarda  pas  à  ouvrir, vêtu  d’un  short, les  yeux  ensommeillés, les  cheveux  ébouriffés, la  bouche  ouverte  en  un  bâillement  qui  se  figea  lorsqu’il  vit  l’air  alarmé  de Cora. Elle  lui  jeta  précipitamment :

– N’allume  pas ! J’ai  entendu  du  bruit  du  côté  de…

July  accourut, inquiète :

– Il  y  a  cinq  hommes  devant  la  grange  qui  cherchent  à  forcer  la  porte !

Corliss  chuchota :

– Ellen  et  Cora, prenez  des  carabines  au  râtelier  du  rez-de-chaussée ; allez  vous  poster  au  grenier. July, sois  gentille  d’appeler  Mancaniello, tu  connais  son  numéro. Moi, je  vais  réveiller  les  vaqueros  en  me  glissant  derrière  le  ranch. Grouillons-nous… Si  Cora  a  vu  cinq  hommes, c’est  sûrement  pas  des  voleurs  de  lapins !

Ils  n’étaient  pas  cinq  mais  huit, que  Brad, armé  d’un  riotgun, compta  en  se  faufilant  le  long  du  mur, à  l’abri  du  clair  de  lune. Il  gagna  l’aile  gauche  où  dormaient  les  six  vaqueros  et  pénétra  dans  le  couloir  desservant  les  petites  chambres-studio, ouvrit  délicatement  la  première  porte  en  chuchotant :

– John ! Réveille-toi ! On  a  de  la  visite ! Prends  ton  flingue.

Trois  ne  dormaient  pas  profondément, ayant  été  réveillés  en  sursaut  par  le  vacarme  des  motards  sur  la  route  84  proche. Les  deux  autres  durent  être  secoués  tant  leur  sommeil  était  profond ! Il  ne  fallut  cependant  que  deux  minutes  pour  que  les  six  jeunes  hommes, les  yeux  grands  ouverts  à  présent (certains  en  simple  slip, en  short  ou  pantalon  de  pyjama), aient  saisi  carabines  et revolvers  et  se  soit  glissés  dehors  en  silence. Ils  se  divisèrent  en  deux  groupes  et  prirent  la  grange  en  tenailles  puis  se  figèrent, l’index  sur  la  détente : derrière  la  grange, deux  hommes  aux  longs  cheveux, à  chemise  kaki  pour  l’un, bariolée  de  couleurs  criardes  pour  l’autre, avaient  amoncelé  un  tas  de  paille  et  de  branchettes  au  pied  du  mur  de  bois  et  y  mettaient  le  feu.

Brad  Corliss  écarta  doucement  ses  compagnons, se  désigna, l’index  sur  sa  poitrine  et  les  autres  comprirent, la  laissèrent  agir. Il  épaula  le  fusil  à  pompe  de  gros  calibre  et  les  chevrotines  d’une  seule  cartouche  suffirent  pour  mettre  hors  de  combat  les  incendiaires.

– Vite, faites  le  tour  du  ranch  et  coupez  la  route  aux  autres  qui  vont  tenter  de  se  barrer, si  les  copains  ne  les  ont  pas  estourbis !

Un  feu  nourri  se  déchaîna, depuis  la  façade  du  ranch, et  Brad  reconnut  le  crachement  moins  bruyant  des  carabines : Ellen  et  Cora, des  petites  fenêtres  du  grenier, arrosaient  les  intrus ! Il  courut  vers  le  brasier  dont  les  flammes  léchaient  le  mur  de  bois  et  prit  par  le  col  de  son  blouson  l’un  des  incendiaires, sans  réaction. Il  l’en  débarrassa  et  se  mit  à  fouetter  les  flammes, non  sans  s’être  assuré  que  l’autre  n’était  pas  en  mesure  de  se  montrer  dangereux. Il  finit  par  venir  à  bout  du  début  d’incendie  et  se  retourna  tout  d’une  pièce : deux  hommes  partaient  en  courant, un  grand  échalas  au  crâne  rasé (il  farfouillait  fébrilement  dans  son  blouson) et  un  moustachu  obèse  qui  sprintait  derrière  lui  en  jetant  de  fréquents  regards  en  arrière.

– Stop  ou  ça  va  canarder ! cria  Corliss.

De  son  blouson, l’échalas  sortit  une  grenade, la  dégoupilla  avec  les  dents  et  pivota  pour  la  lancer… sans  se  douter  que  le  gros  qui  le  talonnait  allait  le  percuter  de  plein  fouet ! Tous  deux  roulèrent  dans  la  poussière  et  l’explosion  de  la  grenade  les  projeta  en  l’air.

