Un 3ème œil sur la réalité

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 7

Jimmy Guieu – E.B.E. Alerte Rouge – Chapitre 7

 

« Le  mensonge  n’est  pas  haïssable  en  lui-même, mais  parce qu’on  finit  par  y  croire. »

Marcel  Arland

 

 

21  juin, Española, Nouveau-Mexique

 

Vers  quatre  heures  et  demie  du  matin, une  ambulance  sans  indication  d’origine, suivie  d’une  Chevrolet  Lumina  1989  occupée  par  quatre  hommes, franchissait  le  portail  des  urgences  à  l’hôpital  d’Española. Appelée  par  le  gardien  de  nuit, l’infirmière-major  descendit  peu  après, intriguée  par  ces  visiteurs  tardifs (ou  fort  matinaux !) d’une  sobre  élégance, deux  en  costume  gris  clair, les  deux  autres  en  costume  sombre, un  feutre  légèrement  rabattu  sur  les  yeux.

Des  messieurs  très  officiels  qui  exhibèrent  chacun  une  plaque  de  métal  bleu  doré  avec  une  inscription  en  petits  caractères  entourant, en  arc  de  cercle, trois  majuscules : FBI  pour  les  premiers, et  CIA  pour  les  seconds. Sous  ces  sigles  qui  se  passaient  d’explication, s’inscrivait  un  sigle  moins  familier : SIG. Ou  peut-être  SIC, ces  caractères  un  peu  moins  gros  que  les  précédents  n’ayant  pas  été  laissés  suffisamment  longtemps  sous  le  nez  de  la  major  pour  lui  permettre  de  différencier  un  G  d’un  C.

Quoi  qu’il  en  soit, le  sigle  des  deux  agences  gouvernementales  les  plus  éminentes  en  matière  de  renseignements, de  sécurité  aux  USA, eut  un  effet  immédiat : Miss  Angela  DeAngelis (oui, ses  parents, tellement  fiers  sans  doute  de  leur  patronyme, n’avaient  pas  hésité  à  enfoncer  le  clou !) obéit  sans  discuter. Ces  agents  secrets (elle  n’imaginait  pas  à  quel  point !) voulaient  voir  l’administrateur  principal  immédiatement ? Mais  comment  donc ; elle  allait  se  faire  un  plaisir (un  peu  pervers) de  le  réveiller  en  pleine  nuit !

– Allôôôôô !

Elle  masqua  le  micro, chuchota, tout  sourire, à  ses  visiteurs  nocturnes :

– Ca  sonne… Monsieur  l’Administrateur  semble  avoir  le  sommeil  lourd  et…

On  décrocha  et  une  voix  ensommeillée, hachée  de  bâillements, débita :

– Allô !… Oui… Qu’est-ce… que  c’est ?

La  major  prit  une  voix  exagérément  doucereuse  et  sucrée (du  genre  hôtesse  d’aéroport  délivrant  un  message  aux  voyageurs  en  partance) pour  annoncer, un  rien  guillerette :

– C’est  le  FBI  et  la  CIA  qui  nous  font  une  petite  visite…

Elle  imaginait  volontiers  la  tête  du  boss  arraché  à  ses  rêves  par  cette  réjouissante  nouvelle, puis  elle  frémit, fronça  machinalement  les  sourcils  en  entendant  sa  réaction  dans  l’écouteur :

– Arrêtez  vos  conneries, qui  que  vous  soyez ! Et  si  vous  avez  le  courage  de  me  dire  qui  vous  êtes, vous  aurez  le  droit  à  un  bel  avancement !

Sans  se  démonter, l’infirmière-major  répondit, toujours  empreinte  de  courtoisie  hypocrite :

– Oh ! Merci  de  cette  aimable  attention, monsieur  l’Administrateur. Je  suis  Angela  DeAngelis, la  major  de  service  cette  nuit. Permettez-moi  de  vous  signaler  que  ces  messieurs  insistent  pour  être  reçus  immédiatement  dans  votre  bureau. Dois-je  les  y  accompagner ?

– Non !… Euh, oui, dans  cinq  minutes  et… Pardonnez  ma  grossièreté, Miss  DeAngelis…

– Mais, monsieur  l’Administrateur, une  promesse  d’avancement  n’est  jamais  une  grossièreté ! souligna-t-elle  avec  une  suavité  accentuée, avant  de  raccrocher.

Ces  échanges  de  propos  aigres-doux  laissèrent  de  marbre  les  agents  gouvernementaux, apparemment  plus  intéressés  par  la  pendule  électrique  murale  ou  leur  montre-bracelet. L’un  d’eux (feutre  et  costume  sombre) arrondit  les  épaules, tranquillisant  ses  confrères :

– Trente  kilomètres  et  la  livraison  ne  nous  prendront  qu’une  demi-heure. Plus  cinq  minutes  pour  regagner  le  West  Omega  Motel.

– C’est  vrai, approuva  le  plus  grand  du  quatuor. La  nuit, la  circulation  est  pratiquement  nulle, sur  Diamond…

– Si  vous  voulez  bien  me  suivre, maintenant ? invita  l’infirmière-major. Le  bureau  de  monsieur  Kevin  Lockhart  est  au  premier  étage, au  bout  du  couloir.

Les  mains  dans  les  poches  de  sa  robe  de  chambre, l’administrateur  ne  quitta  pas  des  yeux  les  importuns  qui  sortaient  de  l’ascenseur  et  marchaient  vers  lui, précédés  de  la  major. Chez  Lockhart, le  mécontentement  le  disputait  à  la  crainte. Sa  mimique  d’une  euphorie  relative  aurait  pu  être  comparée  à  celle  d’un  promeneur  qui, dérapant  sur  une  crotte  de  chien, se  dit  avec  philosophie : « Ca  porte  bonheur… »… Juste  avant  de  bigorner  un  lampadaire !

Il  ouvrit  la  bouche  pour  accueillier  les  visiteurs  mais  le  grand  blond  en  costume  foncé, exhibant  sa  plaque, le  devança  d’une  voix  grave :

– Inspecteur  Henry  Keenan (les  noms  et  titres  de  ses  compagnons  furent  énumérés  trop  vite  pour  être  retenus). Désolé  de  vous  causer  ce  dérangement, monsieur  l’Administrateur. Les  raisons  d’Etats  passent  avant  la  bienséance…

Kevin  Lockhart  ne  put  que  s’incliner  et  fit  entrer  les  hommes  dans  son  bureau, désigna  les  fauteuils  cependant  que  l’agent  Keenan (parcourant  des  yeux  un  document  bardé  de  tampons  trsè  officiels) enchaînait :

– Hier, un  hélico  du  FOCD  a  transporté  ici  le  corps  de  Dayton  Samuel, de  race  blanche, né  le  15  janvier  1960  à  Santa Fe, Nouveau-Mexique, mort  d’une  chute  dans  un  canyon  au  sud  de  Dulce.

L’administrateur  battit  des  paupières :

– Mais… Cet  homme  n’est  pas  mort  d’une  chute !

L’agent  de  la  CIASIG  posa  sur  lui  ses  yeux  gris  acier  et  scanda :

– Vous  n’avez  jamais  vu  le  défunt, directement  transporté  à  la  morgue  de  votre  établissement. Voici  une  décharge  vous  dégageant  de  toute  responsabilité. Nous  avons  reçu  l’ordre  de  transférer  ce  cadavre  dans  un  laboratoire  spécialisé  pour  examen  approfondi  de  ses  contusions  multiples. Nous  prenons  livraison  de  la  victime  immédiatement.

Il  désigna  du  geste  la  porte :

– Veuillez  nous  accompagner  à  la  morgue  puis  nous  laisser. Merci  de  votre  coopération…

Retiré  de  son  alvéole  réfrigéré, l’infortuné  cow-boy  fut  glissé  dans  une  robuste  housse  sanitaire  plastique, à  fermeture  à  glissière  spécialement  conçue  pour  le  transport  des  cadavres ; housse  parfois  irrévérencieusement  surnommée  « sac  à  viande »  par  les  policiers  et  secouristes !

De  la  fenêtre  de  son  bureau, l’administrateur  vit  les  deux  véhicules  atteindre  l’extrémité  de  Spruce Street (l’unique  avenue  desservant  l’hôpital  d’Española) puis  tourner  à  droite, sur  la  rocade  Paseo  De Onate  conduisant  vers  le  sud. Il  relut  les  termes  de  la  décharge  officielle, dactylographiée  avec  un  mauvais  ruban-machine  violet  pâle, sur  papier  à  l’en-tête  laconique  de  The  White-House, Washington, datée  à  ce  jour, 21  juin, et  signée : Andrew  Ryan, assistant  particulier  du  Président. Décharge  rassurante  pour  le  bénéficiaire  mais  sans  aucune  indication  de  destination  pour  le  corps  du  défunt. Lockhart, par  interphone, convoqua  l’infirmière-major, qui  se  présenta  peu  après.

– Ces  hommes  du  FBI  et  de  la  CIA, vous  êtes  restée  avec  eux  dix  minutes  à  un  quart  d’heure. N’ont-ils  rien  dit  qui  vous  ait  marquée ?

Miss  Angela  DeAngelis  remua  négativement  la  tête, agitant  ses  mèches  blondes :

– Non, monsieur  l’Administrateur. Toutefois, ils  étaient  impatients  de  rentrer  à  Los  Alamos.

– Ils… Ils  vous  ont  dit  qu’ils  allaient  à  Los  Alamos ?

– Non, pas  du  tout, mais  j’ai  travaillé  plus  de  cinq  ans  au  centre  médical  de  cette  ville. Tout  à  l’heure, les  G. Men, en  regardant  l’heure, manifestaient  leur  agacement. L’un  d’eux, celui  en  costume  sombre  et  chapeau, a  dit  à  peu  près  à  son  collègue : « Trente  kilomètres  et  la  livraison – je  ne  sais  pas  de  quoi  il  parlait – cela  demandera  une  demi-heure. Nous  serons  cinq  minutes  plus  tard  au  West  Omega  Motel. » Et  l’autre  a  répondu  qu’à  cette  heure, il  n’y  avait  pas  de  circulation  sur  Diamond.

Quand  j’habitais  à  Los  Alamos, j’empruntais  tous  les  jours  Diamond  Road. Le  West  Omega  Motel  est  juste  à  côté. Ce  n’était  pas  sorcier, dans  ces  conditions, de  comprendre  où  ils  allaient : sans  doute  au  centre  médical  de  la  ville.

L’infirmière-major  hésita  avant  d’avouer  sa  curiosité :

– Euh… Je  ne  voudrais  pas  être  indiscrète, monsieur  l’Administrateur, mais  que  sont-ils  venus  faire, à  l’hôpital  du  Comté ? Ils  parlaient  d’une  livraison…

Kevin  Lockhart  répondit, imperturbable :

– Oui, une  livraison  de  peanuts  à  un  prix  intéressant… pour  les  fêtes  de  fin  d’année !