– Au  prix  où  sont  les  cartouches, ça  fait  une  économie ! grogna  l’éleveur  en  abaissant  le  canon  de  son  fusil  à  pompe.

Un  coup  de  feu  éloigné  éclata  et  cinq  minutes  plus  tard, Miguel  Mancaniello  arriva, au  volant  du  4X4, freina  et  dépara  dans  la  cour  du  ranch. Il  quitta  la  cabine  avec  une  Winchester  Big  Bore  calibre  375  à  répétition  dans  la  main, au  moment  où  l’éleveur  rejoignait  ses  vaqueros  et  jetait  un  coup  d’œil  sur  les  cinq  corps  allongés  dans  des  postures  diverses.

– Bravo, les  gars, huit  mecs  neutralisés, ça  fait  un  beau  tableau  de  chasse !

– Nueve, patron, rectifia  Mancaniello  en  désignant, du  pouce, l’arrière  du  tout-terrain  caché  par  des  ridelles. Il  y  en  avait  un  qui  se  taillait  vers  la  route. Je  l’ai  un  peu  poursuivi  et  il  a  viré  à  droite, dans  les  buissons. C’est  là  que  je  l’ai  eu  en  le  voyant  enfourcher  l’une  des  neufs  motos  planquées  derrière  les  genévriers.

– Félicitations, Miguel ! Cora  a  été  réveillée  par  ces  motards, quand  ils  sont  allés  cacher  leurs  machines  avant  de  venir  ici  à  pied. Bon, maintenant  qu’ils  sont  tous  hors  de  combat, on  va  essayer  d’interroger  les  moins  amochés  pour  savoir  pourquoi  ils  voulaient  foutre  le  feu  au  ranch !

Les  vaqueros  retournèrent  les  agresseurs  tombés  face  contre  terre, ou  sur  le  côté, pour  constater  que  deux  filles  se  trouvaient  parmi  eux : maquillage  outrancier, le  crâne  en  partie  rasé, style  punk. L’une, son  débardeur  déchiré, laissait  voir  un  sein  tatoué  d’une  tête  de  mort. Blessée  à  l’abdomen, elle  geignait, ainsi  qu’un  de  ses  complices, un  peu  plus  loin, un  rouquin  à  blouson  de  cuir, avec  une  vilaine  cicatrice  rosâtre  sur  la  joue  gauche, souvenir  d’une  ancienne  bagarre.

Corliss  se  pencha  sur  la  fille, empoigna  sa  houppette  de  cheveux  et  la  secoua, lui  arrachant  une  grimace :

– Je  te  vois  mal  barrée, ma  vieille, et  si  tu  veux  qu’on  te  soigne, t’as  intérêt  à  ne  pas  lambiner  dans  tes  réponses. Première  question : toi  et  ta  bande  de  crasseux, vous  avez  tenté  d’incendier  la  grange. Pourquoi ?

Elle  fit  un  effort, tenta  de  lui  cracher  au  visage  et  reçut  deux  gifles  sonores.

– Nous  perdons  du  temps  et  toi, tu  perds  ton  résiné, alors  réponds  vite  à  ma  question !

Halètement, crispation  douloureuse  sur  sa  figure  peinturlurée, voix  rauque :

– La… prochaine  fois… on  te  bu… tera !

Corliss  leva  la  main  pour  calmer  ses  vaqueros :

– Laissons-la  réfléchir  un  moment  et  allons  questionner  l’autre  qui  a  dégusté, avec  des  chevrotines  plein  le  bide…

Ils  entourèrent  le  corps  en  chien  de  fusil, en  position  antalgique, les  mains  souillées  de  sang ; un  homme  d’une  trentaine  d’années, le  faciès  de  brute. Corliss  le  saisit  lui  aussi  par  les  cheveux :

– Ta  copine  est  en  train  de  crever. Faudrait  pas  attendre  longtemps  si  tu  veux  qu’on  la  sauve. Toi  aussi, tu  vas  y  passer. Alors, pourquoi  cette  virée  dans  mon  ranch ?

Il  haleta, les  doigts  crispés  sur  son  estomac :

– Va  te… faire  foutre…

Puis  il  cria :

– Dis  rien, Suzy !

Fou  de  rage, Mancaniello  alla  saisir  la  cheville  du  plus  proche  cadavre, le  tira  jusqu’au  niveau  du  blessé. Il  le  souleva  en  partie, le  laissa  retomber  sur  le  punk  qui  hurla, vomit  un  flot  de  sang  et, par  la  même  occasion, rendit  l’âme !