Confuse, regrettant  sa  question  naïve, elle  se  retira. Le  boss  soupira  et, dans  l’angle  droit  du  document  officiel, il  inscrivit : « Voir  Pierson .»

 

 

22  juin

 

A  neuf  heures  du  matin, Gregory  Pierson, répondant  à  l’appel  de  Lockhart, rencontra  celui-ci  à  son  bureau  de  l’hôpital. L’avocat, méditatif, apprit  ainsi  la  singulière  visiste  des  agents  du  FBI  et  de  la  CIA  venus  transférer  le  cadavre  de  Sam  Dayton  probablement  au  centre  médical  de  Los  Alamos, selon  les  déductions  fort  plausibles  de  l’infirmière-major.

– Je  vais  te  montrer  la  décharge  bardée  de  tampons  officiels  dégageant  ma  responsabilité  dans  cette  affaire, fit  l’administrateur  en  ouvrant  la  chemise  cartonnée  dans  laquelle, la  nuit  écoulée, il  avait  glissé  le  document, avant  de  se  recoucher.

Elle  contenait  uniquement  une  feuille  blanche  avec, dans  l’angle  supérieur  droit, ces  deux  mots : « Voir  Pierson ».

– Nom  de  Dieu ! blasphéma-t-il  en  montrant  à  l’avocat  cette  feuille  de  papier  vierge. Tout  a  disparu, effacé !

Son  ami  examina  la  feuille  par  transparence  et  la  lui  restitua  avec  une  grimace :

– Les  services  spéciaux  disposent  de  gadgets  qu’on  ne  trouve  pas  au  drugstore  du  coin ! Exemple : cette  encre  volatile  qui  s’évapore, s’efface  en  deux  ou  trois  heures. Il  aurait  fallu – mais  comment  soupçonner  une  telle  ruse ? – photocopier  le  document  juste  après  leur  départ ! Il  n’existe  plus, aujourd’hui, de  preuve  quant  au  court  passage  du  corps  de  Sam  Dayton  dans  la  morgue  de  ton  établissement… sauf  si  maître  Norwitz, huissier  de  justice, produit  le  constat  qu’il  est  venu  faire, à  ma  requête  et  à  celle  de  l’épouse  du  défunt, dans  la  morgue… hors  ta  présence…

Je  n’ai  pas  l’intention  de  produire  maintenant  cette  pièce  ni  les  photos. Je  dois  auparavant  appeler  July  Dayton  et  les  Corliss, qui  lui  ont  offert  l’hospitalité. Il  y  a  aussi  des  dispositions – et  des  précautions – à  prendre… si  la  veuve  me  demande  d’agir. Avec  les  éléments  dont  nous  disposons, la  veuve  de  Dayton  pourrait  intenter  une  action  en  dommages  et  intérêts  contre  les  services  de  sécurité  et  même, peut-être, contre… enfin, viser  plus  haut !

 

A  dix  heures  trente, à  New York (neuf  heures  et  demie  au  Nouveau-Mexique), Teddy  Cowen  et  Ariellah  reçurent  une  communication  de  l’éleveur  de  Dulce. Indigné, celui-ci  leur  fit  part  de  ce  que  son  ami  Greg  Pierson  venait  de  lui  apprendre : le  transport  du  corps  de  Sam  au  centre  médical  de  Los  Alamos  et  l’effacement  total  du  texte  du  document  officiel  laissé  à  l’administrateur  de  l’hôpital  d’Española  par  les  quatre  agents  gouvernementaux.

– Tout  cela  n’est  pour  nous  qu’une  demi-surprise, Brad, fit  Cowen. Nous  nous  attendions  à  ce  que  l’autopsie  soit  pratiquée  à  Española  avec, ensuite, restitution  du  corps  du  malheureux  Sam  dans  un  cercueil  plombé. Je  ne  crois  même  pas  que  le  corps  ait  été  transporté  au  centre  médical. On  a  dû  plutôt  le  diriger  vers  les  laboratoires  nationaux  de  Los  Alamos, spécialisés  en  recherches  nucléaires. Non  pas  que  le  cadavre  ait  été  irradié, mais  parce que  ces  labos  disposent  de  moyens  techniques  sophistiqués  pour  l’étude  des  tissus  organiques, humains  ou  animaux. L’université  d’Albuquerque  aussi, d’ailleurs, aurait  pu  aisément  procéder  à  ces  examens, mais  le  secret  défense – en  principe – n’y  a  pas  droit  de  cité  comme  à  Los  Alamos.

– Et  les  laboratoires  nationaux  de  cette  ville  ont  contribué  pour  une  bonne  part  à  la  mise  au  point  de  la  première  bombe  atomique, en  1945, rappela  la  journaliste. Une  raison  suffisante  pour  que  toutes  les  formes  de  secret  y  soient  respectées ! Et  sévèrement  appliquées.

– Ouais ! grogna  l’éleveur. Tôt  ce  matin, nous  avons  reçu  la  visite  de  deux  mecs  genre  croque-morts, costard  sombre, bitos, qui  ont  présenté  leurs  condoléances  à  July, en  nous  déconseillant – pour  raison  d’Etat – de  révéler  à  quiconque  la  cause  véritable  de  la  mort  de  Sam. Dans  la  négative, nous  nous  exposerions  à  de  très  graves  ennuis. Et  celui  qui  parlait  a  insisté  sur  le  « très ». July  a  fondu  en  larmes  et  je  leur  ai  conseillé  d’aller  se  faire  aimer  ailleurs ! Mais  c’est sûr  que  nous  allons  devoir  la  boucler, pour  l’instant  au  moins.

L’autre  jour, lors  de  l’enquête  du  shérif  et  de  son  adjoint, les  traces  du  4X4  qui  s’est  avancé  jusqu’au  bord  de  la  pente  au  bas  de  laquelle  gisait  Dayton, ont  intrigué  Johnson – c’est  le  shérif. Je  lui  ai  dit  qu’il  n’y  avait  vraiment  pas  de  quoi  s’affoler : simple  fausse  manœuvre  de  Mancaniello, tellement  ému  qu’il  a  failli  se  balancer  dans  le  ravin !

Ah ! Une  chose  encore, Teddy. La  plaque  des  agents  qui  ont  transféré  Sam  à  Los  Alamos  portait, sous  les  lettres  FBI  des  uns  et  CIA  des  autres, ces  trois  lettres  en  plus  petit  format : SIG  ou  SIC. Ca  te  dit  quelque  chose ?

L’écrivain  fit  la  moue :

– Non, mais  je  te  rappelle  que  je  ne  suis  pas  américain : je  suis  australien…

Sa  compagne  se  pencha  davantage  sur  le  téléphone  digital  de  type  « chorus »  permettant  à  plusieurs  interlocuteurs  de  dialoguer :

– Brad, c’est  SIG. Le  sigle  est  beaucoup  moins  connu  que  FBI  ou  CIA. Il  signifie  Senior  Interagencies  Groups  ou  Groupes  Interagences  de  Sécurité. L’ex-Président  Reagan  a  signé  la  directive  instituant  ces  pools  vraiment  spéciaux  pouvant  réunir  des  agents  secrets  de  divers  services  pour  l’accomplissement  de  missions  ponctuelles… ultraconfidentielles[1].

– Comment  sais-tu  tout  ça ? s’étonna  Corliss.

– Simplement  pour  avoir  effectué, il  y  a  déjà  plusieurs  années, un  reportage  auprès  de  l’officier  chargé  des  relations  publiques  de  Langley. Ce  capitaine  avait  reçu  le  feu  vert  pour  me  fournir  un  certain  nombre  d’éléments, d’anecdotes, qui  intéresseraient  les  lecteurs  mais  n’apprendraient  rien  que  ne  sachent  déjà  les  agents  ennemis !

Ils  bavardèrent  encore  un  moment  avec  l’éleveur  de  Dulce  et  se  promirent  mutuellement  de  se  tenir  au  courant  de  l’évolution  de  la  situation. Ayant  raccroché, Cowen  murmura, perplexe :

– Le  SIG  doit  fatalement  employer  des  agents  de  top-niveau, vraiment  triés  sur  le  volet  et  voilà  que  ces  quatre  bonshommes, à  l’hôpital  d’Española, manquant  totalement  de  discrétion, lâchent  suffisamment  d’indications, d’indices  pour  permettre  à  un  enquêteur  débutant  d’identifier  leur  destination  soi-disant  secrète ! C’est  invraisemblable… ou  alors, c’est  délibéré, afin  que  ces  « indiscrétions »  parviennent  à  quelqu’un.

La  jeune  femme  s’assit  sur  les  genoux  de  son  compagnon, l’embrassa  et  questionna, ironique :

– Quelqu’un  capable  d’exploiter  l’information  et  disposant  de  preuves  démontrant  que  les  principales  agences  gouvernementales  de  sécurité  ont  menti  sur  la  cause  véritable  de  la  mort  de  Sam  Dayton ! Ce  pourrait  être  nous, tu  ne  crois  pas, chéri ?

– Cela  m’est  aussi  venu  à  l’esprit, mais  tu  imagines  les  implications  d’une  telle… éventualité ? Nous  ne  serions  alors  que  des  pions  qu’un  joueur  inconnu  disposerait  à  sa  guise  sur  l’échiquier ! Et  sûrement  pas  depuis  hier, si  l’on  repense  au  nombre  d’événements  étranges, voire  inexpliqués, que  nous  avons  vécus, ensemble  ou  séparément, depuis  une  trentaine  d’années ? Ce  rôle  de  marionnettes  me  déplaît  assez !

– Moi  aussi, mais  nous  avons  un  certain  nombre  d’atouts  dans  notre  jeu… dit  Ariellah, souriant  malgré  elle.

– Et  nous  allons  lancer  quelques  cartes, fit  Teddy  Cowen. Il  est  bon, à  présent, de  donner  un  coup  de  pied  dans  la  fourmillière  pour  provoquer  des  réactions…

Il  accorda  un  coup  d’œil  au  téléviseur  et  ajouta :

– Nous  n’aurons  guère  le  temps  de  suivre  à  la  télé  les  funérailles  d’Alan  Nedwick. De  toute  manière, l’on  ne  nous  aurait  rien  dit  des  rencontres  des  chefs  d’Etat  conviés  à  ces  obsèques. Ils  mettront  fatalement  à  profit  cette  occasion  pour  aborder  discrètement  divers  problèmes  géopolitiques  ou  géo-économiques.