Surpris  par  ce  soudain  accès  de  violence, Corliss  serra  les  poings  et  fit  un  pas  en  direction  de  son  vaquero. Puis  il  s’immobilisa. Le  visage  marqué  par  une  curieuse  expression  qui  trahissait  à  la  fois  une  colère  contenue  en  même  temps  qu’une  sorte  de  lassitude, il  se  tourna  vers  Suzy :

– Ton  complice  vient  de  mourir. Personne  ne  peut  plus  rien  pour  lui. Alors, voilà  ce  que  je  te  propose : tu  me  renseignes  docilement  et  nous  t’évacuons  rapidos, ou  bien  c’est  lui  que  nous  soulevons  pour  le  laisser  retomber  sur  ton  ventre  qui  ressemble  déjà  à  une  passoire.

Corliss  n’eût  jamais  mis  cette  menace  à  exécution  mais  la  fille  l’en  crut  parfaitement  capable  et  geignit, affolée :

– OK… OK… Promis, vous  m’évacuerez, si  je  parle ?

– On  t’évacuera, parole !

Elle  déglutit, passa  sa  langue  sur  ses  lèvres, chuinta :

– Nous, on  fait  surtout  du  convoyage  de  dope  et  quelques  coups  à  l’occasion. Un gros  bonnet – un  vrai  parrain  de  la  mafia, à  Washington –, copain  de  Joe, le  chef  de  notre  bande, lui  a  téléphoné… promis  un  beau  pacson  de  came  si  on  foutait  le  feu  à  ta  baraque… et  si  on  balançait  du  cyanure  dans  ton  puits…

Corliss  se  remit  debout, partagé  entre  l’anxiété  et  la  fureur :

– Qui  devait  empoisonner  le  puits ?

– Joe. Faut  le  fouiller… Sais  pas  s’il  a  eu  le  temps  de… le  faire.

– Et  comment  est-il, ce  Joe ?

– Un  grand  type, blond  très  clair… blouson  avec  un… une  tête  de  loup… dans  le  dos…

Tous  se  dispersèrent, recherchant  parmi  les  corps  l’individu  correspondant  à  la  description. Ils  le  trouvèrent  gisant  dans  une  mare  de  sang, au  pied  de  la  margelle  du  puits  et  le  fouillèrent  en  hâte, trouvant  un  sachet  de  poudre  blanche  que  Brad  renifla  prudemment :

– C’est  de  la  drogue, ça  ne  sent  pas  l’amande  amère…

Ils  poursuivirent  la  fouille  et  l’un  d’eux  enfin – avec  quel  soulagement – récupéra  deux  tubes  d’aluminium, bouchon  à  pas  de  vis, qu’il  donna  à  l’éleveur. Cette  fois, la  poudre  blanche  sentait  bien  l’amande  amère, odeur  sui  generis  du  cyanure  de  potassium !

– Alabado  sea  Dios !

Ce  « Dieu  soit  loué »  avait  été  prononcé, du  fond  du  cœur, par  Mancaniello, croyant  certes, mais  peu  enclin  à  suivre  pour  autant  le  précepte  évangélique  de  tendre  la  joue  droite  après  avoir  reçu  un  direct  sur  la  gauche ! Face  à  l’injustice, lui  et  tous  les  vaqueros  présents  optaient  sans  hésitation  pour  la  loi  du  talion !

Corliss  leva  la  tête  vers  les  petites  fenêtres  du  grenier  et  lança :

– Ellen, July, restez  avec  les  enfants. Nous, nous  allons  évacuer  cette  bande  d’incendiaires !

Ellen  obéit  à  contrecoeur  mais  elle  reconnut  le  bien  fondé  de  ce  conseil, préférant  monter  la  garde, dans  l’éventualité  où  d’autres  voyous  auraient  une  fois  encore  attaqué  le  ranch. Elle  veillerait, l’arme  à  la  main…

Brad  Corliss  fit  charger  les  corps  sur  le  tout-terrain  et  se  pencha  sur  la  blessée :

– Tu  nous  a  bien  aidés, Suzy, et  l’un  de  mes  gars  va  te  conduire  à  l’hosto… Hé ! Tu  m’entends ?

Elle  ouvrit  les  yeux, abaissa  les  paupières  en  signe  d’acquiescement.

– Sais-tu  pourquoi  ta  bande  voulait  nous  empoisonner ?