 

Le  lendemain, les  quotidiens  consacraient  naturellement  la  une  aux  funérailles  du  Président  Nedwick, mais  le  Washington  Post, en  bonne  place  à  la  troisième  page  des  informations  générales, titrait  sur  cinq  colonnes : « L’atroce  affaire  Sam  Dayton »  avec, en  encadré, la  photo  du  cadavre, horriblement  mutilé, de  ce  jeune  cow-boy  du  Nouveau-Mexique. La  veille, aucun  des  médias  nationaux  n’avait  fait  la  moindre  allusion  à  la  mort  de  cet  humble  citoyen  américain, « victime  d’une chute  dans  un  canyon, au  sud  de  Dulce ». Seul  le  quotidien  régional  Farmington  Daily  Times (Comté  de  San  Juan, jouxtant  à  l’ouest  le  Comté  du  Rio  Arriba) avait  consacré  vingt  lignes  à  ce  fait  divers  banal  qui  n’aurait  pu  intéresser  ni  les  lecteurs  de  Los Angeles  ni  ceux  de  New  York. Les  journaux  de  ces  mégapoles  ne  pouvaient  évidemment  publier  une  information  aussi  insignifiante ! A  l’inverse, pour  les  lecteurs  de  Dulce (mille  huit  cents  habitants) ou  de  Farmington (trente-cinq  mille), la  mort  par  overdose  d’un  junky  à  Miami  ou  à  los  Angeles, par  exemple, ne  les  touchait  guère. Il  en  alla  tout  autrement  avec  les  révélations  du  Washington  Post  qui, elles, concernaient  leur  Comté !

Ce  cliché  terrible, insoutenable, adressé  au  grand  quotidien  par  un  expéditeur  anonyme, prouvait  sans  conteste  que  cet  homme  n’était  pas  mort  d’une  chute  mais  de  mutilations  multiples ! Des  mutilations  identiques  à  celles  déjà  relevées  sur  une  quinzaine  de  milliers  de  vaches, veaux, génisses  et  autres  animaux  d’élevage  du  Middle  West !

Les  deux  faits  pouvaient  être  reliés (même  technique  chirurgicale, ablation  des organes génitaux  principalement, nulle  trace  de  sang), mais  cette  corrélation  ne  résolvait  pas  pour  autant  l’énigme  et  ne  fournissait  aucun  indice  sur  les  coupables  de  ces  atrocités. L’expéditeur  anonyme  de  la  photographie  promettait  l’envoi  prochain  d’autres  pièces  à  conviction  qui  donneraient  à  cette  affaire  des  proportions  aujourd’hui  insoupçonnables…

Le  rédacteur  en  chef  usait  de précautions  et  rappelait  qu’après  le  suicide  d’Alan  Nedwick, un  mystérieux  correspondant  anonyme  annonçait  des  « révélations  sensationnelles »  sur  le  contenu  de  la  lettre  posthume  du  Président, involontairement  détruite  par  Edmund  Marsh. Ces  prétendues  révélations, le  journal  et  ses  lecteurs  les  attendaient  toujours. Mais  peut-être  s’agissait-il, de  la  part  de  l’informateur  inconnu, d’une  tactique  pour  entretenir  le  suspense ?

Malgré  ce, « l’atroce  affaire  Sam  Dayton » – l’expression  ferait  le  tour  du  monde – contenait  une  bombe : la  preuve  des  mensonges  réitérés  des  autorités ! La  Maison-Blanche  était-elle  au  courant  de  ce  debunking[2]  systématique ? La  source  de  cette  forfaiture  lui  était-elle  connue  et  fermait-elle  les  yeux  pour  des  motifs  inexpliqués ? Pour  des  raisons  d’Etat ? Mais  lesquelles, que  n’ait  pas le  droit  de  connaître  l’Américain  moyen ? Des  raisons  suffisantes  pour  bafouer  la  Constitution, duper  la  nation… et  pousser  le  Président  Nedwick – névrosé  et  drogué – au  suicide ? Dans  la  négative, si  le  gouvernement  demeurait  étranger  à  l’affaire, qui  disposait  d’un  tel  pouvoir ?

L’article  et  les  interrogations  du  Washington  Post  soulevèrent  des  remous ! Steve  Madow, le  porte-parole  de  la  Maison-Blanche, adressa  sur  l’heure  à  la  rédaction  en  chef  du  grand  quotidien  et  à  tous  les  médias, un  communiqué  officiel –assez  sec – , mettant  les choses  au  point :

« Il  est  inqualifiable, à  partir  d’une  photo  truquée  anonyme, d’insinuer  que  la  présidence  des  Etats-Unis  d’Amérique  puisse  couvrir  les  auteurs  des  mutilations  animales  du  Middle  West  et, à  plus  forte  raison, de  prétendues  mutilations  humaines.

Samuel  Dayton  s’est  tué  accidentellement  en  faisant  une  chute  dans  un  canyon  escarpé. Ses  contusions  multiples, ses  plaies  ouvertes, ses  fractures  ne  laissaient  planer  aucun  doute. A  l’hôpital  d’Española, une  autopsie  a  été  pratiquée  hier  en  fin  de  matinée, peu  après  que  le  corps  eut  été  amené  par  un  hélico  du  FOCD. Le  docteur  Benjamin  Bartholomew, anatomo-pathologiste, a  précisé  dans  son  rapport  que  la  victime  portait  en  outre  de  nombreuses  traces  de  morsures  de  prédateurs, coyotes  et  renards, infligées  après  son  décès.

Des  poursuites  pourraient  être  engagées  à  l’encontre  d’auteurs  et  propagateurs  de  mensonges  laissant  entendre  que  le  gouvernement  américain, à  l’égard  de  cette  affaire, dissimule  de  chimériques  secrets  dignes  d’une  mauvaise  histoire  de  science-fiction. »

Ce  communiqué  des  plus  officiels  amena  un  sourire  sarcastique  chez  Teddy  Cowen  et  sa  compagne, dans  leur  appartement  de  Manhattan. Ariellah  gagna  son  petit  labo  de  développement  photographique  et  en  revint  porteuse  d’une  grande  enveloppe  de  papier  kraft. Gantée  de  caoutchouc, elle  en  retira  divers  agrandissements  et  les  disposa  sur  la  table  du  living : un  gros  plan  du  visage  exsangue  de  Sam  Dayton, l’œil  droit  disparu  de  son  orbite, les  lèvres  et  une  partie  des  joues  découpées ; un  plan  d’ensemble  du  pubis, de  l’entrejambe, au  « champ  opératoire »  propre, sans  trace  de  sang, après  l’ablation  des  organes  sexuels  et  de  l’anus ! En  tout, une  vingtaine  de  clichés  des  mutilations  subies  par  le  jeune  cow-boy  du  ranch  de  Brad  Corliss.

– En  plus  des  tirages  photo  que  nous  allons  sélectionner, nous  adresserons  des  diapos, pour  faire  bonne  mesure, aux  principaux  networks[3].

L’écrivain  ricana  en  se  frottant  les  mains :

– Comme  on  le  disait  jadis : « Ca  va  faire  jaser  dans  les  chaumières ! »

Cela  fit  aussi  jaser  ailleurs…

 

Depuis  le  milieu  de  la  matinée, le  professeur  Lionel  Dennsmore  ne  décolérait  pas. Son  fauteuil  roulant  installé  devant  sa  table  de  travail (magnétophone, ordinateurs, téléfax  et  paperasses), il  avait  eu  des  entretiens  téléphoniques  jusqu’à  midi  avec  des  personnalités  de  Washington, du  Pentagone  en  particulier, de  l’université  du  Colorado  et  le  ton  montait  parfois, chez  l’un  ou  l’autre  des  interlocuteurs. Tapissés  de  livres, les  murs  de  la  grande  bibliothèque  du  ranch  amortissaient  les  éclats  de  voix !

L’infirme  avait  également  téléphoné  en  Amérique  Latine, au  Brésil  et  en  Colombie, en  France, en  Russie  et  en  Australie, en  Italie, dans  la  région  romaine, à  un  village  nommé  Albano  Laziale, tout  proche  de  Castel  Gandolfo, la  résidence  d’été  du  Pape. Le  Monsignore  n’avait  pas  été  facile  à  joindre, mais  l’éminent  biochimiste  et  généticien  américain  avait  fini  par  l’obtenir, s’écriant  d’une  voix  joyeuse :

– Luigi ! Carissimo  Amico ! Per  favore, come  si  dice  « giornale »  in  olandese ? (Louis ! Très  cher  ami ! S’il  vous  plaît, comment  dit-on  « journal »  en  néerlandais ?)

– « Dagblad », figlio  mio… (« Dagblad », mon  fils…).

S’étant  ainsi  dûment  reconnus  par  ces  phrases  d’intelligence (qui  semblaient  pourtant  en  être  dépourvues !), le  savant  américain  et  le  Monsignore  italien  s’entretinrent, en  anglais, de  choses  moins  anodines.

Lionel  Dennsmore  raccrocha  après  une  dizaine  de  minutes  et  abaissa  le  contacteur  de  l’interphone  afin  de  convoquer  dans  la  bilbiothèque  ses  trois  gardes  du  corps : le  docteur  Frank  Rooney, Ralph  Hunt, son  secrétaire, enfin, Harris  DiMattia, son  chauffeur. Les  trois  hommes, toujours  vêtus  de  sombre, costumes  élégants, se  présentèrent  sans  retard, s’alignant  devant  la  table  de  travail  de  l’infirme, capable  seulement  de  mouvoir  son  bras  droit.

Dennsmore  les  considéra  successivement, s’attarda  d’une  manière  un  peu  plus soutenue  sur  le  médecin  et  compulsa  des  notes  qu’il  avait  écrites  sur  un  bloc  pour, enfin, s’adresser  au  trio :

– Un  attentat  mystérieux  s’est  produit, voici  quarante-huit  heures, contre  un  hélicoptère  qui  survolait, la  nuit, la  région  de  Lookout Tower, à  l’est  de  Cordova  Canyon, à  une  vingtaine  de  kilomètres  d’ici. Des  inconnus  ont  tiré  sur  l’hélico  avec  des  lance-grenades  et  l’appareil  s’est  abîmé  dans  l’Enbom Lake. Vous, DiMattia, vous  avez  conduit  ma  femme  chez  le  coiffeur, à  Farmington. En  l’attendant, vous  vous  êtes  promené  dans  la  ville. Avez-vous  recueilli  des  échos, sur  ce  drame ?

– Acun  professeur. J’ai  fait  une  courte  promenade, c’est  vrai, avant  de  retourner  à  la  voiture, près  du  salon  de  coiffure, pour  y  attendre  madame  Dennsmore.

Ralph  Hunt, le  secrétaire, répondit  à  son  tour :

– Comme  vous  me  l’aviez  commandé, je  suis  allé  boire  un  verre  à  la  Best Western Jicarilla Inn, près  de  l’aérport. A  Dulce, la  plupart  des  gens  se  connaissent, bavardent  volontiers… sauf  avec  nous, fit-il  en  désignant  d’un  mouvement  de  tête  ses  collègues. Au  comptoir  de  l’auberge, j’ai  pu  cependant  glaner  des  bribes  de  conversation  sur  cette  attaque  en  règle  contre  l’hélico. Un  commerçant  de  Dulce, venu  à  l’auberge  retrouver  son  ami, se  montrait  plutôt  satisfait, arguant  qu’un  hélico  descendu  par  des  inconnus, dans  un  coin  aussi  sauvage, devait  transporter  de  la  drogue  depuis  le  Mexique. C’est  tout, professeur.

Ce  dernier  eut  une  interrogation  muette, avec  un  mouvement  du  menton  vers  le  docteur  Frank  Rooney, qui  déclara :

– Je  ne  quitte  pratiquement  jamais  le  ranch, professeur ; je  suis  sorti  hier  seulement  pour  renouveler  ma  provision  de  cigarettes, à  Dulce. Au  drugstore, les  clients  ne  parlaient  pas  de  cela  mais d’un  vaquero  disparu, ou  peut-être  grièvement  blessé, après  une  chute  dans  un  ravin. Simples  commentaires  d’un  entrefilet  paru  dans  le  Farmington Daily Times. Il  est  probable, en  revanche, que  l’article  du  Washington Post  ait  soulevé  chez  ses  lecteurs  un  certain  nombre  de… questions. Cette  photo  de  l’homme  mutilé  est  pour  le  moins  embarassante…

Lionel  Dennsmore  releva  doucement  son  épaule  droite, la  remua  maladroitement, pour grogner :

– Washington  a  démenti ! Et  puis, ce  n’est  ni  mon  problème  ni  le  vôtre.

Il  médita  un  instant  et  ses  yeux, rapidement, allèrent  de  DiMattia  à  Hunt :

– Laissez-moi  avec  Rooney, voulez-vous ?

Un  « voulez-vous »  de  pure  convention  dans  cette  demande  qui  était  un  ordre ! Le  chauffeur  et  le  secrétaire  inclinèrent  la  tête  de  façon  brève  et  se  retirèrent, laissant  leur  collègue  médecin-garde  du  corps  avec  le  boss.

Le  biochimiste  et  généticien  infirme  n’invita  point  Frank  Rooney  à  prendre  un  siège  tout  de  suite ; après  un  temps  de  retard, il  feignit  de  réaliser  son  étourderie  et  proposa, avec  une  cordialité  inhabituelle :

– Asseyez-vous, asseyez-vous  donc, Frank. Nous  allons  pouvoir  bavarder  plus  librement…

Le  médecin  s’assit  sur  un  fauteuil  et  croisa  les  jambes, rectifia  un  faux  pli  de  son  pantalon, en  affichant  une  mine  attentive.

– J’ai  eu  Langley  il  n’y  a  pas  une  heure. Morris  Newbury, votre  patron  de  la  CIA  et  futur  vice-président, s’est  confondu  en  excuses  et  en  bredouillages  pour  m’expliquer  qu’aucun  de  ses  agents  n’avait  pu  recueillir  le  moindre  élément  sur  l’origine  de  l’attentat  auquel  nous  avons  échappé, l’autre  semaine ! Ce  Newbury  est  un  incapable, mais  il  est  docile  et  obéissant  et  c’est  cela  que  nous  attendons  de  lui !

Le  ton  montait. Le  médecin-garde  du  corps  du  savant  crut  devoir  édulcorer  cet  avis  par  une  rectification  lénifiante :

– Mon  véritable  patron  c’est  vous, Professeur, depuis  que  la  Cellule  de  Crise  PI 40  m’a  désigné  pour  vous  assister. Au  demeurant, vous  n’ignorez  rien  des  rapports  que  j’adresse  à  Langley  puisque  je  les  soumets  chaque  fois  à  votre  approbation  préalable… Ce  que  Morris  Newbury  ignore, naturellement.

– Naturellement, renvoya  le  biochimiste-généticien  avec  un  petit  rire  machiavélique… de  nature  à  donner  froid  dans  le  dos  à  son  collaborateur !

Il  y  a  tant  de  choses  que  Newbury  ignore ! Par  exemple, d’où  venait  cette  automitrailleuse  blindée  qui  nous  a  canardés, dans  le  canyon, alors  que  vous  m’accompagniez  vers  la  base  d’Archuleta Mesa ? Elle  contenait  quatre  cadavres  disloqués, décapités  par  la  tourelle  qui  a  reçu  de  plein  fouet  l’un  de  nos  mini-missiles.

Mais  même  si  ces  salopards  avaient  gardés  leur  tête  sur  les  épaules, il  n’aurait  pas  été  possible  de  les  identifier. A  leur  insu, la  périphérie  intérieure  de  ladite  tourelle  avait  été  équipée  de  buses  soigneusement  dissimulées  dans  les  rivets ; des  buses  qui, lorsque  notre  première  roquette  toucha  le  véhicule  à  chenilles, aspergèrent  les  occupants  de  copieux  jets  d’acide  sulfurique ! Aucun  dispositif  semblable  n’a  jamais  été  installésur  un  char  ou  engin  assimilé, à  quelque nation  qu’il  appartienne ! Ces  quatres  hommes, quelle  que  soit  l’issue  de  leur  mission, étaient  donc  condamnés  à  avoir  la tête, le  visage  rongés  par  l’acide ! Et  ce  même  s’ils  étaient  parvenus  à  détruire  notre  tout-terrain  blindé  et  suréquipé  en  armement, ce  qu’ils  semblaient  ignorer. De  même  que  ceux  qui  les  ont  envoyés  accomplir  cette  embuscade-suicide !

Qui  cherche  à  m’abattre, sans  lésiner  sur  les  moyens, Rooney ? En  avez-vous  une  petite  idée ?

– Pas  la  moindre, professeur. Et  pas  davantage  sur  l’identité  des  agresseurs  de  l’hélico  « G »  abattu  dans  le  Comté. Je  déplore  cet  attentat  et  surtout  l’inconcevable  bêtise  que  constitue, pour  les  « bouchers », l’abandon  du  corps  mutilé  de  ce  jeune  cow-boy ! Sont-ils  insouciants  à  ce  point  ou  bien  est-ce, de  leur  part, une  provocation ?

Le  paralytique  eut  une  grimace  de  reproche :

– A  votre  place, Rooney, je  n’emploierai  pas  ce  type  de  comparaison… insultante  vis-à-vis… d’eux. Appartenant  à  la  Cellule  PI 40, vous  connaissez  la  vérité  et  devez, comme  moi, faire  passer  les  intérêts  supérieurs  de  PI 40  avant  tous  les  autres. Certaines  personnes  de  mes  connaissances – Newbury  en  particulier – survivent  seulement  à  ce  prix ! Et  je  vous  jure  qu’elles  ne  songent  plus  à  ce  qui, naguère, pouvait  compter  à  leurs  yeux…

L’infirme  considéra  son  garde  du  corps  avec  une  amabilité  relative, pour  clore  l’entretien :

– Réfléchissez  à  tout  cela, Rooney, vous  en  aurez  le  temps  puisque  je  repars  dans  une  demi-heure  pour  la  base. Vous  m’y  conduirez  et  reviendrez  me  chercher  après-demain  à  six  heures  du  soir. Depuis  quelques  jours, « on »  s’agite  dans  le  Comté. Veillez  sans  répit  sur  la  sécurité  de  ma  femme  et  gardez  votre  arme  toujours  à  portée  de  la  main !

 

Le  pistolet  Colt  11,43  à  portée  de  la  main…

Sur  la  table  de  nuit  de  son  lit… où  Anna  Dennsmore  était  venue  le  rejoindre  au  crépuscule. Anna  qui  haletait, nue  dans  les  bras  de  son  amant, le  docteur  Rooney, agent  de  la  CIA  et  missionné  par  la  mystérieuse  Cellule  de  Crise  PI 40…

La  belle  « Coyote »  à  la  peau  dorée  laissa  retomber  ses  bras  sur  le  lit, le  souffle  court, des  mèches  de  ses  cheveux  noirs  collées  à  son  front, à  ses  tempes. Rooney  se  mit  sur  un  coude, essuya  son  visage, son  cou, ses  seins  avec  une  serviette. Un  peu  plus  tard, quand  ils  auraient  haleine, ils  se  doucheraient  ensemble, ainsi  qu’ils  le  faisaient  chaque  fois  qu’une  absence  du  célèbre  chercheur  leur  permettait  de  se  rejoindre, de  s’aimer. Il  caressa  lentement, du  plat  de  la  main, le  pubis  soyeux  de  la  jeune  femme  et  avoua :

– Cet  après-midi, j’ai  cru  un  instat  que  ton  mari  se  doutait  de  quelque  chose, querida.

Elle  eut  un  sursaut, se  mit  sur  un  coude  elle  aussi, alarmée :

– Qu’est-ce  qui  te  fait  supposer  cela, amor ?

– Ce  rappel : je  devais  faire  passer  les  intérêts  supérieurs… de  ses  recherches  avant  les  miens ; il  a  même  souligné  que  certains  subalternes  avaient  dû  d’avoir  la  vie  sauve  à  leur  stricte  obéissance  aux  consignes  reçues… Sa  façon  de  me  dévisager  était  celle  d’un  homme  jaloux  qui  cherche  à  déceler  sur  le  visage  de  son  rival  la  preuve  de  son  cocufiage !

Anna  frisonna  et  se  blottit  dans  ses  bras :

– Je  vais  regagner  ma  chambre, querido. Si  son  absence  ne  durait  en  fait  que  quelques  heures, au  lieu  de  deux  jours ? S’il  s’agissait  d’un  faux  départ, d’un  piège  visant  à  nous  surprendre ?

– Ne  te  tourmente  pas, Anna. Depuis  des  années  que  j’assure  la  sécurité  de  ton  mari, c’est  moi  qui, invariablement, l’ai  accompagné  sur  le  trajet  de  la  base.

– Mais  dans  cette  base-laboratoire, objecta  la  métisse, il  y  a  bien  d’autres  voitures  et  des  officiers, des  soldats, des  chercheurs  qui  pourraient  le  raccompagner  ici, non ?

– Sans  doute, mais  ton  époux  a  toujours  préféré  me  convoquer, en  plus  du  chauffeur, pour  assurer  son  retour  au  ranch, quand  il  a  terminé  ses  recherches  au  labo. Il  m’a  même  demandé  un  jour, rappelle-t-en, de  piloter  l’hélico  de  la  base  pour  le  ramener  ici.

Anna  se  mordilla  doucement  les  lèvres, inquiète  malgré  ces  paroles  d’apaisement :

– Si  d’une  manière  ou  d’une  autre, Lionel  apprend… apprenait  la  vérité, je  crois  qu’il  nous  tuerait ! Il  a  un  revolver, dans  le  tiroir  droit  de  son  bureau  et…

– Un  pistolet  7,65, rectifia-t-il. Ton  mari  m’a  chargé  de  le  vérifier, de  le  nettoyer, il  y  a  plusieurs  mois. Non, si  je  t’ai  fait  part  de  mes  inquiétudes, ce  n’est  pas  pour  te  paniquer, mais  pour  que  tu  redoubles  de  vigilance. Rien  dans  ton  comportement  à  son  endroit  ne  doit  jamais  changer. Si  tu  es  avec  lui  comme  tu  l’as  toujours  été, ses  soupçons – si  soupçons  il  y  a –, s’atténueront, disparaîtront…

Elle  acquiesça  d’un  mouvement  de  tête, sans  parvenir  à  chasser  tout  à  fait  ce  qui  la  tourmentait, puis  elle  confessa :

– En  fin  d’après-midi, une  heure  après  que  toi, DiMattia  et  Hunt  êtes  revenus, seuls, du  laboratoire  secret, j’ai  fait  une  prudente  inspection  du  bureau  de  Lionel  et  j’y  ai  trouvé  des  photos… horribles !