Nouvel  effort, plus  difficile  encore, pour  articuler :

– Le  type  de… Washington… a  parlé  de… représailles. Joe  pensait  que  t’avais… fait  un  coup… tordu  à  la  mafia… Tu  sais  te  battre, Cor… liss  et  tu…

Suzy  avait  cessé  de  respirer. Ses  mains  souillées  de  sang  glissèrent  sur  ses  hanches, retombèrent  sur  le  sol. L’éleveur  se  racla  la  gorge  et  lui  ferma  les  paupières :

– Tu  t’es  rachetée  en  nous  parlant  du  poison, Suzy, et  tu  aurais  mérité  une  sépulture  chrétienne, mais  les  circonstances  ne  nous  laissent  pas  le  choix. Que  Dieu  te  pardonne…

– Y  nosotros  también (Et  nous  aussi), murmura  Mancaniello, prudent.

Corliss  se  secoua, s’arracha  à  un  sentiment  de  malaise :

– Bon, les  gars, chargeons  la  fille  en  dernier, sur  le  4X4. A  trente  bornes, le  long  du  Burro  Canyon, il  y  a  des  dizaines  de  creeks  asséchés, des  gorges  étroites, des  grottes  en  pagaille  où  personne  ne  va  jamais. Si  on  les  découvre  un  jour, on  pensera  à  un  règlement  de  comptes  entre  dealers. Les  motos, on  les  fera  brûler…

Il  embrassa  du  regard  ses  hommes :

– Teddy  Cowen  n’avait  pas  tort  de  dire  que  nous  devrions  désormais  nous  tenir  sur  nos  gardes  et  prêts  à  riposter  à  toute  agression ! Je  n’en  voudrai  pas  à  celui  ou  ceux  qui  préféreraient  décrocher  et  changer  d’air.

Il  n’y  eut  pas  d’hésitants  et  Mancaniello  se  fit  l’interprète  des  autres :

– Pas  de  crainte, patron, même  en  dehors  du  massacre  de  Sam, on  vous  aurait  suivi. Alors, après  l’attaque  de  cette  nuit, on  est  prêts  à  la  grosse  bagarre, s’il  le  faut.

Corliss  hocha  deux  ou  trois  fois  la  tête, ému  par  cet  esprit  de  solidarité  et  cette  marque  d’affection :

– Vamos, amigos. C’est  notre  second  combat  en  quarante-huit  heures. Demain, j’annoncerai  ça  à  nos  copains  Teddy  et  Ariellah. Rappelez-vous : tous  deux  parlaient  de  la  nécessité  possible, bientôt, de  créer  des  sortes  de  commandos, de  se  tenir  prêts  à  agir, si  la  situation  l’exigeait. On  ne  sait  pas  ce  qu’il  y  a  derrière  tout  ça, et  nous  ignorons  qui  sont  ces  salopards  de  mutilateurs, mais  nous  venons  de  prouver  que, s’il  faut  se  battre, on  sait  le  faire ! Et  si  c’est  utile, on  cognera  plus  dur  encore, la  prochaine  fois !

– S’il  y  a  une  prochaine  fois, fit  observer  Mancaniello.

Une  interrogation  qui  recevrait, avant  longtemps, une  réponse  affirmative.


[1]              Ouvrez  l’œil, les  enfants (NB : Ojo : signifie  aussi  bien  œil  que  source).

[2]              Cette  différence  bizarre  a  été  également  notée  par  les  témoins  ayant  observé, dans  ces  mêmes  régions, de  petits  avions  aussi  mystérieux, pareillement  liés  aux  mutilations  animales. Cf. The  choppers… and  the  choppers. Mystery  Helicopters  and  Animal  Mutilations. Etude  disponible  auprès  de  Tom  Adams (Thomas  Adams, PO Box  1094, Paris, Texas  75460 / USA).

[3]              Authentique… et  encore  inexpliqué ; constaté  d’innombrables  fois  lors  des  mutilations  animales  du  Middle  West.

[4]              Civil  Defense  Council : l’équivalent  de  la  Protection  Civile  en  France. L’on  dit  aussi  le  FOCD = Federal  Office  of  Civil  Defense (Bureau  Fédéral  de  la  Défense  Civile, sous  entendu : du  Comté).

[5]              Ranch  Fantôme, c’est-à-dire  abandonné, devenu  but  d’excursion. Ces  ranches  ne sont  pas  rares  dans  l’Ouest  américain. Celui-ci  a  la  chance  de  posséder  une  aire  d’atterrissage.

[6]              Récepteur  de  radiomessagerie, à  mini-écran  alphanumérique  ou  apparaît  un  court  message  indiquant  les  noms  et  numéro  de  téléphone  du  correspondant  à  rappeler (si  le  récepteur  ne  possède  pas  en  mémoire  ses  coordonnées).

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