– Pas  des  photos  porno, tout  de  même ? essaya-t-il  de  plaisanter, sans  conviction.

– Des  photos  de  ce  jeune  homme  mutilé  dont  un  cliché  a  été  publié  ce  matin  dans  le  Post… Le  rédacteur  en  chef  disait  attendre  d’autres  clichés  analogues, promis  par  l’expéditeur  anonyme. Et  si  c’était  lui, Lionel  Dennsmore, l’expéditeur  anonyma ? Enfin, comment  s’est-il  procuré  ces  photos  abominables ?

L’agent  de  la  CIA  la  prit  dans  ses  bras  et  la  berça  en  caressant  son  dos, ses  hanches, ses  fesses  à  la  courbe  admirable :

– Tu  déraisonnes, Anna  chérie. Réfléchis  une  seconde : crois-tu  que  s’il  avait  chargé  son  secrétaire  ou  le  chauffeur – qui  sont  mes  amis – de  porter  un  courrier  destiné  au  Washington Post, ni  l’un  ni  l’autre  ne  me  l’auraient  dit ? Certes, j’ignore  tout  de  l’origine  de  cette  photo, mais  je  suis  sûr  que  ton  mari  n’est  pour  rien  dans  sa  publication.

– Admettons, Frank, mais  pourquoi  est-il  en  possession  de  tels  clichés, manifestement  pris  sur  une  table  d’examen, dans  un  laboratoire ? A  l’angle  droit, on  voit  une  portion  de  vitrine  aux  étagères  encombrées  d’instruments  chirurgicaux  et  autres.

Rooney  haussa  légèrement  un  sourcil :

– Il  ne  s’agissait  donc  pas  du  cliché  publié  par  le  Post  ou  d’un  document  analogue ?

– Non. C’était  une  photo  d’intérieur. Le  cadavre  reposait  sur  une  sorte  de  dalle  blanche  qui  ressemblait  à  une  table d’examen, avec  tout  un  attirail  compliqué, comme  on  en  voit  dans  des  salles  de  réanimation, mais  différents  tout  de  même. Rien  de  comparable  avec  l’image  du  Post, montrant  le  malheureux  étendu  dans  l’herbe, là  où  on  l’a  trouvé  à  une  vingtaine  de  kilomètres  du  ranch, vers  le  sud.

Et  mon  mari  dirige  justement  les  laboratoires  souterrains  de  cette  base  secrète  de  l’Air Force, à  Dulce ; ça  fait  beaucoup  de  coïncidences, et  je  me  pose  des  questions. Je  l’imagine  dirigeant  une  équipe  de  biologistes  procédant  à  des  expériences  de  dissection – ou  de  vivisection – sur  ce  pauvre  bougre  tombé  entre  leurs  mains !

Il  se  força  à  sourire :

– Là, Anna  chérie, tu  ne  déraisonnes  plus, tu  perds  les  pédales ! Tu  vois  ton  mari  jouant  les  infirmes sur  son  fauteuil  roulant  mais  en  vérité  parfaitement  ingambe ? Simulateur, sortant  subrepticement  la  nuit, prenant  une  bicyclette – le  démarrage  d’une  voiture  nous  réveillerait – et  gagnant  les  labos  secrets, là-haut, dans  la  montagne  pour  y  diriger  une  équipe  de  physiologistes, chirurgiens  ou  anatomo-pathologistes  dépeceurs  de  cadavres ? Je  ne  te  savais  pas  lectrice  de  romans  d’horreur  du  genre  Frankenstein !

Il  la  souleva  dans  ses  bras, la  porta  vers  la  salle  de  bains :

– Chasse  ces  mauvaises  images, morena  mia  et  après  une  bonne  douche, nous  reprendrons  une  conversation  plus  intime !

La  « Coyote »  nicha  son  front  contre  son  épaule, se  laissa  emporter  en  murmurant, lascive :

– Una  palique  a  manos  llenas ! (Une  causette  à  pleines  mains.)

– Si, querida, pero  con  cuatros  manos ! (Oui, chérie, mais  à  quatre  mains.)

– Para  empezar… (Pour  commencer.)

 

Des  mots  qui  faisaient  mal…

Des  images  qui  poignardaient  son  cœur…

Le  professeur  Lionel  Dennsmore, dans  le  studio  jouxtant  son  laboratoire  au  sein  de  la  base  secrète, abaissa  le  contact  du  télévisionneur  qui, une  fois  de  plus, lui  avait  apporté – s’il  en  était  encore  besoin – la  preuve  de  l’infidélité  de  son  épouse ! Et  celle  de  la  trahison  de  cet  homme  chargé  de  le  protéger, lui, le  paralytique  incapable  de  se  déplacer  sans  son  fauteuil  roulant. Anna, la  belle, la  merveilleuse  Anna  qui  un  moment  plus  tôt  se  tordait  de  plaisir  et  criait  dans  les  bras  de  Rooney !

Médecin ? Assurément. Agent  de  la  CIA  et  membre  de  la  Cellule  de  Crise  PI 40 ? Tout  aussi  assurément. Garde  du  corps  dévoué  à  lui-même, pauvre  infirme  sans  force, déformé  par  l’atroce  maladie ? Certes. Rooney  se  serait  fait  tuer  pour  les  protéger, Anna  et  lui. Il  n’en  demeurait  pas  moins  que  le  savant  souffrait  à  hurler  de  savoir  que  cet  homme  exceptionnel, ignorant  la  peur, excellent  au  combat, à  la  contre-guérilla  autant  qu’aux  joutes  amoureuses, était  son  rival ! Aurait-il  un  jour  le  courage  de  le  tuer ? De  les  tuer, tous  les  deux ? Rooney  ne  lui  avait-il  pas  pris  l’être  qu’il  aimait  le  plus  au  monde, cette  jeune – si  jeune ! – femme  au  corps  épanoui, vibrant  si  bien  aux  caresses ? Oui, sans  doute, mais  la  maladie, cette  maudite, épouvantable  maladie  incurable, c’était  elle  au  départ  qui  avait  dressé  une  barrière  entre  eux  deux ! Rooney  n’était  venu  qu’après. Bien  après…

Une  petite  main, une  toute  petite  main, se  posa  sur  l’épaule  du  paralytique. Dans  l’incapacité  de  se  retourner, il  ferma  les  yeux ; sa  peine  céda  la  place  au  souvenir  de  la  promesse…

C’était  il  y  avait  longtemps.

Si  longtemps.

Il  pouvait  en  être  assuré : la  promesse  serait  tenue.

Mais  au  prix  de  quelle  infamie ?…

 

 

23  juin, Washington

 

« Nouveau  rebondissement  dans  l’affaire  Sam  Dayton ! »

Le  lendemain, sous  ce  titre  à  la  une, le  Washington Post  publiait  cette  fois  six  photos  des  mutilations  subies  par  le  jeune  cow-boy  de  Dulce. Ces  gros  plans  établissaient  indéniablement  le  caractère  « chirurgical »  de  ces  plaies  qu’on  n’aurait  pu  confondre  avec  des  fractures, des  lésions  multiples (sans  ecchymoses  ni  égratignures !) dues  à  une  chute  dans  un  canyon ! Point  de  comparaison  possible, non  plus, avec  des  morsures  de  coyotes !

Ces  constatations  cliniques  balayaient – gravement ! – les  assertions  indignées  du  communiqué  officiel  de  Steve  Madow, le  porte-parole  de  la  Maison-Blanche. Convaincu  de  mensonge, celui-ci  ne  pourrait  même  plus  arguer  du  caractère  totalement  anonyme  de  ces  photos  pour  les  récuser : cette  fois, à  leur  verso  figuraient  deux  lettres  grecques : Phi  et  Oméga.

– Avec  ça, on  n’est  pas  fauché ! avait  ronchonné  le  secrétaire  de  rédaction  du  grand  quotidien, tandis  que  ses  supérieurs  hiérarchiques  se  congratulaient, bien  convaincus  que  ce  n’était  pas  aujourd’hui  qu’ils  enregistreraient  une  baisse  de  tirage.

Et  ce  d’autant  plus  que  le  mystérieux  signataire  Phi  Oméga  avait  adressé  au  Post – publié  ce  même  jour – la  photocopie  du  document  officiel  laissé  par  quatre  agents  gouvernementaux (FBI  et  CIA) à  l’administrateur  de  l’hôpital  d’Española ! Document  le  dégageant  de  toute  responsabilité  dans  l’évacuation  du  corps  de  Sam  Dayton, « décédé  des  suites  d’une  chute  dans  un  canyon  et  devant  être  autopsié  sous  la  surveillance  d’agents  gouvernementaux  de  la  sécurité  hors  les  murs  de  l’hôpital  du  Comté  de  Rio  Arriba ». (Alors  que  le  premier  communiqué  dû  à  Steve  Madow, lui, assurait  que  l’autopsie  avait  eu  lieu  en  cet  hôpital  du  Comté !)

En  haut  à  gauche  du  document  reprographié  figurait  le  sceau  rond  portant  en  arc  de  cercle  la  mention : White-House, Washington  DC. Au  bas  de  la  feuille  l’on  pouvait  lire  les  nom, prénom  et  qualité  du  signataire : Andrew  Ryan, Special  Assistant  to  the  President.

Phi  Oméga  dévoilait  le  pot  aux  roses : ce  document  très  officiel, signé  par  un  proche  du  chef  de  la  nation, était  un  leurre, destiné  à  être  remis  à  Kevin  Lockhart, l’administrateur  de  l’hôpital  d’Española… Mais  destiné  surtout  à  s’effacer  totalement  grâce  à  l’encre  volatile  lente (durée  six  à  dix  heures) dont  la  CIA  s’était  servie  pour  fabriquer  cette  décharge  des  plus  éphémères !

Il  convenait  de  dégager  la  responsabilité  de  l’hôpital  du  Comté  afin  de  prendre  livraison  du  cadavre  mutilé  pour  l’évacuer  rapidement  et, éventuellement, le  faire  disparaître  ou  le  restituer  à  la  veuve  dans  un  cercueil  plombé. Cela  conforterait – fort  mal – la  version  officielle  de  la  mort  de  Dayton, victime  d’une  chute  dans  un  canyon ! La  façon  dont  Phi Oméga  s’y  était  pris  pour  faire  un  « Xerox »[4]  du  document  avant  son  effacement  était  « omis »  dans  ses  commentaires…

Stupeur  et  grogne  chez  les  lecteurs. Horreur, colère, fulmination  et  suffocation  dans  les  hautes  sphères.

Au  long  des  couloirs  de  la  Maison-Blanche, aussi  bien  qu’à  Langley, quartier  général  de  la  CIA  ou  à  la  F Street, siège  du  FBI, plus  d’un  rasait  les  murs, affichait  un  profil  bas, sacrant  de  n’avoir  pas  choisi  cette  saison  pour  prendre  des  vacances ! Ou  pour  se  casser  une  jambe  et  être  dorloté  dans  une  clinique, loin  de  l’orage  qui  se  préparait !

Car  enfin, qui  avait  pu  photographier – sitôt  rédigé ! – ce  document  officiel  mais  bidon  et  fort  temporaire ? Comment  Andrew  Ryan  avait-il  pu  signer  une  telle  pièce  sans  l’approbation  préalable  du  Président  Marsh ?

Les  VIP  dans  le  secret  des  dieux – assurément  peu  nombreux – ne  se  demandaient  pas : pourquoi ? Le  « pourquoi »  leur  paraissait  évident : à  travers  Andrew  Ryan, c’était  le  Président  Edmund  Marsh  que  l’on  voulait  atteindre. Etait-il  imaginable, en  effet, que  le  numéro  un  de  la  nation  ait  pu  ignorer  ce  qu’était  censé  manigancer  son  assistant  particulier, celui  qui, en  principe, partageait  ses  confidences  et  les  secrets  d’Etat ?

A  une  prochaine  conférence  de  presse, un  journaliste (ou  plusieurs !) ne  raterait  pas  l’occasion  de  lui  poser  d’embarrassantes  questions  sur  ces  gaffes  successives !

 

Dans  sa  villa  qui  dominait  le  fleuve  Potomac, le  vieil  Harold  Blackwood, ex-directeur  de  la  CIA  et  éminence  grise  du  feu  Président  Nedwick, n’était  pas  mécontent  du  tout  de  la  tournure  que  prenaient  les  événements, qu’il  venait  d’analyser  en  compagnie  de  sa  pupille, la  belle  jeune  femme  noire. Il  lui  sourit  avec  affection  et  gloussa :

– Dangereuse  peau  de  banane, pour  Edmund  Marsh ! Il  n’en  crèvera  pas  de  rage – hélas – mais  cela  lui  fera  les  pieds ! Quant  à  Steve  Madow, les  inepties  de  son  communiqué  officiel  vont  lui  retomber – de  haut – sur  la  figure, si  de  nouveaux  éléments  surgissent  pour  démontrer  ses  mensonges  inspirés  par  son  maître.

Maura  Kimball  considéra  son  tuteur  avec  une  moue  ironique  et  vint  nouer  affectueusement  ses  bras  autour  de  son  cou :

– Voyons, oncle  Harold, douterais-tu  des  aptitudes  de  Phi  Oméga  à  renouveler  son  stock  de  peaux  de  banane ?

Blackwood  et  sa  pupille  pouffèrent  comme  des  collégiens  anticipant  sur  la  pinte  de  rire  qu’allait  leur  procurer  un  bon  tour  joué  à  des  copains !

 

Phi  et  Oméga… Deux  lettres  grecques  qui  obsédaient  la  Maison-Blanche  et  mettaient en  effervescence  les  experts  philologues, sémantistes  et  ésotéristes  de  Langley. Morris  Newbury, à  la  tête  de  la  CIA  et  vice-président  potentiel, avait  tempêté, crié, menacé  ses  collaborateurs  lors  du  briefing  de  dix  heures, après  avoir, comme  tout  le  monde, pris  connaissance  de  l’article  et  des  photos-dynamite  du  Post.

Le  Président  en  personne  avait  téléphoné  à  Newbury  pour  lui  dire  à  quel  point  il  serait  désagréable  d’apprendre, avant  la  fin  du  jour, que  ses bataillons  de  spécialistes  n’étaient  pas  en  mesure  de  le  renseigner  quant  à  la  signification  de  ces  maudites  initiales  grecques. Toute  honte  bue  (et  se  disant  qu’ainsi  il  ne  serait  pas  seul  à  « trinquer »  en  cas  d’échec !), Newbury  adressa  un  fax  à  Leonard  Trenholm, son  ennemi  intime, dans  lequel  il  exposait  l’essentiel  de  la  requête  du  Président. A  son  tour, il  invitait  les  experts  du  Bureau  fédéral  des  investigations  à  se  pencher  sur  l’énigme  de  ces  satanés  caractères : Phi  et  Oméga ! En  outre, quelqu’un  avait-il  une  idée (qui  peut  le  plus  peut  le  moins !) sur  l’origine  des  clichés  montrant  les  mutilations  de  Sam  Dayton ?

Trenholm  avait  fait  répondre  à  son  homologue  de  la  CIA, qu’il  mettait, illico, un  maximum  de  G. Men  sur  cette  affaire. Il  n’en  fit  rien !

Après  avoir  délicatement essuyé  ses  lunettes  avec  une  peau  de  chamois, il  grignota  tranquillement  un  sachet  de  pistaches  grillées  et  appela  enfin  « Dear  Harold », qui  lui  avait  manifesté  sa  sympathie  lors  du  suicide  du  Président.

– Cher  Leonard ! s’était  exclamé  Blackwood. Cela  me  fait  plaisir  de  vous  entendre.

« Leonard ! » Trenholm  se  délectait  de  cette  familiarité  dont  il  pesait  le  poids  dans l’échelle  des  valeurs ! L’ex-patron  de  la  CIA  ne  pouvait  qu’être  heureux  de  l’entendre  en  cette  période  d’instabilité  politique  héritée  de  la  tragique  disparition  d’Alan  Nedwick.

Informé  de  l’anxiété  du  QG  de  Langley  qui  remuait  ciel  et  terre  pour  percer  le  secret  de  ce  Phi  et  de  cet  Oméga, au  point  d’appeler  au  secours  les  G. Men, le  vieux  Blackwood  soupira, hypocrite :

– Que  voulez-vous, cher  Leonard, l’on  ne  peut  pas  être  agent  secret  et  de  surcroît  brillant  helléniste ! Et  parmi  vos  hommes, y  a-t-il  des  cracks  en  la  matière ?

Certain  d’aller  dans  le  sens  de  ses  idées  inexprimées, Trenholm  soupira  à  son  tour, tout  aussi  hypocrite :

– Ils  sont  tellement  submergés  de  tâches  urgentes  que  je  n’ai  pas  eu  le  cœur  de  les  accabler  en  leur  demandant  de  donner  aussi  un  coup  de  main  à  nos  confrères  de  Langley. Toutefois… Tenez, j’en  profite  pour  vous  demander  votre  avis, monsieur  Blackwood…

– Harold, cela  simplifiera  nos  rapports…

– Euh… Volontiers, Harold, puisque  vous  m’autorisez  cette  marque  de  sympathie. Oui, je  crois  que  cela  ne  serait  pas  plus  mal  si  je  proposais  à  Newbury, dans  le  cadre  des  activités  ponctuelles  des  SIG, de  lui  octroyer  deux  de  mes  hommes  spécialistes  de  la  Grèce  antique  et  des  écoles  de  mystères, notamment  celle  d’Eleusis. Toutefois, déjà  surmenés, je  pourrais  leur  conseiller  de  ne  pas  faire  de  zèle  afin  de  ne  point  porter  atteinte  à  leur  santé.

Un  vieux  renard, ce  Trenholm, qui  ne  déplaisait  pas  du  tout  à  Blackwood… qui  en  était  un  autre.

– Excellent, Leonard ! Excellent ! J’ai  toujours  dit  que  les  Senior  Interagencies  Groups  ne  travaillaient  pas  assez  souvent  ensemble ! Bon  courage  et  n’hésitez  pas  à  m’appeler  quand  vous  voudrez… Ah ! Une  chose  susceptible  de  vous  intéresser : ce  soir  à  sept  heures  et  demie, Edmund  Marsh  s’exprimera  sur  les  grandes  chaînes  de  télévision. Une  initiative  courageuse  pour  répondre  aux  inqualifiables  insinuations  qui  circulent  et  qui  risquent  d’écourter  la  durée  de  son  mandat  présidentiel…

– Je  serai  à  l’écoute, monsieur… Euh, Harold. Le  Président  Marsh  est  un  brillant  orateur  et  je  ne  m’inquiète  pas ; il  saura  se  défendre  et  se  justifier, balayer  ces  bruits  qui  circulent.

« Dear  Harold »  se  borna  à  émettre  un  bruit  de  gorge – mm, mm – dans  le  micro  du  combiné, sans  exprimer  le  fond  de  sa  pensée…

 

Les  téléspectateurs  apprécièrent  l’aisance  du  Président  des  Etats-Unis  et  la  fermeté  de  ses  propos  à  l’endroit  des  faussaires  qui, « pour  semer  le  doute  et  tenter  de  déstabiliser  l’ordre  établi  conformément  aux  articles  de  la  Constitution, n’hésitaient  pas  à  commettre  des  faux, à  imiter  la  signature  d’un  haut  fonctionnaire  intègre  tel  Andrew  Ryan, à  faire  passer  un  malheureux  accident (la  chute  de  ce  « pauvre  garçon  du  Middle  West  dans  un  ravin ») pour  un  crime  dû  à  des  mutilateurs  sadiques. Certes, les  photos  publiées  par  des journaux, voire  diffusées  la  veille  par  la  télévision  à  travers  les  Etats, n’étaient  pas  truquées, ainsi  qu’un  faux  communiqué  abusivement  attribué  à  la  Maison-Blanche  l’avait  annoncé.

« Il  s’agissait  en  fait  de  photos  de  travail  consacrées  à  des  effets  spéciaux  dérobées  dans  un  studio  de  production  de  films, à  Los Angeles : photos  d’un  corps  « humain », en  matière  plastique, portant  des  « mutilations »  effrayantes  et  destinées  à  un  projet  de  film  d’apouvante ! La  substance  utilisée – la  « Real  flesh »[5]  ou  encore  « Naturo », chez  les  professionnels  des  effets  spéciaux – permet  de  reproduire  avec  beaucoup  de  réalisme  les  pires  blessures  et  les  plus  horribles  sévices ! »

Devant  les  caméras  de  télévision, le  Président  Edmund  Marsh  conclut  en  ces  termes :

« Les  auteurs  des  faux  documents  administratifs  et  ceux  qui  se  sont  servis  de  ces  photos  de  truquages  à  des  fins  calomnieuses  tendant  à  nuire  gravement  à  l’image  de  l’Amérique  sont  activement  recherchés. Les  coupables  n’échapperont  pas  à  la  sagacité  des  policiers  déjà  à  leurs  trousses… Bientôt, nous  saurons  ainsi  qui  se  dissimule  derrière  ces  lettres  grecques : Phi  et  Oméga ! »

Une  énigme  tout  aussi  irritante  pour  Teddy  Cowen  et  Ariellah  qui  avaient  suivi  avec  attention  les  fortes  paroles  du  Président, lequel  affichait  une  assurance  bien imitée, certes, mais  loin  de  correspondre  à  ses  sentiments  intimes ! Que  pouvaient  donc  cacher  ces  initiales ? s’interrogeait  le  couple. Les  vraies  et  non  pas  celles  dont  il  s’était  abusivement – mais  délibérément – servi  pour  signer  ces  clichés  photographiques  destinés  aux  médias  afin  d’épaissir  encore  le  mystère !

Ted  et  sa  compagne  regagnèrent  le  bureau  à  l’extrémité  de  l’appartement, dont  la  baie  dominait  Central Park. Un  énorme  travail  les  attendait  encore  avec  le  dépouillement  de  l’abondant  courrier  reçu  par  le  romancier  après  son  intervention  remarquée  à  la  télévision, une  quinzaine  plus  tôt. Tous  deux  avaient  déjà  sélectionné  les  lettres  faisant  état  d’expériences  personnelles  étranges  ou  inquiétantes ; parmi  celles-ci  figurait  celle  de  Linda  Buckley, chez  laquelle  ils  devaient  d’ailleurs  passer  le  dernier  week-end  du  mois, à  Long Island.

Le  téléphone  sonna. L’Australien  se  nomma, grimaça, ne  comprenant  pas  très  bien  les  paroles  qui  se  bousculaient  dans  l’écouteur. Il  mit  le chorus  et  invita  son  correspondant – bégayant  d’émotion – à  répéter  ce  qu’il  venait  de  lui  confier. En  hâte, Ariellah  prit  une  carte  de  l’Etat  de  New York  et  l’étala  sur  le  monceau  de  correspondances.

– S’il  vous  plaît, monsieur  Palmer, ne  parlez  pas  si  vite ! Quel  est  l’itinéraire  le  plus  court  pour  vous  rejoindre, à  partir  de  New York City ?

– Faut  vouvouvou… vous  rendre  à  Oakland, comcomcom… Comté  de  Bergen ; fififi… filez  vers  l’ouest  jusqu’à  niouniouniou… Newfoundland  et  jejeje… vous  attendrai  dededevant  la  station-service. A  quequequelle  heure  vous  zizizi… z’y  serez ?

L’écrivain  suivait  sur  la  carte  l’itinéraire  que  notait  sa  compagne  et  il  opina :

– Une  soixantaine  de  kilomètres  pour  Newfoundland, si  la  circulation  est  fluide – et  ce  n’est  pas  évident – nous  devrions  y  être  vers  trois  heures, trois heures  et  demie. Est-ce  loin, ensuite ?

– Non, une  douzaine  dedede… de  bornes, un  peu  à  l’ouest  dududu… lac  Swannanoa.

– Il  y  a  d’autres  témoins, avec  vous, monsieur  Palmer ?

– Pas  la  moitié  d’un ! C’est  un  coin  sauvage. J’ai  voulu  vous  prévenir  lelele… le  preprepre… mier, monsieur  Cowen. C’est  papapa… pas  croyable ! Mais  dépêchez-vous, faudrait  pas  qu’un  toutou… toutou…

– Mais  de  quel  toutou  parlez-vous ?

– Ben, des  toutou… touristes – y  en  a  des  masses, près  du  lac –, faudrait  pas  que  l’un  d’eux  vienne  se  baba… lader  sur  mes  terres !

– OK, monsieur  Palmer, ne  touchez  à  rien. Nous  partons  tout  de  suite  vous  rejoindre…

 

Les  dieux, ceux  de  la  route, furent  avec  eux  et  ils  arrivèrent  à  la  station-service  de  Newfoundland  vers  quatorze  heures  quarante, soit  une  vingtaine  de  minutes  en  avance. Monsieur  Palmer, prénommé  Jérémy, était  déjà  là, reconnaissable  à  sa  vieille  Jeep  Willys  Overland  des  années  60  tirant  une  petite  remorque  chargée  de  seaux  métalliques  jaunes, vides, empilés  et  portant  l’inscription : Pure  honey/Swannanoa  Range, Morris  County, NY.

Un  poème, ce  vieil  apiculteur  très  maigre, mal  rasé, coiffé  d’un  chapeau  informe  et  d’une  couleur  indéfinissable  qui  avait  déjà  dû  être  un  bob  sous  lequel  folâtraient  quelques  mèches  de  cheveux  blancs ; l’homme  portait  une  antique  chemise  sans  col  sous  une  salopette  jadis  bleue  à  larges  bretelles  et  des  godillots  à  lacets, le  gauche  tenant  par  une  ficelle.

Visiblement  peu  conformiste, le  brave  homme  devait  se  ficher  éperdument  de  dater – ne  fût-ce  que  d’une  génération ! – au  plan  de  la  mode ! Il  s’avança  en  se  dandinant  un  peu, par  gaucherie, souriant  de  toutes  ses  dents (il  ne  lui  en  restait  pas  beaucoup !) et  tendant  une  main  calleuse  mais  franche, spontanée :

– Content  de  vous  voir, monsieur  Cowen, avec  vot’  dame ! Venez, venez  vite  et  vous  me  direz  ce  qu’y  faut  faire ; j’ai  encore  prévenu  personne, vous  comprenez ? Ce  que  vous  avez  dit  à  la  télé  m’a  tellement  intéressé  que… quand  c’est  arrivé, ben, je  me  suis  juré  de  vous  mettre  dans  la  confidence. J’ai  eu  du  mal  avec  les  renseignements, pour  trouver  votre  téléphone, mais  j’ai  quand  même  pu  vous  joindre  et  c’est  le  principal.

– Nous  sommes  ravis  de  vous  rencontrer, monsieur  Palmer… et  de  constater  que  vous  ne  bégayez  plus, plaisanta  l’Australien.

– Je  bégaie  pas. Enfin, si, je  bégaie  un  peu  quand  je  suis… comment  dire ? Quand  c’est  l’émotion, vous  comprenez ? Bon, je  passe  devant, je  débarque  à  la  maison  ces  seaux  vides, pour  la  prochaine  récolte  de  miel  et  on  gagne  la  région  où  qu’y  a  le  zinc.

Ah ! J’oubliais, fit-il  en  s’adressant  à  Ariellah. Vous  aimez  le  miel, madame  Cowen ?

– Ted  et  moi  en  mangeons  tous  les  jours  sur  des  tartines, au  petit  déjeuner, mais  ce  miel  acheté  au  drugstore  n’est  sûrement  pas  aussi  bon  que  celui  que  vous  récoltez  en  pleine  nature, monsieur  Palmer.

– Ca, c’est  sûr. Quand  vous  repartirez, pour  la  peine  de  vous  être  dérangés, je  vous  en  donnerai  un  seau  de  dix  livres…

 

La  vieille  maison  de  l’apiculteur  tenait  du  chalet, de  la  grange, de  la  ferme  et  du (petit) ranch, nichée  à  flanc  de  colline, tout  près  de  la  source  de  Beaver Brook (le  ruisseau  des  castors) qui, trois  ou  quatre  kilomètres  plus  au  sud-ouest, se  jetait  dans  le  lac  Hopatcong. Le  couple  avait  laissé  la  limousine  devant  un  hangar  et  pris  place  dans  la  Willys  Overland  qui  s’engagea  sur  un  sentier  caillouteux  grimpant  vers  les  hauteurs  à  travers  la  forêt.

Une  splendide  forêt  aux  essences  variées : érables  jaspés, sassafras, diverses  variétés  de  chênes  mais  aussi  et  surtout  des  espèces  prisées  par  ces  abeilles  tels  l’amélanchier  du  Canada  et  le  sorrel  tree (andromède  ou  arbre  oseille) réputé  chez  les  apiculteurs (palmer  dixit) pour  offrir  une  essence  mellifère  de  tout  premier  ordre. Ariellah  humait  avec  délices  ce  bouquet  de  senteurs  végétales  et  l’air  plus  frais, si  pur, de  cette  région  encore  sauvage. Puis  elle  cessa  quelques  instants  de  respirer  en  découvrant, au  détour  d’un  massif  buissonneux  de  genévriers, une  étendue  en  pente  douce  sur  l’autre  versant  de  la  colline. Là, les  buissons  remplaçaient  presque  entièrement  les  arbres  et  en  leur  milieu  trônait  un… B-1B  du  Strategic Air Command ! Le  bombardier, lourd  quadriréacteur  de  la  North American, à  long  rayon  d’action (12 000  km), vecteur  de  missiles  nucléaires, disparu  inexplicablement  onze  jours  plus  tôt, au-dessus  du  Nevada ! A  près  de  trois  mille  sept  cents  kilomètres  de  l’Etat  de  New York !

– Comment  a-t-il  fait  pour  se  poser  sur  cette  pente  douce, sans  tracer  un  sillon  dans  la  terre  ni  coucher  l’herbe  et  les  buissons ?

– Ca, ma  p’tite  dame, sais  pas, répondit  l’apiculteur  en  soulevant  son  chapeau  informe  pour  se  gratter  le  front. En  tout  cas, y  s’est  posé  en  silence  sur  le  ventre… Vous  avez  remarqué, il  a  pas  sorti  son  train  d’atterrissage… Faut  dire  que  l’équipage  pouvait  pas  faire  grand-chose… Venez… Venez  voir…

Bon  pied, bon  œil, alerte, l’apiculteur  enjambait  les  touffes  d’herbe  ou  les  petits  buissons  naissants, entraînant  le  couple  vers  l’avion  posé  sans  dégâts  apparents. La  jeune  femme  le  photographia  sous  divers  angles  après  avoir  déjà  pris  plusieurs  clichés, du  haut  de  la  pente, pour  obtenir  un  plan  général  du  B-1B  se  détachant  sur  le  paysage. A  l’avant, l’écoutille  était  ouverte  et  l’échelle  d’accès  descendue. Ils  s’y  engagèrent, pénétrèrent  dans  le  poste  de  pilotage, d’une  extraordinaire  complexité. Le  pilote, son  second  et  le  radio-navigateur, en  combinaison  brune, demeuraient  inertes, affalés  sur  les  commandes. A  leur  droite, devant  la  série  d’écrans  d’ordinateurs, deux  hommes  en  combinaison  de  vol  et  penchés  sur  les  claviers. A  leurs  pieds, étendu  sur  le  tapis  caoutchouté, un  sixième  homme, couché  sur  le  dos, lui, le  pantalon  baissé, sans  slip, une  plaie  circulaire  « propre »  à  la  place  de  ses  organes  sexuels !

– C’est  pas  croyable, hein ? Mais  penchez-vous  sur  les  pilotes, monsieur  Cowen  et  regardez  leur  figure !

Il  suivit  ce  conseil, découvrant  avec  horreur  que  les  malheureux  portaient  les  mêmes  mutilations  que  celles  de  Sam  Dayton : énucléation  d’un  œil, « découpage »  des  lèvres, du  menton, d’une  partie  des  joues  et  langue  tranchée  pour  deux  d’entre  eux ! Sans  une  seule  goutte  de  sang  sur  le  bord  des  plaies, sur  les  vêtements  ou  pat  terre.

– A  quelle  heure  l’avez-vous  découvert ?

– L’avion  est  passé  à  midi  et  demie  au-dessus  de la  maison, à  moins  de  cinquante  mètres, sans  faire  de  bruit ! Je  me  suis  dit : ses  réacteurs  sont  en  carafe  et  il  va  sûrement  emplâtrer  les  arbres ! J’ai  sauté  dans  le  Jeep, j’ai  grimpé  le  chemin  par  où  nous  sommes  arrivés  et  j’ai  vu  le  bombardier  à  la  minute  même  où  il  se  posait, pas  en  glissant, mais  comme  s’il  avait  été  descendu  par  une  grue  géante. C’était  impressionnant.

La  porte  était  ouverte, l’échelle  sortie  et  je  suis  monté  pour  voir… Et  j’ai  vu  ces  pauvres  diables  tout  charcutés ; celui-là (il  désignait du  menton  le  cadavre  « déculotté »), châtré  comme  un  hongre ! J’ai  tout  de  suite  pensé  aux  photos  parues  dans  le  Washington  Post, montrées  à  la  télé, où  je  vous  avais  vu  y  a  bien  quinze  jours  et  j’ai  préféré  vous  appeler  pour  vous  raconter  tout  ça…

– Vous  avez  eu  raison, monsieur  Palmer. Pour  la  peine, moi  je  vais  vous  raconter  une  autre  histoire  que  pratiquement  personne  ne  connaît ; au  Cambodge, vers  la  fin  1972  ou  au  début  de  1973, quelques  mois  avant  l’arrêt  des  bombardements  américains, un  commando  de  Special  Forces (Bérets  Verts) effectuait  une  mission  secrète  « en  stériles », à  savoir  qu’aucun  des  soldats  n’avait  sur  lui  le  moindre  papier, photo, document, susceptible  de  permettre  son  identification.

Ce  commando  devait  opérer  au  nord-ouest  de  Phnom  Penh, près  de  la  chaîne  des  Cardamones, qui  s’appelle  maintenant  Chuor  Phnum  Kravanh. En  pleine  jungle, les  Bérets  Verts  découvrirent  un  B-52, posé  sur  les  arbres, intact ! Train  d’atterrissage  non  sorti, comme  ici. A  bord, l’équipage  au  grand  complet, en  combinaison  de  vol – tout  comme  ici ! – mais  les  malheureux  avaient  subi  les  mêmes  types  de  mutilations : sexe, anus, langue, lèvres  et  en  partie  les  joues  découpées, les  yeux  arrachés, le  tout  très  proprement, sans  trace  de  sang[6] !

L’apiculteur, effaré, regardait  alternativement  les  cadavres  en  combinaison  de  vol :

– Et  vous  croicroi… croyez  qu’y  sont  pareils, eux, dans  leurs  vêtements ? Qu’ils  ont  été… euh… mutilés  des  parties ?

– Sans  aucun  doute, fit  l’Australien. Tenez, Palmer, aidez-moi…

Le  pilote  affalé  sur  le  tableau  de  bord  fut  soulevé, étendu  sur  le  plancher  du  poste  de  commandes. Avec  une  sorte  de  gêne  mêlée  de  répugnance, les  deux  hommes  débouclèrent  le  ceinturon  et  baissèrent  le  pantalon  de  l’aviateur. Teddy  Cowen  ne  s’était  pas  trompé : le  cadavre  présentait  les  mêmes  mutilations  que  celles  de  Dayton, de  son  coéquipier  couché  sur  le  dos  et, fatalement, des  autres  membres  de l’équipage.

Un  genou  au  sol, Ariellah  mitraillait  les  malheureux, prenait  des  plans  d’ensemble, abaissait  légèrement  l’angle  de  son  flash  pour  photographier  ces  mutilations  en  plan  rapproché,  puis  elle  leva  la  tête, s’apprêtant  à  interroger  le  vieil  apiculteur  lorsqu’un  bruit, un  frottement  bizarre, se  fit  entendre  vers  la  travée, beaucoup  plus  courte  que  dans  un  avion  de  ligne ; un  bruit  difficile  à  identifier  mais  que  la  journaliste  situa  grosso  modo  au  niveau  de  la  trappe  d’accès  à  la  soute  à  bombes.

Obéissant  à  une  impulsion  irraisonnée, elle  prit  une  série  de  clichés  « en  rafale », grâce  à  son  flash  Thyristor  capable  de  fonctionner  convenablement  à  deux  images/seconde  pour  une  distance  de  trois  mètres  environ ; c’est  alors  que  tous  trois  purent  entendre  un  petit  couinement  ou  un  cri  étouffé  mais  dans  le  registre  aigu. Il  y  eut  soudain  un  halo  bleuâtre  ovale, très  bref, sur  lequel  se  découpa, pendant  une  fraction  de  seconde, une  silhouette  chétive, à  peine  discernable et  floue, aux  membres  supérieurs  grêles  et  les  jambes  encore  plus  indistinctes, à  la  limite  de  la  perception  rétinienne ! Puis  tout  disparut.

– Oh ! Qu’est-ce  que  c’était, ce… ce  machin ? Vous  l’avez  vu, comme  moi ?

Cowen  tenta  de  le  rassurer :

– Nous  l’avons  vu… Mal  vu, mais  distingué  et  nous  pouvons  affirmer  que  vous  ne  l’avez  pas  rêvé. Et  de  surcroît, nos  oreilles  ont  pareillement  perçu  ces  bruits  étranges, tout  à  fait  inhabituels…

Il  s’avança  dans  la  travée, entre  une  double  rangée  de  missiles  imposants, constata  que  la  trappe  de  la  soute  à  bombes  était  incomplètement  fermée, se  pencha  sur  la  gauche, ramassa  quelque  chose  qu’il  rapporta  entre  le  pouce  et  l’index. Quelque  chose  de  singulier, un  peu  comme  un  petit  morceau  de  branche  noueuse  longue  de  quatre  à  cinq  centimètres, avec  deux  nœuds  étroits, l’une  des  cassures  exsudant  une  substance  vert  jaunâtre.

Ariellah  examina  de  plus  près  l’objet  insolite  puis  elle  eut  un  mouvement  de  recul, les  yeux  agrandis  par  la  stupeur :

– Mais… C’est  un… doigt ! Plus  étroit  qu’un  doigt  adulte, il  pourrait  être  celui  d’un  singe… à  la  peau  grisâtre…

De  nouveau, l’apiculteur  repoussa  vers  l’arrière  du  crâne  son  chapeau  informe  pour  se  gratter  le  front. Il  rumina, avec  une  moue  dubitative :

– Les  singes, vous  savez, dans  nos  collines, ça  ne  se  bouscule  pas ! On  n’est  quand  même  qu’à  soixante-quinze  bornes  de  New York City ! Chez  nous, y  en  a  que  dans  les  zoos. Et  ils  n’ont  pas  le  sang  de  cette  drôle  de  couleur…

Jeremy  Palmer  fit  une  pause  en  secouant  la  tête, puis :

– J’aurais  peut-être  bien  fait  d’emporter  mon  fusil ! Des  fois  qu’y  reviendrait, ce… Enfin, ce  singe  ou  autre  bestiole  à  deux  pattes ! Et  vous, vous  êtes  armés ?

L’Australien  dut  avouer  que  non :

– Mais  il  faudra  que  nous  songions  à  nous  équiper  sur  le  chemin  du  retour.

– Cherchez  pas. Passez  à  Paterson, c’est  à  moins  de  quarante  kilomètres, en  direction  de  New York. Dans  la  rue  principale, vous  tomberez  sur  une  grande  armurerie  qui  vous  fournira  tout  ce  qu’il  vous  faut !

Il  promena  un  regard  circulaire, mal  à  l’aise, et  trouva  un  prétexte  pour  écourter  cette  inspection :

– Euh… Vous  avez  pris  toutes  les  photos  que  vous  vouliez, madame  Cowen ?

– Pas  toutes, monsieur  Palmer. Nous  n’avons pas  encore  visité  l’autre  partie  du  fuselage…

Suivis  de  Jeremy  Palmer  bien  moins  rassuré  qu’au  début, ils  avancèrent  lentement  dans  le  corps  de  l’appareil, entre  les  missiles – peut-être  factices, pour  le  vol  du  B-1B  testant  de  nouveaux  dispositifs  électroniques – et  s’arrêtèrent  devant  le  sas  d’évacuation, correctement  fermé, lui. Ils  ne  découvrirent  aucun  « orifice », aucune  écoutille  par  où  la  « chose »  aux  membres  grêles  aurait  pu  s’enfuir… avec  un  couinement  de  douleur, s’amputant  accidentellement  d’un  doigt  avant  de  disparaître  dans  cette  curieuse  lueur  bleuâtre.

Une  lueur  qui  s’apparentait  singulièrement  à  celle  dans  laquelle, au  sud  de  Dulce, un  hélicoptère  qui  n’en  était  pas  un  se  camouflait  avant  d’être  touché  par  une  grenade  et  de  plonger, disloqué, dans  l’Enbom  Lake…

Avant  de  partir, Teddy  Cowen  crut  devoir  donner  ce  conseil  au  sympathique  apiculteur :

– Quand  l’épave – si  tant  est  qu’on  puisse  parler  d’épave  pour  un  avion  intact  qui  n’a  pas  pu  se  poser  là  où  il  est – sera  découverte, les  enquêteurs  de  l’Air  Force  viendront  fatalement  vous  interroger. Votre  intérêt  est  de  tout  ignorer  de  cette  affaire : vous  n’avez  rien  vu, rien  entendu… et  nous, ma  femme  et  moi, n’avons  jamais  mis les  pieds  dans  le  secteur ! OK ?

– Et  comment, que  je  la  bouclerai !


[1]              Authentique.

[2]              Debunking : « déboulonnage » ; campagne  de  mensonges  délibérés  pour  étouffer  la  vérité  sur  ces  mutilations  et  sur  d’autres  sujets  top  secret, tel  celui  des  OVNI. Cette  campagne  est  orchestrée  avec  la  complicité  des  autres  nations  à  leur  plus  haut  niveau…

[3]              Réseaux  relayant  les  émissions  de  l’émetteur  principal (CBS, ABC  ou  NBC, installés  à  New York) à  travers  tout  le  territoire  des  Etats-Unis.

[4]              En  anglais, le  terme  photocopie  n’est  pas  utilisé. « Xerox », marque  commerciale, désigne  aussi  la  photocopie  d’un  document  qui  devient  « un  Xerox », au  lieu  d’une  photocopie.

[5]              Littéralement  « chair  réelle », substance  plastique  donnant  l’illusion  parfaite  de  la  chair.

[6]              Authentique, mais  soigneusement  censuré  jusqu’ici  par  les  autorités  US. L’information  a  été  révélée  au  printemps  1989  par  l’un  des  hommes  de  ce  commando : William  English (dit  « Bill  English »).

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